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Article de revue

Faire les comptes : normes comptables, normes sociales

Pages 69 à 92

Citer cet article


  • Perrin-Heredia, A.
(2011). Faire les comptes : normes comptables, normes sociales. Genèses, 84(3), 69-92. https://doi.org/10.3917/gen.084.0069.

  • Perrin-Heredia, Ana.
« Faire les comptes : normes comptables, normes sociales ». Genèses, 2011/3 n° 84, 2011. p.69-92. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-geneses-2011-3-page-69?lang=fr.

  • PERRIN-HEREDIA, Ana,
2011. Faire les comptes : normes comptables, normes sociales. Genèses, 2011/3 n° 84, p.69-92. DOI : 10.3917/gen.084.0069. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2011-3-page-69?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gen.084.0069


Notes

  • [1]
    Je tiens à remercier tout particulièrement Florence Weber, Jeanne Lazarus et Gilles Laferté pour leurs remarques et critiques, toujours éclairées et constructives.
  • [2]
    Comme lorsque « la comparaison fait disjoncter la métaphore » (Passeron 2000).
  • [3]
    En 2008, selon l’enquête de l’Institut national de la statistique et des études économiques (Insee), « Revenus fiscaux et sociaux rétropolées 1996 à 2004 », 20 % des individus ont un niveau de vie inférieur à 13 120 euros et 10 % inférieur à 10 520 euros.
  • [4]
    Il existe un brevet de technicien supérieur et un diplôme d’État de conseillère en économie sociale et familiale.
  • [5]
    Soit six entretiens entre mars 2007 et juin 2008 et quatre stages d’une semaine chacun, entre juillet 2007 et octobre 2008 au cours desquels j’ai pu consulter ses dossiers, assister à ses rendez-vous et l’accompagner dans ses visites à domicile.
  • [6]
    Revenu minimum d’insertion.
  • [7]
    Le calcul des impôts locaux ne suit pas les mêmes règles que celui des impôts sur le revenu.
  • [8]
    Habitation à loyer modéré.
  • [9]
    Selon les administrateurs de l’Insee, ces dépenses « pré-engagées » sont caractérisées par le fait qu’elles « sont réalisées dans le cadre d’un contrat difficilement renégociable à court terme », voir « Fiche méthodologique sur les dépenses pré-engagées et le revenu arbitrable », Insee, mai 2009, et Alain Quinet et Nicolas Ferrari (2008 : 14).
  • [10]
    Le respect du minimum légal pour vivre est aussi, bien évidemment, une priorité et une obligation légale pour la Banque de France.
  • [11]
    Alice Marchand reconnaît, elle-même, que « ce n’est pas parce que c’est non fixe que c’est moins indispensable ».
  • [12]
    À titre d’exemple, la commission départementale du surendettement de la Marne avait fixé, en 2008, ce forfait alimentaire à 265 euros pour une personne, 432 euros pour deux personnes, 599 euros pour trois personnes, 766 euros pour quatre personnes, 895 euros pour 5 personnes, puis 100 euros par personne supplémentaire ; les forfaits « téléphone » et « transport » sont respectivement estimés à 55 euros et 50 euros par ménage.
  • [13]
    Cette conception apparaît par ailleurs extrêmement proche d’un des modèles de la famille proposé par la science économique. Le modèle dit du « dictateur altruiste » ou « bienveillant » (Becker 1981) suppose en effet qu’au sein d’un ménage, un individu défini comme « altruiste » – sa satisfaction proviendrait de ce qu’il consomme mais aussi de ce que consomment les autres – s’approprierait les revenus des autres membres du ménage. Ce « dictateur-altruiste », en réalité le « chef » de famille, déciderait ensuite de la consommation de chacun des membres du ménage et permettrait la cohérence des préférences et la maximisation de la fonction d’utilité du ménage. Ce modèle a depuis été largement contesté (Browning et al. 1994 ; Gun 2003).
  • [14]
    Grâce à une analyse statistique de l’enquête Insee « Budget de Famille 2001 », elle montre en effet qu’il n’y aurait pas « équivalence parfaite entre un euro gagné par l’homme et un euro gagné par la femme » tandis que certains postes budgétaires sont « clairement sexués ».
  • [15]
    Richard Hoggart précisait ainsi au sujet des jeunes filles qui travaillent au-dehors qu’elles versaient une pension mais que « leur contribution au budget familial [était] bien inférieure à ce que coût[ait] leur présence au foyer » (Hoggart 1970 : 91).
  • [16]
    On notera ainsi que si le revenu de Jérémy est pris en compte dans le montant des allocations familiales, de l’aide personnalisée au logement ou de la taxe d’habitation, Jérémy paie ses impôts comme un célibataire. À l’instar de ce que permettait donc déjà de souligner le cas Malburet (Perrin-Heredia 2009), l’absence d’uniformisation des bases de calcul – entre calcul par individu ou par ménage – des administrations fiscale et sociale, pénalise davantage les structures domestiques atypiques, plus fréquentes parmi les membres des classes populaires.
  • [17]
    Les entretiens ont été réalisés au domicile des enquêtés : deux entretiens avec Stéphanie en novembre 2007, six entretiens avec Mélanie entre décembre 2007 et décembre 2008, quatre entretiens avec Christine entre février et décembre 2008.
  • [18]
    C’est le terme que Richard Hoggart (1970 : 90) emploie pour qualifier les cadeaux que les parents offrent à leurs enfants.
  • [19]
    Florence Weber définit le concept de « maisonnée » comme un « groupe d’appartenance au quotidien qui réunit des personnes mettant des ressources en commun ».
  • [20]
    Notamment via les lois de modernisation bancaire (lois Debré 1966 et 1967) qui assouplissent la distinction entre banque de dépôts et banque d’affaire, la mensualisation des salaires (loi du 1er janvier 1978) et le règlement obligatoire en chèque ou par virement lorsque les montants excèdent 1 500 euros (montant fixé par décret n° 85-1 073 du 7 octobre 1985). Pour de plus amples détails voir la thèse de Jeanne Lazarus (2009 : 59-61).
  • [21]
    Source enquête Insee « Emploi en continu 2006 », disponible à l’adresse URL suivante : http://www.insee.fr/fr/themes/detail.asp?ref_id=ir-eec06&page=irweb/eec06/dd/eec06_nat_paco.htm (consulté le 22 juin 2011).
  • [22]
    Cette distinction entre revenus réguliers et irréguliers n’est d’ailleurs pas sans rappeler celle proposée par Milton Friedman (1957) qui suggérait de décomposer le revenu selon deux modalités, l’une dite « permanente » (que l’agent peut anticiper), l’autre « transitoire » (à caractère aléatoire). Cependant, selon cette théorie, le revenu permanent pourrait être anticipé sur sa durée de vie totale (Rasselet 2006) ce qui apparaît en contradiction avec les caractéristiques des conditions dans l’emploi des ménages populaires.
  • [23]
    Électricité de France ; Gaz de France.
  • [24]
    Les artisans, par exemple, sont eux aussi soumis à l’incertitude mais leurs revenus leur permettent, le plus souvent, d’en atténuer les effets en se constituant notamment un patrimoine (Mazaud 2011).
« [La science économique] condamne tacitement sur le plan moral ceux que l’ordre économique dont elle enregistre les présupposés a déjà condamnés dans les faits »
(Bourdieu 2003 : 85).

1Dans la France des années 2000 [1], le modèle du salariat stable (Castel 1995) imprègne encore de multiples façons les catégories aussi bien administratives et politiques que statistiques ou savantes. Celles destinées à rendre compte de la situation économique des agents sociaux, qu’objective par ailleurs le formalisme mathématique, en sont un exemple particulièrement frappant. Ces catégories sont en effet des projections d’une logique comptable pensée pour le salarié stable. Elles peuvent, au niveau microsociologique, s’avérer inappropriées lorsqu’elles s’appliquent au fonctionnement des économies domestiques aussi bien de cadres que d’artisans, de commerçants ou d’ouvriers. Toutefois, étudier plus particulièrement l’économie domestique des membres des classes populaires permet d’autant mieux de le mettre en évidence que leurs propriétés sociales, liées à « un certain type de place sociale (subordonnée, subalterne, dominée) », tout autant que culturelles, « plus ou moins marquées par rapport aux groupes plus élevés », (Schwartz 1998 : VIII) sont propres à faire véritablement « disjoncter » [2] ces catégories. L’application de ces catégories comptables à cette population d’étude permet dans le même temps de rappeler que si des représentations situées du monde social entrent toujours en jeu dans la production des instruments de standardisation, aussi techniques soient-ils (Coquery, Menant et Weber 2006 ; Desrosières 2008), elles n’ont pas la même incidence selon les groupes sociaux et sont bien un des vecteurs de la domination économique.

2Les analyses présentées ici se fondent sur une enquête réalisée au sein d’un quartier classé « zone urbaine sensible » d’une ville moyenne française, c’est-à-dire défini par les politiques publiques comme regroupant des populations considérées administrativement comme démunies économiquement et socialement (Perrin-Heredia 2010). Si l’objectif consistait à réaliser une ethnographie économique des pratiques de gestion et de consommation des habitants du quartier (Dufy et Weber 2007), l’attention s’est, pour commencer, portée sur les structures locales, publiques et privées, d’encadrement et de normalisation des budgets domestiques (centres sociaux et associations bancaires). L’accès aux habitants du quartier a ensuite été facilité par la circulation au sein de plusieurs réseaux d’interconnaissance (Maison de quartier, mosquée, Parti communiste, Secours catholique, associations de quartier). Il a alors été possible de réaliser de nombreux entretiens, longs et approfondis, auprès de personnes qui se situaient toutes dans le premier quintile de la population française [3], bénéficiaient d’un logement social et ne payaient pas d’impôt sur le revenu. La méthode de l’ethnographie économique a permis de saisir les pratiques et les représentations, les trajectoires et les histoires de vie de certains habitants du quartier tout autant que de replacer les enquêtés dans des réseaux familiaux, amicaux, religieux, politiques et dans un espace institutionnellement, administrativement, économiquement et socialement structuré. C’est cette méthode qui autorise à rendre compte aussi bien des contraintes qui pèsent sur les individus enquêtés que des ressources (non plus seulement économiques mais aussi sociales) qu’ils sont en mesure de mobiliser pour y faire face.
Ainsi, ces données ethnographiques ont tout d’abord permis de mettre en évidence les opérations de traduction effectuées par divers agents d’administrations publiques ou privées (conseillers bancaires, travailleurs sociaux, bénévoles d’associations, etc.) lors de la recension des budgets domestiques. Elles font apparaître l’existence de différences entre la comptabilité institutionnelle et la comptabilité domestique propres à remettre en cause les règles utilisées par ces agents. Souligner la distance qui sépare les pratiques de certains administrés des « normes et attentes de l’institution » (Dubois 2009 : 36) autorise ensuite à pointer du doigt les présupposés sociaux contenus dans les normes comptables : la comptabilité institutionnelle des ménages repose sur des représentations particulières de l’unité domestique, d’une part, et du temps, d’autre part.

Comment « comptent » les institutions

3Différents organismes sont habilités à juger de la tenue des comptes domestiques. Ils procèdent selon des règles simples et semblables. Au cours des procédures de surendettement par exemple, les commissions départementales de surendettement exigent la liste détaillée des revenus et des dépenses des débiteurs défaillants qui les sollicitent (Lacan 2004). Le bilan ainsi dressé sert, à chaque fois, à déterminer dans quelle mesure l’individu ou le groupe domestique demandeur parvient à respecter la contrainte de revenu qui est la sienne. C’est ce qu’on appelle communément le calcul de l’« équilibre budgétaire ». Celui-ci se réalise au moyen d’additions et de soustractions, opérations mathématiques élémentaires, voire triviales. D’un côté, les ressources sont additionnées, de l’autre les dépenses sont totalisées, enfin la somme des dépenses est soustraite à celle des ressources. Les comptes sont ainsi appréciés à l’aune du résultat obtenu. Lorsqu’il est supérieur ou égal à zéro, la situation économique est jugée stable et solide ; en revanche, s’il est négatif, la situation n’est pas considérée comme viable.
Pourtant le travail de « traduction » des normes comptables (Callon 1986) que doivent accomplir les individus en charge d’accompagner les personnes en difficulté économique laisse entrevoir que les règles qu’appliquent de façon routinière les institutions sont loin d’être aussi neutres et universellement partagées. Pour s’en convaincre, il paraît opportun de s’intéresser à une catégorie d’agents bien particuliers, appelés ici « accompagnateurs budgétaires », qui travaillent dans le cadre d’associations privées ou parapubliques (associations bancaires, associations d’aide aux consommateurs) ou d’administrations publiques (assistantes sociales et surtout conseillères en économie sociale et familiale). Ces agents, véritables street level bureaucrats (Lipsky 1980), ont pour mission d’appuyer les personnes en difficulté économique dans leurs démarches aussi bien auprès des banques ou des organismes financiers que des commissions de surendettement.

Encadré 1 : Les accompagnateurs budgétaires

Concernant les données utilisées dans cette partie, je me suis appuyée plus précisément sur des entretiens et des observations d’interactions au guichet ou à domicile réalisés auprès de conseillers d’associations issues du secteur bancaire, de bénévoles et de salariés du Secours catholique, de conseillères en économie sociale et familiale de la Caisse d’allocations familiales et de conseillères en économie sociale et familiale du département. Malgré des divergences de principes et de mises en œuvre, leurs actions visaient à accompagner des personnes en difficulté économique en leur apprenant à « mieux » gérer leur budget et/ou à les appuyer dans leurs démarches pour stabiliser leur situation financière (aide au lancement de la procédure de surendettement). Tous ces représentants d’administrations publiques et d’associations d’obédiences diverses ont servi à l’analyse. Cependant, la conseillère en économie sociale et familiale de la circonscription de la solidarité départementale en charge du quartier, que j’ai appelée Alice Marchand, constituera l’axe central de ces réflexions : non seulement le métier de conseillère en économie sociale et familiale est, au sein de la constellation des accompagnateurs budgétaires, le plus institutionnalisé, celui dont les savoirs et savoir-faire sont les plus bureaucratisés, systématisés, conceptualisés [4] mais c’est aussi avec Alice Marchand que j’ai pu réaliser le plus d’entretiens et d’observations [5].

La traduction des codes administratifs

4La position institutionnelle des accompagnateurs budgétaires, à l’interface entre institutions publiques et/ou privées et ménages en difficulté économique, peut les amener à effectuer un travail de traduction des catégories utilisées par ces organismes en direction des ménages ordinaires. Les méthodes développées par Alice Marchand, la conseillère en économie sociale et familiale en charge du quartier où a été menée l’enquête, permettent de comprendre comment cette médiation s’effectue.
Pour recueillir de manière systématique le budget des usagers qu’elle rencontre, Alice Marchand ne leur fait pas directement remplir un dossier de surendettement. Elle a en revanche mis au point un certain nombre de techniques qui visent à accoutumer peu à peu ses usagers aux formulaires administratifs afin de les accompagner pas à pas et du mieux possible dans la constitution du dossier. Elle a, dans cette optique, réalisé une fiche budgétaire type qu’elle a voulu rendre le moins austère possible (doc. 1). Elle utilise ainsi du papier de couleur, des caractères typographiques de grandes tailles dans une police qu’elle trouve relativement ludique, et des repères visuels censés symboliser les postes budgétaires à préciser. Ces artifices de présentation sont, selon elle, un moyen de donner à l’exercice budgétaire une tournure moins scolaire, moins rébarbative et plus accessible, mais également de mettre en évidence les grandes lignes de ce que doit être cet exercice pour être considéré comme recevable par l’institution. Par ailleurs, pour amener ses usagers à remplir correctement les pages « ressources » d’un dossier de surendettement, Alice Marchand les aide d’abord à dresser, selon un ordre bien précis, la liste des revenus disponibles et évalue leur pérennité. Elle commence en effet, dans un premier temps, par s’enquérir des aides sociales perçues par les usagers puis, dans un second temps, elle interroge le montant des revenus issus du travail. Elle note enfin les autres versements dont bénéficie le ménage (droits à la retraite, indemnités en cas de maladie ou d’accident, pensions alimentaires, etc.). Lorsque ces ressources ne sont pas versées de manière mensuelle – certaines pensions de retraite sont versées trimestriellement – elle effectue systématiquement les calculs pour établir une base commune de comptabilité faisant « comme si » elles « arrivaient tous les mois sur le compte ». La conseillère intervient de la même manière pour faciliter le recueil de l’ensemble des dépenses mensuelles dont ses usagers doivent s’acquitter. Elle s’inquiète d’abord des dépenses afférentes au logement puis de celles relatives aux moyens de communication. Elle reprend ensuite les montants dus au Trésor public, les dépenses liées au transport, à la santé et aux enfants. Elle demande par ailleurs si l’usager constitue chaque mois une épargne et, enfin, elle dresse la liste des prêts ou des crédits contractés par l’usager. Chaque dépense est recalculée sur une base mensuelle. Si l’usager paye sa facture d’électricité tous les deux mois, celle-ci est divisée par deux ; s’il paye la taxe d’habitation en une seule fois, le montant est divisé par douze et ainsi de suite.

Doc 1. Fiche budgétaire d’Alice Marchand

Description de l'image par IA : Formulaire budgétaire avec cases pour ressources et dépenses.

Doc 1. Fiche budgétaire d’Alice Marchand

© DR.

5Les revenus et les dépenses ainsi mensualisés sont alors sommés, puis soustraits l’un à l’autre. La différence entre le total des ressources mensuelles et le total des dépenses mensuelles permet à Alice Marchand d’obtenir ce qu’elle appelle le « reste à vivre », c’est-à-dire ce dont dispose en moyenne l’usager pour subvenir à ses besoins en alimentation, en produits d’hygiène et d’entretien, d’habillement, de loisirs (sorties, vacances) et autres (timbres, photocopies, cigarettes, réparation voiture, etc.). Elle s’enquiert alors des impayés de la famille (retards de loyer, mensualités de crédits impayées, découvert bancaire, etc.), noté « endettement » sur sa feuille de budget.

6Avec ce système de comptabilité, Alice Marchand préformate en douceur les usagers aux normes d’évaluation de la Banque de France, elle les prépare à remplir correctement la fiche budgétaire utilisée par les commissions de surendettement et les familiarise avec les catégories utilisées par l’institution. Mais, dans le même temps, elle essaye aussi de concilier les exigences de la demande institutionnelle (telles qu’elles sont formulées dans un dossier de surendettement) et les réalités pratiques que ses usagers expérimentent au quotidien. Ainsi, par exemple, la manière dont elle répartit et ordonne la liste des ressources possibles est significative du public qu’elle côtoie. Pour s’adapter à son public, la conseillère a en effet choisi de ne pas reprendre les catégories de la Banque de France qui distinguent ressources salariales et ressources non salariales afin de tenir compte du fait que selon elle, pour les usagers dont elle s’occupe, « toucher son RMI [6] ­ » c’est comme « toucher son salaire ». Elle commence même par prendre en compte les revenus issus des transferts sociaux. Ceux-ci comportent davantage d’items, ce qui correspond dans son cas à une réalité de terrain : la plupart des personnes qu’elle rencontre bénéficient de plusieurs transferts sociaux quand il ne s’agit pas de leurs seules ressources. L’ordre de présentation des dépenses versées au Trésor public renvoie à la même logique : la taxe d’habitation est celle qui est le plus probablement versée par les usagers qui la sollicitent puisque rares sont ceux qui sont imposables sur le revenu [7]. De même, on peut constater la place proportionnellement plus petite laissée à l’épargne en comparaison de celle réservée aux crédits ou aux prêts.

7Outre ces efforts de présentation, Alice Marchand convertit également le vocabulaire institutionnel et financier dans le langage courant. Elle porte ainsi une attention particulière à expliciter le principe du « forfait alimentaire » tel que le calculent les commissions de surendettement et qui englobe les charges non fixes auxquelles doit faire face le débiteur. En effet, contrairement à ce que l’intitulé pourrait laisser entendre, il ne comprend pas uniquement les dépenses en alimentation. Il inclut plus largement toutes les dépenses considérées comme non fixes, telles que (pour être très concret et éclectique) les vêtements, les produits d’hygiène et d’entretien, les timbres, les réparations de voiture, etc.
Alice Marchand est même parfois amenée à aller contre les convictions économiques de ses usagers comme lorsqu’elle doit transposer dans la colonne « ressources » ce qui pour eux correspond à une dépense. Les allocations personnalisées au logement en sont un bon exemple. La conseillère explicite ainsi la difficulté qu’elle éprouve à faire admettre que les allocations personnalisées au logement doivent être indiquées dans les ressources, dans ce qu’elle traduit, avec ses mots, comme étant « ce qui entre sur le compte » alors que pour les habitants du quartier vivant dans un logement HLM [8] (la très grande majorité de ses usagers), cette somme n’arrive jamais sur le compte puisqu’elle est déduite directement du montant de leur loyer. Cette prestation en nature, à destination contrainte, n’est donc pas pensée comme une rentrée d’argent, contrairement à ce que pratique l’administration sociale, mais plutôt comme une réduction de dépenses.
En définitive, parce qu’elle effectue toutes ces opérations de mise en liste et de calcul de manière didactique, en expliquant ce qu’elle fait au fur et à mesure, devant l’usager, et en spécifiant ce que cela lui permet d’obtenir, elle effectue un véritable travail de traduction de la logique administrative, de la manière dont la Banque de France compte et pense les comptes. Elle permet par ce travail de faire entrer « en douceur » les comptes domestiques de ses usagers dans les cases administratives des dossiers de surendettement.

Artefacts de comptabilité

8La manière dont les revenus et les dépenses sont ainsi listés, sommés puis déduits répond à un certain nombre d’objectifs précis. Ce type de recueil de données s’avère en effet très utile pour les organismes de contrôle et/ou de régulation du budget des ménages : il définit une base de calcul unique, commune et uniformisée (le mois), applicable théoriquement à tous les budgets par simple division ou multiplication. Il autorise alors la référence à des critères légaux (Rosental 2003 ; Desrosières 2008). Par exemple, la distinction opérée entre charges fixes et non fixes (ces dernières étant regroupées sous le label « forfait alimentaire ») participe de ce processus de surveillance et de prévention. Elle­­ permet de mettre en évidence ce qui pour l’administration doit être payé chaque mois – les dépenses « pré-engagées » [9] ou « contraintes » qui relèvent d’un engagement contractuel et qui donc, en termes légaux, correspondent aux litiges à régler.

9Cependant, si ces règles comptables permettent de rendre compte du fonctionnement des économies domestiques, elles ne les donnent à voir que sous un certain angle et orientent les manières de penser l’organisation du budget (Desrosières 1989 ; Lhuissier 2007 : 30). La distinction entre charges fixes et non fixes implique ainsi, même involontairement, un ordre des priorités dans le règlement des dépenses [10], voire une hiérarchie implicite. En effet, l’opération qui consiste à considérer un « reste à vivre » à partir de la différence entre ressources et dépenses mensuelles précédemment listées produit un « résidu » mathématique qui correspond dans la réalité en grande partie à ce qui est essentiel, à ce qui fait vivre ces familles : les dépenses en alimentation, en habillement, etc. Cette soustraction donne accès par déduction à un certain nombre de besoins qui, par un effet de présentation, acquièrent une place secondaire. La hiérarchisation des dépenses entre charges fixes et non fixes ne se fait en effet pas selon un critère d’« indispensabilité » (ce qu’il faut pour vivre) [11] mais selon un critère de contractualisation (les dépenses pour lesquelles la personne s’est engagée chaque mois : loyer, téléphone, mutuelle, impôts, crédits…). Deux formes de calcul des dépenses coexistent alors – pour reprendre la distinction suggérée par Florence Weber (2006 : 71) à propos du temps – un calcul par soustraction (l’argent qu’il reste pour vivre) et un calcul par addition (l’argent qu’il faut pour payer les dettes). De même, dans la mesure où le forfait alimentaire est déterminé par des seuils légaux [12], les besoins alimentaires, vestimentaires et de loisirs se trouvent en partie définis de manière hétéronome : les institutions décident à la place des usagers du montant maximal qu’ils peuvent allouer à ces besoins au vu des ressources qui sont les leurs.
Mais, au-delà de ces effets d’imposition, la mise en compte institutionnelle des économies domestiques porte en elle nombre de présupposés qui non seulement masquent les logiques économiques effectives des ménages ainsi évalués mais sont également susceptibles de conduire à considérer la tenue de leur budget comme déficiente. En effet, lorsque les accompagnateurs budgétaires transposent les modes de calcul de leurs usagers de façon à ce qu’ils coïncident avec ceux de l’administration, ils harmonisent des unités de comptes de façon à obtenir une base homogène et uniformisée de calcul. Toutes les ressources et les dépenses sont de fait agrégées de manière à ce qu’à un ménage, entendu comme l’ensemble des habitants d’un même logement, corresponde une unité domestique de compte. De même, toutes les ressources et toutes les dépenses sont mensualisées, ce qui fixe l’unité temporelle de compte. Ces opérations de traduction font pourtant apparaître le fait que le calcul de l’équilibre des comptes est toujours implicitement borné dans l’espace et dans le temps. Confrontées aux pratiques économiques populaires, ces unités de comptes révèlent leur contenu normatif – fonctionnement de l’unité domestique, fongibilité et indifférenciation des ressources et des dépenses, régularité des opérations, rapport à l’avenir – indiscutablement lié à des représentations socialement constituées du temps, de la famille et du sens des échanges entre apparentés.

L’unité domestique de compte

10Pour évaluer la viabilité des finances de leurs usagers, les accompagnateurs budgétaires utilisent le ménage comme unité domestique de compte. Les contours de cette unité sont prédéfinis (il s’agit de l’ensemble des habitants d’un même logement) et à l’intérieur de celle-ci l’ensemble des ressources et des dépenses est agrégé et indifférencié afin de produire un revenu global ainsi qu’une dépense globale par ménage. Tous les revenus, quelle que soit leur provenance (issus du travail de l’homme, de la femme ou des enfants, issus des transferts sociaux), sont susceptibles d’être utilisés par n’importe lequel des membres du ménage, à égalité et pour n’importe quelle dépense [13]. Pourtant, pour bien des ménages enquêtés, les ressources et les dépenses ne forment pas des ensembles homogènes dont chacune des composantes serait équivalente aux autres (Roy 2006 : 102) [14]. Elles sont au contraire explicitement autonomisées, attribuées, personnifiées, selon un système de « marquage » parfois complexe, pour reprendre la terminologie de Viviana Zelizer, qui permet de souligner la dimension symbolique des pratiques économiques, « marquées par le social » (2005b : 27-74).

Postuler que tous les revenus sont mutualisés

11Selon la conception institutionnelle du ménage, tous les revenus sont censés être mutualisés pour constituer une enveloppe globale. Il est donc acquis que tous ses membres concourent aux besoins du ménage à hauteur de la totalité de leur revenu. Mais, prenons le cas de Christine et de Roger (voir encadré 2, pages suivantes). Ils hébergent à titre gratuit leur fils Jérémy (dix-neuf ans). Ce dernier est peintre en bâtiment. Pourtant, le salaire de Jérémy est loin de bénéficier dans sa totalité au budget familial. Christine, qui gère le budget du ménage, ne dispose pas tous les mois des 1 300 euros que gagne son fils. Bien que Jérémy continue de vivre chez ses parents, Christine considère en effet comme impensable « de lui prendre tout son argent. Sinon ça servirait à quoi qu’il travaille ? ». Jérémy lui verse cependant une « pension » d’environ 200 euros par mois, la variabilité étant à la discrétion de Christine (« ça dépend, c’est quand j’ai envie, ce dont j’ai besoin mais j’ai pas envie non plus de demander… »).

12Cette « pension », que Christine présente comme une habitude familiale (« nous on donnait aussi une pension à nos parents ») et qui semble être, d’une manière plus générale, une habitude populaire [15], se justifie, toujours selon Christine, par le fait qu’en échange elle « lui fai[t] sa lessive, il a son manger, [elle] lui fai[t] sa gamelle le matin, [elle] lui fai[t] tout ! ». Christine considère donc que cette « pension » rémunère en quelque sorte son travail (de mère) et compense (en partie seulement) les coûts liés à la présence de Jérémy. Le couple héberge en effet Jérémy malgré le surcoût que sa présence génère (baisse des allocations familiales, de leur aide personnalisée au logement et augmentation de leur taxe d’habitation) [16]. Or, Christine n’envisage en aucune manière de reporter cette surcharge sur son fils. Christine et Roger n’ont d’ailleurs jamais interrogé leur fils quant à ses intentions de rester ou non au domicile parental et n’envisageraient pas de le solliciter davantage financièrement. Christine s’exclame ainsi :

13

« (elle rit) Si je lui prenais j’aurais plein de sous ! Je vivrais bien si je lui prenais ! (elle rit) Mais bon… il serait pas d’accord de travailler et puis que je lui prenne son argent je crois pas là ! à mon avis, il arrête de travailler si je lui prends son argent… y’en a qui le prennent l’argent de leurs enfants mais c’est pas mon style donc… je m’amuserais pas à lui prendre… ».

Encadré 2 : Présentation des cas

En soulignant le contenu normatif de ces catégories, il ne s’agit pas, bien évidemment, de faire preuve de naïveté. Il n’est pas question de penser que ces unités de compte puissent un jour correspondre parfaitement à la réalité empirique et encore moins de laisser entendre que les acteurs publics, les économistes ou les statisticiens ne seraient pas conscients de ce que ces modèles ont de simplificateur. On peut en revanche, grâce à l’étude de cas particuliers (Passeron et Revel 2005), souligner certaines limites que présentent ces catégories.
Pour ce faire, on s’appuiera sur les entretiens réalisés auprès de Mélanie, Stéphanie et Christine, rencontrées via la Maison de quartier [17] (voir docs 2 et 3) et dont les niveaux de vie se situent à la frontière du premier décile de la population française. Mélanie, trente-quatre ans au moment des entretiens, est divorcée et a deux enfants de cinq et huit ans. Elle est « gouvernante » à temps plein et en contrat à durée indéterminée pour l’Union départementale des associations familiales et gagne environ 1 100 euros par mois. Elle perçoit en outre 160 euros d’allocations personnalisées au logement (APL) et 120,32 euros d’allocations familiales. Son ex-mari ne lui verse pas les 70 euros par enfant et par mois au titre de la pension alimentaire décidée par le juge. Mélanie est par ailleurs la sœur de Stéphanie et l’ex-belle sœur de Christine. Stéphanie, trente-six ans, vit en concubinage et a trois enfants de deux, neuf et douze ans. Elle est actuellement en congé parental. Elle travaille cependant, en complément, trente-deux heures par mois, en tant qu’auxiliaire de vie, ce qui lui rapporte 257,13 euros. Son concubin est agent de nettoyage (en contrat de travail à durée indéterminée [CDI] et à temps plein mais lorsque nos entretiens se terminent son avenir professionnel est menacé). Il gagne environ 1 200 euros par mois. Stéphanie et Cyril perçoivent en outre 476 euros d’allocations familiales pour leurs trois enfants, (incluant la prestation d’accueil jeune enfant) et 140 euros d’APL. Christine enfin a quarante et un ans. Elle est pacsée et a trois enfants de douze, quinze et dix-neuf ans. Elle est agent de nettoyage depuis peu (en contrat de travail à durée déterminée [CDD] 15 heures par semaine) pour un salaire d’environ 400 euros par mois. Son conjoint, Roger, est peintre en bâtiment (en CDD à temps plein) dans la même entreprise que leur fils aîné, Jérémy (en CDI à temps plein). Il perçoit un salaire de 1 120 euros tandis que Jérémy gagne 1 300 euros par mois. Par ailleurs, Christine et son conjoint bénéficient de 186,17 euros au titre des allocations familiales et de 75 euros d’APL.
Doc. 2

Arbre généalogique des enquêtés (*)

Description de l'image par IA : Arbre généalogique avec des individus grisés pour les entretiens réalisés.

Arbre généalogique des enquêtés (*)

© DR. En grisé les personnes avec lesquelles j’ai réalisé des entretiens.
Doc 3

Récapitulatif des niveaux de vie des enquêtés*

Description de l'image par IA : Tableau comparatif des niveaux de vie de trois ménages, incluant salaires, aides sociales et calculs de consommation.
Ménage de Stéphanie Ménage de Mélanie Ménage de Christine *** Composition du ménage Stéphanie (36 ans) Cyril (39 ans) 3 enfants: 2, 9 et 12 ans Mélanie (34 ans) 2 enfants: 5 et 8 ans Christine (41 ans) Roger (42 ans) 2 enfants: – 12 et 15 ans Unités de consommation ** 2,4 1,6 2,3 Salaire mensuel 1 Cyril: 1200 euros Mélanie: 1100 euros Roger: 1120 euros Salaire mensuel 2 Stéphanie: 344, 13 euros Christine: 400 euros Aides sociales mensuelles A.F. 470 euros 120 euros 186,15 euros A.P.L. 140 euros 160 euros 75 euros Total mensuel 2 166,13 euros 1 380 euros 1 781 euros Imposition annuelle Prime pour l’emploi 800 euros T.H. R.T. 253 euros 440 euros 310 euros Niveau de vie par u.c., (2 160,13*12-253)/2,4 10 725 euros par u.c. (1 380*12+800-400)/1,6 10 600 euros par u.c. (1 781*12-310)/2,3 9 157 euros par u.c. (*) Selon les définitions de l’Insee, le niveau de vie est égal au revenu disponible du ménage divisé par le nombre d’unités de consommation (u.c.). Le revenu disponible d’un ménage comprend les revenus d’activité, les revenus du patrimoine, les transferts en provenance d’autres ménages et les prestations sociales (y compris les pensions de retraite et les indemnités de chômage nets des impôts directs). (**) Unités de consommation (u.c.) selon l’échelle d’équivalence dite de l’OCDE [Organisation de coopération et de développement économiques] modifiée : 1 u.c. pour le premier adulte, 0,5 u.c. par adulte supplémentaire et/ou par enfant de plus de 14 ans, 0,3 u.c. par enfant de moins de 14 ans. (***) Calculé selon les strictes règles de la statistique nationale, tous les revenus des membres du ménage doivent être comptabilisés. Dans le cas du ménage de Christine, il faudrait donc tenir compte du salaire de Jérémy (soit 1 300 euros mensuels). Cependant, ce calcul s’avérerait, dans le cas présent, si peu conforme à la réalité qu’il est peu probable que l’Insee opèrerait une telle mesure. On propose donc ici une approximation qui consiste à « exclure » Jérémy – en tant que source de revenu et unité de consommation – du calcul du niveau de vie du ménage de Christine, cette opération apparaissant la plus proche de la situation que connaît effectivement ce ménage. Il n’est pas cependant pas possible de corriger entièrement les effets de la présence de Jérémy (perceptibles notamment dans le montant des allocations familiales, de l’aide personnalisée au logement ou de la taxe d’habitation. Ces opérations ne sont donc, bien évidemment, que des estimations du niveau de vie. A.F. : Allocations familiales A.P.L. : Aide personnalisée au logement T.H. : Taxe d’habitation ; R.T. : Redevance télévisuelle.

Récapitulatif des niveaux de vie des enquêtés*

14Le rire de Christine est ici significatif, il est la marque de sa gêne, celle que provoque le fait de penser l’impensable car Christine et Roger considèrent comme « normal » d’accompagner leur fils vers l’autonomie (y compris au détriment de la leur). De fait, lorsque Christine parle de ses relations économiques avec son fils, elle invoque sans cesse, en complément de la description de leurs arrangements, ce qu’elle « peu[t] faire » et ce qu’elle « ne peu[t] pas faire » à l’instar de ce que décrit Viviana Zelizer (2005b) lorsqu’elle montre que les individus « marquent » leurs dépenses conformément aux définitions qu’ils ont du genre de rapports qu’ils entretiennent : ces échanges économiques sont indissociables des normes morales qui structurent leurs relations.
Le marquage des revenus et les normes de comportement qu’appliquent Christine et son mari dans ce cas, certes très particulier, s’opposent donc au principe de mutualisation des ressources que porte en lui le concept de « ménage » utilisé comme unité de compte domestique. Il suggère ce faisant son contenu normatif, les représentations de la famille et du sens des échanges qu’il suppose. Selon ce principe, les échanges sont anticipés selon un schéma standardisé traduisant des normes relationnelles et familiales bien particulières : les plus dotés économiquement subviendraient aux besoins des moins pourvus, sans que n’entrent en considération des questions de genre ou de génération.

Supposer que toutes les dépenses sont indifférenciées

15Ensuite, toujours selon cette même conception institutionnelle de l’unité domestique, toutes les dépenses seraient indifférenciées : elles sont donc censées être réparties à égalité entre les différents membres du ménage.

16Ce postulat, déjà critiqué par des économistes et des sociologues (Browning et al. 1994 ; Roy 2006) paraît entrer en contradiction avec les pratiques et les représentations propres aux milieux populaires. Richard Hoggart (1970 : 90-91), par exemple, soulignait déjà que dans l’Angleterre du milieu du siècle dernier, la part des dépenses consacrées aux enfants était sans commune mesure avec celle que leurs parents s’accordaient. Il s’étonnait même « de constater – quand on sait toutes les besognes qui incombent à la mère et les difficultés que rencontre une famille populaire pour équilibrer son budget – qu’on exige si peu des enfants et qu’on leur laisse utiliser comme argent de poche tout ce qu’ils peuvent gagner pendant leur temps libre ». De même, Olivier Schwartz (2002 : 144) remarquait, à propos des arbitrages budgétaires des familles du Nord de la France, que le fait de « nourrir ses enfants constitu[ait] pour la quasi-totalité des acteurs le premier des soucis et le point d’honneur parental par excellence ».

17De fait, Christine et Roger consacrent une part non négligeable de leurs revenus à satisfaire les besoins et les envies de leurs enfants. Ainsi, alors que Christine fait les courses en prêtant une grande attention au prix des produits qu’elle achète, elle ne regarde pas (autant) à la dépense lorsqu’il s’agit de ses enfants. Pour eux, elle achètera des produits plus chers en prenant un soin particulier à ce qu’ils correspondent à leurs souhaits (seuls ses enfants ont droit à « de la marque » pour les vêtements ou les chaussures). Toujours « à cause des enfants », elle se contraint à varier ses achats et ne peut pas toujours suivre les promotions (elle ne s’autorise pas, par exemple, à leur acheter plusieurs fois la même marque de gâteaux). Ils sont « très difficiles » et Christine fait son possible pour les satisfaire.
Ces quelques éléments tendent à montrer que, dans les milieux populaires comme dans bien d’autres classes sociales (Roy 2006), les dépenses ne sont que rarement réparties « également » entre les différents membres du ménage comme le suppose l’administration. Bien au contraire, la part des dépenses que les enfants occupent dans les dépenses globales pourrait même, dans certains cas, sembler « disproportionnée » au regard du revenu familial [18] et est, en tout état de cause, vraisemblablement sous-évaluée dans la conception classique du ménage qu’utilisent les accompagnateurs budgétaires.

Les contours de l’unité domestique

18Enfin, d’après cette conception institutionnelle, le ménage admet des contours précis et fixes – l’ensemble des habitants d’un même logement – au sein duquel se réalise l’équilibre budgétaire. Pourtant, dans le cas de Mélanie et Stéphanie, il paraît difficile de comprendre le fonctionnement de l’économie domestique des deux ménages auxquels elles appartiennent sans prêter attention aux échanges de nature économique qui les unissent (Herpin et Déchaux 2004). Ces considérations incitent à les envisager comme ne formant qu’une unité domestique, celle au sein de laquelle se réalise l’équilibre des comptes. En effet, Stéphanie garde et nourrit les enfants de sa sœur lorsque cette dernière travaille le soir. En contrepartie, Mélanie lui verse 100 euros par mois et achète les desserts de ses enfants. Mélanie fournit ainsi un revenu annexe au ménage de sa sœur, complément important et régulier de ses ressources. Dans le même temps, pour Mélanie, l’aide que sa sœur lui apporte pour garder et nourrir ses enfants est un vrai appui qui allège considérablement le poids de la contrainte économique qu’elle subit. La charge financière que représentent les deux enfants de Mélanie en matière d’alimentation et de garde est, de ce fait, répartie sur plusieurs ménages. Les enfants constituent une « cause commune » (Roy 2006) qui justifie que ces deux ménages mutualisent leurs ressources et forment une maisonnée (Weber 2002 : 73) [19]. Mais cette maisonnée n’a, semble-t-il, pas pour seule ambition de préserver, voire d’améliorer le bien-être des enfants : c’est la survie de l’ensemble de ses membres qui fonde son existence. Force est d’ailleurs de constater que Mélanie comme Stéphanie, qui toutes deux sont les gestionnaires en chef du budget de leur ménage respectif, finissent chaque mois à quelques euros près du zéro. Le ménage de l’une ne peut exister sans celui de l’autre : leurs budgets sont réellement interdépendants. L’équilibre budgétaire peut se réaliser mensuellement mais à la condition que leurs ressources fusionnent (au moins en partie) car, s’ils fonctionnaient indépendamment l’un de l’autre, il est probable qu’ils se retrouveraient en déficit. Preuve en est des multiples arrangements annexes qui s’organisent dans ce but, comme le fait que Mélanie, qui possède une voiture, fasse « le taxi » pour sa sœur, l’emmène « faire les courses du mois » et, pendant près de deux heures, l’aide à remplir ses « deux caddies ». En véhiculant sa sœur, Mélanie permet à Stéphanie de faire ses achats dans des magasins éloignés auxquels elle n’a que difficilement accès (et où donc probablement elle n’irait pas) et lui permet de réaliser ainsi un certain nombre d’économies.

19Ces arrangements bénéficient à l’ensemble des individus insérés dans ces échanges et ces derniers semblent être la condition nécessaire pour que « tienne » en équilibre leur budget respectif. Seule l’interdépendance de leur économie, la mutualisation d’un certain nombre de ressources et de charges permettent d’équilibrer leurs comptes. Ces maisonnées particulières – elles n’ont que peu à voir avec les maisonnées des aristocrates ou des agriculteurs – que l’on peut appeler « maisonnées de survie » (Perrin-Heredia 2010 : 396-409), marquées par la nécessité de se préserver et la conscience de l’incertitude de l’avenir, permettent de comprendre comment certains comptes tiennent en équilibre sur le temps mensuel de l’équilibre bancaire du fait de – et grâce à – leur dépendance réciproque.
Contrairement donc aux hypothèses qui fondent le calcul de l’équilibre des comptes, les ressources ne sont pas toutes mutualisées et les dépenses sont loin de s’effectuer « à égalité » entre les différents membres de l’unité domestique. Par ailleurs, la mutualisation systématique de l’ensemble des revenus et des dépenses occulte toutes les formes d’échange interpersonnel – « cadeaux » ou « transactions intimes » (Zelizer 2005a) – qui peuvent exister au sein de l’unité domestique. Ces considérations, en soulignant les présupposés contenus dans le fonctionnement du ménage, interrogent également la pertinence des contours du ménage comme unité domestique « normale ». En ce sens, l’application de cette catégorie à une classe particulière d’agents sociaux met en lumière l’ethnocentrisme que ces limites contiennent et leurs effets politiques implicites dans la mesure où la catégorie de ménage contribue à mesurer la pauvreté et les inégalités.

L’unité temporelle de compte

20Les accompagnateurs budgétaires utilisent par ailleurs, en sus d’une unité domestique de compte, une unité temporelle de compte. Ils multiplient ou divisent l’ensemble des revenus et des dépenses du ménage de façon à obtenir un revenu moyen et une dépense moyenne par mois. Ils évaluent ainsi l’équilibre budgétaire grâce à cette base unique, mensuelle, de comptabilité.

21Le choix du mois comme unité temporelle de mesure de l’équilibre budgétaire apparaît justifié du fait du fonctionnement même de la société et explique les opérations qu’effectuent notamment les accompagnateurs budgétaires pour présenter l’ensemble des ressources et des dépenses à partir de cette unité conventionnelle de compte. De fait, la « bancarisation » des ménages (Lazarus 2009 : 27-146), la mensualisation des salaires [20] et le développement des formes contractuelles d’échange (contrats de location, de fournitures en énergie, de prêt) contribuent à fixer ce cadre temporel. Le banquier édite en effet un relevé de comptes tous les mois (sauf sur demande, mais cette nouvelle édition est alors le plus souvent facturée) ajusté à la perception mensuelle d’un salaire qui fonde le calcul de l’équilibre budgétaire sur cette même base de calcul. La mensualisation est en outre une technique de comptabilité très efficace pour garantir l’équilibre des comptes dans la mesure où elle revient à faire comme si l’ensemble des revenus et des dépenses était réparti de manière uniforme sur l’année. Elle a l’avantage de présenter le temps comme divisible en unités similaires, répétables à l’infini et donc prévisibles. En ce sens, la mensualisation est bien au fondement de la budgétisation. La finalité espérée est de pouvoir budgétiser les comptes, au sens littéral du terme, c’est-à-dire de pouvoir prévoir, provisionner, anticiper des dépenses exceptionnelles, se prémunir contre les risques de la vie, se projeter enfin dans l’avenir en capitalisant une épargne. Ces considérations justifient que les accompagnateurs budgétaires préconisent, parfois avec fermeté, le recours au prélèvement automatique comme mode de règlement privilégié des dépenses régulières et prévisibles. Or, la technique de la mensualisation des ressources, préalable indispensable à la mensualisation des dépenses et au principe de la budgétisation des comptes domestiques, suppose un certain nombre de prérequis, socialement situés.

Présumer de la répétition des séquences

22La mensualisation des ressources est en effet fondée sur l’idée que l’essentiel des revenus est perçu mensuellement, selon des montants fixes, connus à l’avance et ne subissant aucune réelle variation. Or, l’hypothèse de régularité des revenus est compromise par les conditions d’emploi des milieux populaires. Leurs revenus, même lorsqu’on peut les considérer comme réguliers, sont loin d’être garantis dans le temps long de l’existence. En outre, leurs montants varient souvent d’un mois à l’autre et ces fluctuations, d’amplitude non négligeable, sont souvent difficilement prévisibles. Les conditions de travail des milieux populaires (ouvriers et employés de service) ne sont que rarement celles, classiques, des employés de bureaux. Au cours d’un même mois, ils peuvent alterner horaire de jour ou de nuit et/ou travail dominical ce qui induit des variations de revenus, parfois importantes, et l’impossibilité d’anticiper avec précision le salaire mensuel. De même, le statut dans l’emploi des milieux populaires est plus souvent précaire que pour le reste de la population active (7,2 % des ouvriers sont intérimaires contre 2,2 % pour le reste de la population active) [21]. Le salaire peut varier alors d’un mois à l’autre en fonction des contrats obtenus et dans des proportions parfois importantes. Les aides sociales enfin sont susceptibles, pour la plupart, d’être remises en cause d’un mois sur l’autre (Revenu de solidarité active par exemple) ou d’être octroyées dans un laps de temps déterminé (prestation d’accueil jeune enfant ou allocations-chômage).

23Ce rapport en pointillé avec le monde du travail, l’expérience de la précarité, du chômage, et l’irrégularité des ressources ne sont pas sans incidence sur le rapport au temps (Bourdieu 1977 : 7-8) et, plus concrètement, sur la manière de concevoir le budget. De fait, les enquêtés n’envisagent pas les revenus comme fixes et assurés mais en fonction de leur plus ou moins grande régularité. L’organisation de l’économie domestique est bien plutôt fondée sur l’alternance de revenus réguliers – mais non nécessairement pérennes – (salaires, allocations familiales, allocation adulte handicapée, etc.) et irréguliers (prime pour l’emploi, prime de Noël, pension trimestrielle, petits boulots, gains aux jeux, etc.) [22]. Elle est en ce sens peu compatible avec des modes de règlement systématique et régulier comme le sont les prélèvements automatiques.

24L’utilisation que fait Mélanie de ses différents moyens de paiement permet ainsi de comprendre l’aversion relative pour les prélèvements automatiques de bien des ménages dont le budget est fortement contraint. Mélanie se refuse ainsi, malgré les sollicitations de plus en plus pressantes de son organisme logeur, à payer son loyer par prélèvement automatique. Elle ne veut pas pâtir en effet des variations unilatérales dans le montant du prélèvement que pourrait décider son organisme logeur, ce qui ne manquerait pas de la mettre en difficulté. Elle paye donc son loyer par chèque :

25

« Le loyer, je fais un chèque parce que quand on paye par prélèvement et qu’il y a le rattrapage de charges, ils vont pas vous demander si vous pouvez payer en plus du loyer les charges, ils prélèvent hein ! Ils regardent pas si à côté vous avez besoin d’argent pour faire autre chose ! ».

26Le recours au prélèvement automatique comme mode de règlement, s’il permet effectivement de lisser les dépenses exceptionnelles tout au long de l’année, peut aussi être perçu comme une contrainte, voire comme une source de déséquilibre.

27En outre, Mélanie s’acquitte de la plupart de ses dépenses non fixes par chèque afin de conserver une marge de manœuvre sur les dates de valeur de ces paiements : « les chèques ils sont pas débités tout de suite alors quand c’est la fin de mois parfois ça arrange bien ! ». L’utilisation de ce mode de paiement pourrait même s’envisager comme un moyen pour bénéficier de facilités de paiement, qui plus est gratuites. Les chèques ne sont d’ailleurs pas le seul moyen pour elle d’obtenir une marge de manœuvre financière. Le loyer (ou plus exactement, le retard dans le versement du loyer) en est un autre. En effet, chaque année, elle renonce à payer l’échéance due au mois de décembre car, au vu des frais qu’engendrent les fêtes de Noël, elle n’est pas en capacité de s’en acquitter intégralement. En revanche, tous les mois de janvier, elle paye deux loyers, celui de décembre et celui de janvier. Pour y parvenir, elle utilise ce qui lui reste sur son compte du mois de décembre (cette fois-ci, par exemple, elle avait 100 euros) et pour compléter, elle se « serre la ceinture ». Pour des raisons similaires, et contrairement à ce que recommandent les accompagnateurs budgétaires, Mélanie n’a pas mensualisé sa taxe d’habitation. Cela l’obligerait à payer chaque mois, et sans recours possible, 44 euros supplémentaires ce qui réduirait d’autant ses marges financières. En comptant au plus juste, elle termine chaque mois avec à peine 10 euros et « touche du bois » pour n’avoir aucune dépense imprévue. Elle préfère en cela régler cet impôt en une seule fois et « payer d’un coup les 440 euros » grâce à la prime pour l’emploi (environ 800 euros) qu’elle sait percevoir chaque année peu de temps auparavant. En effet, la mensualisation des charges implique de pouvoir tous les mois, y compris « les mauvais », s’acquitter de cette somme, ce que les flux des revenus des plus démunis économiquement sont loin de toujours leur permettre.
Ces arrangements avec les contraintes de règlement – recours peu fréquent aux prélèvements automatiques et faible mensualisation des dépenses – favorisent une certaine souplesse dans la gestion des comptes. La non-fixité des dépenses, parce qu’elle permet de jouer sur le temps des échéances, apparaît comme l’une des rares marges de manœuvre dont peuvent se prévaloir ces budgets fortement contraints et ce, alors même que tout semble les pousser, voire les presser, à souscrire à ces formes de contractualisation. Le prélèvement automatique annihile en effet toute latitude gestionnaire et explique en partie les réticences des milieux populaires à mensualiser leurs dépenses (auprès de l’EDF, de GDF [23], du bailleur, des impôts). La non-mensualisation des dépenses comme le refus de s’engager via des formes de règlement automatisé s’expliquent largement par une conception de l’économie fondée sur l’irrégularité et la non-répétition des séquences.

Anticipation et prévision

28La mensualisation des ressources vise également à rendre prévisible et donc rationalisable un budget qui puisse être lissé tout au long d’une vie et dont les seuls écarts notables seraient le fait d’« accidents ». Cette ambition revient pourtant à oublier que ce que l’on nomme « accident » jalonne continûment les existences des moins pourvus économiquement : chômage, maladie, décès, divorce, handicap… car les plus pauvres ont non seulement davantage de risques de subir ces accidents (Fassin, Defossez et Thomas 2001 ; Renahy 2005 ; Grossetête 2010) mais aussi moins de moyens de les affronter, notamment parce que des protections efficaces et rapides ne leur sont pas garanties. Pour pallier ces « aléas », les accompagnateurs budgétaires préconisent à leurs usagers, toujours dans ce cadre mensuel, de se constituer une épargne, même minime, pour faire face aux dépenses impondérables et imprévues (réfrigérateur ou lave-linge à remplacer) et interprètent souvent comme de l’imprévoyance le refus d’y souscrire. Cependant, dans ces conditions économiques et sociales d’existence, l’idée même d’épargne, en tant qu’elle suppose un certain rapport à l’avenir, change de sens et de forme.

29Aucun des trois ménages présentés ici ne s’est constitué une épargne personnelle, que se soit en capitalisant de l’argent sur un livret épargne ou en accumulant des espèces sonnantes et trébuchantes dans des « enveloppes ». Pour autant, cela ne veut pas dire qu’ils ont renoncé à toutes formes de thésaurisation, aussi hétérodoxes peuvent-elles parfois apparaître. De fait, en admettant une définition large de l’épargne, comme simple accumulation de richesse, c’est-à-dire quelle qu’en soit la nature (liquide ou solide) et la régularité de l’affectation (tous les mois ou tous les ans), il devient possible de penser la manière dont les milieux populaires tentent de maîtriser le temps long, tentent d’avoir prise sur tout ce qui ne serait pas l’immédiat. Cette maîtrise, pour l’essentiel, dépend de l’aptitude de ces ménages à précontraindre les utilisations possibles de la monnaie en l’affectant à des dépenses prédéfinies (Zelizer 2005b : 55-61).

30Les formes parallèles d’épargne apparaissent comme d’autant plus nécessaires que les trois enquêtées présentées ici, insistent sur la difficulté à se constituer une épargne classique. L’argent sous forme liquide, a tendance à leur « glisser » entre les doigts (Roig 2009). Toutes déclarent pour cette raison même que, lorsqu’il leur reste un peu d’argent à la fin du mois, elles en profitent (pour ne pas dire qu’elles s’empressent) d’aller faire des courses. Comme nombre des personnes enquêtées, à l’instar de Mme Lefils, dans le quartier des Blanchard décrit par Jean-François Laé et Numa Murard (1985 : 83), elles « investissent » ce qui peut rester à la fin du mois en dépenses alimentaires.

31Si, à la fin du mois, Stéphanie a encore « des sous sur son compte », 20 euros par exemple, elle va « faire les courses alimentaires ». Il en va de même pour Christine et Mélanie. Et effectivement, leurs cagibis, comme les balcons, regorgent de nourriture. Stéphanie achète ainsi « beaucoup de surgelés », de quoi remplir ses « deux congélateurs, un petit à coffre et un à tiroirs ». Son cellier est également aménagé spécialement pour stocker des provisions (elle et son mari ont fabriqué des étagères pour accueillir leurs conserves en tout genre). Mélanie a un cagibi qui lui sert de réserve (« j’aime bien qu’il y ait toujours des réserves »). Dans son cagibi, elle déclare d’ailleurs avoir « une réserve de pâtes, pas trop de riz, mais des conserves parce que [elle] aime bien qu’il y en ait toujours ». Elle me l’a d’ailleurs fait visiter, fièrement, comme une pièce à part entière de l’appartement et regrette simplement de « ne pas en avoir deux » comme sa sœur, Stéphanie.

32Ces pratiques de stockage sont en outre à relier à « la peur de manquer » dont parlent très fréquemment les enquêtées. Ainsi, Stéphanie confie presque honteuse :

33

« j’aime pas manquer… j’aime bien avoir beaucoup de choses… j’aime bien qu’on soit alimenté… mais (elle dit en murmurant) c’est presque une maladie… j’aime bien faire les courses et puis ah ouais ! Ah ouais (elle s’exclame) j’aime bien que le frigo soit plein… ».

34Ces réserves sont donc aussi des formes d’assurance, de protection contre les aléas de la vie, les périodes de disette qu’ont souvent déjà expérimentées ces ménages et qu’ils veulent épargner à leurs enfants. Les réserves de nourriture constituent incontestablement des variables d’ajustement en périodes difficiles et fonctionnent à la manière d’une épargne-sécurité pour lisser la consommation au fil des mois. Toutes utilisent ces stocks lors des fins de mois difficiles comme l’explique Mélanie : « quand c’était les mois où c’était difficile ben ma réserve elle descendait ! ». Plus encore, si ces ménages rencontrent des difficultés à évaluer mensuellement leur budget alimentation c’est moins par défaut de contrôle comptable que parce que la question manque de pertinence : ce qui est acheté au cours du mois ne sera pas forcément dépensé au même moment. Selon Christine, son budget alimentation « c’est beaucoup ! » mais elle tempère aussitôt en soulignant qu’« y’a des choses qu’[elle va] acheter et qu’[ils] ne v[ont] pas manger tout de suite… qu’[ils vont] manger une semaine après » ou qui sont depuis « longtemps dans le congélateur… », ce qui justifie qu’en matière de consommation alimentaire, il soit compliqué d’établir une prévision (« on peut pas savoir »). La nourriture est donc bien pensée comme une forme d’épargne (Weber 1998 : 201) : l’argent dépensé à un moment T1 est en réalité solidifié (ici congelé ou stocké) et pourra être consommé, utilisé à un moment T2 ou T3. Les stocks permettent ainsi de lisser la consommation alimentaire du ménage et représentent un moyen de se prémunir contre les aléas futurs.

35Les stocks ne se font pas non plus seulement en alimentation. Ils peuvent également se porter sur des produits d’hygiène et d’entretien ou sur les « cadeaux pour les enfants ». Mélanie explique ainsi que pendant toute l’année elle surveille les promotions et profite autant que possible des offres du type « un produit acheté, un produit offert ». Elle a comme cela acheté « un mécano à construire, c’était un acheté, un gratuit pour 10 euros ». Elle conserve l’autre, caché dans son armoire « pour si des fois la souris elle passe ou si y’a un anniversaire d’un copain ». Dans cette « armoire à trésors » comme elle l’appelle, elle conserve les cadeaux qu’elle a trouvés à des prix avantageux et les répartit ensuite au fur et à mesure des occasions. Cette gestion des stocks est aussi une gestion de la pénurie : « si on en donne trop après quand on ne peut pas en faire trop… ». En répartissant ses cadeaux dans le temps, en ne donnant pas « tout d’un coup » à ses enfants, Mélanie se réserve la possibilité de pouvoir continuer à leur en offrir même si sa situation financière ne lui permet pas de leur en acheter (elle va alors puiser dans ses placards et non dans son porte-monnaie sans que ses enfants n’aient « à subir » le manque).
L’absence d’épargne classique n’en est cependant pas moins vécue comme un manque, ne serait-ce que parce que ces formes de thésaurisation ne remplissent pas les mêmes fonctions que celles auxquelles les destinent par exemple les accompagnateurs budgétaires. Elles ne peuvent que trop rarement (pour ne pas dire trop dangereusement) être employées afin de réaliser des « projets ». Mélanie remarque ainsi quelque peu amère : « C’est pour ça que faire des projets et tout, je préfère pas, je préfère garder mes sous et être prévoyante au cas où ».
Ces formes d’épargne en nature, a fortiori en denrées alimentaires, sont pourtant loin de rentrer dans les catégories de recueil des budgets et ne sont donc pas envisagées comme telles par les accompagnateurs budgétaires. Cette manière préconçue d’envisager l’épargne masque de fait les techniques qui permettent aux plus démunis de survivre et de tenir l’équilibre des comptes, quand elle ne les disqualifie pas tout simplement. Ainsi, lorsque les revenus ne sont pas garantis ni répétés à l’identique d’une séquence à l’autre, le mois, en tant qu’unité temporelle conventionnelle de mesure de l’équilibre budgétaire, apparaît – tel le ménage en tant qu’unité économique prédéfinie – comme un cadre à la fois trop vaste et trop étroit. Trop vaste, parce que l’urgence de certains besoins suppose que ces derniers soient satisfaits sur un temps plus court (il faut bien manger tous les jours). Le mois est souvent séquencé, fractionné en unité de mesure plus petite, les ressources réparties à l’intérieur de ces unités. Trop étroit, parce que l’équilibre ne peut parfois se réaliser qu’en fusionnant plusieurs mois.

Une double peine économique

36Les accompagnateurs budgétaires, lorsqu’ils recensent les budgets domestiques d’individus ou de ménages en difficulté économique, s’appliquent à les préformater pour qu’ils correspondent aux attentes des institutions auxquelles ils adresseront probablement une demande. Ce faisant, ils opèrent un effort de traduction pour concilier des modes de calcul incontestablement opposés, mettant ainsi en évidence les normes auxquelles doivent s’ajuster tous les comptes domestiques. Or, lorsqu’il consiste à s’adapter aux budgets des milieux populaires, cet effort de traduction apparaît comme un véritable travail de conversion des unités de comptes et de temps et souligne ce que ces normes ont de socialement situé. En ce sens, l’imposition de normes comptables est aussi indirectement un des piliers de la normalisation des comportements économiques des milieux populaires. Par leurs biais, se diffusent et s’imposent des normes sociales. Par ailleurs, les catégories utilisées dans les procédures de recension des comptes domestiques déterminent « très fortement les principes généraux de l’analyse », lesquels, pour paraphraser Paul-André Rosental, induisent toujours le même type d’échelle et d’unité d’observation (l’individu ou le ménage), le même découpage a priori du temps (le mois) et la même définition de la répartition des ressources (la mutualisation au sein de l’unité d’observation donnée). Ces catégories conduisent finalement à toujours mesurer un phénomène – ici – l’équilibre des comptes – « sous le même angle » (Rosental 1999 : 10-11) et à évaluer de manière négative des comportements économiques différents de ceux que peut avoir le salarié stable, du fait des conditions économiques et sociales très particulières qui sont les siennes. Les membres des classes populaires ne sont pas les seuls à s’écarter de ces normes sociales (Mazaud 2011) [24]. Cependant, lorsque l’écart à la norme comptable se transforme en écart à la norme sociale et lorsqu’il est suivi d’effets économiques, ces ménages semblent soumis à une sorte de « double peine » économique car ils sont non seulement les plus vulnérables aux sanctions économiques mais aussi les plus sujets à voir leurs pratiques disqualifiées du fait même de leur caractère atypique.

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Date de mise en ligne : 21/11/2011

https://doi.org/10.3917/gen.084.0069