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Article de revue

Réflexions sur la formation en Gestalt-thérapie

Pages 91 à 106

Citer cet article


  • Vázquez Bandín, C.,
  • Texte traduit par Vallejo, J.-L.,
  • Goffart, C.
(2014). Réflexions sur la formation en Gestalt-thérapie. Gestalt, 44(1), 91-106. https://doi.org/10.3917/gest.044.0091.

  • Vázquez Bandín, Carmen.,
  • et al.
« Réflexions sur la formation en Gestalt-thérapie ». Gestalt, 2014/1 n° 44, 2014. p.91-106. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-gestalt-2014-1-page-91?lang=fr.

  • VÁZQUEZ BANDÍN, Carmen,
  • Texte traduit par VALLEJO, Jean-Luc,
  • GOFFART, Claude,
2014. Réflexions sur la formation en Gestalt-thérapie. Gestalt, 2014/1 n° 44, p.91-106. DOI : 10.3917/gest.044.0091. URL : https://shs.cairn.info/revue-gestalt-2014-1-page-91?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gest.044.0091


Notes

  • [1]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), Gestalt-thérapie, L’exprimerie Éditions, Bordeaux, 2001, p. 300.
  • [2]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 142.
  • [3]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 141.
  • [4]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 134.
  • [5]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 51.
  • [6]
    John Dewey, El arte como experiencia, Barcelona, Edition Kairos, 2008, p. 64.
  • [7]
    Carmen Vázquez Bandín, 2012, Yo soy la mala : reflexiones sobre cómo pensar la ética gestáltica, en Cuadernos Gestalt n° 4, Castellón, 2013, p. 4.
  • [8]
    John Dewey, Democracia y educacion, Madrid, Edition Morata, 2004, p. 260.
  • [9]
    Laura Perls, 1992, Viviendo en los limites, Valencia, Edition Promolibro, 1994, p. 141.
  • [10]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 119-120.
  • [11]
    T. Stoehr, 2001, La contribution de Paul Goodman en son contexte, in F. Perls, R. Hefferline et P. Goodman, (1951), ibid, p. 331 332.
  • [12]
    Jean-Marie Robine, Le changement social commence à deux, Éditions L’exprimerie, 2012, p. 225
  • [13]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 51.
  • [14]
    Frederick Perls, Ralph Hefferline, et Paul Goodman, (1951), ibid, p. 136.

Présentation

1

Je vois comment l’expérience que nous avons initiée il y a vingt cinq ans
avec une poignée de personnes très engagées,
et avec un petit groupe d’étudiants et
de clients rassemblés tant bien que mal,
est devenue une sorte de thérapie accessible, mature,
et en constante évolution,
qui s’enseigne et se pratique non seulement aux États-Unis
mais dans le monde entier.
Laura Perls, 1990

2 Nous pouvons dire que la Gestalt-thérapie, à l’heure actuelle, est en bonne santé. Elle s’est répandue dans le monde entier, dans chaque pays de nombreux professionnels exercent cette approche psychothérapeutique, et des écoles forment à cette discipline. Mais à quoi nous référons-nous lorsque nous parlons de formation ? À qui s’adresse-t-elle ? Que transmettons-nous et à qui ? Avons-nous des critères objectifs de formation ou, malgré l’existence d’associations nationales et internationales, chaque école ne suit-elle pas ses propres critères ?

3 Les questions sont nombreuses et les réponses jamais claires. Peut-être est-ce parce que, comme j’ai l’habitude de le dire, « la pensée est une ébauche », autrement dit, il faut deux personnes ou davantage pour que la réflexion soit un peu concluante. Nous vivons dans un monde de contacts, de relations, dans lequel chaque individu a besoin de sentir qu’il fait partie d’un champ.

4 Voilà pourquoi ces réflexions pensées et écrites en solitaire te sont destinées, à toi lecteur, pour qu’ensemble, nous puissions faire en sorte qu’elles aient un sens et une utilité.

5 Je voyage quasiment dans le monde entier en tant que formatrice invitée par d’autres écoles, mais mes réflexions sont d’abord alimentées par ma pratique et le contexte espagnol où j’exerce habituellement. Cependant cet article ne prétend pas être une analyse de la formation en Gestalt-thérapie telle qu’on l’enseigne en Espagne, ou selon les critères de l’Association Espagnole de Gestalt-thérapie (AETG) ; c’est plutôt une réflexion personnelle sur la formation en Gestalt-thérapie en tant qu’activité de formation dans un cadre plus général.

Le retour à la tour de Babel

6

Allons ! Descendons, et là confondons
leur langage, afin qu’ils n’entendent
plus la langue, les uns des autres.
Genèse 11, 7

7 Depuis qu’en 1951, Fritz et Laura Perls, ainsi que l’intellectuel new-yorkais Paul Goodman, donnèrent forme à ce qu’ils devaient appeler la Gestalt-thérapie, deux faits se sont imposés : la Gestalt-thérapie s’est étendue dans le monde entier et de nombreuses écoles se sont créées.

8 Cela implique quatre conséquences portant sur : la langue dans laquelle sont transmis les concepts, l’idiosyncrasie de chaque pays, les lois selon lesquelles chaque pays règlemente la psychothérapie et en l’occurrence la Gestalt-thérapie, et enfin les caractéristiques particulières du contenu de ce que les formateurs transmettent et de la façon dont ils le font.

9 Ces conséquences en appellent d’autres aux multiples nuances et possibilités qui font de l’un des concepts fondateur de notre discipline, l’ajustement créateur, un levier pour poser la question : ajustement à quoi ? Création/créativité de quoi ?

Laisse couler le fleuve, il le fait bien seul

10

Elles ont beau se déclarer anti-conceptuelles et « pour » la phénoménologie,
aucune des philosophies existentielles ne tient debout toute seule.
Existe-t-il une école existentielle qui n’ait pas besoin d’un appui,
fondamentalement conceptuel ?
Frederick Perls, 1969

11 Pendant longtemps, en Espagne et particulièrement en Amérique Latine, la Gestalt-thérapie a été, et est fondamentalement une attitude, un mode de vie. Et la formation était basée sur cette idée. Ainsi, les programmes de formation étaient dédiés, pratiquement et exclusivement, à de nombreuses heures de travail personnel, durant lesquelles la prise de conscience (awareness), l’ici et maintenant, la technique de la chaise vide et le travail sur les polarités étaient l’ordre du jour.

12 Avec cette vision de la Gestalt-thérapie et l’absence de réglementation de l’exercice de la psychothérapie, il est évident que n’importe qui pouvait se former et exercer comme bon lui semblait. Mais sept cents heures de travail personnel donnent-elles la compétence à quelqu’un, qui n’est pas forcément psychologue, de devenir psychothérapeute ? Ma réponse est non.

13 La Gestalt-thérapie, à mon avis, est bien plus qu’un mode de vie, et être psychothérapeute est aussi plus qu’un « laisse couler le fleuve » avec prise de conscience. C’est l’exercice d’une profession en relation d’aide, qui exige de ses praticiens non seulement de bien se connaître, mais aussi de bien connaître leur pratique et d’y être habiles. C’est la fluidité de la dynamique figure/fond. Lorsque nous exerçons comme psychothérapeutes, la figure est notre pratique, soutenue par le fond qui, avec fluidité, devient parfois figure, car comme le dit notre livre fondateur PHG, « le thérapeute a besoin de ses conceptions pour se repérer, pour savoir dans quelles directions regarder » [1].

14 Ainsi la formation est guidée par ce même principe : la dynamique figure/fond. Dans la dynamique figure/fond, la figure est tantôt la théorie, les concepts de la Gestalt-thérapie, tantôt l’entraînement à la pratique, l’expérimentation, la reproduction, l’intériorisation et l’assimilation de cette pratique.

15 Voilà pourquoi la formation devrait être un ensemble fait de théorie, de pratique et d’expérientiels, éléments nécessaires et fondamentaux pour intérioriser et assimiler l’essence de la Gestalt-thérapie.

Les ingrédients de la recette

16

Si nous mettons en place une structure
qui ne fait que canaliser l’énergie,
orienter l’attention, et canaliser le mouvement
nous pouvons inhiber temporairement
les pulsions, les désirs, les rêveries, l’aventure,
mais en plus nous mettons en danger l’initiative,
la motivation intrinsèque, l’imagination, le génie,
la confiance en soi, la liberté et même, finalement,
jusqu’au sens commun et à la santé.
Paul Goodman, 1971

17 En ce qui concerne la théorie, les formateurs se doivent d’enseigner, de partager et de promouvoir l’apprentissage de la théorie de la Gestalt-thérapie. La Gestalt-thérapie est une approche psychothérapeutique trop jeune pour posséder une théorie entièrement développée et cela rend l’objectivité de sa transmission difficile. Souvent, quand il nous manque une lecture gestaltiste sur tel ou tel aspect, au lieu de penser et de développer une hypothèse en accord avec notre méthode, nous utilisons la théorie d’une autre approche, généralement la psychanalyse, comme succédané de la Gestalt-thérapie. Nous ne sommes pas conscients qu’ainsi, non seulement nous trahissons notre méthode, mais nous nous acheminons vers un résultat incertain et, à mon avis, peu éthique. Pour faire une tarte, peut-on remplacer le sucre par le sel ou la confiture par de la sauce tomate ?

18 Bien sûr, chaque formateur va mettre l’accent sur certains aspects plutôt que d’autres, va donner une approche différente à un concept etc., mais cela relève de la créativité de l’ajustement. Chaque école de formation portera la marque personnelle de sa direction et de l’équipe des formateurs, ainsi que des valeurs que cette école défend. Et les congrès, les réunions entre professionnels, les groupes d’étude, n’ont certainement pas pour fonction d’uniformiser la pensée des formateurs, mais plutôt de permettre une réflexion plus large sur les nuances.

Un champ nommé formation

19

Une société transforme les êtres non-initiés
et apparemment étrangers, en énergiques défenseurs
de leurs propres ressources idéales.
John Dewey, 1915

20 Le concept de formation provient du mot latin formatio. Il s’agit d’un terme associé au verbe former (donner une forme à quelque chose, obtenir un tout à partir de l’intégration de ses parties). Cette définition ne peut pas être plus gestaltiste, elle dépasse même le strict champ de la Gestalt-thérapie.

21 Si nous appliquons cette définition à nos écoles, à qui donnons-nous forme ? Et plus important encore, quelle « forme » donnons-nous ? Quel est l’objectif de la formation en Gestalt-thérapie ? Former seulement de bons cliniciens, dont la portée du travail se limite aux quatre murs de leur cabinet ?

22 La formation, prise dans son ensemble, devrait avoir différentes fonctions : acquisition de ressources théoriques, expérience pour la vie, orientation et valeurs, appartenance communautaire, fonction sociale, acte politique.

La formation en tant qu’acquisition de ressources théoriques

23

Il n’y a rien de plus pratique qu’une bonne théorie.
Kurt Lewin, 1942

24 Quelles sont la réalité et la nature de l’être humain ? Cela reste un mystère. Mais un mystère auquel les êtres humains ont essayé d’apporter des réponses. Ces différentes conceptions, au cours de l’histoire, ont façonné les sociétés, et celles-ci ont façonné les individus qui, à leur tour, influencent le changement des sociétés. « Les hommes véhiculent la culture, ces hommes qui eux-mêmes sont façonnés par la culture qu’ils véhiculent » [2].

25 Ainsi, nos conceptions de l’être humain, de l’anthropologie, mais aussi de la santé et de la maladie, vont être fondamentales à l’heure de devenir psychothérapeutes gestaltistes et formateurs. Et nous ne pouvons pas oublier, en tant que thérapeutes gestaltistes, que pour nous « le sujet-objet de l’anthropologie, c’est la relation entre l’anatomie, la physiologie et les facultés de l’homme, son activité et sa culture » [3], c’est-à-dire que notre théorie est spécifiquement basée sur une théorie du champ avec ses propres caractéristiques et prises de position, telles que nous les ont léguées nos fondateurs.

26 Ainsi donc, notre formation théorique qui, comme je l’ai dit, doit être spécifiquement gestaltiste, devrait inclure, pour être considérée comme une école psychothérapeutique : une théorie du self, une anthropologie, une théorie évolutive ou du développement, une psychopathologie, des compétences et des techniques spécifiques qui donnent des ressources pour agir à ceux qui décident de se former en Gestalt-thérapie. « Le cœur de la réalité c’est, dans tous les cas, l’action » [4].

La formation comme expérience pour la vie

27

La Gestalt-thérapie est une approche existentielle,
ce qui signifie que nous nous occupons […]
de l’existence totale de la personne.
Frederick Perls, 1969

28 Si la Gestalt-thérapie est une façon particulière de voir, de concevoir et de comprendre l’être humain et sa réalité, il devient évident que la formation en Gestalt-thérapie doit être dotée non seulement d’un corpus théorique, mais aussi d’une partie fondamentalement pratique et expérientielle.

29 Pratique, parce que ce n’est pas exclusivement une formation « d’expérience pour la vie », mais une formation qui doit pouvoir s’appliquer dans une activité professionnelle spécifique, que ce soit dans le domaine clinique, éducatif ou des organisations. Et cela demande des savoir-faire et des stratégies qu’il ne faut pas seulement apprendre, mais aussi reproduire et pratiquer afin de les assimiler et de les maîtriser. Dans tout apprentissage technique, la pratique est essentielle, mais dans notre approche elle est intrinsèque. C’est une des caractéristiques fondamentales de la Gestalt-thérapie car nous recherchons le contact qui est l’expérience-même. Comme le dit notre livre fondateur : « L’expérience est, en dernière analyse, contact, fonctionnement de la frontière entre l’organisme et son environnement » [5].

30 Expérientielle, parce qu’inévitablement, et sans tomber dans la déformation professionnelle, notre façon de vivre et d’être en relation va être influencée par notre formation gestaltiste. « Expérimenter, comme respirer, consiste en un rythme qui alterne intériorisations et extériorisations », disait John Dewey [6], pragmatiste américain très proche de la pensée de Goodman et de la Gestalt-thérapie.

31 Mais à l’origine, l’expérience, selon la Gestalt-thérapie, doit être comprise en termes de relation, d’interaction et de transaction : de contact. Ceci signifie d’abord que les êtres impliqués dans les interactions ne sont pas premiers, mais qu’ils émergent à travers l’interaction. Ainsi, pour la Gestalt-thérapie, l’être humain, que ce soit dans ses pratiques scientifiques, dans ses activités artistiques ou dans ses tâches quotidiennes, est avant tout un être-en-relation, ou en termes écologiques, un organisme en interaction avec un environnement dans un champ, que celui-ci soit simplement physique et biologique ou plus spécifiquement humain, social et culturel. Par conséquent, l’expérience, toujours relationnelle, n’est pas purement mécanique, telle la collision insensible des boules dans un jeu de billard, mais bien organique, dynamique et globale, et intègre tout autant les valeurs esthétiques et les idéaux moraux que les éléments de l’environnement physique et biologique.

La formation comme orientation et ensemble de valeurs

32

La vocation est un moyen solide
pour que l’individu sente les opportunités,
les choses qui valent la peine,
celles qui sont profitables et honorables
et avec lesquelles on se sent légitime.
Paul Goodman, 1956

33 La formation en Gestalt-thérapie ne peut faire l’économie des valeurs et critères éthiques de notre approche. Et nous rencontrons deux formes d’éthique : l’éthique extrinsèque qui est liée à notre façon d’être en relation et de vivre, et l’éthique intrinsèque ou esthétique.

34 Comme je l’ai déjà dit à une autre occasion à propos de l’éthique extrinsèque : « La société exige un comportement digne de tous ceux qui la composent, mais chacun devient un promoteur de valeurs selon la façon dont il vit et se conduit. D’un point de vue socio-éducatif, les valeurs sont considérées comme des références, des modèles ou des abstractions qui orientent le comportement humain et les groupes qui opèrent la transformation sociale et la réalisation de la personne. […] Les valeurs sont des guides qui donnent une orientation déterminée à la conduite et à la vie de chaque individu, et de chaque groupe social » [7].

35 L’objet de l’éthique professionnelle est donc beaucoup plus large que ce que l’on suppose communément. En paraphrasant J. Dewey [8], nous pourrions dire que cela revient à se demander (en tant que psychothérapeute, formateur, superviseur, collègue) face à son patient/étudiant/supervisé/collègue, à la société et au pays : « Fais-je bien le travail qui convient pour ce patient/étudiant/ supervisé/collègue ? Fais-je bien ce qu’il faut pour que la société dans laquelle je suis inséré, et au-delà, mon pays et le genre humain, en bénéficient ? ». En conséquence : est-ce que je participe à ce à quoi j’ai droit ? est-ce que je compte sur la participation et l’implication de l’autre/des autres ? Une confiance qui s’en remet à une conscience, à une conscience professionnelle.

36 L’éthique intrinsèque est plus en lien avec la spécificité de notre tâche professionnelle. Pour la Gestalt-thérapie, toute expérience est esthétique, en ce sens que l’expérience esthétique est inséparable de l’ensemble de nos activités dites ordinaires ; elle conserve les mêmes traits génériques que toute expérience « normale », mais de manière amplifiée ou intensifiée. Dans l’expérience esthétique, ces traits sont portés à l’avant-plan de notre conscience par l’intermédiaire de l’awareness. Il suffit de citer ici les mots de Laura Perls, à propos de notre approche : « Les concepts de base de la Gestalt-thérapie, plus que techniques, sont philosophiques et esthétiques » [9], et la conséquence radicale de l’objectif de notre méthode : l’assouplissement des ajustements créateurs à la frontière-contact, conséquence de l’expérience.

37 Comme nous le rappelle le livre fondateur : « Il est inutile que le thérapeute cherche à faire des évaluations comparatives à partir de sa conception d’une nature saine. Il doit de préférence utiliser ses conceptions et autres connaissances de manière descriptive pour chercher des pistes et des indications, et les subordonner à l’évaluation intrinsèque qui émerge de l’autorégulation qui se déroule » [10].

38 Dans la formation gestaltiste, nous devons non seulement enseigner les valeurs et l’éthique aussi bien extrinsèque qu’intrinsèque, mais nous devons être aussi la torche qui guide les pas des étudiants dans la formation. Nous devons enseigner en donnant l’exemple avec notre façon d’être en relation et de traiter les étudiants.

La formation, création d’une appartenance communautaire

39

Un être connecté aux autres ne peut pas entreprendre
ses propres activités sans prendre en compte
les activités des autres.
Car ce sont les conditions indispensables
à la réalisation de ses propres aspirations.
John Dewey, 1915

40 Paul Goodman disait : « Il suffit de trouver ou de créer un groupe […] qui partage des idées semblables, pour savoir que l’on est sain, bien que le reste de la cité soit cinglé » [11]. Et l’identification à un groupe est nécessaire pour pouvoir avoir une sensation d’appartenance.

41 Cette appartenance comprend des champs différents. Le premier est le champ du groupe de formation lui-même, qui s’étend aux membres du groupe mais aussi à l’ensemble des étudiants en formation dans une école donnée. Il est important ici de pouvoir renforcer le sentiment d’appartenance par l’inscription dans des associations gestaltistes, des congrès, puis des activités de nature internationale.

42 La formation dispensée par une école devrait aussi offrir des activités complémentaires comme des supervisions, des ateliers et des cours de spécialisation, tout comme des informations et du soutien pour assister aux cours, aux séminaires, aux congrès et aux activités à caractère national et international.

La formation comme fonction sociale

43

Malgré un siècle de psychothérapie,
le monde va de plus en plus mal.
James Hillman, 1997

44 « Je considère que la succession des contacts établis entre le thérapeute et son client, leur organisation en une relation, quelle que soit l’approche utilisée, contribue à modéliser les rapports sociaux et l’inscription des clients dans le tissu social » [12], dit Jean-Marie Robine et je suis d’accord, et pas seulement pour les clients, également pour les étudiants qui viennent se former avec nous.

45 Cette inscription dans le tissu social à un effet dual et réciproque : elle donne à l’individu cette sensation d’appartenance, à laquelle j’ai déjà fait référence, vis-à-vis du groupe de formation, des formateurs, des collègues, et de la société en général. Réciproquement, cette inclusion le fait participer et modeler le groupe social dans lequel il est immergé. Appartenance et reconnaissance dans la cocréation d’un monde partagé.

46 Car le monde est un concept phénoménologique en lien avec l’environnement. Le monde est la scène naturelle de nos vies, c’est le paysage mental que nous habitons. Chaque attitude s’inscrit dans son propre horizon et son propre monde. Ainsi, l’attitude et l’horizon du dessinateur correspondent au monde du dessinateur. L’attitude et l’horizon du musicien correspondent au monde du musicien. Quel est donc le monde « gestaltiste » du thérapeute gestaltiste ? Un monde dans lequel l’attitude, l’intérêt, l’horizon et l’intentionnalité répondent aux critères esthétiques du processus de contact et de ses implications ? Quel est ce monde, cette réalité sociale, dans lequel l’appartenance et la reconnaissance sont possibles ?

La formation comme acte politique

47

Si tu travailles avec les gens avec l’intention d’en faire
des penseurs indépendants
tu fais un travail politique qui va prendre de l’ampleur.
Laura Perls, 1984

48 Travailler et se former en psychothérapie est une façon indirecte de changer le monde, et cela nous mène inévitablement à un esprit plus solidaire, compréhensif et participatif qui non seulement nous transforme individuellement, mais qui transforme aussi ceux qui nous entourent, ce qui, à long terme, change le monde. Dans la mesure où le changement interne est aussi un changement politique, la thérapie se présente donc comme un acte politique, qui fait intervenir des facteurs sociaux, économiques, culturels et politiques.

49 Une thérapie ne peut pas être vraiment efficace pour une personne si elle s’en tient strictement à la dimension individuelle des problèmes qui la font souffrir. La thérapie nous donne la possibilité de passer de l’individuel au collectif, de la transformation interne à la transformation sociale, afin qu’elle soit vraiment libératrice. Notre méthode exige donc que « le rapport entre organisme humain et environnement ne soit pas seulement physique mais aussi social, […] et qu’interagissent au moins les facteurs socioculturels, animaux et physiques » [13].

50 D’autre part, nous ne pouvons attendre de nous changer pour intervenir dans le social, car le monde a besoin de réponses immédiates. C’est une dynamique de rétro-alimentation : le développement du bien-être de chacun retentit sur le bien-être de tous, et celui de tous sur celui de chacun. Un changement interne est nécessaire pour la transformation sociale et un changement social pour générer les conditions d’un changement personnel plus profond. Nous avons besoin de pratiques sociales qui impliquent simultanément le non-oubli de soi et la main tendue à l’autre ; unir l’intimité et le monde extérieur, combiner l’individuel et le social. La Gestalt-thérapie et nous, les gestaltistes, avons le potentiel pour réaliser cela.

51 Nous pouvons créer des espaces de réflexion et d’action qui combinent cette transformation à la fois personnelle et sociale. L’intégration des deux domaines d’action, des deux perspectives, génère sans aucun doute des actions plus libératrices. Avoir une vision personnelle, à partir d’une perspective globale.

Deux mots sur la fonction des formateurs

52

Une partie de ce processus d’apprentissage
repose sur la foi en des professeurs
et des autorités dont nous adoptons
provisoirement le point de vue d’avance
pour ensuite le tester, le mastiquer,
puis se l’approprier ou le rejeter.
P.H.G., p.132

53 Trop souvent, nous, les formateurs, esquivons notre propre examen, notre propre analyse et, à mon avis, nous avons tendance à nous considérer comme au-dessus de toute idéologie institutionnelle ou de tout programme de formation. Notre livre fondateur recense, mieux que je ne pourrais le dire, les qualités clefs du formateur en Gestalt-thérapie : « Dès qu’il acquiert une plus grande mobilité, une parole signifiante, des relations personnelles et des choix, il commence à exiger de lui-même, à vouloir des comptes plus précis sur les écarts entre promesse et réalisation, intention et engagement, choix et conséquences. La relation contractuelle n’est pas prise comme un devoir mais comme un développement du sens de la symétrie […]. À l’étape où il devient lui-même une autorité, un professeur, un parent, le champ se modifie encore : l’individu indépendant l’est désormais moins puisque d’autres s’attachent spontanément à lui, […] simplement parce que c’est lui qui a la compétence. Et ces personnes en retour, lui offrent des occasions de s’exprimer au travers d’autres actes. Rares sont les personnes qui deviennent matures au point de conseiller, guider, prendre soin, sans gêne ni domination, etc., en abandonnant simplement, noblesse oblige, leurs propres intérêts indépendants et en leur accordant véritablement moins d’intérêt » [14]. Peut-on le dire mieux et plus clairement ?

54 En tout cas, la formation est un processus dont on sait quand il commence, mais qui ne finit jamais. Nous sommes tous des êtres temporels en constante transformation.

Une pause, pas une fin

55

Et dixi : nunc coepi
(Et je dis : maintenant je commence)
Psaume 76, 11

56 Sans parler du programme spécifique de mon centre de formation, ni détailler aucun plan d’étude des associations gestaltistes auxquelles j’appartiens, j’ai essayé de passer du particulier au général et d’ébaucher certaines réflexions qui devraient rester à l’esprit et dans le cœur de tout directeur de formation et de tout formateur.

57 Il est difficile de pondérer des programmes communs, des critères communs et des mises à jour communes dans une approche comme la nôtre qui croît, évolue et se développe chaque jour. La créativité et l’enthousiasme de ceux qui se consacrent à la Gestalt-thérapie, semblent porter leurs fruits sous la forme de livres, de revues, d’articles, de cours internationaux et d’échanges entre pays. Mais, et précisément pour cela, le dialogue et la communication sont les outils nécessaires pour ne pas nous enfermer dans nos propres idées et développements et pour être capables de nous risquer à discuter nos perspectives et nos connaissances.

58 C’est un devoir que nous avons non seulement envers la Gestalt-thérapie, mais aussi envers les étudiants qui se rendent dans nos centres de formation à la recherche d’une base solide qui puisse renforcer leur vocation et lui donner une orientation et un sens.

59 J’espère et je souhaite que ce début de dialogue ne reste pas lettre morte mais qu’il soit le prélude à de fructueuses réflexions et échanges. Qu’il soit le début pour aller au-delà de nos efforts pour l’excellence de notre formation en Gestalt-thérapie.

Description de l'image par IA : Mains façonnent de l'argile sur un tour de potier.
Description de l'image par IA : Mains vieilles façonnant l'argile sur tour potier.
Description de l'image par IA : Mains façonnant un bol sur un tour de potier.

Bibliographie

  • BROWNELL P. : Spirituality in Gestalt Therapy, en Bar Yoseph Levine T., Éditions Gestalt Therapy, Advances in Theory and Practice, Routledge, New York, 2012.
  • DEWEY J. : Démocratie et éducation, Armand Colin, Paris, 2011 – L’art comme experience, Paris, Éditions Gallimard, 2010.
  • GOODMAN P. : Growing up absurd, 1960.
  • HILLMAN J. (1993) : http://eskenazi.net16.net/terapia.html We’ve had a Hundred Years of Psychotherapy – And the World’s Getting Worse, entretien avec le journaliste écrivain Michael Ventura.
  • LEWIN K. : Une théorie du champ dans les sciences de l’homme, Vrin, Paris, 1968.
  • MORIN E. : Les Sept Savoirs nécessaires à l’éducation du futur, Paris, UNESCO, 2000.
  • PERLS F. S., HEFFERLINE R. et GOODMAN P. (1951) : Gestalt-thérapie, Éditions L’exprimerie, Bordeaux, 2001.
  • PERLS F. : Ma Gestalt-thérapie, une poubelle vue du dehors et du dedans, Éditions Tchou, Paris, 1975.
  • PERLS L. : Vivre à la frontière, Éditions L’exprimerie, Bordeaux, 2001.
  • ROBINE J. -M. : Le changement social commence à deux, Éditions L’exprimerie, Bordeaux, 2012.
  • VÁZQUEZ BAND?N C. : Posiblemente amor, en Buscando las palabras para decir, Madrid, Edition Sociedad de Cultura Valle-Inclán, colección Los Libros del CTP, 2008 – (2012) : Yo soy la mala : reflexiones sobre cómo pensar la ética gestaltica, en CuadernosGestalt nº 4, Castellón, 2013 – (2013) : A la vez quieto y en marcha : los criterios estéticos de la Terapia Gestalt, en CuadernosGestalt nº 5, Castellón, 2013.

Date de mise en ligne : 25/06/2014

https://doi.org/10.3917/gest.044.0091