Performance différenciée et résistance des entreprises familiales face aux crises : cas des entreprises cotées en Tunisie
- Par Amira Hammouda
Pages 123 à 155
Citer cet article
- HAMMOUDA, Amira,
- Hammouda, Amira.
- Hammouda, A.
https://doi.org/10.3917/g2000.355.0123
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- Hammouda, A.
- Hammouda, Amira.
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https://doi.org/10.3917/g2000.355.0123
Notes
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[1]
Dyer (1988) a identifié quatre types de cultures au sein des entreprises familiales : la culture paternaliste, la culture du laisser-faire, la culture participative et la culture professionnelle.
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[2]
La porta et al. (1998) définissent le « civil law » ou droit civil et le « common law » ou droit coutumier. Le droit civil est le système le plus ancien, le plus influent et le plus largement diffusé autour du monde (La Porta et al, 1998). Il dérive du droit romain, emploie des statuts et des codes complets en tant que moyens primaires de commander le matériel juridique, et dépend fortement des chercheurs juridiques pour établir et formuler ses règles (Merryman1969). Le droit coutumier est un système issu du droit anglais. Il a ainsi été implanté dans de nombreuses anciennes colonies britanniques y compris les Etats Unis, le Canada, l’Australie, l’Inde, et beaucoup d’autres pays. Ce système est constitué par les juges qui doivent résoudre des conflits spécifiques en se basant sur les décisions prises antérieurement par les tribunaux. La Porta et al (1998) ont examiné différents indicateurs pour mesurer la qualité d’application et d’efficacité du système judiciaire, de l’État de droit, de la corruption et du risque d’expropriation dans chaque système de droit. Ces auteurs concluent que les pays de droit civil ont le plus bas score et affirment que le droit coutumier est le plus protecteur selon l’indice de protection des actionnaires qu’ils ont construit.
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[3]
« La révolution déstabilise l’économie Tunisienne » publié dans Jeune Afrique le 20/01/ 2011
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[4]
Oxford Business Group (2013), « Tunisie : Coup de fouet aux marchés financiers », http://www.oxfordbusinessgroup.com/news/tunisiecoup-de-fouet-aux-march%C3%A9s-financiers
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[5]
Le choix du seuil de 20% dans la définition de l’entreprise familiale dans mon étude est justifié par le recours de plusieurs travaux dans la littérature à ce seuil et par le fait que l’utilisation de ce dernier est également en ligne avec les recherches antérieures effectuées dans le contexte tunisien, mais ce choix est également justifié en ayant recours à la législation tunisienne. En effet d’après la norme comptable tunisienne relative aux informations sur les parties liées NC 39, en cas de détention d’actions l’influence notable est présumée : « Si un investisseur détient, directement ou indirectement par le biais de filiales, 20% ou plus des droits de vote dans l’entreprise détenue, il est présumé avoir une influence notable, sauf à demander clairement que ce n’est pas le cas. Inversement, si l’investisseur détient, directement ou indirectement par le biais de filiales, moins de 20% des droits de vote dans l’entreprise détenue, il est présumé ne pas avoir d’influence notable, sauf à démontrer clairement que cette influence existe ». Source : http://www.procomptable.com/normes/NC39.pdf
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[6]
Ces résultats sont à interpréter avec beaucoup de précaution étant donnée la faible significativité de certains coefficients.
Introduction
1Les entreprises familiales représentent l’une des fondations de la communauté des affaires dans le monde et forment la majeure partie de l’économie dans tous les marchés (Sarbah et Xiao, 2015). En effet, environ 90% des entreprises dans le monde peuvent être considérées comme des entreprises familiales, à la fois dans les pays développés, en développement et les marchés émergents dont la majorité sont des petites et moyennes entreprises (PME) mais certaines sont de très grandes entreprises (Pearl Initiative et PricewaterhouseCoopers, 2012). Étant donné la prédominance des entreprises familiales dans le monde entier, l’intérêt des universitaires et des praticiens pour ce type d’entreprise est de plus en plus important (Al-Dubai et al. 2014) et la recherche dans ce domaine connait la plus forte croissance (Stewart et Miner, 2011). L’une des questions centrales traitées par la littérature académique sur les entreprises familiales porte sur l’effet de l’implication familiale sur la performance de ce type d’entreprise (Allouche et Sener, 2013). En particulier, plusieurs chercheurs (Charreaux, 1991 ; McConaughy et al., 2001 ; Anderson et Reeb, 2003 ; Maury, 2006 ; Allouche et al., 2007 ; Amit et Villalonga, 2013 ; Al-Dubai et al., 2014) ont comparé la performance de ce type d’entreprise à celle des entreprises non familiales. Ces études dégagent un consensus sur la surperformance des entreprises familiales par rapport à leurs homologues non familiales. Toutefois, il faut noter que la plupart de ces recherches analyse la performance des entreprises familiales dans les pays développés. Les études menées sur les pays en développement sont beaucoup moins nombreuses (Sener, 2014). De plus, les chercheurs soulignent que les conclusions tirées à partir des études faites sur les pays développés peuvent être non valables pour les pays émergents souvent caractérisés par des vides institutionnels (Luo et Chung, 2012) – notamment l’absence relative des entreprises intermédiaires, de mécanismes de régulation et de dispositions assurant le respect des contrats (Tarun et al., 2005 ; Miller et al., 2009). On trouve des auteurs, comme par exemple Khanna et Palepu (1997, 1999) et Miller et al. (2009), qui affirment que l’implication de la famille dans l’entreprise est bénéfique puisqu’elle permet de compenser les vides institutionnels dans les pays émergents. À l’inverse, d’autres auteurs, comme par exemple Faccio et al. (2001) ou encore Morck et al. (2005) considèrent que le contrôle familial est nuisible puisqu’il profite de ces vides institutionnels. Cette étude met donc l’accent sur ce débat en analysant l’effet de l’implication familiale sur la performance des entreprises familiales dans un pays émergent tel que la Tunisie. L’implication familiale dans cette étude est définie comme la présence substantielle de la famille au niveau de l’entreprise et ce en termes de propriété, de gouvernance, de management et de succession (Chua et al., 1999).
2Le choix du contexte tunisien est dicté principalement par la prédominance des entreprises familiales dans le tissu économique de ce pays (Rapport de la Banque mondiale, 2000 ; Ellouze Karray, 2008) et l’accessibilité à ce terrain. De plus, ce type d’entreprises est très peu étudié en Tunisie (Madani, 2010). Même s’il existe des recherches portant sur la performance des entreprises familiales dans ce pays, elles sont cependant moins nombreuses comparées aux études dans d’autres contextes. On peut citer comme exemple l’étude d’Omri (2003) qui examine l’effet des mécanismes de gouvernance sur la performance à partir d’un échantillon de 43 entreprises cotées à la bourse des valeurs mobilières de Tunis durant la période de 1995 à 2000, celle de Khanchel (2007) qui a testé la relation entre les caractéristiques de gouvernance et la performance de 24 entreprises cotées en Tunisie durant la période de 2000-2005 ou celle de Madani et Khlif (2010) qui ont testé la relation entre la structure de propriété et la performance pour un échantillon de 30 entreprises industrielles non cotées en Tunisie pour la période 2001-2004. Toutefois ces auteurs n’ont évalué l’effet de l’implication familiale dans les entreprises qu’à travers un seul indicateur, à savoir la part que détient la famille dans le capital. Comparée à ces travaux, notre étude permet une meilleure évaluation quant à l’effet de l’implication active de la famille sur la performance des entreprises en étudiant l’effet de la propriété familiale, du management familial et de la génération qui détient le pouvoir dans l’entreprise. De plus, étant donné que la Tunisie vit actuellement une conjoncture exceptionnelle suite à la première révolution de l’histoire de l’ère arabo-islamique de 2011, notre étude s’intéresse aussi à l’analyse de la résistance des entreprises familiales face aux crises en analysant leur performance comparées à celle des entreprises non familiales pendant deux périodes différentes : avant cette crise (2007-2010) et pendant cette crise (2011-2014).
3Cette recherche contribue également à la littérature sur l’entreprise familiale en prenant en considération trois indicateurs mesurant la performance de cette dernière. En effet, les recherches portant sur les pays émergents ont besoin de différencier la performance comptable de la performance boursière, en examinant les effets de l’implication familiale sur la performance des entreprises (Sener, 2014). Ces deux mesures ne reflètent pas la même chose : la rentabilité comptable traduit la performance financière passée d’une entreprise, tandis que la performance du marché indique la perception des investisseurs quant à la performance future d’une entreprise (Gentry et Shen, 2010). L’utilisation de ces deux mesures en tant qu’indicateurs de performance peut conduire à des résultats contradictoires (Gentry et Shen, 2010). En effet, dans les pays émergents, une meilleure performance comptable des entreprises familiales n’aboutit pas forcément à une meilleure performance boursière car en l’absence d’une réglementationbien développée, les investisseurs ont peur d’être exposés à l’opportunisme familial et l’expropriation de leurs droits (Liu et al., 2012). Dans ce contexte, la tendance des entreprises familiales à exproprier les actionnaires minoritaires de leurs droits influence négativement la perception des investisseurs quant à la performance future de l’entreprise et diminue ainsi sa valeur de marché surtout dans les pays émergents caractérisés par une faible protection des droits des actionnaires (Sener, 2014).
4En nous basant sur un échantillon de 28 entreprises cotées à la bourse de Tunis, les principaux résultats de cette étude montrent que les entreprises familiales ont des performances meilleures que les autres. Plus précisément, l’intensité de la propriété familiale, l’implication de la famille dans le management et le contrôle de l’entreprise par les descendants augmentent la performance des entreprises familiales. Les résultats soutiennent aussi la surperformance des entreprises familiales dans un contexte de crise économique engendrée par la révolution tunisienne de 2011.
5Cet article présente dans sa première partie une revue de la littérature portant sur la relation entre l’implication familiale et la performance pour aboutir ensuite aux hypothèses de recherche. La deuxième partie est consacrée à la présentation de la méthodologie et des statistiques descriptives. Les résultats de l’analyse multivariée sont présentés dans la troisième partie. Enfin, la dernière partie conclut l’article.
1 – Revue de la littérature et hypothèses
1.1 – Performance des entreprises familiales
6La littérature a beaucoup examiné la performance des entreprises familiales comparée à celles non familiales et montre dans la plupart des cas une meilleure performance des entreprises familiales (McConaughy et al., 2001 ; Anderson et Reeb, 2003 ; Maury, 2006 ; Amit et Villalonga, 2013 ; etc.). Plusieurs théories ont été mobilisées pour expliquer ce résultat. La théorie de l’agence et la théorie de l’intendance sont les théories les plus utilisées pour analyser la propriété et le management dans les entreprises familiales et pour comprendre ainsi la performance de ce type d’entreprises (Westhead et Howorth, 2006).
7Traditionnellement, les recherches effectuées sur les entreprises familiales, en ayant recours à la théorie de l’agence, considèrent que l’entreprise devrait être gérée et contrôlée par la famille (Charlier et Lambert, 2013). En effet, quand l’entreprise est dirigée par un membre de la famille fondatrice, les utilités du dirigeant et celle de l’actionnaire sont alignées, c’est ce qui réduit les coûts d’agence associés à la séparation entre la propriété et le contrôle (Jensen et Meckling, 1976). Le chevauchement entre la propriété et la gestion familiale dans le cas des entreprises familiales rend ainsi le contrôle de moindre utilité ou à moindres coûts (Lehmann et al., 2004). De ce fait, les mécanismes de contrôle au sein de ces entreprises deviennent informels et viennent remplacer les systèmes de contrôle interne des entreprises non familiales (Daily et Dollinger, 1992 ; Gomez-Mejia et al., 2001). Les coûts de contrôle des entreprises familiales sont dès lors plus faibles, c’est ce qui explique leur surperformance par rapport aux entreprises non familiales (Daily et Dollinger, 1992 ; Audretsch et al., 2010).
8La théorie de l’intendance suggère que l’implication familiale dans le management améliore la performance des entreprises dans la mesure où les membres de la famille sont souvent prêts à travailler et à s’impliquer plus, désireux d’améliorer et de préserver la réputation de la famille tout en ayant pour objectif de transmettre l’entreprise aux générations futures (Eddleston et Kellermanns, 2007). Andres (2008), Kowalewski et al. (2010), et Chu (2011) affirment que l’effet positif de l’implication familiale sur la performance de l’entreprise peut être expliqué par la théorie de l’intendance puisque cette théorie stipule que la famille agit pour protéger et promouvoir l’entreprise. La famille considère l’entreprise comme une extension d’elle-même et ainsi la bonne santé de l’entreprise comme liée à son propre bien-être, ce qui à son tour améliore la performance par le comportement de l’intendance (Chu, 2009).
9La meilleure performance des entreprises familiales peut être aussi expliquée par les intérêts de ses propriétaires. La littérature affirme que ce qui différencie les propriétaires familiaux des autres est qu’ils ont des intérêts économiques mais aussi des intérêts non économiques tels que le maintien du contrôle de l’entreprise, le désir de transmettre l’entreprise à la génération suivante, et la préservation de la richesse socio-émotionnelle. Gomez-Mejia et al., (2007) définissent la richesse socio-émotionnelle comme étant toutes les utilités que les familles dérivent des aspects non économiques de l’entreprise. Garder le contrôle et l’influence sur les opérations et la propriété de l’entreprise, s’assurer de la pérennité de la dynastie familiale et le transfert de l’entreprise familiale aux générations futures ainsi que le maintien de l’image et de la réputation de la famille, constituent les principaux objectifs qui sous-tendent la préservation de la richesse socio émotionnelle (Sener, 2014). La meilleure performance des entreprises familiales s’explique par cette richesse socio-émotionnelle (Berrone et al., 2010) ainsi que par la perspective de long terme des membres de la famille (Anderson et Reeb, 2003). Les familles veulent maintenir une présence à long terme et considèrent leurs entreprises comme un patrimoine à transmettre à leurs descendants plutôt qu’une richesse à consommer durant leur vie (Le Breton Miller et Miller, 2006). Les familles se préoccupent également de leur réputation, en raison de l’identification étroite entre leur nom et celui de l’entreprise (Gedajlovic et al., 2012). La préservation de la réputation de l’entreprise et celle de la famille de contrôle aide à construire des contrats à long terme avec les parties prenantes (Anderson et al., 2003 ; Andres, 2008 ; Gedajlovic et al., 2012). Ce phénomène peut avoir des effets positifs sur la performance de l’entreprise, et créer un avantage concurrentiel durable pour les entreprises familiales (Hoffman et al., 2006 ; He et al., 2012).
10Alors que la littérature soutient largement l’idée que les entreprises familiales réalisent des performances meilleures que les autres (Lansberg et al., 1988 ; Burkart et al., 2003 ; etc.) certaines études mettent en évidence que l’implication familiale réduit la performance des entreprises familiales. Ce résultat peut être expliqué par le risque de conflits d’agence (Uhlaner, 2013). Villalonga et Amit (2006) affirment qu’un second type de conflit d’agence apparaît dans les entreprises familiales puisque les actionnaires familiaux majoritaires peuvent utiliser leur position de contrôle dans l’entreprise pour extraire des bénéfices privés au détriment des actionnaires minoritaires. L’intensité de ce type de conflit d’agence peut avoir une incidence négative sur la performance des entreprises familiales (Garcia-Castro et Aguilera, 2014). Les entreprises familiales peuvent aussi être gérées d’une manière peu professionnelle en favorisant le népotisme, ce qui les rend vulnérables à l’enracinement (Lansberg et al., 1988).
11Les résultats des études empiriques existantes relatives à la performance des entreprises familiales sont ainsi mitigés (Sharma et Carney, 2012). Villalonga et Amit (2006) affirment que la façon dont la propriété, le contrôle et le management entrent dans la définition de l’entreprise familiale affecte les résultats des études de ces entreprises. Une revue des travaux analysant la relation entre chacun de ces aspects et la performance des entreprises familiales est présentée dans la partie suivante.
1.1.1 – Propriété familiale et performance
12Dans la littérature, on assiste à une absence de consensus en termes de résultats portant sur la relation entre l’implication de la famille dans le capital et la performance des entreprises familiales. Plusieurs études dont King et Santor (2008) et San Martin-Reyna et Duran-Encalada (2012, 2015) montrent que l’intensité de la propriété familiale influence positivement la performance des entreprises familiales. À l’inverse, Silva et Majluf (2008) et Hearn (2011) affirment que l’effet positif du contrôle familial disparaît lorsque la propriété devient de plus en plus concentrée. L’effet de la propriété familiale sur la valeur de l’entreprise se trouve ainsi controversé et expliqué par deux conflits d’agence (Ali et al., 2007) : conflits d’agence de type I : le conflit classique entre les actionnaires et les dirigeants ; conflits d’agence de type II : les conflits entre les actionnaires majoritaires et les actionnaires minoritaires.
13Du point de vue des conflits d’agence de type I, la famille, en étant l’actionnaire majoritaire, joue un rôle important dans le contrôle de l’entreprise, ce qui améliore la qualité de l’information financière. La plupart des chercheurs (Anderson et Reeb, 2003 ; San Martin-Reyna et Duran-Encalada, 2012) s’accordent sur le fait que le contrôle familial représente en lui-même un mécanisme de réduction des coûts d’agence entre actionnaires et dirigeants puisque dans le cas des entreprises familiales les intérêts de ces deux parties sont alignés. San Martin-Reyna et Duran-Encalada (2012) affirment que dans des structures de propriété concentrées, les actionnaires sont incités à mener à bien les tâches de surveillance de l’entreprise pour répondre aux intérêts des actionnaires portant sur la maximisation des profits. De plus, les actionnaires familiaux ont la possibilité d’entreprendre des investissements à long terme, ce qui améliorent la performance future de l’entreprise même si elle s’avère non rentable à court terme (Stein, 1989). Les propriétaires familiaux, en tant qu’investisseurs à long terme, permettent ainsi un meilleur contrôle managérial (Wang, 2006), et accordent une importance accrue à la réputation de leurs entreprises, ce qui en conséquence diminue les possibilités de pratiques commerciales douteuses ou irresponsables (Anderson et Reeb 2003).
14Du point de vue des conflits d’agence de type II, les dirigeants familiaux deviennent moins contrariés par les forces disciplinaires du marché et plus enracinées lorsque la propriété familiale augmente, ce qui réduirait la performance de l’entreprise (Han et Naughton, 2009). La concentration excessive de la propriété des actionnaires majoritaires augmente ainsi le risque d’expropriation des actionnaires minoritaires entrainant une réduction de la performance de l’entreprise (Morck et al., 1988). Dans ce sens, Villalonga et Amit (2006) affirment que les actionnaires majoritaires peuvent utiliser leur pouvoir pour exproprier les actionnaires minoritaires. L’expropriation peut prendre plusieurs formes comme l’embauche de membres non qualifiés de la famille à des postes clés de direction, des rémunérations excessives des dirigeants ou un transfert de ressources à d’autres entreprises du groupe (La Porta et al., 2000). Les avantages de la propriété familiale seront ainsi compensés par des coûts potentiels liés à cette même propriété. Ces coûts, comme les effets d’enracinement, conduisent à des rendements décroissants et des profits moins importants (Audretsch et al., 2010).
15D’autres auteurs comme Anderson et Reeb (2003), Lee (2004) et Kowalevski et al., (2010) montrent que seulement un niveau modéré de la propriété familiale augmenterait la performance des entreprises familiales. Anderson et Reeb (2003) ne reconnaissent la meilleure performance des entreprises familiales que dans le cas où la propriété familiale reste inférieure au tiers du capital. Au-delà de ce seuil, la propriété familiale affecte négativement la performance de l’entreprise à cause du risque d’enracinement des actionnaires familiaux. Lee (2004) étudie les entreprises coréennes et montre une relation non linéaire entre la propriété familiale et la performance avec un lien négatif aux deux extrémités. Ils soulignent le risque de l’effet d’enracinement au-delà d’un certain seuil de détention de capital par les propriétaires familiaux. Quant à Demsetz et Lehn (1985) et Demsetz et Villalonga (2001), ils démontrent l’absence de corrélation entre la part de capital détenue par la famille et la performance. Ce même résultat est confirmé dans le contexte français par Sahut et Gharbi (2010) et dans les pays asiatiques par Jiang et Peng (2011).
1.1.2 – Management familial et performance
16Traditionnellement, les recherches effectuées sur les entreprises familiales et basées sur la théorie de l’agence considèrent que l’entreprise doit être gérée et contrôlée par la famille (Charlier et Lambert, 2013). Anderson et Reeb (2003), Maury (2006) et Hearn (2011) affirment l’existence d’une relation positive entre l’implication de la famille dans le management et la performance de l’entreprise. L’implication active de la famille dans le management de l’entreprise signifie que le contrôle stratégique et opérationnel de cette dernière est détenu par les membres de la famille (Luo et Chung, 2012).
17Les intérêts des dirigeants et des actionnaires seront alignés lorsque la famille place un (ou plusieurs) de ses membres dans des postes clés de direction, (Jensen et Meckling, 1976, Anderson et Reeb, 2003 ; San Martin-Reyna et Duran-Encalada, 2012 ; Al-Dubai et al., 2014). Les mécanismes de contrôle des entreprises familiales deviennent ainsi informels et viennent remplacer les systèmes de contrôle interne des entreprises non familiales (Gomez-Mejia et al., 2001). Les coûts de contrôle des entreprises familiales sont plus faibles, ce qui explique leur surperformance par rapport aux entreprises managériales (Audretsch et al., 2010).
18Une autre explication de l’influence positive du management familial sur la performance réside dans la théorie de l’intendance. Lorsque les membres de la famille occupent des postes clés de direction, ils agissent en tant qu’intendants plutôt que des agents et leur comportement maximise la richesse des actionnaires par le biais de l’augmentation de la rentabilité de l’entreprise (Chu, 2011). Ceci peut être expliqué par la forte identification des dirigeants à l’entreprise (Block, 2010). Lorsque les chefs d’entreprises sont fortement identifiés à leurs entreprises, ils sont encouragés à déployer plus d’efforts et à travailler ensemble pour la protection du bien-être de la famille et la réputation de l’entreprise (Al-Dubai et al., 2014).
19Bien que l’implication de la famille dans le management de l’entreprise semble avoir un effet positif sur la performance comme mentionné précédemment, d’autres études comme Burkart et al., (2003), Sacrastan-Navarro et al. (2011) et Eklund et al. (2013) affirment la meilleure contribution des dirigeants externes et des administrateurs indépendants dans la performance des entreprises familiales. En effet, les membres de direction n’appartenant pas à la famille peuvent avoir plus d’expérience et de meilleures compétences comparés aux membres de la famille (Bammens et al., 2011). Les dirigeants appartenant à la famille pourraient nuire à la performance de l’entreprise car ils peuvent poursuivre des objectifs personnels au détriment de la maximisation du profit (Kowalevski et al., 2010).
1.1.3 – Génération au pouvoir et performance
20La performance des entreprises familiales semble dépendre de la génération de la famille détenant le pouvoir de l’entreprise. Les études existantes soulignent que les fondateurs et les descendants n’ont pas le même effet sur la performance des entreprises familiales en raison des différences de comportement (Sacristan-Navarro et al., 2011 ; Memili, 2015). En comparant 90 grandes entreprises familiales contrôlées par les fondateurs avec 57 contrôlées par les successeurs, McConaughy et Phillips (1999) montrent que les entreprises détenues par leurs fondateurs sont moins rentables que celles détenues par les successeurs. Ils expliquent le résultat par le fait que les fondateurs présentent un caractère paternaliste dans leur manière de gérer l’entreprise alors que les successeurs optent plus pour un style de management professionnel. Dans le cadre d’une culture paternaliste des entreprises familiales (Dyer, 1988) [1], le fondateur peut s’accorder un pouvoir centralisé qu’il exerce au détriment des autres membres de la famille et se donner ainsi des privilèges et un statut élevé en raison de la position qu’il occupe dans la famille et dans la hiérarchie organisationnelle (Gupta et al., 2008). Sa prise de décisions devient alors centralisée et peut laisser plusieurs membres familiaux et non familiaux à l’écart dans le processus (Kelly et al., 2000). Cette centralisation excessive du pouvoir entre les mains du fondateur peut provoquer des tensions et des conflits qui peuvent menacer la survie de l’entreprise (Pezzillo Iacono et al., 2013). De plus cette centralisation du pouvoir, en limitant la qualité de la prise de décision stratégique et organisationnel, peut même constituer un facteur capable d’inhiber le développement et la croissance de l’entreprise (Pezzillo Iacono et al., 2013). Dans une culture participative et/ou professionnelle des entreprises familiales, tous les membres de la famille participent au processus de prise de décisions et partagent les objectifs et les valeurs en maintenant la solidarité familiale (Duréndez et al., 2010). L’environnement du travail participatif et/ou professionnel permet de créer un climat de communication positif (Smidts et al., 2001) en favorisant la confiance et la participation qui sont compatibles avec les comportements d’intendance.
21D’autres chercheurs à l’instar de Villalonga et Amit (2006), Andres (2008) et Sharma et Carney (2012) montrent que les entreprises contrôlées par leurs fondateurs peuvent être, non seulement, plus performantes que les entreprises non familiales mais également plus performantes que celles contrôlées par les descendants. Quand les nouvelles générations arrivent dans l’entreprise, l’influence familiale devient plus diluée et les effets positifs associés à l’implication familiale deviennent plus faibles (Gomez-Mejia et al., 2007). On assiste par exemple à l’enracinement des membres de la famille non qualifiés dans l’entreprise (Morck et al., 1998) ou à la tendance des descendants à tirer des avantages de nature privée grâce au contrôle de la richesse héritée (Sharma et Carney, 2012).
1.2 – Résilience des entreprises familiales
22Dans la littérature, plusieurs auteurs (Coutu, 2002 ; Sraer et Thesmar, 2007 ; Villalonga et Amit, 2010 ; Amann et Jaussaud, 2012 ; Bloch et al., 2012 ; Van Essen et al., 2015) ont accordé une attention particulière à l’étude de la résilience des entreprises familiales. Ces auteurs reconnaissent souvent la meilleure résilience des entreprises familiales face aux crises comparées aux entreprises non familiales. Le concept de résilience organisationnelle est une généralisation du concept de résilience utilisé en psychologie (Amann et Jaussaud, 2012). Il reflète une capacité chez des personnes, des groupes, des organismes ou des systèmes à répondre à un changement important qui perturbe le rythme attendu des événements sans se livrer à une longue période de comportement régressif (Horne et Orr, 1998). Dans le cadre des entreprises, la résilience est définie comme la capacité d’une entreprise à percevoir, éviter, absorber, s’adapter et se remettre des conditions environnementales menaçant sa survie (Lengnick-Hall et Beck 2005). Dans le cas des entreprises familiales, les diverses interprétations de leur meilleure performance sont clairement associées aux caractéristiques de la résilience organisationnelle (Coutu, 2002). Bloch et al. (2012) ont analysé la résilience des plus grandes entreprises familiales cotées en France entre 1997 à 2009.
23Leurs résultats montrent que les entreprises familiales présentent une performance comptable (mesurée par le ROA) supérieure à celle des entreprises non familiales pendant deux périodes de crise (2001-2003 et 2008-2009). Plus récemment, Van Essen et al. (2015), en se basant sur des données de 2949 entreprises dans 27 pays européens, montrent que les entreprises familiales présentent une meilleure performance financière comparées aux entreprises non familiales pendant la crise financière qui a commencé en 2007 et qui a atteint son plus bas niveau en 2009. Cette meilleure résilience des entreprises familiales face aux crises a été expliquée par plusieurs facteurs dans la littérature notamment : leur orientation à long terme (Amann et Jaussaud, 2012), leur’familiness’ (Habbershon et Williams, 1999, Chrisman et al., 2003), leur plus grande flexibilité pour répondre rapidement à l’incertitude du marché (Allaire, 2010), l’autonomie existante dans ce type d’entreprise qui facilite une prise de décision plus flexible et plus rapide (Braun et Latham, 2009), le niveau élevé des connaissances accumulées au sein de ces entreprises (Westhead et Howorth, 2006), la fidélité du personnel et la volonté des membres de la famille à assurer la survie de l’entreprise à long terme (Válková, 2014) en injectant des ressources privées (Villalonga et Amit 2010). De plus, la capacité des actionnaires familiaux à faire des sacrifices pour sauver leur entreprise en période de crise (Basly, 2006), la solidarité intrafamiliale ou bien encore la forte identification des membres familiaux à l’organisation constituent autant de facteurs non financiers susceptibles de contribuer à une plus grande résilience des entreprises familiales (Colot et Bauweraerts, 2014).
1.3 – Hypothèses de recherche
24La littérature existante avance souvent que la gouvernance d’entreprise constitue l’un des déterminants les plus importants de la performance des entreprises (Gompers et al., 2003 ; Walls et al., 2012). Il existe différentes caractéristiques du système de gouvernance d’entreprise dans chaque pays portant principalement sur le stade de développement économique, le système juridique du pays (droit civil ou coutumier), le développement du marché boursier, la structure de propriété et les pratiques commerciales (Sarbah et Xiao, 2015). Les études récentes invitent les chercheurs à examiner de plus près cette hétérogénéité du contexte (historique, institutionnelle, spatiale, etc.) dans lesquels les entreprises familiales demeurent puisqu’il influence la genèse, le développement et la continuité des entreprises familiales (Wright et al., 2014). Plusieurs auteurs dans la littérature (Peng et Jiang, 2010 ; Liu et al., 2012 ; Carney et al., 2013) ont focalisé leur attention sur l’environnement institutionnel des pays pour analyser la relation entre l’implication familiale et la performance des entreprises familiales. Il nous semble alors important d’analyser cet environnement en Tunisie, pays sur lequel porte notre étude.
25Les spécificités du contexte tunisien résident dans la structure de propriété de ses entreprises et le système de protection de ses investisseurs. La Tunisie est un pays de droit civil où la protection des actionnaires minoritaires est plus faible que dans les pays de droit coutumier [2] (La Porta et al., 2000). Cette faible protection des actionnaires minoritaires pourrait bien s’expliquer par le système de gouvernance des entreprises tunisiennes. Dans ce pays, on assiste à une absence totale de lois portant sur le gouvernement des entreprises et le code de commerce de l’an 2000 reste la principale référence juridique pour les investisseurs nationaux et internationaux (Nkhili et Fakhfakh, 2008). En effet, en Tunisie, le concept de « Corporate Governance » n’a commencé à se propager dans les entreprises qu’à partir de la fin des années 90. Tandis que les premières recherches sur la gouvernance des entreprises tunisiennes ont émergé la décennie suivante. La majorité de ces études reconnaît que le marché financier tunisien est caractérisé par une forte concentration de propriété à majorité familiale ou étatique et que les entreprises tunisiennes présentent une structure de direction moniste, où le pouvoir est concentré entre les mains du président-directeur général, qui lui confère des possibilités d’enracinement élevé (Omri, 2003). Ceci explique l’absence de mécanisme de contrôle externe en Tunisie.
26Ces caractéristiques de gouvernance en Tunisie témoignent ainsi des vides institutionnels qui caractérisent souvent les pays émergents (Luo et Chung, 2012). Par ailleurs, dans la littérature, on souligne les avantages de l’implication familiale qui servent à compenser ces vides institutionnels (Khanna et Palepu, 1997, 1999 ; Miller et al., 2009). L’accès facile aux ressources financières (Jiang et Peng 2011) et les relations affectives et durables qu’entretiennent les entreprises familiales avec leurs employés ainsi qu’avec leurs partenaires externes leur donnent un avantage pour combler ces lacunes institutionnelles (Khanna et Palepu, 1997, 1999) et contribuent ainsi à leur succès et à leurs bonnes performances (Miller et al., 2009). D’ailleurs, plusieurs auteurs dans la littérature (Anderson et Reeb, 2003 ; Maury, 2006 ; Al-Dubai et al., 2014) affirment la surperformance des entreprises familiales en les comparant aux autres types d’entreprises. Etant donné que la majorité des entreprises tunisiennes cotées sont des entreprises familiales, on peut s’attendre alors à ce que ces dernières, qui bénéficient des différents avantages de l’implication familiale, performent mieux que les entreprises non familiales en Tunisie. Nous postulons alors notre première hypothèse :
27H1. Les entreprises familiales cotées sont plus performantes que les entreprises non familiales cotées en Tunisie.
28L’effet de la propriété familiale sur la performance de l’entreprise est aussi analysé. Plusieurs études affirment que la propriété familiale influence positivement la performance des entreprises familiales comme dans le cas des pays développés (King et Santor, 2008) et des pays émergents (San Martin-Reyna et Duran-Encalada, 2012, 2015). Dans un pays caractérisé par une faible protection des actionnaires minoritaires, comme il est souvent le cas dans les pays émergents, il est préférable que la propriété soit concentrée afin de mieux organiser le management de l’entreprise et d’atténuer les problèmes d’agence (San Martin-Reyna et Duran-Encalada, 2012). Soufeljil et al. (2016) analysent la performance de 51 entreprises cotées en Tunisie sur la période 2008 ?2012 et affirment l’existence d’une relation positive entre la propriété familiale et la performance. On en déduit notre deuxième hypothèse :
29H2. L’intensité de la propriété familiale a une influence positive sur la performance des entreprises familiales cotées en Tunisie.
30Cette étude prend aussi en considération l’implication de la famille dans le management en analysant la performance des entreprises familiales. Quand l’entreprise est dirigée par un membre de la famille fondatrice, l’utilité du dirigeant et celle des actionnaires sont alignées, c’est ce qui réduit les coûts d’agence associés à la séparation entre la propriété et le contrôle (Jensen et Meckling, 1976). Le chevauchement entre la propriété et la gestion familiale dans le cas des entreprises familiales rend ainsi la surveillance moins utile et moins coûteuse (Chua et al., 2003). Les coûts de contrôle des entreprises familiales sont ainsi plus faibles, ce qui explique leur meilleure performance par rapport aux entreprises managériales (Audretsch et al., 2010). Puisque la majorité des entreprises dans les pays arabes sont des entreprises familiales, il est fréquent que les membres de la famille possèdent un pouvoir considérable dans la gestion de l’entreprise (Al-Ghamdi et Rhodes, 2015). L’analyse de la structure de direction des entreprises familiales cotées en Tunisie confirme ce constat et montre que ces dernières sont principalement dirigées par les membres de la famille. On peut s’attendre alors à ce que l’implication de la famille dans le management influence positivement la performance de ces entreprises. Cela conduit à notre troisième hypothèse :
31H3. L’implication de la famille dans le management augmente la performance des entreprises familiales cotées en Tunisie.
32La génération qui détient le pouvoir dans les entreprises familiales est aussi examinée dans notre étude. Les résultats empiriques existants montrent que les fondateurs et les descendants ont un effet variable sur la performance des entreprises familiales en raison de leurs comportements différenciés (Sacristan-Navarro et al., 2011 ; Memili, 2015). McConaughy et Phillips (1999) affirment que les entreprises encore gérées par les fondateurs sont moins rentables que celles dirigées par les successeurs, ceci s’explique par le caractère paternaliste des fondateurs qui rend l’entreprise stagnante sur le plan stratégique et en besoin de régénération (Ward, 1987). Le paternalisme régit les entreprises tunisiennes sous un aspect autoritaire (Zghal, 1994) de sorte que le pouvoir dans ces entreprises est centralisé et la distance hiérarchique est élevée (Smida et Latiri, 2004). Cette centralisation excessive du pouvoir entre les mains du fondateur peut provoquer des tensions et des conflits qui peuvent menacer la survie de l’entreprise (Pezzillo Iacono et al., 2013).
33Puisque l’analyse de la structure d’actionnariat des entreprises cotées en Tunisie montre que la majorité de ces dernières sont des entreprises familiales créées par des patriarches et dont certaines ont été transmises plus tard à leurs descendants (Ghazouani, 2009), on peut s’attendre alors à ce que les entreprises encore gérées par leurs fondateurs soient moins performantes que les entreprises gérées par les descendants. Cela constitue le fondement de notre quatrième hypothèse :
34H4. Les entreprises familiales gérées par leurs fondateurs sont moins performantes que celles gérées par les successeurs en Tunisie.
35Notre étude s’intéresse aussi à l’analyse de la performance des entreprises familiales dans le contexte de la crise économique qui a touché la Tunisie suite à la révolution. En 2011, le peuple tunisien s’est soulevé contre l’injustice sociale dans les régions de l’intérieur et le chômage provoquant la fameuse révolution du jasmin. En quelques jours, la colère du peuple tunisien a réussi à faire tomber un régime en place depuis 23 ans. Cette révolution a fortement perturbé la vie économique dans ce pays et altéré la confiance des investisseurs [3]. Depuis la chute de l’ancien régime, la Tunisie connait une période de transition difficile.
36Le marché boursier n’a pas été épargné par cette crise économique du fait de l’incertitude économique qui a suivi la révolution de janvier 2011. Selon un article publié en 2013 par Oxford Business Group [4], la capitalisation boursière a baissé de 5,8% en glissement annuel et le volume quotidien moyen échangé a chuté de près de 40%. Selon la même source, le Tunindex qui représente l’indice référence de la Bourse de Tunis et qui mesure toutes les valeurs cotées a perdu 7,7% en 2011 après une hausse de 19% en 2010. La tendance baissière a été en partie atténuée en 2012 même si le Tunindex a enregistré une nouvelle baisse de 3% qui s’est poursuivie en 2013 avec une baisse de 4%. Ce n’est qu’en 2014, que cet indice a de nouveau été en hausse (16,17%) après trois années successives de baisse (14,30% cumulés).
37Il faut noter que dans la littérature plusieurs auteurs comme Coutu (2002), Sraer et Thesmar (2007), Villalonga et Amit (2010) et Van Essen et al., (2015) affirment la meilleure résilience des entreprises familiales face aux crises. Les diverses interprétations de la meilleure performance de ces entreprises sont clairement associées aux caractéristiques de cette résilience organisationnelle (Coutu, 2002). Différents facteurs ont permis d’expliquer cette meilleure résilience des entreprises familiales notamment la capacité des actionnaires familiaux à faire des sacrifices pour sauver leur entreprise en période de crise (Basly, 2006), la solidarité intrafamiliale ou bien encore la forte identification des membres familiaux à l’organisation (Colot et Bauweraerts, 2014). La solidarité entre les membres de la famille constitue l’une des valeurs importantes qui caractérisent les entreprises familiales tunisiennes (Benmostefa, 2015). Dans ce contexte, les relations de sang et les liens familiaux fonctionnent comme supports de solidarité (Zghal, 1994) qui représente l’une des valeurs importantes inculquées au Tunisien grâce à deux institutions : la famille et la religion (Lassoued, 2008).
38Ainsi, on peut s’attendre à ce que les entreprises familiales cotées en Tunisie présentent une meilleure résistance face à la crise économique engendrée par la révolution de 2011 comparées aux entreprises non familiales cotées.
39On en déduit notre cinquième hypothèse :
40H5. Les entreprises familiales en Tunisie présentent de meilleures performances en période de crise économique engendrée par la révolution de 2011.
2 – Méthodologie
2.1 – Échantillon et sources de données
41L’échantillon est composé des entreprises cotées à la bourse des valeurs mobilières de Tunis (BVMT). Il existe 77 entreprises cotées en décembre 2014. Nous avons exclu de l’échantillon, les banques, les assurances et les institutions financières en raison de la spécificité de leurs règles comptables ainsi que les entreprises avec des données manquantes durant la période de l’étude. Notre échantillon final est composé de 28 entreprises observées sur une période de 8 ans (2007-2014). Les variables de contrôle propres à l’entreprise et les mesures de performance ont été collectées à partir des états financiers individuels publiés sur le site de la BVMT. Les autres données portant sur la propriété, le management et les caractéristiques du conseil d’administration ont été collectées à partir des fiches valeurs publiées chaque année pour décrire le profil des sociétés. Une description des données utilisées pour chaque entreprise de l’échantillon se trouve en annexe.
2.2 – Variables et mesures
2.2.1 – Performance de l’entreprise
42Le ratio market-to-book, le ROA et le ROE sont utilisés pour mesurer la performance des entreprises de notre échantillon. En tant qu’indicateur de la valeur de marché des entreprises, le ratio market-to-book est estimé en faisant le rapport entre (la capitalisation boursière + total des dettes) et le total actif. Ce rapport est souvent utilisé comme un proxy du Q de Tobin puisque les chercheurs affirment l’existence d’une forte corrélation entre ces deux indicateurs (Perfect et Wiles, 1994 ; Adam et Goyal, 2008). Ce ratio représente l’une des mesures les plus utilisées dans la littérature de gouvernance d’entreprise avec d’autres indicateurs de la performance comptable de l’entreprise (Filatotchev et al., 2005 ; Pérez- González, 2006). Le ROA est mesuré par le rapport entre le résultat net et le total actif. Le ROE est mesuré par le rapport entre le résultat net et les capitaux propres.
2.2.2 – Propriété, management familial et génération au pouvoir
43Dans le but d’analyser l’implication de la famille dans l’entreprise, une variable indicatrice est utilisée pour identifier les entreprises familiales. Cette variable prend la valeur 1 si l’entreprise est familiale, 0 sinon. Pour pouvoir distinguer les entreprises familiales des autres, nous avons utilisé la définition de Villalonga et Amit (2006). Selon ces derniers, une entreprise est reconnue comme familiale si un ou plusieurs membres de la famille détiennent plus de 20% [5] des actions et qu’ils occupent un poste de direction.
44Pour mesurer l’intensité de la propriété familiale, nous avons créé une variable qui prend la valeur 1 si la fraction détenue en pourcentage du capital par la famille est supérieure ou égale à 50%, 0 sinon. Concernant l’implication de la famille dans le management de l’entreprise, nous avons utilisé une variable indicatrice qui est égale à 1 si l’actionnaire majoritaire (détenant au moins 20% du capital de l’entreprise) est une famille ou un membre de la famille qui occupe le poste du directeur général, président du conseil ou le président-directeur général, 0 sinon (Maury, 2006). Les noms de famille des personnes qui occupent ces postes sont examinés pour vérifier si elles appartiennent à la famille propriétaire (Chu, 2009). En outre, certaines entreprises ont été contactées pour vérifier le lien de parenté des personnes dont le nom de famille est différent de celui de la famille détenant l’entreprise.
45Notre troisième variable porte sur la génération qui détient le pouvoir dans l’entreprise. Une autre variable dichotomique est construite. Elle prend la valeur 1 si le pouvoir au sein de l’entreprise est encore détenu par son fondateur, 0 s’il est détenu par les successeurs. Les informations portant sur la génération au pouvoir sont recueillies à partir de l’histoire de l’entreprise et sa présentation figurant dans leurs sites internet. Certaines entreprises ont été également contactées en l’absence de cette information.
2.2.3 – Variables de contrôle
46Il est important aussi de prendre en considération certaines variables qui auraient pu constituer une explication alternative à la performance de l’entreprise dans nos modèles statistiques.
47Afin de contrôler la structure du conseil d’administration dont le rôle a été mis en évidence par la théorie de l’agence, la taille du conseil d’administration et la présence des administrateurs indépendants sont utilisés comme variables de contrôle (Fama et Jensen, 1983). La taille du conseil est mesurée par le nombre des membres siégeant le conseil d’administration. L’indépendance du conseil est mesurée par le nombre de membres indépendants divisé par la taille du conseil. Un administrateur indépendant est un membre du conseil qui « n’entretient aucun lien privilégié ni de sang ni d’argent avec l’entreprise » (Viénot, 2007, p 59). D’autres variables comme l’âge, la taille et le niveau d’endettement de l’entreprise ont été incluses pour contrôler les caractéristiques spécifiques des entreprises. Ces variables ont été largement utilisées dans la littérature (Anderson et Reeb, 2003 ; Kowalewski et al., 2010). La taille de l’entreprise est mesurée par le logarithme du total actif. Le niveau d’endettement est mesuré par le rapport entre le total des dettes et le total actif. L’âge de l’entreprise est mesuré par le nombre d’années depuis la création de l’entreprise. En plus de ces variables, la croissance des ventes a été aussi utilisée. Cette variable mesure la variation des ventes au cours de la dernière année (Boubaker et al., 2015). Enfin, des variables dichotomiques pour chaque secteur d’activité et chaque année de la période d’étude ont été également intégrées pour capturer l’effet du secteur d’activité et l’effet temporel.
2.3 – Méthode
48Pour pouvoir tester nos hypothèses de recherche, nous avons commencé par une analyse exploratoire afin de déterminer la méthode de régression qu’il convient de choisir et vérifier ses conditions d’application. En effet, notre analyse des résidus montre qu’ils ne sont pas conformes aux hypothèses de régression. Pour cette raison, et en se référant à l’étude de Charlier et Du Bois (2011), nous avons opté pour les régressions linéaires robustes aux problèmes d’hétéroscédasticité et de normalité des résidus. Nous avons utilisé l’estimateur « Huber-White Robust Sandwich » qui permet d’estimer les écarts-types des coefficients en présence des problèmes rencontrés des résidus (normalité et hétéroscédasticité) (Charlier et Du Bois, 2011). Le modèle estimé est le suivant :
50Nous avons aussi analysé les problèmes de multicolinéarité entre les variables explicatives grâce à l’étude des VIF (Variance Inflation Factor) de chaque variable (voir tableau 1 en annexe). Les résultats montrent que notre modèle ne souffre pas de multicolinéarité puisque les valeurs VIF sont largement inférieures à 10, la valeur suggérée par Hair et al. (2010) comme un indicateur du problème de multicolinéarité.
2.4 – Statistiques descriptives
51Le tableau 2 présente les statistiques descriptives des variables de notre étude pour l’ensemble de l’échantillon. La moyenne du ROA, du ROE et celle du ratio market-to-book pour les entreprises de l’échantillon sont respectivement 0.06, 0.07 et 1,41. L’âge moyen des entreprises est de 38 ans. Parmi les entreprises familiales de notre échantillon, on trouve 49 % d’entre elles présentent un capital majoritairement détenu par la famille, 42% sont dirigées par les membres de la famille et 47% sont encore détenues par leurs fondateurs. La taille moyenne du conseil d’administration pour les entreprises de l’échantillon est de 8 membres.
3 – Résultats de l’analyse multivariée
52Le tableau 3 présente les résultats de la régression linéaire. Ces résultats montrent que les entreprises familiales présentent une performance comptable et une performance boursière supérieures à celles des entreprises non familiales dans notre échantillon. Pour le premier indicateur de performance utilisé dans cette étude (ROA), le coefficient de la variable identifiant les entreprises familiales est positif et statistiquement significatif au niveau de 10% (β=0.01 ; p<0.10). Le coefficient de cette variable est aussi positif et statistiquement significatif au niveau de 1% (β= 0.85 ; p<0.01) pour la mesure de la performance boursière. Toutefois la relation entre cette variable et le ROE est statistiquement non significative. Ainsi, notre première hypothèse est validée. Ce résultat rejoint la majorité des travaux dans la littérature qui témoignent de la meilleure performance des entreprises familiales par rapport aux entreprises non familiales (Anderson et Reeb, 2003 ; Maury, 2006). Ce résultat nous pousse à approfondir notre recherche pour comprendre l’origine de cette performance des entreprises familiales par rapport aux entreprises non familiales en Tunisie. Ainsi, nous avons fait la distinction entre la propriété familiale et le management familial (Villalonga et Amit, 2006).
53La deuxième hypothèse de cette recherche prédit l’influence positive de la propriété familiale sur la performance de l’entreprise. Les résultats montrent l’effet positif et significatif de la détention de plus que 50% du capital par la famille sur la performance de l’entreprise pour le ROA (β= 0.03 ; p <0.01) et le market-to-book (β= 0.67 ; p <0.01), la relation étant non significative pour le ROE. Ainsi, notre deuxième hypothèse est validée. Ce résultat rejoint ceux trouvés par plusieurs auteurs concernant l’existence d’une relation positive entre la propriété familiale et la performance comptable (De Angelo et De Angelo, 1985 ; Smith et Amoako, 1999) ainsi que l’existence d’une relation positive entre la propriété familiale et la performance boursière (Morck et al., 1988 ; Thomsen et Pedersen, 2000 ; Setia-Atmaja et al., 2009).
54Notre troisième hypothèse prédit une influence positive de l’implication familiale dans le management sur la performance des entreprises. Le coefficient estimé de cette la variable (management familial) est positif et statistiquement significatif au seuil de 1% pour le ROA (β= 0.04 ; p <0.01) et pour le market-to-book (β= 0.42 ; p <0.01), au seuil de 5 % pour le ROE (β= 0.03 ; p <0.05). Ainsi notre troisième hypothèse est validée. Ce résultat rejoint ceux trouvés par McConaughy et al. (2001), Anderson et Reeb (2003) et Villalonga et Amit (2006). En présence d’un de ses membres comme dirigeant, la famille est en mesure d’aligner plus facilement ses intérêts avec ceux de l’entreprise (Anderson et Reeb, 2003). Le chevauchement entre la propriété et la gestion dans le cas des entreprises familiales rend le contrôle de moindre utilité ou à moindres coûts (Chua et al., 2003), ce qui réduit les coûts d’agence et conduirait à une meilleure performance (Audretsch et al., 2010).
55De plus, dans les entreprises familiales, les membres de la famille occupant des postes clés de gestion, agissent souvent en tant qu’intendants et s’identifient fortement à l’entreprise car ils considèrent l’entreprise comme une extension d’eux-mêmes et par conséquent considèrent la santé de l’entreprise associée à leur propre bien-être (Chu, 2011). Cette implication familiale dans le management créé ainsi des effets de réputation puissants qui fournissent des incitations aux managers familiaux pour surveiller la gestion de l’entreprise et maximiser sa rentabilité (Anderson et Reeb, 2003).
56La génération détenant le pouvoir de l’entreprise a été aussi prise en considération dans l’analyse de la performance des entreprises familiales en Tunisie. Des recherches antérieures (Mc-Conaughy et Phillips, 1999 ; Villalonga et Amit, 2006) affirment que les fondateurs et les descendants pourraient avoir des effets différents sur la performance de l’entreprise. Notre quatrième hypothèse suppose que les entreprises encore dirigées par leurs fondateurs sont moins performantes que les entreprises gérées par les descendants. Le coefficient de la variable identifiant la génération détenant le pouvoir dans l’entreprise est négatif et statistiquement significatif pour les trois mesures de performance, ce qui est conforme à notre quatrième hypothèse. Le caractère autoritaire des fondateurs et leur réticence à déléguer et à partager le pouvoir (Sharma et al., 1997) ainsi que leur conservatisme sur le plan stratégique inhibant ainsi la croissance de l’entreprise (Ward, 1987), expliquent bien ce résultat.
57Concernant les variables de contrôle, la taille du conseil a un impact négatif et significatif sur les deux indicateurs de la performance comptable ainsi que sur la performance boursière de l’entreprise. Ainsi, lorsque le nombre d’administrateurs augmente, la performance comptable des entreprises diminue et confirme ainsi les résultats de plusieurs auteurs comme Bhagat et Black (2002) ; Hermalin et Weisbach (2003) ; et Mak et Kusnadi (2005). En effet, une augmentation de la taille du conseil pourrait empêcher la surveillance de l’entreprise du fait d’une mauvaise coordination, flexibilité et communication entre ses membres (Bouaziz et Triki, 2012) ainsi que le ralentissement de la prise de décision (Omri et Mehri, 2003).
58Le niveau d’endettement a aussi un impact négatif et significatif sur les trois indicateurs de performance. Ce résultat rejoint les résultats trouvés par plusieurs auteurs dans la littérature comme Nunes et al. (2009). L’endettement augmente les coûts d’agence du fait de la divergence des intérêts entre actionnaires et créanciers de l’entreprise, c’est ce qui réduit la performance de cette dernière (Myers, 1977). Par ailleurs, l’indépendance du conseil et l’âge de l’entreprise affectent positivement et significativement la performance. Le lien positif entre l’âge de l’entreprise et la performance corrobore le résultat trouvé par Ben Cheikh et Zarai (2008) dans leur étude faite sur la performance des entreprises tunisiennes. Le coefficient positif de l’âge peut ainsi refléter l’effet de la réputation des entreprises les plus anciennes sur la performance (Hamadi, 2010). De plus, nos résultats montrent que la présence d’administrateurs externes dans le conseil d’administration a un effet positif sur la performance de l’entreprise. Ce résultat rejoint les travaux Lee et al. (1992), Black et al. (2006) et Kor et al. (2008). L’existence des administrateurs indépendants favorise la protection des intérêts des actionnaires en présence d’un conflit d’agence (Lee et al., 1992). De plus, Kor et al. (2008) affirment que les administrateurs externes sont généralement compétents ce qui leur permet d’agir positivement sur la performance de l’entreprise. Les résultats trouvés montrent aussi que la taille de l’entreprise a un effet positif sur les trois mesures de performance. Contrairement au résultat trouvé par Al-Dubai et al. (2014) qui montrent un effet négatif de la taille de l’entreprise sur la performance de marché des entreprises familiales en Arabie Saoudite, notre résultat rejoint celui trouvé par Adjaoud et al. (2007) dans le contexte canadien et par San Martin-Reyna et Duran-Encalada (2015) dans le contexte mexicain affirmant la présence d’effet positif de la taille de l’entreprise. Enfin, la croissance des ventes affecte positivement et significativement les deux indicateurs de la performance comptable, toutefois la relation n’est pas significative pour la performance boursière.
59Notre étude s’intéresse aussi aux comportements des entreprises cotées en Tunisie pendant la période de la crise économique engendrée par la révolution de 2011. Afin de tester notre cinquième hypothèse, qui porte sur la résistance du capitalisme familial face à la crise, nous avons testé la performance des entreprises de notre échantillon sur deux périodes différentes : avant crise (2007-2010) et pendant la crise (2011-2014). Nous n’avons pris en considération que la variable identificatrice des entreprises familiales dans l’analyse. Les résultats sont présentés par le tableau 4.
60Les résultats montrent que les entreprises familiales présentent une performance supérieure à celle des entreprises non familiales non seulement pendant la période avant la crise (β= 0.91, p <0.01) mais également au cours de la période de la crise (β= 0.89, p <0.01). Toutefois les résultats ne sont pas significatifs pour les deux indicateurs comptables de performance [6]. Les entreprises familiales semblent ainsi mieux résister face à la crise économique engendrée par la révolution de 2011. La solidarité intrafamiliale constitue l’un des facteurs non financiers susceptibles de contribuer à la plus grande résilience des entreprises familiales (Colot et Bauweraerts, 2014) et donc à leur meilleure résistance face aux crises. Cet élément trouve une parfaite correspondance dans le cas tunisien puisque les relations de sang et liens familiaux dans ce contexte fonctionnent comme des supports de solidarité (Zghal, 1994).
Conclusion
61Cette étude analyse la performance des entreprises familiales comparée à celle non familiales. En se basant sur un échantillon de 28 entreprises cotées en Tunisie, les résultats trouvés affirment la meilleure performance des entreprises familiales cotées par rapport à celles non familiales cotées en Tunisie et ce même en période de crise. Plus précisément, les résultats de notre étude montrent que l’intensité de la propriété familiale, le management familial et la gestion de l’entreprise par les successeurs augmentent la performance des entreprises familiales en Tunisie. Il faut noter que le marché financier tunisien est caractérisé par une forte concentration de la propriété à majorité familiale, ce qui explique l’existence d’une relation positive entre le pourcentage du capital détenu par le dirigeant, la présence des actionnaires majoritaires et la performance (Omri, 2003). Ces résultats peuvent aussi être expliqués par le faible niveau de protection des actionnaires en Tunisie. En effet, dans un pays caractérisé par une faible protection juridique des actionnaires, il est préférable que la propriété soit concentrée afin de mieux organiser le management de l’entreprise et d’atténuer les problèmes d’agence (San Martin-Reyna et Duran-Encalada, 2012). Burkart et al. (2003) montrent que lorsque le niveau de protection légale des actionnaires est modéré ou faible, les problèmes d’agence sont trop importants pour permettre la séparation de la propriété et du management. Ces auteurs affirment que dans une telle situation, l’entreprise sera plus rentable lorsque les membres de la famille dirigent l’entreprise. L’implication familiale dans l’entreprise semble alors combler les vides institutionnels qui caractérisent la Tunisie puisqu’il existe une relation positive entre cette dernière et la performance des entreprises familiales comme l’ont montré Allouche et Sener (2013) dans le cas des pays émergents. Ainsi, les entreprises contrôlées par des familles semblent avoir une bonne résilience à une dégradation des conditions institutionnelles puisque leur performance est meilleure dans des environnements où la protection juridique est faible (Van Essen et al., 2015). On en déduit une implication managériale forte. Il est préférable que la famille soit l’actionnaire majoritaire de l’entreprise familiale en Tunisie et qu’elle soit impliquée dans la gestion de cette dernière, puisque nos résultats montrent que quand la famille détient plus que la moitié du capital de l’entreprise et que le management est assuré par ses membres, la performance de la firme est supérieure. De plus, les fondateurs des entreprises familiales en Tunisie devraient penser à « lâcher les rênes » et laisser le pouvoir à leurs descendants une fois que ces derniers arrivent dans l’entreprise. En effet, les résultats soulignent que la gestion par les fondateurs a un impact négatif sur la performance puisque ces derniers ont tendance à centraliser le pouvoir. Cela peut inhiber la croissance de l’entreprise et menacer sa survie. Tandis qu’on observe que les successeurs parviennent à opérer des changements stratégiques, être indépendants et saisir des opportunités de développement (Sharma et al., 1997). Salvato (2004, p.73) note à ce sujet : « le fondateur seul peut trouver difficile d’avoir des idées innovatrices sans le nouvel élan insufflé à l’entreprise par les membres de la seconde génération ».
62Notre étude contribue aussi à la littérature en analysant l’effet de l’implication familiale sur d’une part la performance comptable et d’autre part sur la performance boursière des entreprises familiales. Toutefois, l’utilisation de la performance boursière dans cette étude, mesurée par le ratio market-to-book peut manquer d’efficacité. Il faut noter que la fiabilité de l’évaluation des entreprises par cet indicateur dépend de l’efficience tant informationnelle qu’organisationnelle des marchés de capitaux (Chan-Lee, 1986). Puisque le marché boursier tunisien est moins développé comparé à d’autres marchés de pays émergents, il serait plus crédible de se concentrer directement sur les décisions des entreprises familiales pour déterminer si ces entreprises profitent des vides institutionnels afin d’exproprier les actionnaires minoritaires (Sener, 2014).
63Cette étude comme toute autre étude présente quelques limites qui renvoient à de nouvelles pistes de recherches. La première limite est la taille de l’échantillon. Les résultats sont basés sur un nombre d’observations relativement faible, ce qui soulève une incertitude quant à la généralisation des résultats. De plus, notre étude intègre seulement deux indicateurs de gouvernance, la taille du conseil d’administration et l’existence d’administrateurs indépendants, pour contrôler la relation entre l’implication familiale et la performance. Une étude future pourrait intégrer aussi l’existence d’un deuxième actionnaire non familial important dans l’évaluation de cette relation. Enfin, cette recherche ne traite que les mesures de la performance financière des entreprises. La performance économique des entreprises familiales pourrait également être examinée dans le contexte tunisien.
Les valeurs VIF
| Variable | VIF | 1/VIF |
|---|---|---|
| Management familial | 1.27 | 0.785059 |
| Propriété familiale | 1.25 | 0.797083 |
| Taille de l’entreprise | 1.21 | 0.828588 |
| Génération | 1.19 | 0.842720 |
| Endettement | 1.18 | 0.846252 |
| Taille du conseil | 1.17 | 0.855213 |
| Indépendance du conseil | 1.17 | 0.855287 |
| Age | 1.08 | 0.924209 |
| Croissance des ventes | 1.08 | 0.927379 |
| Moyenne VIF | 1.18 |
Les valeurs VIF
Statistiques descriptives
| Variable | Moyenne | Ecart type | Min | Max | Fréquence |
|---|---|---|---|---|---|
| Market-to-book | 1.41 | 1.09 | 0.09 | 6.34 | |
| ROA | 0.06 | 0.07 | - 0.2 | 0.21 | |
| ROE | 0.07 | 0.39 | - 0.39 | 2.2 | |
| Age | 38.44 | 19.25 | 1 | 89 | |
| Endettement | 46.63 | 21.64 | 0.7 | 97.30 | |
| Croissance des ventes | 0.10 | 0.33 | -0.62 | 3.91 | |
| Taille de l’entreprise | 18.15 | 0.90 | 16.64 | 21.24 | |
| Taille du conseil | 8.35 | 1.96 | 5 | 12 | |
| Indépendance du conseil | 0.23 | 0.19 | 0 | 0.7 | |
| Propriété familiale | 49.53% | ||||
| Management familial | 42.05% | ||||
| Génération | 47.66% |
Statistiques descriptives
Ce tableau présente les statistiques descriptives. Le ratio market-to-book est estimé par le rapport entre (la capitalisation boursière + total des dettes) et le total actif. Le ROA est mesuré par le rapport entre le résultat net et le total actif. Le ROE est mesuré par le rapport entre le résultat net et les capitaux propres. Propriété familiale est une variable qui prend la valeur 1 si la fraction détenue en pourcentage du capital par la famille est supérieure ou égale à 50%, 0 sinon. Management familial est une variable indicatrice qui est égale à 1 si l’actionnaire majoritaire (détenant au moins 20% du capital de l’entreprise) est une famille ou un membre de la famille qui occupe le poste du directeur général, président du conseil ou le président-directeur général, 0 sinon Génération est une variable indicatrice qui prend la valeur 1 si le pouvoir dans l’entreprise est encore détenu par son fondateur, 0 s’il est détenu par les successeurs. La taille du conseil est mesurée par le nombre des membres siégeant dans le conseil d’administration. L’indépendance du conseil d’administration est mesurée par le nombre des membres indépendants divisé par la taille du conseil. La taille de l’entreprise est mesurée par le logarithme du total actif. Le niveau d’endettement est mesuré par le rapport entre le total des dettes et le total actif. L’âge de l’entreprise est mesuré par le nombre d’années depuis la création de l’entreprise. La croissance des ventes mesure la variation des ventes au cours de la dernière année.Résultats de la régression linéaire robuste sur la période 2007-2014
Résultats de la régression linéaire robuste sur la période 2007-2014
Ce tableau présente les résultats de la régression linéaire sur la période 2007-2014, estimant l’effet de l’implication familiale sur la performance des entreprises familiales.Le ratio market-to-book est estimé par le rapport entre (la capitalisation boursière + total des dettes) et le total actif. Le ROA est mesuré par le rapport entre le résultat net et le total actif. Le ROE est mesuré par le rapport entre le résultat net et les capitaux propres. Entreprises familiales est une variable indicatrice utilisée pour identifier les entreprises familiales dans notre échantillon. Cette variable prend la valeur 1 si l’entreprise est familiale, 0 sinon. Pour pouvoir distinguer les entreprises familiales des autres types d’entreprises, nous avons utilisé la définition de Villalonga et Amit (2006). Selon ces derniers, une entreprise est reconnue comme familiale si un ou plusieurs membres de la famille détiennent plus de 20% des actions et qu’ils occupent un poste de gestion ou de direction. Propriété familiale est une variable qui prend la valeur 1 si la fraction détenue en pourcentage du capital par la famille est supérieure ou égale à 50%, 0 sinon. Management familial est une variable indicatrice qui est égale à 1 si l’actionnaire majoritaire (détenant au moins 20% du capital de l’entreprise) est une famille ou un membre de la famille qui occupe le poste du directeur général, président du conseil ou le présidentdirecteur général, 0 sinon. Génération est une variable indicatrice qui prend la valeur 1 si le pouvoir dans l’entreprise est encore détenu par son fondateur, 0 s’il est détenu par les successeurs. La taille du conseil est mesurée par le nombre des membres siégeant dans le conseil d’administration. L’indépendance du conseil d’administration est mesurée par le nombre des membres indépendants divisé par la taille du conseil. La taille de l’entreprise est mesurée par le logarithme du total actif. Le niveau d’endettement est mesuré par le rapport entre le total des dettes et le total actif. L’âge de l’entreprise est mesuré par le nombre d’années depuis la création de l’entreprise. La croissance des ventes mesure la variation des ventes au cours de la dernière année.
Seuil de significativité : *** (p<0.01), ** (p<0.05), * (p<0.1) ; F : test de Fisher de signification de la régression. Note : en plus des variables explicatives ci-dessus, les régressions comprennent huit variables nominales, dont chacune représente un secteur d’activité et huit autres variables nominales dont chacune représente une année
Résultats de la régression linéaire robuste sur la période avant la crise (2007-2010) et la période pendant la crise (2011-2014)
Résultats de la régression linéaire robuste sur la période avant la crise (2007-2010) et la période pendant la crise (2011-2014)
Ce tableau présente les résultats de la régression linéaire sur la période avant la crise (2007-2010) et la période pendant la crise (2011-2014). Le ratio market-to-book est estimé par le rapport entre (la capitalisation boursière + total des dettes) et le total actif. Le ROA est mesuré par le rapport entre le résultat net et le total actif. Le ROE est mesuré par le rapport entre le résultat net et les capitaux propres. Entreprises familiales est une variable indicatrice utilisée pour identifier les entreprises familiales dans notre échantillon. Cette variable prend la valeur 1 si l’entreprise est familiale, 0 sinon. Pour pouvoir distinguer les entreprises familiales des autres types d’entreprises, nous avons utilisé la définition de Villalonga et Amit (2006). Selon ces derniers, une entreprise est reconnue comme familiale si un ou plusieurs membres de la famille détiennent plus de 20% des actions et qu’ils occupent un poste de gestion ou de direction. La taille du conseil est mesurée par le nombre des membres siégeant dans le conseil d’administration. L’indépendance du conseil d’administration est mesurée par le nombre des membres indépendants divisé par la taille du conseil. La taille de l’entreprise est mesurée par le logarithme du total actif. Le niveau d’endettement est mesuré par le rapport entre le total des dettes et le total actif. L’âge de l’entreprise est mesuré par le nombre d’années depuis la création de l’entreprise. La croissance des ventes mesure la variation des ventes au cours de la dernière annéeSeuil de significativité : *** (p<0.01), ** (p<0.05), * (p<0.1) ; F : test de Fisher de signification de la régression
Note : en plus des variables explicatives ci-dessus, les régressions comprennent huit variables nominales, dont chacune représente un secteur d’activité
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Mots-clés éditeurs : crise financière, génération, management familial, performance, propriété familiale
Date de mise en ligne : 02/04/2019
https://doi.org/10.3917/g2000.355.0123