Le voyage de Maurice Halbwachs à Berlin et Vienne en 1910-1911
- Par Antonin Durand
Pages 115 à 132
Citer cet article
- DURAND, Antonin,
- Durand, Antonin.
- Durand, A.
https://doi.org/10.3917/gen.110.0115
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Notes
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[1]
Cette recherche a été menée dans le cadre d’un atelier de recherche collectif à l’École normale supérieure (ENS) sur les bénéficiaires des bourses David-Weill du rectorat de Paris, co-dirigé avec Rahul Markovits. Merci aux élèves qui y ont pris part : Nicolas Faure, Larissa Mathes, Paul Mayens, Théodore Régnier et Lucie Rondeau du Noyer. Merci également à Marie Bossaert, Corentin Durand et Claire Zalc pour leur relecture de versions antérieures de cette introduction.
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[2]
Cette formule apparaît dans une lettre du recteur de l’académie de Poitiers (J. Cavalier) au vice-recteur de l’Université de Paris, 27 mai 1910, AN, AJ16, 7004, dossier Halbwachs. La synthèse de la candidature d’Halbwachs, présente dans le même dossier, fait également mention de cette mission à l’étranger en précisant qu’elle a été mandatée par l’Institut.
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[3]
Procès-verbal de la séance du 27 décembre 1909 du Conseil de l’Université, AN, AJ16, 7004.
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[4]
Rapport d’Édouard Daladier, AN, AJ16, 7006. Sur ce rapport, voir Durand (2016b).
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[5]
Lettre de Maurice Halbwachs au vice-recteur de l’Université de Paris, 16 avril 1910, AN, AJ16, 7004.
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[6]
Lettre de Maurice Halbwachs au vice-recteur de l’Université de Paris, 4 octobre 1910, AN, AJ16, 7004.
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[7]
Lettre de Maurice Halbwachs à Albert Thomas, 21 octobre 1910, AN, 94 AP, 473, dossier 2.
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[8]
Ibid.
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[9]
Lettre de Maurice Halbwachs à Albert Thomas, 17 novembre 1910, AN, 94 AP, 473, dossier 4.
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[10]
On trouve une bibliographie complète sur la notion de classe sociale dans les travaux de Halbwachs (2008 : 289-297). Sur la théorie des classes sociales de Schmoller, voir Gurvich (1966 : 183-184).
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[11]
Lettre de Maurice Halbwachs au vice-recteur de l’Université de Paris, 16 avril 1910, AN, AJ16, 7004.
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[12]
Cette expression d’Adolf Wagner (Katheder- sozialismus) est alors couramment employée pour désigner la seconde école historique allemande, dont les principaux représentants sont à la fois titulaires des chaires berlinoises de sciences économiques et engagés dans une réflexion politique qui les amène à refuser le libre-échangisme des marginalistes autrichiens.
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[13]
Gustav Schmoller (1838-1917) a été professeur d’économie politique aux universités de Halle (1864-1872), Strasbourg (1872-1882) et enfin Berlin (1882-1913). Considéré comme le principal représentant de l’école historique allemande, il est l’auteur en particulier de L’Économie politique et ses méthodes (Die Volkswirtschaftslehre und ihre Methode, 1894) et des Principes d’économie politique (Grundriss der allgemeinen Volkswirtschaftslehre, 1900-1904). Son travail, fondé sur un matériau statistique et historique foisonnant, se pose en alternative aux approches théoriques des marginalistes.
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[14]
Adolf Wagner (1835-1917) appartient également à l’école historique allemande. Formé à l’université de Göttingen et à l’École supérieure de commerce de Vienne, il revient en Prusse à l’approche de l’unification allemande et obtient la chaire de sciences politiques à l’université de Berlin en 1870. Conseiller de Bismarck puis parlementaire à plusieurs reprises, il est de tendance socialiste interventionniste mais développe dès le début de sa carrière un fort nationalisme qui le conduit, à la fin de sa vie, à se rapprocher du nazisme.
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[15]
Wilhelm Gerloff (1850-1984) a soutenu en 1906 à l’université de Tübingen une thèse d’économie et de statistiques consacrée aux impositions cantonales en Suisse (Die kantonale Besteuerung der Aktiengesellschaften in der Schweiz, 1906), suivie d’une habilitation qui lui permet d’obtenir en 1911 le titre de professeur d’économie nationale et de statistique à l’université d’Innsbrück en 1912.
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[16]
Bernhard von Bülow, chancelier impérial depuis 1900, a présenté en 1908 une proposition d’imposition des successions mais il est mis en minorité par une coalition des conservateurs et du centre, ce qui, conjugué à la crise dite du Daily Telegraph, provoque sa démission le 14 juillet 1909.
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[17]
Max Sering (1857-1939) a réalisé une thèse de doctorat sous la direction de Gustav Schmoller à l’université de Strasbourg et enseigné l’économie et l’agronomie à l’université de Bonn (1885-1889), à l’École supérieure d’agriculture de Berlin (1889-1893) puis à l’université de Berlin à partir de 1893. Il est en particulier l’auteur d’une monumentale enquête sur les coutumes de succession en Prusse (Die Vererbung des ländlichen Grundbesitzes im Königreich Preussen, 1899-1907).
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[18]
Kurt Breysig (1866-1940) est l’auteur en 1890 d’un doctorat soutenu à Berlin sous la direction de Schmoller. Il obtient ensuite un poste de professeur extraordinaire en histoire dans la même université, avant d’être élevé à l’ordinariat en 1923 avec une chaire de « théorie de la société et science de l’histoire ». Il propose un modèle évolutionniste de l’histoire dont les méthodes s’inspirent des sciences exactes, fondé sur une comparaison entre les civilisations. Ses premiers résultats sont publiés en 1907 dans le premier volume de sa monumentale Histoire de l’humanité (Geschichte der Menschheit) (von Brocke 1971).
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[19]
On sait peu de choses sur Ernst Bernhardt qui ne semble pas avoir occupé de fonction officielle au sein de l’université de Berlin. En revanche, ses attaques contre les représentants de l’école historique allemande se trouvent synthétisées dans un article publié en 1911 dans les Jahrbuch für Gesetzgebung, Verwaltung und Volkswirtschaft im Deutschen Reiche de Gustav Schmoller, sous le titre « Auslese und Anpassung der Arbeiterschaft. Kritische Betrachtungen zu den Untersuchungen des Vereins für Sozialpolitik » (Bernhardt 1911).
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[20]
Johannes Feig (1873-1936), statisticien originaire de Düsseldorf formé à Berlin, Heidelberg et Munich, a été recruté en 1907 par l’Office statistique du Reich comme spécialiste de statistique municipale. Il y a été l’instigateur de la grande enquête sur les budgets ouvriers menée par l’Office impérial en 1909 (Zimmermann 2014 : 191-195).
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[21]
Heinrich Silbergleit (1858-1939) a étudié les mathématiques aux universités de Breslau, Leipzig et Berlin. Spécialisé en statistiques, il est assistant à l’université de Berlin de 1886 à 1890, avant de devenir directeur de l’Office statistique de Magdebourg en 1890, puis de Schönenberg en 1903, et enfin de prendre la tête de l’office berlinois de 1906 à 1923 (Zimmermann 1994 : 13).
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[22]
Originaire de Cobourg, Ernst Francke (1852-1921) a commencé sa carrière au quotidien munichois Münchener Neuesten Nachrichten en 1881. Il soutient un doctorat d’économie en 1893 et rencontre à cette occasion Gustav Schmoller, qui le recommande pour prendre la tête de l’hebdomadaire Soziale Praxis (voir note suivante).
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[23]
Né en 1895 de la fusion entre Blätter für soziale Praxis in Gemeinde, Vereinen und Privatleben et Sozialpolitisches Centralblatt, Soziale Praxis (Pratique sociale) est un hebdomadaire fondé par Ignaz Jastrow auquel Ernst Francke succède en 1897. De tendance réformiste sociale, le journal est proche du Gesellschaft für soziale Reform.
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[24]
Adolf Damaschke (1865-1935) a d’abord été formé comme instituteur, avant de se faire remarquer par Rudolf Wagner, qui lui confie des conférences à l’université de Berlin sur l’économie agraire. C’est à la tête du Bund für Bodenreform (voir note suivante) qu’il se fait connaître. Ses idées sont publiées dans les Jarhburch der Bodenreform, qu’il dirige à partir de 1905 et dans plusieurs ouvrages, dont Zur Geschichte deutschen Bodenreform-Bewegung (1906), traduit en français la même année sous le titre La réforme agraire. Contributions théoriques et historiques (Hugler 2015 ; Repp 2000).
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[25]
Le Deutscher Bund für Bodenreform est fondé en 1898 par Michaël Flürscheim mais trouve dans Adolf Damaschke son plus illustre propagandiste. Le mouvement, qui compte 200 000 membres en 1904, parmi lesquels de nombreux députés, vise une réforme foncière refusant à la fois les excès du capitalisme agraire et le collectivisme marxiste. Pour cela, le mouvement plaide avant tout pour la socialisation de la rente foncière, sous la forme de la mise en place d’un impôt foncier (Grundwertsteuer).
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[26]
Rudolf Eberstadt (1856-1922), né à Worms, formé à Berlin et Zurich, enseigne l’économie à l’université de Berlin comme Privatdozent puis comme professeur à partir de 1907. Il se spécialise dans l’économie du logement et publie en 1909 un important ouvrage sur le marché du logement (Handbuch des Wohnungswesens und der Wohnungsfrage, 1909). La même année, il présente avec l’urbaniste Bruno Möhring, et l’ingénieur Richard Peterson un projet à un concours pour le grand Berlin qui reçoit le deuxième prix de la ville.
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[27]
Eugen von Philippovich (1858-1917) a étudié le droit à l’université de Vienne, avant d’y soutenir une thèse d’économie politique sous la direction de Karl Menger puis une habilitation consacrée à l’histoire de la Banque d’Angleterre en 1884. Il est nommé professeur à l’université de Freiburg im Breisgau (1885-1893) avant d’obtenir la chaire d’économie politique à Vienne en 1893. La même année, il publie un manuel d’économie politique (Grundriss der politischen Ökonomie) qui joue un rôle important dans la diffusion du marginalisme. Malgré son ancrage dans le marginalisme viennois, Phillipovich entretient de bonnes relations avec l’école historique allemande, en organisant des conférences du Verein für Socialpolitik à Vienne en 1895 et en 1909 et en accordant une attention particulière à la collecte de faits économiques passés, comme en témoigne sa monumentale Histoire de la pensée économique, publiée en 1910 (Die Entwicklung der wirtschaftspolitischen Ideen in 19. Jahrhundert).
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[28]
Eugen von Böhm-Bawerk (1851-1914) a fait ses études à l’université de Vienne, puis à Heidelberg, Leipzig et Iéna. Il commence une carrière de fonctionnaire au ministère des Finances mais revient à l’université, d’abord comme Privadozent à Vienne (1880-1881) puis à Innsbruck (1881-1889) où il devient professeur en 1884. C’est là qu’il rédige sa principale contribution à la théorie marginaliste, sous le titre Théorie positive du capital (1889). Revenu à Vienne, il se partage entre un poste de professeur à l’université auquel il ne renonce jamais et une carrière politique qui le conduit à être conseiller au ministère des finances, et même brièvement ministre des finances autrichiennes à deux reprises en 1895, 1897 puis de 1901 à 1904, ainsi que sénateur à partir de 1899.
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[29]
Cette parenthèse dénote une certaine confusion dans l’esprit de Halbwachs sur les représentants de l’« économie abstraite », qui sont encore mal connus en France en 1910 : Walras n’est pas en France mais à Lausanne et Marshall n’est pas en Amérique, mais à Cambridge, en Angleterre.
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[30]
Sur cette opposition, voir Steiner (2005 : 91-125).
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[31]
Franz Klein (1854-1926) a fait des études de droit à l’université de Vienne, où il obtient son doctorat puis son habilitation en procédure civile et droit romain en 1891. Auteur d’un essai remarqué sur la réforme de la procédure civile (Pro Futuro, 1891) il est fait sénateur en 1905, puis nommé ministre de la Justice en 1906. Il reste deux ans en poste avant de revenir à l’enseignement. Il sera de nouveau brièvement ministre de la Justice en 1916.
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[32]
Frédéric Rauh (1861-1909) a suivi des études au lycée Louis-le-Grand puis à l’ENS. Agrégé de philosophie en 1885, il devient maître de conférences à l’université de Toulouse deux ans plus tard, puis à l’ENS en 1900 et enfin professeur à la Sorbonne en 1901. Moraliste et proche des milieux socialistes, il est en particulier l’auteur d’un Essai sur le fondement métaphysique de la morale publié en 1890 (Prochasson 2012).
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[33]
Georg Simmel (1858-1918) n’est alors que professeur extraordinaire de philosophie à Berlin après avoir exercé pendant plus de quinze ans comme Privatdozent. Ce n’est qu’en 1914 qu’il obtient finalement une chaire de professeur ordinaire à Strasbourg, qui devient celle d’Halbwachs après le retour de l’Alsace dans le giron français. Il est révélateur qu’Halbwachs ait omis de mentionner ce cours sur la philosophie moderne de Fichte à Nietzsche et Bergson dans la liste des enseignements qu’il a suivis. Simmel n’est pourtant pas inconnu en France et ses travaux ont trouvé en Célestin Bouglé un relais de choix en France, tandis que Durkheim lui-même avait choisi de les présenter en ouverture de la première livraison de l’Année sociologique. Le commentaire laconique qu’Halbwachs fait sur la conférence de Simmel montre le peu de cas qu’il fait de son collègue allemand (Deroche-Gurcel 2004).
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[34]
L’« irrésistible besoin de s’émanciper » de « l’idéologie métaphysique », pour reprendre des expressions de Durkheim (1975 [1900] : 16), est déjà au cœur de l’impossible rencontre entre Simmel et le père de la sociologie française (Papilloud 2002).
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[35]
Originaire de Hambourg, Julius Goldstein (1873-1929) a étudié la philosophie aux universités d’Iéna et de Berlin, puis à l’Institut technique de Darmstadt où il obtient un doctorat en 1899 et une habilitation en 1903. Il y enseigne de 1903 à 1924 sans jamais obtenir de chaire officielle. Influencé par le pragmatisme de William James, il est également proche de Bergson, dont il contribue à faire connaître les travaux en Allemagne.
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[36]
Friedrich Jodl (1849-1914) est né à Munich, où il a étudié la philosophie et exercé comme Privatdozent. En 1885, il est nommé professeur à l’université germanique de Prague, puis en 1896 à Vienne. Considéré comme l’un des principaux représentants du positivisme allemand, il se distingue par son refus d’une approche uniquement abstraite de l’éthique et par son implication dans la vie sociale, en promouvant l’instruction populaire et en adhérant au Mouvement éthique fondé par Felix Adler.
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[37]
Wilhelm Jerusalem (1854-1923), formé à la philologie à Prague, est devenu Privatdozent en philosophie à Vienne en 1891. Co-fondateur en 1907 de la Société sociologique de Vienne, il se spécialise dans les questions d’éducation, en particulier celle des femmes mais aussi celle des sourds-muets.
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[38]
Ludo Moritz Hartmann (1865-1924) a soutenu en 1887 une thèse d’histoire ancienne à Berlin et une habilitation en histoire médiévale à Vienne en 1889, où il est nommé professeur d’histoire romaine et médiévale. Il est spécialiste d’histoire administrative et économique de l’Italie à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge. Dans le même temps, il participe à la création d’une université populaire et adhère au parti social-démocrate dont il devient député en 1918.
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[39]
Sur l’Université italienne de Trieste, voir Vinci (1997).
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[40]
Sur cet épisode, voir Gehler et Pallaver (2010).
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[41]
Les crochets sont utilisés par Halbwachs dans le document.
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[42]
Walter Schiff (1866-1950) a obtenu un doctorat de droit en 1889 puis une habilitation en économie et statistique en 1900 à Vienne. Après une première collaboration avec l’Office impérial de statistique de Vienne entre 1894 et 1899, il est en charge des enquêtes sur le travail au sein de cet office à partir de 1908 et directeur de la bibliothèque. Il s’intéresse également aux comptes des ménages en présentant par exemple un mémoire à ce sujet lors du congrès de la société internationale de statistique tenu à Vienne en 1913.
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[43]
Les actes du congrès sont en effet publiés dès la fin 1910 (IXe Congrès international des habitations à bon marché, 1911).
1Les années de formation de Maurice Halbwachs sont longtemps restées dans l’ombre de ses travaux publiés dans l’entre-deux-guerres. La raison en était à la fois historiographique et documentaire : d’abord, la tendance à considérer Halbwachs comme le plus fidèle des durkheimiens a longtemps conduit à insérer ses travaux dans l’histoire des héritages de Durkheim dans le monde académique français, après la mort du maître (Hirsch 2016). Ce biais a cependant été largement corrigé par l’accélération qu’ont connue les recherches sur Halbwachs depuis le début des années 2000 et en particulier par les études récentes sur ses travaux de thèse, celle de droit, soutenue le 15 mars 1909 et publiée la même année sur les Expropriations et le prix des terrains à Paris (1860-1900) (Halbwachs 1909) et celle qu’il avait présentée en 1913 à la faculté de lettres sous le titre La classe ouvrière et les niveaux de vie (Halbwachs 1913). Christian Topalov a été le premier à remonter à la thèse de droit pour comprendre sa place dans la lente conversion d’Halbwachs à la sociologie (Topalov 1997). Puis il s’est penché sur la dimension méthodologique de ces ouvrages et sur l’administration de la preuve (Topalov 1999), tandis que Christian Baudelot et Roger Establet réfléchissaient plus largement aux usages de la catégorie de classe sociale dans la sociologie halbwachsienne, en remontant aussi à ses premiers travaux (Baudelot et Establet 2002). Cependant, malgré un important effort de mise en contexte, ces recherches sur les œuvres de jeunesse de Halbwachs se heurtaient à un problème documentaire somme toute classique dans les approches biographiques : à l’exception de ses carnets de notes pour les années 1896 à 1900, conservés à l’institut Mémoires de l’édition contemporaine (Imec), et de ses nombreuses publications, on dispose d’assez peu de sources pour écrire une histoire sociale et intellectuelle d’Halbwachs au premier xxe siècle. C’est ce type d’histoire que permet d’envisager la redécouverte d’un dossier administratif de 1910 documentant le voyage de Halbwachs à Berlin et à Vienne en 1910-1911. Outre le rapport de séjour, destiné au mécène et à l’université, que nous reproduisons ici intégralement, ce dossier permet de mieux connaître l’état de la carrière du jeune enseignant en 1910, de voir la manière dont il présente la formation qu’il a reçue et de mieux comprendre son rapport à l’étranger.
2Les premières années du xxe siècle furent en effet pour Halbwachs celles de la formation, d’abord à l’École normale supérieure (ENS) et à la Sorbonne, au sein du groupe composé par Durkheim autour de l’Année sociologique, puis à l’étranger. Christian Topalov a montré comment un voyage de trois mois à Chicago de septembre à décembre 1930 avait permis au sociologue de confronter sa pensée à un cadre national nouveau, quand bien même sa rencontre avec l’école sociologique de Chicago aurait tout d’un rendez-vous manqué (Topalov 2006). Il s’est appuyé essentiellement sur les travaux publiés, mais encore sur un important corpus de correspondances privées et de chroniques publiées dans le Progrès de Lyon. Sans être aussi riche et variée, la documentation qui concerne son séjour en Allemagne et en Autriche en 1910-1911, retrouvée dans les archives du rectorat de Paris au hasard d’une recherche sur les boursiers de la fondation David-Weill [1], n’en est pas moins du premier intérêt pour comprendre la place de l’Allemagne dans le parcours d’Halbwachs et pour observer le savant au travail dans l’élaboration d’une thèse soutenue quelques mois après son retour. L’intérêt d’un tel document est en effet d’accompagner le jeune sociologue non seulement sur le terrain, mais aussi à l’université, au contact de chercheurs allemands, dans un environnement intellectuel et politique étranger, donc de permettre de voir comment ces rencontres infléchissent sa trajectoire.
3Pour présenter ce dossier, nous inscrirons d’abord ce voyage dans le renouveau des mobilités étudiantes sous l’impulsion de mécènes comme David David-Weill, en indiquant en quoi ce voyage d’Halbwachs diffère de l’échange dont il avait bénéficié huit ans plus tôt avec l’université de Göttingen (Krapoth et Laborde 2005). Nous examinerons ensuite les modalités de la préparation de son voyage et du choix de ses interlocuteurs en Allemagne. Enfin, nous mettrons en évidence les effets de ce voyage sur sa trajectoire, à la fois en vue de la préparation de sa thèse et dans sa carrière ultérieure.
Un boursier David-Weill
4Du séjour d’Halbwachs en Allemagne, l’historiographie n’a retenu que la fin, douloureuse, et son expulsion de Berlin en raison d’une correspondance publiée dans l’Humanité sur une grève ouvrière (Lepennies 2006). La portée de l’incident, qui perturbe l’organisation de son séjour en anticipant son départ de Berlin pour Vienne, ne doit pourtant pas être surestimée : malgré un séjour raccourci, il apparaît qu’en à peine plus de deux mois à Berlin, Halbwachs a suivi plus de cours d’économie et de philosophie et rencontré plus de professeurs allemands qu’en un an à Göttingen.
5De fait, lorsqu’il quitte Tours où il exerçait comme professeur de philosophie pour se rendre à Berlin, le 21 octobre 1910, Halbwachs n’en est pas à son premier voyage à l’étranger. Outre l’année passée à l’université de Göttingen en qualité de lecteur en 1902-1903, qui lui a permis de se consacrer à l’étude de Leibniz, il a déjà été « chargé de mission officielle en Allemagne, en Angleterre, en Belgique et en Hollande », selon la formule sibylline du recteur de Poitiers, qui recommande sa candidature à une bourse de voyage en 1910 [2]. De ces missions à l’étranger, qu’aucun biographe d’Halbwachs ne mentionne, on ne sait rien ; mais leur existence suffit à établir que le jeune savant possède alors une expérience de la mobilité peu commune, qui s’ajoute à une parfaite maîtrise de l’allemand, héritée de son père, Gustave Halbwachs (1845-1906), professeur de cette langue et auteur de manuels à succès. L’année qu’il a passée à Göttingen est mieux connue depuis le colloque organisé pour son centenaire en 2003 (Krapoth et Laborde 2005) mais, malgré le livre qu’Halbwachs en tire sur l’œuvre de Leibniz (Halbwachs 1907), elle reste faiblement documentée.
6Le contexte de 1910 est tout autre : la bourse de voyage dont Halbwachs bénéficie vient d’être créée par un mécène qui tient alors à demeurer anonyme, mais dont le nom sera officiellement associé à la bourse au cours des années 1920 : David David-Weill (1871-1952), directeur de la banque Lazard que son père a cofondée, est également collectionneur d’art et mécène des musées français. En faisant don de 150 000 francs à l’université de Paris en 1909 pour financer dix bourses annuelles de voyage à l’étranger de 3 000 francs chacune, il entend contribuer au rayonnement de la science française et compléter la formation des futures élites en leur donnant la possibilité de connaître une expérience internationale (Durand 2016a). L’envoi à l’étranger de cette première génération a une dimension expérimentale et Halbwachs se trouve dans un groupe de dix boursiers, sept hommes et trois femmes, âgés de 23 à 34 ans qui partent vers l’Allemagne, l’Italie, l’Angleterre et l’Espagne.
7Plusieurs incertitudes demeurent néanmoins sur la finalité de ces voyages. Ce qui change par rapport aux échanges de lecteurs dont Halbwachs a déjà bénéficié à Göttingen, c’est que les boursiers n’ont aucune mission d’enseignement. Quant à la place de la recherche dans leur séjour, elle repose sur une ambiguïté fondamentale entre les attentes du mécène, qui finance la bourse, et celles de l’université de Paris, qui la distribue. Dans ses recommandations de 1909, David-Weill insiste davantage sur le contact avec l’étranger que sur la recherche universitaire : il ne s’agit pas, dans son esprit, « de réunir les éléments d’un travail scientifique, mais simplement de vivre dans une autre atmosphère et de faire plus tard profiter leurs élèves de l’expérience dont ils n’auront pas manqué de s’enrichir [3]. »
8En réalité, dès cette première promotion, la sélection effectuée par l’université tend à favoriser les candidats présentant un solide projet de recherche. Pour un candidat tel qu’Édouard Daladier, motivant sa demande par sa volonté d’acquérir le « sentiment de l’étranger [4] », on trouve plusieurs boursiers partis recueillir des échantillons, s’imprégner des travaux d’une école étrangère ou suivre une formation spécifique. Tel est le cas d’Halbwachs, dont la première lettre de candidature, datée du 16 avril 1910, ne dissimule rien de son intention de placer son séjour en Allemagne dans la continuité des recherches de son premier doctorat :
« Je poursuis depuis quelques années des recherches sociologiques sur les grandes villes de l’Europe moderne. J’ai publié l’année dernière, comme thèse de doctorat en droit, un ouvrage sur l’évolution de Paris dans la seconde moitié du xixe siècle. Il me serait très utile, pour terminer mon travail, de séjourner une année à l’université de Berlin [5]. »
10En premier lieu, il comptait donc se fixer à Berlin, et l’idée de poursuivre son séjour à Vienne ne lui est venue que quelque temps avant de quitter la France, comme on peut l’apprendre d’une lettre adressée au vice-recteur le 4 octobre 1910 qui détaille son déroulé prévisionnel [6]. Il apparaît d’autre part que la motivation première de sa candidature est la poursuite d’un projet de recherche et la réunion d’éléments d’un travail scientifique, à l’exact opposé des intentions exprimées par David-Weill.
11La même tension apparaît dans l’exercice du rapport de séjour, genre alors en pleine mutation, auquel Halbwachs se livre à son retour. S’il ressort des correspondances entre le rectorat et le mécène que celui-ci souhaite que des comptes soient rendus sur les voyages qu’il finance, rien n’est dit de la forme que doivent revêtir les rapports : tandis que certains se contentent de quelques lignes décrivant les étapes de leur périple, d’autres se livrent à un récit de voyage de type touristique, s’étendent sur l’organisation des enseignements dans l’université qui les accueille ou décrivent par le menu les travaux de terrain qu’ils ont menés. Ainsi le genre est-il co-construit par les exigences du mécène et du rectorat et par les tâtonnements des boursiers.
12Pour un jeune normalien, le passage par l’Allemagne n’a rien d’exceptionnel (Espagne 1995). Grâce à son réseau international qui lui permet d’envoyer ses élèves à l’étranger avec le statut de lecteurs, l’ENS offre à nombre de ses élèves l’occasion de se familiariser avec le système universitaire germanique, rendant plus aiguë mais aussi plus surmontable ce que Claude Digeon a appelé la « crise allemande de la pensée française » (Digeon 1959). Une longue tradition d’échanges s’est ainsi nouée avec les principales universités allemandes, qui a nourri les représentations et parfois les fantasmes des philosophes français (Espagne 2004). Durkheim lui-même a séjourné à Leipzig et à Berlin en 1886 et en a rapporté des impressions sur le système allemand publiées dans la Revue internationale de l’enseignement (Durkheim 1975 [1887]), qui depuis le début des années 1890 est le principal lieu de diffusion et de compréhension des modèles universitaires en France (Charle 2004). Quelques années plus tard, en 1896, Célestin Bouglé revient à son tour d’Allemagne avec des recommandations pour moderniser l’enseignement supérieur français (Bouglé 1896 ; Mucchielli 1993).
13Halbwachs n’est donc pas le premier français à traverser le Rhin pour observer la sociologie qui se pratique au-delà, mais il est le premier à bénéficier d’une année complète consacrée à la découverte de l’Allemagne et de ses sciences sociales, sans obligation d’enseignement. Lors de son premier passage à Göttingen, son statut de lecteur de français et sa vocation de philosophe ne lui avaient pas véritablement laissé le loisir de s’intéresser à ces disciplines, d’ailleurs moins développées à Göttingen qu’à Berlin. Cela ne signifie certes pas qu’il soit ignorant de l’état des sciences sociales de langue germanique : dès ses premiers articles sur les classes sociales publiés dans la Revue philosophique et dans la Revue de métaphysique et de morale, il a déjà manifesté un intérêt prononcé pour les travaux allemands sur les classes sociales et la consommation (Halbwachs 1904 ; 1905). Mais il s’agit encore largement d’une connaissance livresque, fondée sur une veille attentive des ouvrages qui paraissent en langue allemande, laquelle nourrit les nombreux comptes rendus qu’Halbwachs publie dans l’Année sociologique (pas moins de sept recensions d’ouvrages de langue allemande sur les quatorze qu’il signe dans le volume de 1909).
À la recherche des sciences sociales allemandes
14Halbwachs a préparé son voyage avec attention : la lettre qu’il adresse à Albert Thomas à la veille de son départ montre qu’il a pris soin de se faire introduire dans les milieux socialistes berlinois et s’est renseigné sur les interlocuteurs qu’il pourrait trouver à l’Université [7]. Il reconnaît pourtant un mois plus tard avoir été « un peu affolé en arrivant à Berlin [8] ». Cette désorientation, qui tient à la fois à l’éloignement et à l’acclimatation à un système d’enseignement fort différent, avait déjà été ressentie par Durkheim en 1886, qui se plaignait de ne trouver les programmes des cours que « sur des petits bouts de papier collés les uns à côté des autres » (cité dans Fournier 2007 : 96). Malgré une familiarité plus grande avec les spécificités de l’université allemande, Halbwachs ne laisse pas d’être surpris par l’organisation des séminaires « hors de l’Université », où il s’attend à trouver des « exercices pratiques » et des lieux de dialogue mais où il s’avère que « le nombre des assistants était […] trop considérable pour que le plus grand nombre d’entre eux pussent prendre part à la discussion ».
15Dans ces conditions, malgré la préparation en amont, ses échanges avec les universitaires allemands doivent beaucoup au hasard des rencontres. Il n’en est que plus intéressant de chercher comment s’est tissé son réseau germanique au fil de son séjour. Parmi la quinzaine d’interlocuteurs qu’Halbwachs dit avoir rencontrés, l’un joue un rôle pivot : Gustav Schmoller (Jonas 2008). Cité pas moins de quatorze fois dans le rapport établi par Halbwachs, il est le seul dont ce dernier dise avoir suivi « régulièrement » le cours, ainsi que le séminaire. Surtout, Schmoller apparaît comme un nœud des réseaux constitués par Halbwachs à Berlin. Déjà Durkheim, qui ne l’a jamais rencontré, en faisait son principal point d’entrée dans la science positive de la morale en Allemagne (Durkheim 1975 [1887]). Dans le cas d’Halbwachs, cette intermédiation lui permet surtout d’entrer en contact avec les statisticiens à l’origine des données sur la consommation ouvrière qui fournissent le matériau principal de sa thèse : Johannes Feig, membre de l’Office statistique impérial de Berlin, instigateur de la grande enquête de 1909 sur les budgets ouvriers, et Heinrich Silbergleit, directeur de cet office.
16La place centrale qu’occupe Schmoller dans le séjour berlinois de Halbwachs s’inscrit dans l’histoire plus longue de la rencontre du jeune sociologue avec son aîné. Dès ses premiers travaux dans la Revue de métaphysique et de morale et dans la Revue philosophique, Halbwachs a marqué un intérêt particulier pour les écrits de Schmoller (Halbwachs 1904 ; 1905). Certes, son approche a toujours été critique – le principal représentant de la seconde école historique allemande n’est guère en odeur de sainteté dans l’école de Durkheim, qui a stigmatisé sa « pensée quelque peu indécise et molle », lui reprochant une approche trop historique et loin des faits (L’Année sociologique 1909-1912 : 326). Mais c’est sans doute parce qu’il l’a lu et commenté pour l’Année sociologique qu’Halbwachs se dirige en premier lieu vers ses enseignements. Le premier contact a lieu lors du cours de Schmoller sur « la nature et l’histoire des classes sociales, des luttes de classes, de la domination de classe, et les rapports entre l’État et les classes ». Les impressions d’Halbwachs sur ce cours apparaissent contrastées : dans son rapport, il décrit un professeur qui « s’exprime avec abondance et non sans chaleur », dont les leçons « très nourries, et même parfois trop chargées » font entrer « beaucoup de considérations de philosophie et, surtout, une abondante matière historique ». La réserve esquissée dans ce contexte académique est plus explicite dans une lettre du 17 novembre à Albert Thomas, où il ironise sur un cours qui « explique [les classes sociales] par l’hérédité, en remontant aux Grecs et aux Romains » et juge le professeur « trop suffisant » avant de conclure, lapidaire : « ses bouquins valent mieux que ses cours [9]. »
17Dans le même temps, cette rencontre apparaît fondamentale : outre qu’elle ouvre à Halbwachs les portes de l’Office impérial de statistiques, elle intervient au moment où il infléchit son projet de recherche de morphologie sociale vers l’étude de la consommation ouvrière [10]. Et même s’il n’est fait qu’une seule mention explicite aux cours de Schmoller dans sa thèse (Halbwachs 1913 : VI), les nombreuses références aux travaux du sociologue allemand qui émaillent cet ouvrage, et en particulier le livre 2, ont été de toute évidence nourries par la présentation que Halbwachs en a entendu en cours. Ce dernier continue d’ailleurs, jusque dans les années 1930, devant ses étudiants à la Sorbonne, à souligner l’« autorité considérable » de son lointain prédécesseur à l’université de Strasbourg (Halbwachs 2008 : 63-65).
18Au-delà de cet interlocuteur essentiel, Halbwachs semble avoir été guidé dans ses choix d’enseignements par la volonté d’entendre les représentants les plus en vue des deux « écoles » de l’économie politique germanique, la seconde école historique allemande et les marginalistes viennois. S’il ne cède pas à la facilité d’identifier l’université de Berlin aux socialistes de la chaire et celle de Vienne au marginalisme – puisqu’il ne manque de souligner ni les efforts d’Ernst Bernhardt pour s’opposer à l’étatisme de Schmoller, ni l’influence de ce dernier sur un Viennois comme Eugen von Philippovich – son rapport de séjour n’en souligne pas moins l’importance de cette dualité. À l’école historique, il reconnaît une profonde érudition et un rigoureux empirisme, mais reproche une approche trop descriptive ; et s’il se laisse séduire par l’intelligence des marginalistes, c’est pour mieux critiquer leur prétention à faire œuvre de science.
19Même s’il croise quelques historiens et philosophes, ce sont bien les cours d’économie politique qui ont sa faveur. Il se montre d’ailleurs très critique à l’égard des approches trop « métaphysiques » ou « abstraites » des philosophes ou de ceux qu’il considère comme tels, à l’instar de Georg Simmel. Ce goût d’une recherche ancrée dans le réel explique aussi le nombre important d’interlocuteurs qu’Halbwachs a choisis parmi les universitaires directement engagés dans la vie politique. Si sa correspondance avec Albert Thomas et ses articles dans l’Humanité montrent qu’il cherche à entrer en contact avec des représentants du mouvement socialiste dont il est lui-même issu, Halbwachs est loin de limiter ses rencontres universitaires à ce courant. Dans les pays germaniques où économistes, historiens et juristes sont nombreux à siéger au Parlement (Hagemann et Rösch 2005), voire dans les ministères, il décrit chacune de ses rencontres sous le double rapport de la qualité de l’enseignement et du positionnement par rapport à l’intervention de l’État. Des représentants de l’école historique allemande, à commencer par Adolf Wagner, il retient leur « très haute idée de l’État, de ses devoirs, de sa fonction ». Quant aux marginalistes viennois, il s’interroge sur l’apparente contradiction entre les recherches « singulièrement théoriques » de Böhm-Bawerk qui, « avec les Viennois Carl Menger et von Wieser, a le plus contribué à créer et développer cette économie politique abstraite » et la carrière politique de celui qui « a été à trois reprises ministre des Finances ».
20In fine, l’opposition entre école historique et marginalistes laisse une place centrale à la sociologie « positive » dans laquelle Halbwachs entend s’inscrire. Quant à ceux qui s’efforcent d’institutionnaliser la sociologie comme discipline hors de l’université et des facultés philosophiques, il ne semble pas en faire grand cas : son rapport ne fait en tout cas pas mention du congrès fondateur de la Société allemande de sociologie (Deutsche Gesellschaft für Soziologie) qui se tient à Berlin en octobre 1910. Certes, Halbwachs participe régulièrement aux réunions de la société autrichienne de sociologie, qui sont l’occasion de rencontres avec des penseurs qui n’appartiennent pas à l’université. Mais ces réunions lui laissent un sentiment doux-amer : « il est en somme question, conclut-il, de tout autre chose que de sociologie ».
Expérience de l’étranger et trajectoire intellectuelle de Halbwachs
21Reste à mesurer l’impact de ce voyage et de ces rencontres sur la trajectoire d’Halbwachs. À court terme, l’effet le plus visible est une réorientation de ses thématiques de recherche. La motivation première pour Halbwachs de visiter les grandes villes germaniques était d’étendre ses travaux sur la morphologie sociale et les expropriations à d’autres terrains européens. Cela ressort clairement de sa première lettre de candidature :
« C’est en Allemagne que la concentration de la population dans les grands centres urbains s’est développée avec le plus d’intensité, et j’aurais besoin d’étudier sur place, en même [temps] que les méthodes employées par les sociologues allemands, les résultats auxquels ils sont en voie d’arriver dans ce domaine [11]. »
23Il revient en effet d’Allemagne avec des observations et des données qui nourrissent ses travaux ultérieurs sur l’urbanisme de l’agglomération berlinoise (Halbwachs 1934), mais son séjour est surtout l’occasion d’une inflexion vers la sociologie de la consommation ouvrière, à laquelle il consacre la thèse de lettres soutenue quelques mois après son retour. Sans doute l’édition de ce rapport pourra-t-elle contribuer à mieux comprendre l’élaboration de ce travail, en proposant un récit de la genèse matérielle de la thèse. Son intérêt pour l’étude de la consommation des ménages n’est pas né en Allemagne : dès 1908, il publie dans la Revue de Paris un ensemble de réflexions méthodologiques sur les budgets de famille, mais il ne s’appuie alors que sur des enquêtes françaises et anglaises dont il regrette l’ampleur limitée dans le temps et dans l’espace. C’est donc au cours de son voyage, et à la faveur de rencontres favorisées par Schmoller, qu’Halbwachs découvre ces statistiques sur la consommation des familles ouvrières produites par deux grandes enquêtes de l’Office impérial allemand de statistique et l’Union des travailleurs des métaux en Allemagne, dont il dit que, sans elles, il « n’aurai[t] pu, je ne dis pas résoudre, mais seulement aborder » le problème de la consommation ouvrière. C’est seulement grâce à ces données collectées auprès de respectivement 879 et 400 familles, qu’Halbwachs peut « fai[re] entrer l’analyse des consommations dans l’ère statistique » (Baudelot et Establet 2015 : 18).
24Les données en question sont longuement discutées dans sa thèse, en particulier dans le deuxième livre de l’ouvrage. Pour autant, le produit final ne dit rien de la façon dont Halbwachs les a découvertes, puisqu’il se contente de renvoyer en notes aux résultats publiés, sans mentionner les rencontres et les dialogues qu’il a eus avec leurs auteurs. Or, comme il le souligne dans son rapport, « l’élaboration de ces données telle qu’elle ressort des publications de l’Office impérial de statistique et de la Fédération des métaux, [lui] a paru à la fois très obscure et très incomplète ». Le récit du voyage permet de reconstituer le cheminement qui l’a conduit à découvrir ces documents et à rencontrer leurs auteurs, en particulier Johannes Feig, statisticien originaire de Düsseldorf et instigateur de la grande enquête sur les budgets ouvriers menée par l’Office impérial de statistique en 1909.
Nature du document et méthode de restitution
25Le dossier Halbwachs dans les archives du rectorat est conservé dans deux cartons séparés – comme c’est le cas pour la plupart des candidats aux bourses David-Weill. Le premier, qui porte la cote AJ16 7004, contient les dossiers de candidature classés par ordre chronologique. Celui d’Halbwachs comprend sept documents : une synthèse de sa candidature remplie par une main différente de la sienne, sa lettre de candidature datée du 16 avril 1910, une lettre de recommandation du recteur de l’académie de Poitiers qui valorise « un professeur consciencieux et dévoué, d’excellente tenue, et, de plus, un esprit distingué » et met en avant « ses goûts, ses aptitudes, ses titres, ses travaux antérieurs », un bref C. V. manuscrit, une lettre au vice-recteur de Paris du 2 octobre 1910 décrivant brièvement le voyage qu’il s’apprête à faire, une coupure de presse évoquant l’expulsion d’un « universitaire français » barrée d’une note manuscrite « c’est bien un de nos boursiers de voyage » et une lettre d’autojustification du 21 décembre 1910.
26Quant au rapport lui-même, il est conservé sous la cote AJ16 7006, qui réunit ces documents par ordre alphabétique de boursier. Il compte treize pages de 17,9 × 23,3 cm et s’accompagne d’une brève lettre de remerciements et d’introduction au recteur du 16 octobre 1911. Le rapport s’organise autour d’une double bipartition : il traite séparément les expériences berlinoise et viennoise – avec pour effet d’accroître la rupture de l’expulsion de Prusse – et distingue l’énumération des cours et des personnes qu’il a rencontrées de ce qu’il en a retiré pour ses travaux de recherche. La graphie frappe par son extrême application, sa rondeur et sa parfaite régularité tout au long des treize pages que compte le rapport. Quelques ratures, qui ont été maintenues à la transcription, révèlent les rares hésitations d’une pensée par ailleurs très assurée. Le système d’annotation adopté a privilégié la sobriété, et a moins vocation à offrir un commentaire du document qu’à en identifier les protagonistes et à expliciter quelques allusions au contexte allemand et autrichien du début des années 1910.
Rapport de séjour de Maurice Halbwachs à Berlin et Vienne, 16 octobre 1911, AN, AJ16 7006, p. 3
Rapport de séjour de Maurice Halbwachs à Berlin et Vienne, 16 octobre 1911, AN, AJ16 7006, p. 3
J’ai suivi régulièrement, c’est-à-dire deux fois par semaine, le cours du professeur Schmoller, plus irrégulièrement ceux des professeurs Wagner, Sering, Breysig et Bernhardt. Les trois premiers, qui représentent depuis très longtemps à l’Université le socialisme de la chaire [12], exercent toujours une grande influence sur les étudiants économistes. Chacun a, d’ailleurs, sa méthode et ses tendances scientifiques propres. M. Schmoller [13] fait entrer toujours dans ses leçons beaucoup de considérations de philosophie et, surtout, une abondante matière historique. Il ne croit pas que l’économie politique se doive enseigner de façon abstraite, en partant de principes a priori ; il s’efforce de rapprocher de l’économie politique (jusqu’à les y confondre quelquefois) les autres disciplines sociologiques : psychologie sociale, anthropologie, ethnologie, science des religions, droit privé et public, philologie comparée, histoire générale. Chacune de ses leçons, très nourrie, et même parfois trop chargée, y gagnait en tout cas d’apparaître vivante et substantielle. Il s’exprime avec abondance, et non sans chaleur. La manière de M. Adolf Wagner [14] est plus sèche, plus austère : il cite un grand nombre de statistiques, et ne s’intéresse guère qu’aux faits sociaux qui peuvent être soumis à la mesure. Il a une idée très haute de l’État, de ses devoirs, de sa fonction. Il croit que l’État peut et doit au nom de l’idée de justice imposer des réformes radicales, contraires à toute la tradition historique, et repoussées par les classes les plus puissantes de la société. Il déclarait par exemple avoir essayé, d’après les travaux statistiques du Dr Gerloff [15], de déterminer le poids total des impôts qui pèsent sur les petits, les moyens et les gros revenus, et avoir trouvé que non seulement en Allemagne, mais dans la plupart des états cultivés, les basses classes étaient beaucoup trop taxées. Les riches en général ne supporteraient pas assez d’impôt. Et il réclame à ce propos le vote de l’impôt sur l’héritage, proposé par le chancelier Bülow en 1908 [16]. Le cours de M. Sering [17], plus élémentaire, avait surtout un caractère pratique : c’était une étude de la politique agraire, industrielle et commerciale, au cours de laquelle il préconisait énergiquement l’intervention de l’État. M. Breysig, et surtout M. Bernhardt, représentent de toutes autres tendances : ils groupent autour d’eux tous ceux que ne satisfait plus le Katheder Sozialismus. M. Breysig [18] est un des plus brillants (le plus brillant, d’après beaucoup) des disciples de Nietzsche. Il étudiait, dans la section économique, le mécanisme de la vie sociale ; et il se trouvait en même temps chargé d’un cours, qui s’adressait aux étudiants de toutes les facultés, et dont le titre, assez général, était : de l’esprit de notre temps. Dans l’un et dans l’autre, il partait en guerre contre la spécialisation, regrettait que la vie sociale devînt toujours plus monotone, qu’elle se mécanisât à l’extrême, et ne voyait de salut que dans un individualisme moral d’ailleurs assez vague. Assez éloquent, original le plus souvent au moins dans la forme, M. Breysig parlait toujours devant un auditoire très nombreux. Quant à M. Bernhardt [19], qui faisait un cours d’économie politique pratique intitulé : les problèmes de la politique économique, il a pris nettement le contrepied des trois « vétérans » de la section économique et combattu de toutes ses forces la doctrine de l’intervention de l’État. Ses attaques contre M. Sering ont même été si vives que celui-ci, de concert avec MM. Wagner et Schmoller, a protesté devant l’autorité académique. Il s’en est suivi des provocations, des manifestations, etc., qui révèlent en tout cas que l’une et l’autre tendance comptent à l’Université de nombreux partisans. En somme j’ai été frappé de la part qui est faite, dans tous les cours, à des considérations philosophiques qui ne se rattachent pas toujours étroitement au sujet étudié. D’autre part, il m’a semblé que la description des institutions, des formes sociales, l’exposé des faits et des doctrines, restait assez élémentaire : en particulier le cours de M. Schmoller est devenu assez vite un cours d’histoire générale relativement simple.
À côté des cours, il y a naturellement des exercices pratiques, qui ont lieu au séminaire d’économie politique (hors de l’Université mais à proximité). J’ai suivi seulement, et de façon très intermittente, le séminaire de M. Schmoller, où l’on n’a point d’ailleurs traité de questions qui eussent pour moi un spécial intérêt. Trois séances (de près de deux heures chacune) ont été consacrées, par exemple, à l’étude de la Hochseefischerei (des pêcheries en mer) dans la mer du Nord. Un étudiant lisait [barré : faisait] un long exposé, coupé seulement par quelques observations de M. Schmoller. Le nombre des assistants était d’ailleurs trop considérable pour que le plus grand nombre d’entre eux pussent prendre part à la discussion. La préoccupation de rassembler des faits devient ici exclusive. Il s’agit d’apprendre aux étudiants à établir des monographies très détaillées, où les idées et propositions générales sont ce qui manque le plus.
J’en viens maintenant à mon travail propre, et au profit que j’ai pu tirer sous ce rapport aussi bien des cours de l’Université que de l’accès à des Bibliothèques officielles. Le cours de M. Schmoller sur « la nature et l’histoire des classes sociales, des luttes de classes, de la domination de classe, et les rapports entre l’État et les classes » traitait en somme du sujet même que j’avais choisi, depuis longtemps, d’étudier. D’une façon générale, c’est sur des considérations de philosophie morale, et sur toute l’évolution historique que s’appuie le professeur Schmoller pour soutenir sa thèse. Après plusieurs leçons, consacrées à démontrer que la hiérarchie des classes n’est pas seulement un fait, mais une exigence de la pensée collective, il a examiné les rapports qu’on relève dans l’histoire entre la notion de classe et celle de race, en particulier dans les civilisations inférieures. Il a présenté ensuite la thèse du célèbre économiste allemand Karl Bücher, d’après laquelle la différence entre les classes se fonde essentiellement sur l’inégalité des fortunes. Contre Bücher, il a noté qu’au cours de l’histoire, on ne constate pas la perpétuation d’une classe dite possédante. D’après M. Schmoller, les fonctions, les travaux qu’on exerce seraient le vrai principe de la différentiation des classes. Non seulement par l’habitude et l’hérédité tels groupes deviennent plus aptes que d’autres à telles fonctions (plusieurs leçons ont été consacrées à indiquer quels arguments on peut tirer, pour soutenir cette thèse, des plus récentes recherches des biologistes sur l’hérédité), mais des espèces particulières de nourriture, d’éducation, de mœurs, liées à l’exercice de ces professions, tendent à créer chez certaines familles des propriétés typiques. C’est à travers toute l’histoire que Schmoller cherche des preuves à l’appui de cette théorie, par une analyse des distinctions de classes telles qu’elles se présentent chez les Romains, au Moyen Âge, etc. Il considère, d’ailleurs, que les fonctionnaires de l’État, et les membres des professions libérales, représentent en face des autres classes comme un pays neutre. Leurs fonctions les mettent en rapports [sic] avec les représentations des groupes les plus divers, sur lesquels ils exercent une grosse influence. Il les oppose aux entrepreneurs, à l’« aristocratie des talents pratiques » ; il reproche à ceux-ci la trop haute idée qu’ils ont souvent d’eux, leur dureté, leur absence de scrupules, leur matérialisme. Les fonctionnaires, qui ont été mis de bonne heure à l’école de l’administration, gardent la tradition de l’intérêt public ; ce sont eux, c’est-à-dire l’État qui, aux heures de crise, est amené à rétablir entre les classes l’équilibre un instant rompu.
Il m’a été d’autant plus utile de connaître ces idées, que je suis arrivé par d’autres méthodes à des conclusions différentes, et que j’ai pu préciser en les opposant à celles-là.
Le professeur Schmoller, que j’avais entretenu de mes travaux, m’a mis en rapport avec la Direction de l’Office de statistique impériale, en particulier avec le Docteur Feig [20], qui a élaboré la grande enquête par budgets de familles, entreprise en 1909 par l’Office dans toute l’Allemagne, et qui m’a expliqué dans le détail la méthode suivie. Cette enquête, qui a porté sur près de 800 familles d’ouvriers et d’employés (chacun de ces ménages a tenu son budget jour par jour pendant toute une année) est le recueil le plus important de données sur la consommation des ouvriers que nous possédions : de celle-ci et d’une enquête entreprise à la même époque par la fédération des travailleurs des métaux, et qui a porté sur près de 350 familles d’ouvriers syndiqués de cette industrie, qui ont tenu leur budget jour par jour également, j’ai pu tirer le plus grand profit. J’espère avoir réussi à faire passer dans mon travail tous les résultats essentiels de ces deux enquêtes. Malheureusement l’élaboration de ces données telle qu’elle ressort des publications de l’Office impérial de statistique et de la Fédération des métaux, m’a paru à la fois très obscure et très incomplète. Toute une partie des tableaux qu’ils ont constitués sont inutiles, et ils n’ont point établi ceux qui auraient pu être les plus instructifs. J’ai dû reprendre moi-même tout ce travail, ce qui m’a été possible grâce à la publication très détaillée de tous les budgets, ménage par ménage. Il serait un peu long d’exposer ici les résultats où je suis arrivé : je me borne à indiquer que je crois avoir réussi à vérifier sur quelques points, à corriger sur d’autres, et à préciser presque toujours, les lois que le Dr Engel, qui le premier avait étudié par ces méthodes la consommation des classes ouvrières, avait formulées, et qui sont demeurées célèbres.
Le professeur Schmoller m’avait, d’autre part, mis en rapport avec le professeur Silbergleit [21], directeur de l’Office de statistique de Berlin, et j’avais commencé à extraire, des anciennes publications statistiques de la ville de Berlin, des indications que je comptais utiliser pour une étude ultérieure sur l’évolution des grandes villes (par les mêmes méthodes que j’ai appliquées à Paris dans ma thèse de doctorat de droit). D’autre part, le Professeur Franke [22], directeur de la Soziale Praxis [23], m’avait fait connaître M. Damaschke [24], l’initiateur du mouvement pour la Boden Reform [25] qui a pris en Allemagne une telle extension, et le professeur Eberstadt, qui enseigne l’économie politique (affaires de banque et de bourse) à l’Université et qui a publié le meilleur d’ouvrage d’ensemble sur la question de l’habitation [26] : ces Messieurs m’aidaient à me mettre au courant de ce qui a été fait jusqu’ici en Allemagne, en matière de logements à bon marché. J’ai regretté d’être obligé de quitter Berlin (comme je vous en ai avisé) avant d’avoir achevé ces recherches. Je dois à l’obligeance de M. Silbergleit d’avoir reçu à Vienne les publications les plus importantes sur Berlin, que je n’aurais pu me procurer autrement.
L’objet de mon séjour à Vienne devait être principalement d’étudier les théories de l’école dite autrichienne (ou psychologique), qui ont eu une belle fortune, en même temps que l’organisation de l’enseignement économique dans cette université. Je me proposais en outre d’observer (en m’aidant de diverses publications statistiques) l’évolution démographique d’une grande ville très différente de Berlin. Enfin j’espérais trouver dans les bibliothèques viennoises les ouvrages allemands dont j’avais besoin pour continuer mon travail sur les classes sociales.
Les deux cours d’économie politique que j’ai pu suivre, ceux de M. von Philippovich et de M. von Böhm-Bawerk, m’ont paru plus élémentaires encore que les cours des professeurs berlinois. M. von Böhm-Bawerk parlait surtout de théorie. M. von Philippovich [27], qui représente un peu à Vienne l’école historique, et s’inspire des méthodes du Professeur Schmoller, étudiait principalement la législation sociale moderne. Il m’a paru que, sur la législation française en particulier, il n’était point tout à fait au courant. Il se préoccupait surtout de rechercher les moyens d’armer l’État, pour lui permettre de maîtriser les syndicats, et de diriger à son gré les mouvements ouvriers. On ne peut pas ne point être frappé de la sécheresse et de l’aridité de sa diction. Quant à M. von Böhm-Bawerk [28], c’est un des penseurs les plus profonds que j’aie rencontrés au cours de mon séjour à l’étranger. Il a été à trois reprises ministre des finances, et c’est pourtant lui qui, avec les Viennois Carl Menger et von Wieser, a le plus contribué à créer et développer cette économie politique abstraite qui a trouvé des représentants dans tous les pays (en France avec Walras, en Angleterre avec Stanley Jevons, en Italie avec Vilfredo Pareto, en Amérique avec Marshall) [29], et qui s’oppose si nettement à la sociologie économique inductive [30]. Sur son conseil, j’ai suivi rarement son cours, mais fréquenté son séminaire. Le nombre des étudiants qui s’y rassemblaient était assez considérable. Les exercices consistaient principalement en l’explication et la discussion de divers textes tirés des livres de M. von Böhm-Bawerk sur la théorie de l’utilité limite (ou marginale), sur la mesure de la valeur, sur la théorie de l’intérêt, etc. Parmi les auditeurs, j’en ai remarqué cinq ou six qui témoignaient d’une réelle virtuosité dans le maniement des abstractions. Quant à M. von Böhm-Bawerk, il exprimait avec lenteur des idées toujours originales et pénétrantes mais singulièrement théoriques. Il n’arrivait d’ailleurs jamais qu’on fît la moindre allusion aux faits économiques et sociaux contemporains. Tout se passait le plus souvent dans les conditions hypothétiques d’un marché unique, de vendeurs et d’acheteurs en très petits nombre, etc. De ces séances, j’ai emporté l’impression que c’était là un jeu de l’esprit (d’ailleurs assez intéressant) plutôt qu’un travail de science.
Le cours qui attirait le plus d’auditeurs était celui de M. Franz Klein [31], ancien ministre de la Justice, sur les idées directrices du droit moderne. J’ai eu quelque peine à le bien comprendre, parce que M. Klein parlait très vite, et d’une voix qui ne portait pas beaucoup ; mais j’ai eu l’honneur de connaître personnellement ce Professeur, qui s’intéresse beaucoup au mouvement sociologique français, en particulier aux idées de M. Durkheim, et qui m’a à plusieurs reprises exposé les siennes. Il est plutôt individualiste, mais sans aucun dogmatisme. Très libéral, très moderne, il adopte une attitude en somme assez voisine de celle où s’était placé en France M. Rauh [32]. Il est intéressant de noter que cet ancien ministre (qui est d’ailleurs assez jeune et désire participer de nouveau à la vie publique) se consacre à construire toute une philosophie du droit. Esprit très souple, très averti, et en même temps très hardi, c’est un des hommes dont on fait le plus de cas dans les milieux intellectuels autrichiens.
C’est aussi à l’Université qu’avaient lieu les conférences organisées par la Société de Sociologie. Cette société comprend, outre des professeurs, des ingénieurs, avocats, médecins, etc. Et les sujets traités sont assez variés. M. Karabazek a parlé des races, surtout d’un point de vue anthropologique. M. Simmel [33], professeur de philosophie à l’Université de Berlin (j’avais assisté à quelques leçons de son cours sur : la philosophie moderne de Fichte à Nietzsche et Bergson) est venu faire une conférence sur : le relatif et l’absolu dans le problème des sexes : c’était très métaphysique [34]. M. Goldstein [35], professeur de philosophie à Darmstadt, se proposait de traiter : des idées sociales de M. Bergson. Ayant constaté que M. Bergson n’était pas très connu à Vienne, il s’est borné à exposer, d’ailleurs très clairement, sa philosophie. Dans ces conférences, il est en somme question de tout autre chose que de sociologie [barré : philosophie] : elles sont, au reste, très suivies.
D’une façon générale, on éprouve à l’Université de Vienne l’impression d’une vie un peu ralentie, ce qui tient aux mêmes raisons que l’immobilité [barré : et l’arrêt] de l’Autriche au point de vue social. Les différences de nationalité sont trop profondes, et les étudiants sont groupés en corps hostiles d’après leurs races : cela empêche que des mouvements intellectuels un peu étendus se dessinent et se propagent. D’autre part, l’Université, la science, la culture jouent [barré : occupent] en Autriche un rôle bien plus subordonné qu’en Allemagne : l’Université a été reconstruite sur un plan monumental ; mais on se plaint que tout ait été sacrifié à la façade, qui donne sur le Ring, qu’il y ait trop de vestibules et d’escaliers pompeux, pas assez de salles de conférences ; on se plaint aussi qu’on ne fait point de sacrifices suffisants pour retenir à l’Université de Vienne, ou pour y attirer, les professeurs de renom : ce sont les universités allemandes qui attirent les professeurs viennois.
Aussi l’activité d’un grand nombre de ces professeurs cherche plus volontiers à s’employer au-dehors. Ils organisent des séries de cours pour le grand public, et ils ont joué le principal rôle dans la création des Universités populaires, qui sont maintenant au nombre de trois, et m’ont laissé l’impression d’organismes en pleine vigueur (à l’inauguration de la troisième assistaient non seulement des professeurs en particulier M. Jodl [36], professeur de philosophie, M. Jerusalem [37], idem, M. Ludo Moritz Hartmann [38], professeur d’histoire – mais encore des représentants du président du Conseil et du ministre de l’instruction publique). Dans ces universités, toutes les branches sont représentées, de la physique et la chimie à l’histoire de l’art, etc. Les locaux sont assez vastes, et chaque section a ses salles de cours et ses laboratoires.
[À propos des conflits de race, je veux noter ici qu’il y a en Autriche une université tchèque, deux universités polonaises, une université ruthène, une université croate. Les Italiens, qui sont au nombre de plus d’un million en Autriche, et qui refusent obstinément de renoncer à leur nationalité, à leur langue, à leur culture, réclament depuis longtemps la création d’une université italienne à Trieste [39]. Par crainte des irrédentistes, c’est à Innsbrück, en plein Tyrol, assez loin, par conséquent, du noyau principal des Italiens d’Autriche, que le gouvernement avait autorisé cette création. Mais alors se dessina un mouvement d’émigration italienne vers le Tyrol et les Allemands, inquiets, fomentèrent des troubles à Innsbrück : d’où suppression de l’Université [40]. La question restait entière, et, cette année, le gouvernement avait décidé de créer un embryon d’université, une faculté de droit italienne, cette fois à Vienne. Mais les Tchèques ont alors réclamé la création d’une seconde université pour leurs nationaux, ce dont les Allemands ne veulent pas entendre parler.] [41]
Les bibliothèques de Vienne, aussi bien la bibliothèque de la Cour que la bibliothèque de l’Université, m’ont ménagé d’abord quelques déceptions. Je me proposais de passer en revue les principales enquêtes par budget de familles qui ont eu lieu en Allemagne depuis une quarantaine d’années, afin d’en comparer les résultats avec ceux de l’enquête récente dont j’ai parlé ci-dessus, et je n’ai pas trouvé d’abord un grand nombre des ouvrages allemands dont j’aurais eu besoin. Heureusement le professeur Ludo Hartmann m’a rendu accessible la bibliothèque du Reichsrat et, surtout, celle de l’Office impérial autrichien de statistique. Le Directeur de cette bibliothèque, Sections Rat, Walter Schiff [42], qui a lui-même étudié la méthode des budgets de famille, m’a sérieusement aidé dans mes recherches.
Enfin, j’ai pu recueillir à Vienne nombre de [barré : toutes les] données statistiques sur l’évolution de cette ville (qui s’est fortement transformée depuis 20 ans, bien qu’elle garde encore dans la plupart de ses quartiers, une physionomie provinciale, que la circulation y soit peu commode, et que les grands magasins commencent à peine, sous des formes bien modestes, à s’y développer). Et j’y ai été encore très bien placé, pour poursuivre mes études sur le problème des habitations ouvrières : le dernier congrès des habitations à bon marché s’y était réuni l’année précédente, et j’ai pu avoir communication des rapports qui serviront à établir le compte rendu général dudit Congrès [43].
Je puis maintenant résumer ainsi les résultats de mon année de séjour auprès des universités de Berlin et de Vienne :
1o J’avais déjà pu me faire une idée, par la littérature économique, des deux tendances qui se partagent en ce moment les faveurs des économistes, professeurs ou étudiants, dans les pays de langue allemande, et, tout en reconnaissant les services incontestables que l’école historique surtout, mais aussi l’école abstraite ont rendu à cette science, j’apercevais toutes les objections qu’on pouvait leur adresser, et je restais attaché à une méthode qu’on pourrait appeler positive, parce qu’elle nous conduit à [barré : reste / se préoccupe avant tout de] recueillir des faits (à la différence de la méthode des Autrichiens), mais non pour la satisfaction de les accumuler, avant tout pour en dégager des propositions générales et explicatives (à la différence de la méthode historique de M. Schmoller). Toutefois, j’étais curieux de mesurer la vitalité, d’examiner les [barré : chances] probabilités de développement de ces écoles, si elles ne sont pas en train d’évoluer, et, au cas où elles perdraient de leur influence, ce qui s’annonce comme devant s’y substituer. Or il m’a paru d’abord, à bien des signes, que l’école historique perdait du terrain : ses représentants ne se renouvellent pas, et, maintenant qu’ils occupent les premières chaires, dirigent les principales revues, ont la haute main sur les séminaires, toutes les faiblesses et les influences de leur méthode se révèlent : c’est un enseignement trop souvent fastidieux, trop encombré à la fois et trop élémentaire, qui ne peut satisfaire à aucun degré un esprit positif. Quant aux professeurs qui sortent de ces voies toutes tracées, ce sont ou bien des individualités brillantes, ou bien les représentants de nouvelles tendances gouvernementales : aucun d’eux ne s’inspire d’une méthode originale [barré : nouvelle], et ne paraît capable de réorganiser sur de nouvelles bases l’enseignement économique. D’autre part, en Autriche, il m’a semblé que le représentant sans doute le plus éminent de l’école abstraite éprouvait de moins en moins le besoin d’expliquer les faits, et consacrait tous ses efforts à des discussions, subtiles, mais d’un intérêt purement spéculatif, sur les principes et les axiomes d’une théorie dont on ne voit point l’utilité. Sauf une dizaine d’étudiants apparemment conquis à ces idées, le plus grand nombre en est vite rebuté, et se doit contenter de cours très élémentaires d’histoire et de législation économique faits à côté.
2o Pour l’achèvement de ma thèse sur les classes sociales, les documents statistiques que j’ai pu recueillir dans les bibliothèques universitaires et les offices statistiques de Berlin et de Vienne m’étaient non seulement utiles, mais indispensables. J’en étais venu à me poser le problème suivant : comment mesurer les besoins des divers groupes d’ouvriers, ou plutôt, en quels groupes répartir les ouvriers, en tenant compte de la hiérarchie diverse de leurs besoins. Sans les enquêtes par budgets de famille effectuées à diverses époques en Allemagne, en particulier sans les deux grandes enquêtes de 1909 indiquées ci-dessus, je n’aurais pu, je ne dis pas résoudre, mais seulement aborder ce problème. Le parti que j’ai pu tirer de ces données apparaîtra dans ma thèse, que je soutiendrai avant la fin de cette année scolaire.
3o J’ai rassemblé enfin, en vue d’une étude morphologique sur les phénomènes caractéristiques et propriétés essentielles des grandes villes (étude amorcée dans mon livre sur « les expropriations et le prix des terrains à Paris ») tout un ensemble de données statistiques qui se rapportent à l’évolution (transformations des quartiers, tracés de voies nouvelles, mouvements de la population, nombre et nature des logements, etc.) de Berlin et de Vienne. Et je me suis mis au courant de ce qui a été tenté, par les municipalités et les particuliers (individus, sociétés anonymes, coopératives) en matière d’habitations ouvrières, dans les deux pays où j’ai séjourné.
Maurice Halbwachs
Professeur de philosophie au lycée de Tours.
Ouvrages cités
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