Des paralysés étudiants aux handicapés méchants
La contribution des mouvements contestataires à l’unité de la catégorie de handicap
- Par Jérôme Bas
Pages 56 à 81
Citer cet article
- BAS, Jérôme,
- Bas, Jérôme.
- Bas, J.
https://doi.org/10.3917/gen.107.0056
Citer cet article
- Bas, J.
- Bas, Jérôme.
- BAS, Jérôme,
https://doi.org/10.3917/gen.107.0056
Notes
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[1]
En 1977, Bernard Mottez, observateur et soutien du « Réveil sourd », écrit que « certaines catégories de handicapés ont une histoire en ce sens que c’est eux […] qui l’ont faite. Tel est notamment le cas des aveugles et sourds qui ont les uns et les autres une très longue histoire. Certaines catégories, comme les handicapés moteurs, commencent seulement depuis quelques décennies de faire la leur » (Mottez 1977 : 22).
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[2]
Selon l’expression des médecins, qui distinguent les « rééducables » des « récupérables » et des « irrécupérables ». Archives de l’APHP. 9L, « Suivi de l’hôpital par l’administration centrale » [1958-1966].
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[3]
Née en 1932, elle devient dans le courant des années 1960 la professeure de philosophie du lycée de Garches.
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[4]
Né en 1933, étudiant en école d’ingénieur.
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[5]
Entretien avec J., né en 1946, militant du CPE puis du MDH.
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[6]
Sur 17 membres du CPE identifiés en 1961 on compte majoritairement des polios mais aussi une étudiante paralysée non polio qui a passé son baccalauréat dans un foyer de l’APF, une étudiante en orthophonie qui est IMC et un appelé de la guerre d’Algérie qui reprend des études en tant qu’invalide de guerre.
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[7]
Entretien avec K., née en 1941, militante du CPE puis du MDH.
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[8]
Entretien avec J.
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[9]
Trajectoire reconstruite sur la base des entretiens avec J. et K. Jacques Thiaudière devient membre de l’OCI à une date inconnue.
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[10]
Entretien avec K. La première édition de Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault date de 1961.
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[11]
Le Paraplégique, 1965, n° 7 « Vie du CPE ».
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[12]
Association fondée en 1950 au sein de l’association Valentin Haüy. Son activité consiste de manière centrale en la production de documents en braille et d’enregistrements. Il n’existe pas, à notre connaissance, d’association équivalente d’intellectuels ou d’étudiants sourds, en cette période où la langue des signes française n’est pas reconnue officiellement.
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[13]
Le Paraplégique, 1965, n° 7, « Comité étudiant pour la promotion des jeunes handicapés ».
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[14]
Le Paraplégique 1965, n° 6, « Éditorial ».
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[15]
Le Paraplégique, 1965, n° 8, « Éditorial ».
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[16]
Faire face, 1968, n° 225, Tribune du CPE : « CPE 67-68 ».
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[17]
Ce qui reflète moins un nombre de militants qu’un nombre de personnes ayant bénéficié des services du CPE en échange du payement d’une cotisation.
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[18]
Faire face, 1968, n° 228, Tribune du CPE : « Le CPE et le syndicalisme ».
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[19]
Le Paraplégique, 1966, n° 11 « AG du CPE du 27 mars 1966 ».
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[20]
Faire face, 1966, n° 199, « Nous voulons participer totalement au monde des valides ».
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[21]
C’est-à-dire la possibilité de bénéficier d’un temps supplémentaire aux examens ou de l’aide d’une tierce personne à qui l’étudiant dicte sa copie. Ces dispositifs existent réglementairement depuis les circulaires du 11 janvier 1957 et du 1er avril 1963, mais elles demeurent mal appliquées. Voir Bulletin officiel n° 7 du 13 février 1964, ministère de l’Éducation nationale, circulaire du 30 janvier 1964.
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[22]
Décret du 20 février 1959 « relatif aux conditions d’aptitude physique pour l’admission aux emplois publics ».
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[23]
Le dernier numéro du Paraplégique est ainsi une édition intégrale de la thèse de Pierre Fiszlewicz, accompagnée d’une préface de André Grossiord, le directeur de l’hôpital de Garches.
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[24]
Le Paraplégique, 1966, n° 13.
-
[25]
Les membres du conseil d’administration ont 46 ans en moyenne en 1968. Mais les sept membres qui ont le plus d’ancienneté, c’est-à-dire qui siègent au moins depuis 1959, ont en moyenne 59 ans. Un seul membre du conseil a moins de 30 ans.
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[26]
Le Paraplégique, 1966, n° 12 « Éditorial commun ».
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[27]
Invalide de guerre, selon J., étudiant en lettres, né en 1941.
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[28]
Membre de l’association des blessés de la colonne vertébrale, né en 1928.
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[29]
Entretien avec K.
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[30]
Id.
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[31]
Le conseil d’administration du CPE compte quinze sièges, celui de l’APF dix-huit.
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[32]
Entretien avec K. Une absence de socialisation familiale au catholicisme, antérieure ou parallèle au séjour dans l’hôpital, peut expliquer cette position singulière parmi les pensionnaires.
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[33]
L’idée que le CPE défend « les intérêts réels des handicapés physiques » par opposition à d’autres organisations est utilisée par exemple dans La Lettre du CPE [Avril 1974].
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[34]
Entretien avec J. et O., né en 1953, militant du CPE puis du MDH.
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[35]
Entretien avec J.
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[36]
Faire face, 1968, n° 226, « Nous sommes solidaires de la lutte des étudiants ».
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[37]
Entretien avec K.
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[38]
Id.
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[39]
À partir des rapports financiers publiés dans Faire face sur la période.
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[40]
Le Nouvel observateur, mars 1970, p. 21.
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[41]
Procès verbal du CA APF d’avril 1970. Archives non classées de l’APF.
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[42]
Principale source idéologique des politiques publiques postérieures (Castel 2011 [1981] : 116), ce rapport est rédigé par François Bloch-Lainé, inspecteur des finances.
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[43]
La lettre du CPE, 1974.
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[44]
Entretien avec E., membre du comité, et F. et G., soutiens valides.
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[45]
Bdic, 4 DELTA 1183/3, « Pour en finir avec l’AGES » [s. d.].
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[46]
Bdic, 4 DELTA 1183/3.
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[47]
Bdic, 4 DELTA 1183/3.
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[48]
Bdic, 4 DELTA 1182/10, CPE, Texte d’orientation [1970].
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[49]
Bdic, 4 DELTA 1183/3, Les Cahiers de l’AGES, Compte rendu du comité national [1968].
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[50]
Entretien avec J.
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[51]
Congrès qui est aussi celui de la séparation entre l’UNEF « Unité syndicale » et l’UNEF « Renouveau », qui elle se réunit en congrès à Paris. Il est possible que des membres du CPE de tendance « Renouveau » rejoignent le GIHP à ce moment-là, contribuant à « gauchir » son image.
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[52]
Bdic, 4 DELTA 1182/10, bulletin interne du CPE [1971].
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[53]
L’AGES de son côté semble disparaître à l’échelle nationale dans les années qui suivent 1971 (Fischer et Morder 2010 : 154).
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[54]
Bdic, 4 DELTA 1182/10, bulletin interne du CPE [1972].
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[55]
Entretien avec L., née en 1947, militante du CLH.
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[56]
Les militants du groupe sont majoritairement connus par des prénoms, qu’ils utilisent pour signer leurs textes ; mode de désignation que nous retenons ici.
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[57]
Le contenu de cette partie est fondé sur le recoupement de nos différentes sources. Mais les débuts d’un groupe assez informels sont difficiles à reconstituer, y compris pour ses acteurs qui, en entretien, ne « se souviennent plus très bien ».
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[58]
Interview de Aisha qui introduit et qui conclut le film Histoire d’A de Charles Belmont et Marielle Issartel.
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[59]
On aperçoit et on entend des membres de ce groupe durant l’interview de Aisha.
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[60]
Libération, vendredi 18 mai 1973, p. 4.
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[61]
L’ensemble des numéros, à l’exception du tout premier de la première série, est disponible au format PDF grâce au site archivesautonomies.org (consulté le 10 mars 2017).
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[62]
D’après les entretiens, la moyenne des tirages se situe plutôt autour de 1 000 à 2 000 exemplaires.
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[63]
Ainsi le collectif Cinéthique, qui est lié au département de cinéma de l’université de Vincennes, produit un film sur leurs actions : « Bon pied bon œil et toute sa tête », diffusé en 1978. Une édition confidentielle de ce film existe au format DVD, tirée à 500 exemplaires par les éditions Papier Gâchette.
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[64]
Entretien avec L.
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[65]
En consacrant par exemple plusieurs articles aux femmes handicapées : Handicapés méchant, n° 9-10 « Femme handicapée et sexualité » et n° 11-12 « Femmes handicapées » et « Sexualité et féminisme » [1978].
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[66]
Même si elle ne compte qu’une seule personne, la commission écologie signe un article sur le nucléaire, Handicapés méchants, 1975, n° 3 « L’atome at home ».
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[67]
Les signatures de L’Exclu sont collectives et les noms propres n’apparaissent que dans quelques numéros, contrairement aux articles de Handicapés méchants qui sont souvent signés d’un prénom.
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[68]
D’abord pour en faire la critique puis, au début des années 1980, pour le soutenir « sans illusion », ce qui fait partie des indices de la proximité de l’agenda du MDH avec celui de l’OCI.
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[69]
Entretien avec M., né en 1951, militant du CLH. Le service d’ordre de l’OCI était connu pour sa violence (Yon 2005).
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[70]
Entretien avec M.
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[71]
Archives de la Préfecture de police de Paris, FD 274, Handicapés avenue Parmentier 16 mars 1975. Un enquêté dément d’ailleurs toute violence au cours de cette action.
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[72]
Entretien avec M.
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[73]
Id.
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[74]
Id.
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[75]
Une telle définition « sociale » du handicap évoque le social model élaboré dans les mêmes années par les tenants des disability studies en Angleterre (Winance et Ravaud 2010). Les deux groupes, pourtant, s’ignoraient. Mais un même référentiel marxiste et des propriétés générationnelles et de type de handicap – paralytique – peuvent être des pistes explicatives d’un tel « air de famille ».
1Tout comme la catégorie des « cadres » (Boltanski 1982), la catégorie des « paralysés » nécessite un travail politique de mobilisation pour exister comme un groupe « réel », au nom duquel on puisse parler et pour le compte duquel on puisse agir. Un processus historique d’unification et de représentation a été nécessaire pour faire d’eux les membres d’une même communauté, relevant des mêmes services de rééducation, d’une même législation, des mêmes revendications et de la catégorie plus générale du « handicap ». Ce travail de mobilisation est relativement récent. Comparativement aux « handicapés sensoriels », sourds et aveugles (Buton 2009), la représentation collective de la paralysie a beaucoup moins d’ancienneté [1]. Elle est aussi dispersée en une multitude de sous-catégories concurrentes. Les « poliomyélitiques » ou « polios », « accidentés », « infirmes moteurs cérébraux » (IMC), « rhumatisants », « polyhandicapés » ou encore « myopathes » ont tous eu une ou plusieurs associations, locales ou nationales, qui se sont proposées de les représenter (selon aussi qu’ils soient civils ou militaires, enfants ou adultes).
2C’est l’Association des paralysés de France (APF) qui a certainement pris part avec le plus de visibilité à la mobilisation des paralysés comme un ensemble unifié, lié par une même revendication de « compensation » et un projet « d’intégration », qui a pour repoussoir absolu « l’hospice public ». Mais sa représentativité et ses valeurs ont parfois été contestées par des groupes plus marginaux, qui ont aussi contribué à forger une identité collective dont le champ du handicap a par la suite hérité. Ce sont de tels groupuscules qui sont au cœur de cet article. À la fois représentant de la jeunesse diplômée parmi les paralysés et représentant des paralysés au sein de la jeunesse diplômée, le premier est le Centre des paralysés étudiants (CPE). D’abord proche de l’APF, du moins en apparence, il rompt définitivement avec elle après Mai 68. Il fournit durant la première moitié des années 1970 des conditions favorables pour l’émergence de deux autres groupes marqués à l’extrême gauche : le Mouvement de défense des handicapés (MDH) et le Comité de lutte des handicapés (CLH, alias « Handicapés méchants »).
3Ces collectifs « d’avant-garde » ont compté parmi les conditions de possibilités de l’unité des paralysés sous une même catégorie de « handicapés », qui ne soit pas imputée mais revendiquée. Il en résulte une « défatalisation » du handicap et une ouverture des possibles pour une génération de jeunes paralysés contestataires, dans le contexte d’après Mai 68 où la fatalité de l’ordre social en général est aussi remise en question (Gobille 2008). Ainsi, faire la socio-histoire de l’engagement de ces « jeunes handicapés » permet d’éclairer un moment déterminant de l’institutionnalisation de la catégorie de handicap : celle où il devient possible de s’identifier à elle en inversant le stigmate de « tragédie » qui lui est associé (Goffman 1975 [1963]).
4Ces groupes ont fait l’objet de quelques témoignages (Assante 2009 ; Auerbacher 1982 ; Turpin 1990 ; 2000) et ils sont généralement évoqués comme des « pionniers » dans de grandes fresques historiques sur l’histoire du handicap (Stiker 2009) ou dans des travaux thématiques sur le « droit à la sexualité » (Brasseur 2016), sur les mouvements de « pairs-représentants » (Gardien 2010), ou sur « l’accessibilité » (Larrouy 2011). Mais leur histoire demeure méconnue du point de vue des trajectoires de leurs membres et de la description du système de relations dans lequel ils se sont inscrits, à la fois dans le champ du handicap, qui s’autonomise dans les mêmes années, et dans le sous-champ du champ politique qu’est l’extrême gauche. À l’intersection de ces deux espaces, on s’attache à analyser leurs prises de positions comme un processus dynamique où le handicap est un élément de socialisation ni plus ni moins structurant que d’autres propriétés sociales comme l’âge, le niveau de diplôme, le lieu de résidence ou l’ancienneté et les ressources dans le champ du handicap et dans le champ politique.
5La première partie de cet article traite de la constitution du CPE, animé par les membres d’une même génération, majoritairement de poliomyélitiques. La deuxième fait état des effets des événements de mai-juin 1968 sur cette génération, qui rompt définitivement avec ce qu’ils appellent « le paternalisme des valides » et avec leurs aînés de l’APF. La troisième partie s’intéresse à l’émergence du MDH et du CLH, inscrits dans le sillage du CPE bien que parfois opposés entre eux. Ils constituent les deux piliers d’un mouvement social minoritaire opposé à la fois aux quêtes sur la voie publique organisées par les grandes associations et à la loi d’orientation sur le handicap, promue par le gouvernement.
Encadré 1. Méthode
Encadré 2. Liste des principaux sigles utilisés
APF : Association des paralysés de France. Créée en 1933. Principale association représentative en même temps que gestionnaire de service.
CLH : Comité de lutte des handicapés. Créé en 1973. Son journal Handicapés méchants paraît jusqu’à 1980.
CPE : Centre des paralysés étudiants. Créé en 1958 et rapidement affilié à l’UNEF.
MDH : Mouvement de défense des handicapés. Succède au CPE en 1974. Son journal L’Exclu paraît jusqu’à 1981.
OCI : Organisation communiste internationaliste, dont plusieurs membres du CPE puis du MDH sont proches.
UNEF : Union nationale des étudiants de France. Crée en 1907. Principal syndicat étudiant, organisé en associations générales étudiantes (AGE).
Une génération entre épidémie de poliomyélite et espoir de reclassement par le travail intellectuel
6Grâce aux lois de protection sociale et à l’obligation scolaire, on dispose après la seconde guerre mondiale d’outils statistiques pour compter les paralysés parmi tous les assurés sociaux « infirmes » (Sutter et Picquenard 1953) et les enfants « inadaptés » (Lang 1962). La poliomyélite compte alors parmi les causes majeures de paralysies non traumatiques. Maladie subite, aux allures de grippe, qui s’attaque au système nerveux, elle terrifie d’autant plus qu’elle sévit dans toutes les classes sociales. Souvent appelée « paralysie infantile » parce qu’elle touche prioritairement les enfants, elle peut aussi s’attaquer à des adultes, qui ne sont pas moins gravement atteints. La phase aigüe fut longtemps fatale mais avec les progrès de la médecine de réanimation (Bret 2005), une nouvelle génération de poliomyélitiques « rééducables [2] » voit le jour. Ils sont nombreux parmi eux à passer par l’hôpital de Garches, établissement de pointe qui intègre la scolarisation au processus de rééducation (Grossiord 1961).
Des rescapés « rééducables » à l’université
7Une fraction de cette génération de survivants de l’épidémie, rééduquée et scolarisée à Garches, parvient jusqu’au baccalauréat général. Ceux qui poursuivent des études sont conduits chaque semaine en cours par une infirmière. En 1958, ces « pionniers » dans l’enseignement supérieur, comme Jacqueline Godin [3] ou Patrice Bertier [4], terminent leurs études et ils souhaitent montrer l’exemple aux plus jeunes. Ils s’associent avec ce qu’un enquêté appelle « des personnes de bonnes intentions, d’obédience assez catholique [5] », qui sont valides, pour fonder une association : le Centre des paralysés étudiants (CPE). Un industriel leur lègue une maison dans le 13e arrondissement de Paris, qu’ils équipent d’un ascenseur à air comprimé. Le petit immeuble peut alors loger cinq personnes et servir de restaurant accessible pour une douzaine d’étudiants. Ils font aussi l’acquisition de deux voitures aménagées pour aller en cours et ils recrutent une intendante, en charge de la vie quotidienne du foyer.
8Les premiers locataires sont majoritairement des étudiants en lettres et en sciences humaines qui ont passé leur baccalauréat à Garches [6]. Nés au tournant des années 1940, ils sont plus jeunes que les fondateurs de l’association – mais aussi plus rétifs à la doctrine médicale dominante à l’hôpital, qui est par exemple de privilégier la station debout au fauteuil roulant [7]. Certain refusent même de rester confinés dans ce foyer qu’ils appellent un « ghetto » et ils exigent une place parmi les valides en résidence universitaire, quand bien même elle serait mal aménagée et difficilement accessible. Prenant la direction du CPE, ils veulent élargir la « base » que l’association représente et ils se rapprochent de la mutuelle étudiante, la MNEF, pour se constituer comme interlocuteurs de celle-ci pour tout ce qui concerne les demandes de remboursement des soins médicaux et des appareillages ainsi que l’accès à une chambre dans des résidences universitaires partout en France.
9Ne souhaitant pas devenir des gestionnaires de services mais une organisation représentative, les jeunes membres du CPE envisagent très vite de devenir une section de l’Union nationale des étudiants de France (UNEF) : une association générale. Or, les fondateurs du CPE désapprouvent un tel rapprochement. Lors d’une assemblée générale, un enquêté explique que « les étudiants handicapés ont pris le pouvoir. Ils ont viré tout le monde et ils ont pris le pouvoir [8] ! » Cela cause aussi le départ des membres les moins disposés à se ranger derrière le syndicat étudiant – à l’exemple de deux myopathes, les frères Crombez, qui fondent en 1964 au foyer des étudiants catholiques de Nancy le Groupement des intellectuels handicapés physiques (GIHP), qui devient par la suite le principal concurrent du CPE.
10L’UNEF connaît alors un moment de flottement, qui fait suite à l’apogée de sa période syndicale (Monchablon 2007). Elle tire toutefois toujours du prestige de son engagement durant la guerre d’Algérie et elle demeure l’un des principaux biais de politisation en milieu étudiant (Legois 2007). Ceux qui viennent de Garches ne sont pas moins concernés que d’autres et le rapprochement avec l’UNEF participe d’une politisation plus générale de leurs trajectoires. Certains sont d’ailleurs membres d’une organisation politique, comme Jacques Thiaudière : né en 1939, polio à l’âge de 16 ans et étudiant en histoire, il a d’abord été membre du Parti communiste, passé par son école des cadres puis, résidant de la cité universitaire d’Antony au début des années 1960, il s’est rapproché de militants trotskistes [9]. D’autres comme Colette Pilletant, étudiante en lettres née en 1943, se tiennent plus à distance des organisations politiques mais ne participent pas moins à la direction du CPE et aux débats théoriques, qui selon une enquêtée portent aussi bien sur les publications du groupe Socialisme ou barbarie que sur celles de Michel Foucault [10].
11Dès ses débuts, le CPE s’allie à d’autres groupes pour tenter d’imposer la cause du handicap comme un chapitre de la cause étudiante. En 1961, il crée dans l’UNEF un « organisme de recherche [sur] les problèmes et les besoins réels des étudiants handicapés [11] ». Des commissions sont mises en place en 1962, dont le travail est limité aux handicapés moteurs, aux tuberculeux et aux aveugles, représentés par des membres du Groupement des intellectuels aveugles et amblyopes [12], car « le manque d’associations représentatives » et « l’étendue des questions à envisager » ne permettraient pas de prendre en considération « toutes les catégories de handicaps [13] ». Néanmoins, bien que le bureau national de l’UNEF soit mandaté dès 1960 pour se pencher sur cette question, le handicap physique ne parvient pas à s’imposer sur l’agenda du syndicat face aux questions de santé mentale, qui sont au centre de la « question étudiante » de l’époque (Trastour 1989 ; Fischer 2007 ; Damamme 2008).
12Ils se rapprochent également d’une autre association, l’Association des blessés de la colonne vertébrale (ABCV), fondée à Garches, qui est un peu plus ancienne et qui dispose d’une expertise spécifique sur la question des paralysies traumatiques. À partir de 1965, l’ABCV partage sa revue, Le Paraplégique, avec le CPE. L’objectif est de « faire masse » et de « faire entendre notre point de vue, en coordonnant nos actions » afin de représenter les handicapés qui sans quoi seraient « mal défendus [14] ».
« La réussite totale de ta rééducation dépend avant tout de toi et de ta volonté d’en sortir au mieux », Le Paraplégique, n° 8, été 1965
« La réussite totale de ta rééducation dépend avant tout de toi et de ta volonté d’en sortir au mieux », Le Paraplégique, n° 8, été 1965
Des handicapés étudiants aux étudiants handicapés
13C’est en 1965 que le CPE devient officiellement une section de l’UNEF, via l’Association générale des étudiants qui séjournent en maison de cure, qui devient alors l’Association générale des étudiants santé (AGES). Elle officie dans les établissements de la Fondation santé des étudiants de France, créée par l’UNEF dans l’entre-deux-guerres et cogérée par elle. La tuberculose étant en régression, les établissements de la Fondation se sont reconvertis peu à peu pour accueillir des bronchitiques, des cardiaques, ou des diabétiques ainsi que des malades mentaux. Quelques lits sont néanmoins réservés à des étudiants paralysés, à Saint-Hilairedu-Touvet et Neufmoutier-en-Brie par exemple. Du point de vue de la présidente au moment de cette fusion, Colette Pilletant, les paralysés étudiants se rattachent ainsi à la catégorie de la maladie : « la vocation de la nouvelle AGES tend donc à la faire devenir la représentante de tous les étudiants malades au sens général du terme [15] ». C’est plus tard, en faisant le constat amer que dans cette organisation les « revendications les plus légitimes des handicapés étudiants ne comptent guère à côté des questions d’hygiène mentale [16] », que cette catégorie de « malade » est mise à distance.
14Le CPE apporte cent onze cartes à l’AGES [17], prenant la deuxième place parmi ses sections. L’enjeu pour le CPE est d’acquérir une visibilité et une légitimité comme porte-parole du volet spécifique de la question étudiante que serait « le handicap ». Détournant la charte de Grenoble, qui stipule que « il n’y a pas de problème étudiant, il y a des aspects étudiants des problèmes généraux », Colette Pilletant explique : « il n’y a pas de problèmes handicapés, mais des aspects handicapés de problèmes étudiants (et par extension de problèmes généraux) [18] ». En prenant des positions sur toutes les questions étudiantes de l’époque, votant par exemple des motions sur la guerre du Vietnam ou l’affaire Ben Barka [19], le CPE tâche de ne pas apparaître comme un anecdotique organisme gestionnaire de services mais bien comme une organisation syndicale et, partant, revendicative :
« Nous n’avons pas peur de la revendication, de la contestation. Nous ne voulons pas nous contenter de ce que l’on accorde un peu par pitié. Ce que nous rejetons, c’est le paternalisme. […] Ce que nous voulons, c’est être intégrés totalement au monde des valides. À cette fin nous refusons la formule du “ghetto” dans lequel d’aucuns voudraient nous enfermer et nous réclamons la reconnaissance officielle des droits auxquels nous pouvons légitimement prétendre [20] ».
16Les revendications du CPE sont par exemple que des dispositifs spécifiques soient mis en place lors des examens, comme le tiers-temps et le secrétariat [21]. Le CPE revendique aussi avec l’AGES le droit d’accéder plus facilement aux métiers de la fonction publique [22], notamment enseignante. L’obtention du poste est soumise jusqu’alors à la discrétion d’un entretien médical, qui débouche parfois sur un refus arbitraire. Les membres du CPE revendiquent également un quatrième terme de bourse pour couvrir leurs frais médicaux, ainsi que le maintien du statut de boursier dans le cas d’un redoublement, qui serait plus probable pour une personne malade ou paralysée. Enfin, ils revendiquent l’accessibilité des établissements et des services aux étudiants, ce qui serait une étape vers l’accessibilité généralisée du cadre bâti.
Encadré 3. La thèse du docteur Fiszlewicz, jalon d’une conception sociale du handicap
L’opportunité d’une entrée dans l’APF pour s’adresser à tous les paralysés
17Durant les années 1960, l’équipe de direction de l’APF est vieillissante [25] et elle se renouvelle assez lentement. Elle est constituée de notables, qui cumulent diverses fonctions de direction dans l’APF ou dans d’autres associations et institutions liées au reclassement des handicapés physiques. André Trannoy, qui a 61 ans en 1968, préside l’association depuis sa fondation en 1933 – tout comme Clothilde Lamborot, d’un an sa cadette. L’association essaie de rajeunir cette image en soutenant les activités des « groupes de jeunes », des groupes d’abord informels qui organisent des sorties (promenades, rallyes, week-ends et camps) et qui deviennent un moyen de recrutement et d’animation privilégié. Elle se rapproche aussi du CPE, qui peut lui apporter un ancrage dans le milieu étudiant.
18Ce rapprochement est une opportunité pour les étudiants paralysés qui cherchent à « élargir leur audience [26] ». En janvier 1967, ils clôturent Le Paraplégique pour diffuser dorénavant des articles dans le journal de l’APF : Faire face. Certains de leurs membres tentent aussi de rentrer dans le conseil d’administration de la grande association et ils se présentent aux élections de 1967 : c’est le cas des plus jeunes Jacques Thiaudière et Guy Hoyon [27] ou des plus âgés, comme Jean Ducher [28] et Pierre Fiszlewicz. L’enjeu de cette stratégie d’« entrisme » dans l’APF, qui ne fait pas l’unanimité dans le CPE, est d’infléchir sa ligne politique vers des positions plus revendicatives [29]. Néanmoins, de tous les membres du CPE un seul est parvenu à un poste de direction de l’APF, dès 1963, pour y rester jusqu’au début des années 1980 : Patrice Bertier, qui est aussi devenu le directeur adjoint de la Société d’économie et de mathématiques appliquées à Paris. Bien qu’apparaissant comme le président d’honneur du CPE dans les archives, il est, du fait de son âge et surtout de son plus grand attachement à la tradition paternaliste de l’APF, peu représentatif des membres du CPE, qui le tiennent à l’écart [30].
19Ainsi, l’APF s’ouvre de manière prudente à une génération de militants qui peinent à s’identifier à ceux qui prétendent les représenter à la tête de cette association. En effet, les membres du CPE n’ont pas les mêmes profils sociaux que ceux de l’APF. Outre qu’ils sont plus jeunes et que la rotation des mandats y est beaucoup plus rapide, son conseil d’administration [31] est aussi plus féminisé (le CPE est d’ailleurs présidé plusieurs fois par des femmes au cours des années 1960). Ensuite, le conseil d’administration de l’APF est composé pour un tiers de valides (dont un amiral) et pour de la moitié de poliomyélitiques, dont la plupart ont été rééduqués et scolarisés dans des instituts privés ou chez leurs parents, dans une période où il n’existait pas encore de dispositif public à l’égard des paralysés et où l’entrée dans l’enseignement supérieur suivie d’une insertion professionnelle semblait être un « miracle ». Les membres du CPE, eux, ne comptent aucun valide et ils sont majoritairement des pensionnaires ou d’anciens pensionnaires de l’hôpital de Garches ou d’institutions du même type, dont l’idéologie rééducative et l’internat favorisent « une identité polio » (Ville et Ravaud 1994 : 22). Néanmoins, les membres du CPE étaient aussi minoritaires parmi les pensionnaires, ayant « conscience [d’être] des handicapés contre le milieu handicapés », préférant fréquenter « l’homme à tout faire » du lycée, un peintre désargenté qui selon une enquêtée montait parfois sur les tables pour chanter L’Internationale, plutôt que les pèlerinages à Lourdes organisés par l’abbé de l’hôpital, monsieur Fallot [32].
Représenter « les intérêts réels des handicapés physiques »
20Les relations avec l’Association des paralysés de France paraissent peu satisfaisantes du point de vue du CPE [33]. Les membres de l’APF semblent négliger les réunions du « collège des affiliés » et ils considèrent moins le CPE comme un partenaire avec lequel traiter d’égal à égal que comme une « branche étudiante » de l’APF. Du côté de l’Union nationale des étudiants de France, le CPE peine à imposer ses priorités et on ne trouve aucune mention du CPE dans le journal du syndicat, L’étudiant de France – pas même lors des élections des représentants à la Mutuelle étudiante de novembre 1969, où le journal aborde les questions de la santé mentale, de la sécurité sociale et de la « médecine bourgeoise » mais pas celle du handicap physique. Ce contexte de double subordination et celui de l’après Mai 68 sont favorables à une double rupture : avec l’APF d’abord et avec l’Assemblée générale des étudiants santé ensuite.
Couverture du n° 199 de la revue Faire face, janvier 1966
Couverture du n° 199 de la revue Faire face, janvier 1966
Encadré 4. Faire Mai 68 en fauteuil roulant
Ceux qui sont plus âgés participent également aux événements en milieu étudiant et le 14 mai, une commission « handicapés physiques » se réunit dans la Sorbonne occupée [36], parvenant difficilement à imposer cette cause dans le mouvement : « On a essayé d’agiter le milieu, on a fait des tracts […] Y avait des cahiers de doléances qui se faisaient, donc sur le handicap [on a essayé] de faire un espèce de manifeste […] On est allé à l’occupation de la Sorbonne à la fin… (Soupir.) Mais tout ça était un peu quand même dans la grande pagaille et on n’était que la cinquième roue du carrosse… [37] »
Les quêtes sur la voie publique ou « la pitié dangereuse »
21Après Mai 68, l’allégeance de façade à l’APF ne paraît plus soutenable. Les membres du CPE, qu’une enquêtée qualifie de « très violemment anticléricaux [38] », ne supportent plus l’image charitable que l’association véhicule lors des « journées nationales de quête ». En effet, l’APF organise chaque mois de mars, avec d’autres associations fondées dans le milieu sanatorial et différentes associations d’aveugles, une journée nationale au cours de laquelle des militants, des sympathisants ainsi que des enfants, handicapés et valides, sont mobilisés pour quêter sur la voie publique. C’est un événement majeur en terme de publicité, mais aussi de financement, les revenus de la quête étant en constante augmentation depuis 1960 (de 1 300 000 F en 1960 à 3 500 000 F en 1968 [39]).
22Parmi toutes les associations intéressées par « le handicap », cette quête est un sujet clivant. Y compris dans l’APF, le procédé ne fait pas l’unanimité. Ceux qui la défendent y voient un moyen d’occuper l’espace public et de susciter de la solidarité pour financer l’important réseau des services de l’association. Ceux qui s’y opposent la perçoivent comme une forme d’humiliation publique et la mobilisation d’un sentiment de pitié qui dédouane l’État de ses responsabilités dans le domaine sanitaire et social. Malgré l’existence de ce clivage, le débat peine à avoir lieu dans le conseil d’administration de l’APF, qui est acquis à un procédé dont l’initiative a été lancée par plusieurs de ses membres. En mars 1970, le CPE et l’Association des blessés de la colonne vertébrale éditent un communiqué de presse contre la quête intitulé « Un refus de mendicité ». Ils espèrent par cette provocation amener le débat qui leur paraît indispensable dans l’APF :
« En refusant de nous transformer, au nom de notre infirmité, en mendiants, ce qui constitue d’ailleurs la négation de la réinsertion, nous réclamons le droit d’assumer nos devoirs au sein d’une collectivité dont le devoir est de garantir nos droits [40]. »
24Mais immédiatement le conseil d’administration de l’APF décide de rompre la collaboration avec les deux organisations, « [car] cette campagne a compromis les efforts considérables consentis par les adhérents et amis de l’APF [et il a] brisé le front constitué en vue de coordonner les interventions auprès du public et des pouvoirs publics [41]. » En effet, particulièrement depuis la publication du rapport remis au premier ministre sur le « problème général de l’inadaptation des personnes handicapées [42] », l’APF se rapproche des pouvoirs publics dans une optique de collaboration en vue de participer à l’élaboration d’une grande loi sur le handicap.
Encadré 5. La contestation de l’APF : une diffusion ascendante de la province vers Paris
Faire entendre la voix des paralysés dans le mouvement étudiant contre « l’aventurisme » des valides
25Au sortir de l’été 1968, l’UNEF connaît une crise importante de recrutement et d’orientation politique (Morder 2007). Alors que de nombreux étudiants ont déserté le syndicat pour rejoindre des comités de lutte qui leur semblent plus « spontanés » et moins « bureaucratiques [45] », deux tendances s’affrontent pour la direction de ce qu’il reste du syndicat. L’une milite pour sa conversion en un « mouvement politique de masse » et l’autre pour son « unité syndicale » – les premiers étant plutôt des militants des Jeunesses communistes (JC) et les seconds des militants de l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS), affiliée à l’Organisation communiste internationaliste (OCI). Au moment d’établir les mandats pour préparer le LVIIIe congrès de l’UNEF, en avril 1970, la direction du CPE, qui est pour « l’unité syndicale » (et dont certains membres sont proches de l’OCI) est en conflit avec celle de l’AGES. Cette dernière n’est pourtant pas tenue par les JC mais elle suit une ligne politique plus confiante dans la « spontanéité des masses » que dans la « bureaucratie syndicale », ce qui la rapproche de tendances opposées à l’OCI dans le sous-champ de l’extrême gauche, comme les maoïstes ou les anarchistes (Dressen 1999 : 57-59).
26Il ne suffit pas de reconnaître ici un clivage entre deux fractions de l’extrême gauche : le conflit entre la direction de l’AGES et celle du CPE est aussi un conflit entre deux types de pensionnaires des établissements de la Fondation santé des étudiants de France, ce qui entraîne des intérêts et des socialisations politiques différentiés. Ceux de l’AGES sont des malades somatiques ou des malades mentaux qui font un séjour après une crise aigüe, pour une relativement courte durée (quelques mois, une année). L’association connaît de ce fait une forte rotation de ses militants. La plupart ont précédemment connu un style de vie estudiantin aux temporalités irrégulières, qui se trouve entravé par le cadre spatial et temporel d’un établissement de soins, à la campagne, au règlement strict et aux pratiques parfois intrusives, tendant vers l’idéal-type d’une institution « totale » (Goffman 1968 [1961]). Pour eux, les revendications prioritaires concernent l’organisation des soins et de la vie quotidienne dans les établissements de la fondation. Ainsi, à Quatrefages, outre un « droit à l’orgasme » dont le bulletin syndical de la rentrée 1969 fait état, les revendications sont celles de la « mixité de l’établissement, [de l’accès aux] moyens contraceptifs, [du] droit de visite libre (et non limitation après 1 h du matin), [de la] sauvegarde de l’intimité des pensionnaires (portes fermant de l’intérieur) [46] ». Le rapport moral de la direction de l’AGES de janvier 1970, lui, propose de « lutter contre l’organisation réactionnaire des établissements, contre les règlements, les interdits, les entraves aux libertés politiques [et de] dénoncer l’exploitation et la répression dans les établissements, [de] montrer les agissements du patronat médical [et de] la médecine de classe [47]. »
27Ce sont des revendications qui paraissent très abstraites pour les membres du CPE. D’abord parce qu’elles semblent typiquement « gauchistes » aux yeux de militants ouvriéristes proches de l’OCI (Yon 2005). Ensuite parce que pour des personnes paralysées, qui sont parfois le produit d’une longue socialisation dans des établissements de soins médicaux contraignants, l’ordre de l’hôpital fait partie de l’ordre des choses (du moins n’a-t-il plus rien d’étonnant). Ils sont de toute façon un certain nombre à être sortis de ce cadre et à faire leurs études dans des chambres individuelles, ce qui leur pose d’autres types de problèmes. Dénoncer « la médecine bourgeoise » et « les interdits » leur semble être des priorités de valides, qui sont subitement contraints au régime hospitalier et qui revendiquent des libertés dont ils sont souvent les seuls à pouvoir immédiatement bénéficier.
28Les militants du CPE ont aussi « du temps devant eux » : leur santé reste la même et ils ne vont pas changer de lieu de résidence en cours d’étude. Dans ces conditions, un style de militantisme orienté vers la constitution de réseaux, la rédaction de motions et la formation politique de « militants professionnels » peut s’avérer plus attirant qu’un style de militantisme plus « spontané », « pressé », qui peut leur paraître « aventuriste » et centré sur les besoins des valides. À la fois parce qu’ils sont proches d’une organisation qui milite pour que l’UNEF soit reconnue comme une interlocutrice crédible du mouvement syndical ouvrier et parce qu’ils veulent être reconnus, en tant que personnes paralysées, comme des militants révolutionnaires à part entière, c’est-à-dire sans qu’un « handicap » ne les distingue, leurs priorités sont plus celles des stratégies organisationnelles que de la critique de la vie quotidienne :
« C’est le rôle de l’organisation syndicale, réunissant toutes les tendances organisées en son sein, d’effectuer et d’orchestrer le rassemblement de masse des étudiants sur le terrain de leurs revendications, donc sur le terrain politique. […] Nous ne pensons pas, par ailleurs, que la critique idéologique du “contenu de l’enseignement”, de la “médecine de classe” offre des perspectives pour une mobilisation massive pour la réalisation de cette unité indispensable [48]. »
30Dans le contexte d’une lutte pour la direction du syndicat étudiant, le nombre des cartes du CPE (qui est de 185 en décembre 1968 [49], de plus de 200 en 1970 [50]) fait qu’il peut espérer, avec le soutien de quelques autres sections, faire basculer l’AGES (environ 600 cartes en 1968), qui elle-même peut faire basculer un congrès de l’UNEF. Mais de justesse, il est mis en minorité et une scission s’opère, faisant du CPE une structure indépendante dans l’UNEF. Lors du congrès de Dijon en 1971 [51], le CPE s’exprime pour la première fois de manière autonome dans le syndicat étudiant, « [expliquant] à la tribune du congrès les problèmes qui se pos[ent] aux étudiants handicapés moteurs pour la poursuite de leurs études [52]. »
31Le CPE est ainsi devenu une organisation étudiante à part entière, affiliée à un syndicat divisé mais dont les structures au niveau national assurent un minimum de ressources pour perdurer et recruter des militants [53]. Il est aussi une organisation qui prend des positions sur la question du handicap en général, de manière autonome de l’APF, allant jusqu’à écrire que « le CPE est la seule association de handicapés physiques à poser des revendications, à être une organisation syndicale [54] ». Il sollicite un rendez-vous au ministère de l’Éducation nationale pour défendre ses exigences d’un quatrième terme de bourse, d’un accès non discriminatoire à la fonction publique et d’une accessibilité des bâtiments. Il obtient des premiers résultats positifs tout en continuant à mener sa campagne contre les quêtes, en essayant aussi de court-circuiter l’APF pour prendre directement contact avec des « groupes de jeunes » de l’association qui, parfois, refusent à leur tour de quêter.
Un mouvement social contre la loi « en faveur des personnes handicapées »
32L’attitude à l’égard de la politique gouvernementale, qui vise à regrouper et rationaliser un secteur unifié du « handicap » pour aboutir à ce qui sera la loi d’orientation du 30 juin 1975 « en faveur des personnes handicapées », achève de différentier l’APF du CPE. Dès les avant-projets de loi, le CPE produit des analyses critiques et se rapproche des députés communistes et socialistes pour les pousser à voter contre, quand au même moment l’APF participe à l’élaboration du texte au côté d’autres associations.
33Cette loi a suscité des résistances de la part des psychiatres et des travailleurs sociaux (Chauvière 2000). C’est elle qui institue la catégorie d’intervention publique vague de « handicap », qui ne se réfère à aucune cause précise (comme le travail, la guerre, ou une maladie) mais qui semble à la fois moins irrémédiable que le terme « d’infirme » et plus édulcoré que le terme « d’inadapté ». Cette catégorie, au même titre que celle « d’exclu », peut être analysée comme participant d’une stratégie d’euphémisation de la pauvreté et d’occultation voir de naturalisation de ses causes en même temps que de rationalisation technocratique de l’État social (Verdès-Leroux 1978 ; Castel 2011 [1981]). C’est pourtant au nom de cette catégorie que deux collectifs, le MDH et le CLH, succèdent au CPE pour contester la politique gouvernementale et proposer une interprétation radicalement différente de la catégorie de « handicap » que celle promue par l’État et par l’APF.
Des agitateurs handicapés, « gauchistes » et « culottés » : le réseau des Comités de luttes
34En 1973 la cité universitaire Jean-Zay d’Antony, qui est un foyer d’activisme politique notable, dispose de quelques logements adaptés occupés par une poignée d’étudiants paralysés, qui se sentent isolés des autres étages. Pour un groupe de quatre étudiantes, dont certaines ont toujours été mêlées à des valides dans leur scolarité, cet isolement est « une véritable prise de conscience [55] » de leur condition d’exclusion. Elles tentent de faire tomber les barrières et organisent des soirées de discussion « autour de bonnes bouteilles », en faisant venir des garçons valides, où les convives parlent de sexe et de politique (Auerbacher 1982 : 52). Elles ne militent vraisemblablement pas au CPE mais elles ne sont pas dépourvues de capital militant : Babette [56], née en 1947, a occupé la fac de droit en mai 1968 et elle fréquente des membres du Comité d’action des prisonniers (CAP) ; Marie Jo et Maryvonne, elles, ont participé à la manifestation de Grenoble en 1972. On sait de Brigitte qu’elle compte parmi les plus actives du groupe mais qu’elle décède brutalement en juin 1973. Elle avait « des amis maoïstes », qui invitent à son enterrement dans une annonce du journal Libération [57].
35C’est en se rapprochant d’une militante plus âgée que le petit groupe s’élargit et fait de l’agitation. Début mai en 1973, Aisha, née en 1940, est en grève de la faim depuis deux semaines. Infirmière, elle est au chômage depuis qu’elle perd la vue, suite à une sclérose en plaque. Elle a sa carte à la CFDT et elle a aussi été militante pour l’indépendance de l’Algérie (Aisha 1980). Sa revendication est d’obtenir un travail dans l’administration :
« Je demande pas moi à vivre mieux que les autres travailleurs, je demande à vivre comme eux et pouvoir me battre comme eux. [Q]u’on me prenne pas par faveur. Que je puisse me syndiquer comme eux, me battre et lever le poing comme eux. Me foutre en grève comme eux. […] Je bouffe et puis sortie de là, je n’ai plus rien. On a que la charité, voilà, c’est tout ce qu’on nous offre. Les OS de Renault ont pu imposer leur volonté parce qu’ils ont arrêté les machines. Qu’est-ce que tu veux qu’on arrête nous ? […] Alors c’est pour ça je me suis foutu en grève de la faim. Pour qu’on soit obligé, la presse, à parler de nous en termes politiques et non plus en termes de charité. Et maintenant, ça commence [58] ! »
37Le groupe de la cité d’Antony lui apporte son soutien [59]. Avec la complicité de militants valides, ils occupent l’ANPE le 14 mai en s’enchaînant aux grilles du bâtiment. Résultat de cette première action : ils obtiennent un emploi pour Aisha et, forts de ce succès, se constituent en Comité de lutte des handicapés : le CLH. Dès l’annonce de sa parution dans Libération, d’autres comités déclarent se constituer à Toulouse, Grenoble, Berck, Limoges et Dijon [60].
38Lors des premières réunions, et malgré le décès de Brigitte, qui a peut-être même contribué à souder le groupe, ils recrutent de nouveaux membres. Parmi ceux qui les rejoignent dès les débuts, deux militants du CPE : Charly, qui a une amyotrophie spinale, né en 1954, auparavant scolarisé à Garches avec Marc, né en 1951, qui lui était l’animateur du « club philosophie » du lycée. Patricia, la sœur de Charly, qui a la même maladie, est toujours scolarisée à Garches, où elle est déléguée de classe. Par son intermédiaire, des étudiants du lycée de l’hôpital, polios, mais aussi IMC et myopathes, rejoignent le comité. Aisha mise à part, ce sont des gens qui ont entre 18 et 25 ans en 1973. Ils se réunissent d’abord dans les locaux de l’Organisation révolutionnaire anarchiste, rue des Vignoles, pour leurs premières réunions, qui sont agitées :
« Quand j’amenais les copains, ils me disaient “c’est le bo-re-del” […] Parce que y avait une nécessité de s’exprimer, avec des expressions qui peuvent être compliquées… Parce que quand vous avez un IMC qui parle, bonjour les dégâts, il faut arriver à le comprendre ! Au bout d’un moment on y arrive mais c’est pas facile, surtout si il y a du bruit. Chacun voulant bah… oui exister… au sens de “j’ai toute ma personnalité, j’existe, je suis moi et vous devez me prendre comme je suis enfin !”, voila… » (Entretien avec L.)
40La nouvelle qu’un groupe de militants handicapés se réunit rue des Vignoles circule et attire à eux d’autres personnes : malvoyants, blessés ou amputés d’un membre, qui tous sont assez jeunes. Certains sont étudiants à l’université mais d’autres sont passés par des centres de formation professionnelle ou des instituts universitaires de technologie. Ne trouvant pas de travail, ceux-là refusent de rentrer en atelier protégé ou de travail aidé. Le groupe est donc relativement homogène du point de vue de l’âge et de l’extériorité au travail mais il regroupe, contrairement au CPE, des niveaux scolaires et des types comme des degrés de handicaps assez variables.
Dessins extraits du n° 2 bis de Handicapés méchants, mai 1975 (signature non identifiée)
Dessins extraits du n° 2 bis de Handicapés méchants, mai 1975 (signature non identifiée)
41Ils produisent un journal, Handicapés méchants [61], qui paraît d’abord comme un supplément du journal Front libertaire, avant de reparaître au numéro un de façon autonome, passant (provisoirement) de 2 000 à 5 000 exemplaires [62]. Si le groupe ne fonde pas ses ressources sur une organisation préexistante comme l’UNEF, ni sur le milieu étudiant pour recruter ses membres, le sous-champ de l’extrême gauche des années 1970 (qui est perméable avec le milieu étudiant : Marnix 1999) offre des opportunités, que ce soit pour obtenir un mégaphone, aider aux déplacements ou pour faire connaître le mouvement [63].
42Le CLH établit des liens étroits avec le Groupe information asile (GIA) et avec le Comité d’action des prisonniers (CAP), dont l’avocate est aussi membre du CLH (Soulié 1995). Fondé en 1972, le GIA est un groupement d’anciens psychiatrisés et le CAP, fondé aussi en 1972, est une émanation du Groupe information prison (GIP). Ils sont portés par des militants qui se présentent comme étant « les premiers concernés » par leur cause, par opposition aux psychiatres hétérodoxes d’un côté et, de l’autre, aux intellectuels fondateurs du GIP, comme Michel Foucault (Castel 1986). Tout comme ces groupes, qui l’inspirent et le soutiennent, le CLH se positionne comme une lutte spécifique, représentative de l’expérience d’une catégorie spécifique, qui a une expression autonome des organisations généralistes, susceptibles de la traiter de façon secondaire. Mais lui ne bénéficie pas du capital symbolique initial, injecté par des intellectuels au moment de la fondation du GIP et du GIA, qui a permis leurs autonomies, ce qui donne aux membres du CLH l’impression d’être « dans le défrichage [64] ».
43Pour les membres des trois groupes, l’alliance se fait sur la base d’une condition commune, qui favorise la circulation de schèmes « antirépressifs » (Castel 1986 : 4). On relève d’abord la « séquestration » dans des « ghettos » (asiles, hôpitaux et prisons) ; ensuite la « surexploitation » (en ateliers protégés ou d’ergothérapie) et enfin la « ségrégation affective et sexuelle ». Mais Handicapés méchants fait aussi un écho important à d’autres mouvements, notamment féministes [65], ainsi qu’aux luttes d’immigrés, comme eux « surexploités », et à la question écologique [66]. Il relaie également les textes et les actions d’autres comités à Dijon, Besançon, Orléans, Lille, Rennes et Grenoble, où des groupes de « handicapés révolutionnaires » – qui précèdent parfois l’existence du CLH de Paris, comme à Dijon – s’affilient au label de « Comité de lutte ». Certains de ces groupes locaux sont très actifs et envoient des articles réguliers au journal, qui reste animé par le CLH parisien. Mais malgré des tentatives répétées, jamais une rencontre physique de tous les CLH ne put avoir lieu (ce qui est peut-être moins un indice de la faiblesse du mouvement que des difficultés pour organiser des déplacements).
Un espace contestataire clivé, en rupture avec les représentations dominantes du handicap
44Du côté du CPE, les militants vieillissent. Certains ont terminé leurs études et aspirent à une activité politique qui dépasse le milieu étudiant. Plusieurs ont une activité professionnelle, comme Colette Pilletant ou Jacques Thiaudière, qui sont enseignants. C’est un groupe qui a ses habitudes et ses hiérarchies implicites, peinant à recruter de nouveaux membres. Avec le projet d’une « grande loi » concernant les personnes handicapées, l’opportunité d’une continuation du mouvement en dehors du milieu étudiant voit le jour. Le 20 octobre 1974, le CPE se sépare de l’UNEF (Union syndicale) tout en restant gestionnaire du foyer étudiant du 13e arrondissement, pour devenir le Mouvement de défense des handicapés (MDH). Dans les signatures de leur journal [67], L’Exclu, on retrouve la plupart des noms des membres du CPE qui ont rompu avec l’APF puis avec l’AGES après Mai 68. Contrairement à Handicapés méchants, L’Exclu est un journal plus sobre dans la forme, qui porte avec systématicité sur la critique de l’APF et sur l’opposition à la loi d’orientation. Il laisse progressivement place à des bandes dessinées, à un dossier sur la sexualité et à des articles sur la condition des handicapés en URSS ou à des discussions sur la place du handicap dans le Programme commun entre Parti socialiste et Parti communiste [68].
Dessin de Vaïma extrait du n° 11-12 de Handicapés méchants, hiver 1978
Dessin de Vaïma extrait du n° 11-12 de Handicapés méchants, hiver 1978
45En décembre 1974, ils organisent une manifestation contre « la loi Dienesch », du nom de la secrétaire d’État aux personnes handicapées qui a contribué à l’écriture du texte alors en discussion au Parlement, puis en mars 1975 contre la journée nationale de quête. Sur le parcours de la manifestation, le MDH est devant, criant les slogans de « Halte à la charité publique ! » et « Giscard-Lenoir, t’as pas fini d’en voir ! » À la demande du MDH, ce sont des militants valides de l’OCI qui assurent le service d’ordre. Derrière eux, les membres du CLH tentent de faire reprendre leurs slogans : « Le droit de vivre ne se mendie pas, il se prend ! » et « Fous, prisonniers, immigrés, handicapés : même so-cié-té, même com-bat ! »… Ces slogans n’ayant pas été homologués par le comité de préparation de la manifestation et parce que les « handicapés méchants » essaient de la détourner de son parcours initial, une dispute violente éclate entre les membres du CLH et le service d’ordre de l’OCI, qui ne ménage pas les « perturbateurs » pour les faire taire [69].
46Même si certains événements comme la grève du Centre d’aide par le travail de Besançon ou la détestation des quêtes font l’unanimité des deux groupes, leurs relations restent tendues, voire hostiles durant leurs premières années d’existence. Ils reproduisent ainsi des oppositions structurantes du sous-champ de l’extrême gauche : organisation contre spontanéité ; défense du travail contre son abolition ; programme révolutionnaire contre réalisation immédiate d’un style de vie « libertaire ». Des oppositions qui rencontrent favorablement les trajectoires des membres des deux groupes. Ceux du MDH, parce qu’ils sont issus du CPE, se sont battus pour être reconnus comme des militants syndicaux à part entière, capables de représenter les handicapés mieux que l’APF. Ses membres ont refusé d’être assimilés aux malades et a fortiori aux malades mentaux de l’AGES. Leur opposition au CLH est aussi une opposition à des nouveaux entrants qui, eux, n’ont pas des ambitions d’organisation aussi fortes et qui adoptent une stratégie de recrutement plus large, assimilant tous les types de handicap et la maladie mentale sous le même analyseur de la « société répressive ». Les anciens du CPE sont aussi à un moment de leur trajectoire où ils ont réussi à obtenir une position professionnelle équivalente à leur niveau de diplôme, alors que ceux du CLH, un peu plus jeunes et souvent un peu moins diplômés, se révoltent pour échapper à un destin qu’ils redoutent : celui de « rempailleur de chaise » ou de « végétatif », « éternels enfants » subordonnés à leurs familles ou à des institutions « gestionnaires de biographies » (Bodin 2015).
Photographie parue dans le n° 3 de L’Exclu, été 1975
Photographie parue dans le n° 3 de L’Exclu, été 1975
47Le style de militantisme du MDH, moins porté sur « l’action » et plus sur « l’organisation », s’oppose donc à celui du CLH, qui fédère des membres aux ressources militantes éparses – certains sont des militants aguerris quand d’autres vivent leur première expérience collective – mais qui partagent une même humeur anti-institutionnelle et une même attirance pour l’esthétique et l’humour « contre-culturelle » (Lacroix et al. 2015). Ces derniers trouvent dans le sous-champ de l’extrême gauche et par analogie avec d’autres « mouvements d’émancipation des minorités [70] » une opportunité pour exister en se passant de l’identité « étudiante » ou « syndicale ». Ainsi, le MDH se spécialise dans la rédaction de motions « sérieuses » et dans l’organisation de manifestations chaque mois de mars et le CLH, qui participe toutefois régulièrement aux cortèges, tente de déborder ces manifestations « ennuyeuses » dans des actions « chocs », comme une prise de parole « pirate » à la télé, un lâcher de tract à l’assemblée, ou l’occupation des locaux de l’APF – ce qui cause, d’après un rapport de police, « des dégâts vestimentaires nombreux dans la formation chargée de les évacuer [71] ».
« On se rendait compte qu’on pouvait avoir un pouvoir… de bloquer des rues. C’était pas dur de bloquer des rues : on met deux fauteuils, on bloque une rue. »
49De telles actions participent d’une nouvelle représentation de ce que peuvent des personnes handicapées : attaquer l’ordre social, du moins le questionner publiquement. Dans cette matière, ceux qui sont « les plus culottés [72] » sont souvent aussi « les plus mobiles [73] », mais ils entraînent tout le groupe, quels que soient les handicaps, dans « des petites victoires, parmi une ribambelle d’échecs [74] ». Plutôt qu’une stratégie élaborée, il s’agit en fait de saisir toutes les occasions d’occuper l’espace pour exposer leurs corps, trop souvent cachés et passifs, pour en profiter parce qu’ils ne sont pas « souffrants » (Siméant 1998) et parce qu’ils ont une « vertu polémique » par leur « simple présence physique » (Memmi 1998) :
« On a eu plein d’idées d’action, et ça c’était festif. [On] se cherchait, parce qu’on était décomposé physiquement et psychologiquement [et] ça nous a servi à nous construire. [O]n voulait pas être les spécialistes de la revendication, […] on voulait vivre une vie sentimentale [et] de la colère aussi. »
Dessin de Vaïma extrait du n° 11-12 de Handicapés méchants, hiver 1978
Dessin de Vaïma extrait du n° 11-12 de Handicapés méchants, hiver 1978
51En fédérant des paralysés, des aveugles, des blessés mais aussi en se rapprochant des « psychiatrisés » et des « handicapés mentaux », le CLH contribue à l’unité de la catégorie de « handicap » en général et ses membres parviennent, grâce à une poignée d’individus, à lui attacher une représentation qui n’est pas celle d’une personne « polie » mais celle d’une personne qui politise sa condition et envoie « au bordel la rééducation » plutôt que d’entretenir le « sale espoir » d’une normalisation (Lauran 1981 : 34).
L’émergence d’une conception sociale du handicap
52Les effets d’héritages se mêlent aux effets de contexte dans l’espace des mouvements sociaux de la première moitié des années 1970, pour déboucher sur une autonomisation du CPE par rapport aux grandes associations comme l’APF et par rapport à un syndicat comme l’UNEF, puis sur l’émergence du MDH et du CLH. Une fois la loi d’orientation votée, les deux groupes se rapprochent de manière circonstancielle, à la faveur d’un meeting organisé le 18 février 1978 avec des organisations de travailleurs sociaux et des personnels de la psychiatrie. Ils fondent ensemble le Collectif d’action et de coordination des handicapés pour l’abrogation de la loi d’orientation (Cachalo), dont la première action est d’envahir le champ de course d’Auteuil au moment d’un direct télévisuel. Il n’en résulte toutefois pas une fusion des deux organisations, qui restent à distance l’une de l’autre et continuent à produire leurs journaux de façon séparée jusqu’à leurs fins, au début des années 1980.
53Si la loi d’orientation n’a pas été abrogée et si les quêtes ont perduré, le bilan de ces mouvements, du point de vue de la représentation des personnes handicapées comme groupe mobilisé, demeure important. Grâce au travail d’unification des paralysés et de défense de leur droit d’accéder aux études mené par le CPE, l’émergence d’un véritable mouvement social animé par le MDH est rendue possible et le CLH, à la faveur de ce mouvement, pousse à un répertoire d’action collective « directe » et spectaculaire. La rupture est ainsi faite avec l’image passive du paralysé et en général du handicapé « victime » ou « fragile » – ce qui le fait passer d’objet de pitié à celui de véritable menace, du moins de personne actrice de sa propre histoire.
54Pour le MDH comme pour le CLH, héritiers directs et indirects du CPE, le handicap n’est alors plus défini par une propriété physique ou mentale déficiente mais par une exclusion, dans un sens bien différent de celui qui domine à l’époque (Verdès-Leroux 1978) : celui d’une « ségrégation » au nom de cette déficience, parce qu’elle est un écart à une norme arbitraire [75]. Ainsi, le handicap quitte le champ de la « fatalité » ou de la « tragédie » pour devenir le produit historique d’une société donnée, et qu’il appartient à l’activité politique de transformer.
Ouvrages cités
Sources
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