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Article de revue

Les papiers de la liberté.

Une mère africaine et ses enfants à l'époque de la révolution haïtienne

Pages 4 à 29

Citer cet article


  • Scott, R.-J.
  • et Hébrard, J.-M.
(2007). Les papiers de la liberté. Une mère africaine et ses enfants à l'époque de la révolution haïtienne. Genèses, 66(1), 4-29. https://doi.org/10.3917/gen.066.0004.

  • Scott, Rebecca J..
  • et al.
« Les papiers de la liberté. : Une mère africaine et ses enfants à l'époque de la révolution haïtienne ». Genèses, 2007/1 n° 66, 2007. p.4-29. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-geneses-2007-1-page-4?lang=fr.

  • SCOTT, Rebecca J.
  • et HÉBRARD, Jean M.,
2007. Les papiers de la liberté. Une mère africaine et ses enfants à l'époque de la révolution haïtienne. Genèses, 2007/1 n° 66, p.4-29. DOI : 10.3917/gen.066.0004. URL : https://shs.cairn.info/revue-geneses-2007-1-page-4?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/gen.066.0004


Notes

  • [1]
    Voir aussi Foner 1988 ; Scott 2005 : 40-41 ; Tunnell 1984.
  • [2]
    Sur Édouard Tinchant, voir Scott 2007.
  • [3]
    Centre d’accueil et de recherche des Archives nationales, Paris (ci-après CARAN), D/XXV/65, dossier 13 : « Extraits de minutes et autres pièces déposées aux greffes de diverses municipalités de la Colonie. Jérémie ». Voir aussi Fick 1990, en particulier la troisième partie, « The South ».
  • [4]
    « Les hommes de couleur et nègres libres doivent jouir, ainsi que les colons blancs, de l’égalité des droits politiques. »
  • [5]
    CARAN, D/XXV/113, dossier 895 : « Adresse à tous les citoyens chargés des autorités civiles & militaires, & à tous les citoyens de la Colonie », 7 mars 1793.
  • [6]
    Le « carreau » ou « quarreau » équivaut à 1,29 ha.
  • [7]
    Michel Vincent se désigne comme « maréchal » dans son testament : Centre des Archives d’outre-mer, Aix-en-Provence (ci-après CAOM), Dépôt des Papiers Publics des Colonies (ci-après DPPC), dossier 6supsdom/2, Agence des Prises de la Guadeloupe, Actes Déclarations et Dépôts Divers, St Yago de Cuba, 1806-1809, vol. II, « Testament de Michel Etienne Henry Vincent Mareschal demt ordint au Bourg des Abricots ». Pour son mariage voir CARAN, SOM 5MI/37, Registres paroissiaux des Cayes du Fond (1698-1782), Registre des baptêmes, mariages et sépultures, année 1772, p. 177. Pour ses ventes de terres, voir Jérémie Papers, University of Florida Library (ci-après JPUF), notaire Joubert, 4-13, vente du 13 pluviôse an VII. Nous remercions vivement David P. Geggus pour ses remarques précieuses et Keith A. Manuel pour son aide dans l’exploitation de ce fonds d’archives.
  • [8]
    Michel Vincent lui-même vend des terrains au « citoyen jean dit Tomtom cultivateur » et à « la citoyenne Olive aussi cultivatrice » (JPUF, notaire Joubert, 4-62, vente du 30 brumaire an 8).
  • [9]
    Le nom de Rosalia Vincent figure sur une liste des passagers établie à la Nouvelle-Orléans le 20 avril 1835. On lui attribue l’âge de cinquante ans. On peut considérer qu’elle est plutôt dans sa cinquantaine en 1835 et situer sa naissance entre 1776 et 1780. Voir « List of all Passengers taken on board the Brig Ann whereof Charles Sutton is Master at the Port of Port Au Prince and bound for New-Orleans » (United States National Archives, ci-après USNA, Microform Publication 259, microfilm n° 12).
  • [10]
    Garrigus 2006. Au Sénégal, ces unions stables entre un homme blanc et une femme de couleur étaient désignées de « mariage à la mode du pays » (Sankalé 1998).
  • [11]
    Nous remercions Dominique Rogers qui nous a aidés à analyser cette réglementation et son application à Saint-Domingue. Le surnom est à cette époque tout ce qui s’ajoute au nom de baptême (nom de famille, nom de possession ou même sobriquet). Les ordonnances prévoient que les enfants des femmes libres de couleur ou les affranchis devront porter un surnom « tiré de l’Idiôme africain, ou de leur métier et couleur ». En fait, montre D. Rogers, les surnoms utilisés sont très variés et sont souvent de simples prénoms comme dans le cas de Rosalie ou des surnoms affectueux comme dans le cas de sa fille Dieudonné. La stigmatisation est essentiellement introduite par la mention « dit » ou « ditte » qui joint les deux dénominations. Voir Rogers 2001.
  • [12]
    On trouve une copie de l’acte de baptême dans New Orleans Notarial Archives Research Center (ci-après NONARC), notaire Théodore Seghers, 1835, acte n° 672, 16 novembre 1835, « Rectification de noms d’épouse Tinchant dans son contrat de marriage [sic] ». Sur les pratiques de dénomination voir Garrigus 2006 et Cottias 2003.
  • [13]
    Sur l’usage du terme « sieur » à Saint-Domingue, voir Garrigus 1996 : 25-29.
  • [14]
    Voir plus loin la discussion sur les activités de la veuve Aubert à la Nouvelle-Orléans.
  • [15]
    Les lettres de Leclerc sont publiées dans Roussier 1937 : 200-201 et 253-259. Sur les évènements de 1802-1803, voir aussi Dubois 2004b.
  • [16]
    Pacho?ski et Wilson 1986 : chap. xvi ; Fick 1990 : 234-235.
  • [17]
    CAOM, DPPC, 6supsdom/3, Agence des Prises de la Guadeloupe, volume : « Registre Comprenant du 10 Pluviôse an XII au 10 Vendémiaire an XIII », f. 25 verso, Actes, déclarations & dépots divers, 10 pluviôse an XII-12 avril 1809 : « Enregistrement de liberté…Marie Françoise » (26 ventôse an XII).
  • [18]
    Ibid. On trouve une description très vivante d’une remontée du fleuve à la fin du xviiie siècle dans Pruneau de Pommegorge 1789. Sur la traite, voir Searing 1993 et Barry 1998.
  • [19]
    Sur l’histoire de la Sénégambie à la fin du xviiie siècle voir Barry 1998 : 100-102 ; Searing 1993. Sur la traite, voir Mettas 1978, 1984 ; Geggus 1989.
  • [20]
    CAOM, DPPC, 6supsdom/3, « Enregistrement de liberté… Marie Françoise » (26 ventôse an XII).
  • [21]
    Ibid.
  • [22]
    On trouve en Guadeloupe des documents de ce type écrits dans des conditions comparables d’incertitude. Voir Dubois 2004a, chap. ii.
  • [23]
    Les archives conservées de cette Agence se trouvent aujourd’hui au CAOM. Une partie de ces documents a été microfilmée par la Genealogical Society de Salt Lake City pour les fonds de la Family History Library of the Church of Latter-Day Saints (ci-après FHL Micro). Sur les émigrés français à Santiago, voir Debien 1953 ; Yacou 1991 ; Portuondo 2003.
  • [24]
    CAOM, DPPC, 6supsdom/2, Agence des Prises de la Guadeloupe, Actes Déclarations et Dépôts Divers, St Yago de Cuba, 1806-1809, vol. II, « Testament de Michel Etienne Henry Vincent Mareschal demt ordint au Bourg des Abricots ».
  • [25]
    CAOM, DPPC, 6supsdom/3, « Enregistrement de liberté…Marie Françoise » (26 ventôse an XII). Voir, par exemple, la vente d’une autre femme portant, elle aussi, le nom de Rosalie. Le vendeur prétend avoir perdu ses titres de propriété, mais fonde son droit sur la base des marques au fer rouge que porte l’esclave dans sa chair : « Vente de Brebion à Marsand, 12 fructidor an XII » (FHL Micro n° 960762).
  • [26]
    CAOM, DPPC, 6supsdom/3, « Enregistrement de liberté… Marie Françoise », 26 ventôse an XII.
  • [27]
    Ibid.
  • [28]
    CAOM, DPPC, 6supsdom/3, « Remise de Succn par Vallée », 9 floréal an XII.
  • [29]
    Il y a eu de nombreuses études sur les émigrés qui gagnent la Nouvelle-Orléans. Voir, en particulier, Lachance 2001, 1992 ; Historic New Orleans Collection 2006 ainsi que la correspondance du gouverneur Claiborne (Rowland 1917). Gabriel Debien (1953) écrit : « En moins de trois mois 6 600 Français ont quitté Santiago, Baracoa et La Havane pour la Nouvelle-Orléans. »
  • [30]
    Dans sa succession, nous apprenons qu’il a toujours de la terre à Santiago (NOPL, Louisiana in City Archives, Inventories of Estates, Court of Probates, Orleans Parish, Dossier D-1821, « Liquidation & partage de la Succon Lambert Détry, aux termes de la transaction judiciaire passée entre les héritiers & les légataires de feu Lambert Détry »).
  • [31]
    Par exemple, la veuve Aubert et Lambert Détry font enregistrer le 8 mars 1817 deux actes successifs d’achat d’esclaves par le notaire Philippe Pedesclaux (NONARC).
  • [32]
    NOPL, Louisiana in City Archives, Inventories of Estates, Court of Probates, Orleans Parish, Dossier D-1821, « Liquidation & partage de la Succon Lambert Détry, aux termes de la transaction judiciaire passée entre les héritiers & les légataires de feu Lambert Détry ».
  • [33]
    NONARC, notaire Lafitte, registre 1822 (juin-décembre), f. 31r-32r, « Contrat de mariage, Jacques Tinchant et Marie Dieudonné, 26 septembre, 1822 » et AANO, Saint Louis Cathedral, Marriages of Slaves and Free Persons of Color, vol. 1, 1877-1830, partie 2, acte n° 328, 28 septembre 1822. L’acte est résumé dans Nolan 2000, vol. 15 : 368.
  • [34]
    Blaise, esclave apparaissant dans la succession de Lambert Détry, se retrouve aussi, à côté d’Élizabeth et Jaques Tinchant, dans le foyer de la veuve Aubert (NONARC, notaire T. Seghers, registre 1834, acte n° 497, 7 octobre, « Affranchissement du nègre Blaise par la Succession Lambert Détry »).
  • [35]
    NOPL, Louisiana Division, Parish Court, Orleans Parish, Docket n° 3920, « Jacques Tinchant vs. Marie Blanche Widow Aubert ».
  • [36]
    Marie Françoise (Suzette) Bayot et Louis Duhart émigrent en France durant les années 1830 et y légalisent leur union. Parmi les nombreux documents les concernant conservés aux archives départementales des Pyrénées-Atlantiques voir, par exemple, l’acte de décès de Marie-Françoise le 8 novembre 1840 (ADPA, Gan, Décès, 1821-1853, 5Mi 230 R6).
  • [37]
    Jacques a une signature ferme, celle d’un homme habitué à rédiger. Élizabeth forme correctement ses lettres comme le ferait une personne qui a été scolarisée ou a reçu les leçons d’un maître d’écriture, mais elle ne distingue pas minuscules et majuscules et, lorsqu’elle s’essaie à un paraphe, la plume ne parvient pas aisément à enchaîner les courbes de l’entrelacs. Sur les niveaux de compétence scripturaire, voir Petrucci 1978.
  • [38]
    NONARC, notaire Theodore Seghers, 1835, 16 novembre, acte n° 672, « Rectification de noms d’épouse Tinchant dans son contrat de mariage ».
  • [39]
    Louisiane, Civil Code, 1825, livre I, titre VII (Des Pères et des Enfants), chap. 3, section 1, art. 217 et section 2, art. 220 et 221.
  • [40]
    Élizabeth transcrit difficilement la dernière syllabe de son prénom en oubliant le « e » et en inversant le « t » et le « h » : « Elizabht vincent ». Elle met une majuscule à son prénom mais pas à son nom et ne se risque plus à tracer un paraphe.
  • [41]
    C’est le cas en 1839 quand elle signe « Elizabeth Vincent » un échange de propriétés chez le notaire Seghers (NONARC, notaire Seghers, registre 1839, 6 août 1839, acte n° 646, « Echanges d’immeubles »). Pour une approche comparative sur la manière dont les femmes de couleur modifient leur nom dans les actes publics dans le Brésil esclavagiste (xixe siècle), voir Hébrard 2003.
  • [42]
    USNA, Microform Publication n° 259, microfilm n° 12, 20 avril 1835, « List of all Passengers taken on board the Brig Ann… ».
  • [43]
    AANO, Baptisms of Slaves and Free People of Color, pt. 1, p. 111, act n° 326, « Baptême de Juste Tinchant et Bayole enfant légitime ». Sur les conditions requises pour être marraine, voir Gould 2004.
  • [44]
    Louis et Suzette sont recensés à Gan en 1834 comme résidents permanents. Ils ont acheté une propriété, la Hourcade, en 1833 (ADPA, AC Gan, 1F4).
  • [45]
    Leur fils Pierre Duhart les rejoint et se marie en 1840 avec Thérèze Bonnafon (ADPA, Gan, mariages, 5Mi230R4, 14 janvier 1834, acte n° 2).
  • [46]
    Nous remercions notre collègue Mamadou Diouf de nous avoir aidés à nous orienter dans les débats concernant l’histoire du Sénégal à la fin du xviiie siècle. Voir Boilat 1984 ; Bathily 1989 ; Searing 1993.

1Le 4 décembre 1867, neuvième jour de la Convention réunie au lendemain de la Guerre civile pour écrire une nouvelle constitution pour la Louisiane, le député Édouard Tinchant se leva et proposa que l’assemblée prenne des mesures pour que toutes les femmes voient leurs droits (civil rights) protégés par la loi « sans distinction de race ou de couleur, et sans référence à leur condition antérieure ». Dans les semaines qui suivirent, le jeune Tinchant participa activement à d’autres débats sur le droit de vote et sur les libertés publiques. Il soutint ceux qui réclamaient le plus large suffrage et la stricte égalité des droits pour tous les citoyens. Enfin, dans les derniers jours de la Convention, il relança la question des droits des femmes et demanda que soient reconnues les relations conjugales non légitimées par le mariage. Il suggéra aussi que l’État « prenne des mesures juridiques pour que toutes les femmes, sans distinction de race ni de couleur, puissent plus aisément porter plainte en cas de rupture de promesse de mariage ». Pour éviter qu’elles soient contraintes au concubinage contre leur volonté, il ajouta qu’il souhaitait que « l’Assemblée générale prît des mesures pour que l’une ou l’autre des parties concernées puisse contraindre au mariage le partenaire avec lequel elle aurait partagé une vie commune depuis plus d’une année sans discontinuer » (Official Journal... 1867-1868 : 35, 192).

2La Convention constitutionnelle de la Louisiane de 1867-1868 était une assemblée dans laquelle les hommes de couleur avaient toute leur place. La constitution qui y fut rédigée était très forte, elle garantissait nombre des droits pour lesquels Édouard Tinchant et ses amis se battaient : égalité d’accès aux établissements privés ouverts au public, aux écoles, aux transports collectifs, aux salles de spectacle. Toutefois, l’assemblée ne suivit pas les propositions de Tinchant concernant les droits des femmes et ne statua pas sur la question du mariage (ibid. : 293-310) [1].

3L’attitude d’Édouard Tinchant nous a intrigués. Nous avons souhaité explorer plus avant la vie de cet homme né en 1841 en France, dont les parents avaient quitté la Nouvelle-Orléans l’année précédente avec le statut d’homme et de femme « libres de couleur ». Nous l’avons retrouvé alors qu’il faisait ses études au lycée de Pau au moment même où éclatait la révolution de 1848. Nous l’avons suivi quittant en 1857 le Béarn pour la Belgique après que Louis Napoléon Bonaparte ait aboli la IIe République. Nous le localisons à nouveau en 1862 arrivant à la Nouvelle-Orléans en pleine Guerre civile où, aux dires de sa famille, il rejoint son frère Joseph devenu marchand de cigares. Nos sources nous apprennent qu’à peine installé en Louisiane, il rejoint un régiment récemment formé dans l’armée unioniste et réservé aux hommes de couleur. Ces précoces et intenses expériences peuvent expliquer pourquoi Édouard Tinchant a si souvent exprimé, tout au long de sa vie, son catégorique refus de la hiérarchie des races et de ce qu’il appelait « la tyrannie de l’aristocratie ». Dans l’autoportrait qu’il dessine, Tinchant insiste sur le rôle joué par son éducation politique en Europe et sur son engagement dans l’armée de l’Union, mais il se décrit aussi comme « fils de l’Afrique » et « d’ascendance haïtienne ». Il y a quelques mois, au Centre des archives d’outre-mer, à Aix-en-Provence, nous avons trouvé plusieurs documents qui nous ont permis d’entrevoir les linéaments d’une histoire encore en grande partie enfouie dans l’oubli, une histoire dont nous n’imaginions pas qu’elle puisse faire surface : celle de la grand-mère d’Édouard, Rosalie Vincent, qui vécut une partie de sa vie en esclavage [2].

4En examinant chacun des écrits dans lesquels une trace de Rosalie Vincent subsiste aujourd’hui, nous avons d’abord découvert son habileté à utiliser les documents officiels pour obtenir sa liberté et la confirmer, pour protéger ses enfants et ses petits-enfants. Les conceptions exprimées par Édouard Tinchant sur la citoyenneté et sur les droits des femmes ont alors pris une autre signification. Le contexte d’une expérience familiale commençant avec la réduction d’une femme africaine à l’esclavage et se poursuivant avec sa libération pendant la révolution haïtienne leur a donné une dimension inattendue. Ainsi retracé, le trajet de cette famille a perdu sa singularité pour s’inscrire dans l’histoire plus large de l’accès aux droits et à la dignité, histoire ancrée dans les savoirs nés de l’expérience personnelle de la vulnérabilité, dans les confrontations réitérées avec les bureaucraties, dans les batailles juridiques engagées et pas toujours gagnées.

Les Abricots, Saint-Domingue

5La première trace écrite de Rosalie qui soit tombée sous nos yeux date de 1799. À cette époque, elle vit dans une ferme de la péninsule méridionale de la colonie française de Saint-Domingue, près de la ville de Jérémie, dans la région de la Grande Anse. Depuis dix ans, la métropole est en révolution. Dans la plus prospère des possessions ultramarines de la France, les hommes et femmes libres de couleur avaient senti dès le début de la décennie 1790 que le moment était venu de conquérir des droits qui, jusque-là, leur avaient été refusés. Les esclaves eux-mêmes ne furent pas en reste. En août 1791, ceux de la Plaine du Nord s’étaient révoltés les premiers. Dans le Sud, les esclaves comme les affranchis n’acceptaient plus le pouvoir sans partage des colons blancs. Les archives gardent la trace du désarroi de ces derniers. En décembre 1791, le conseil général de la commune de Jérémie rédige une pétition pour décrire la situation inquiétante dans laquelle se trouve la région et espère que des troupes venues de métropole « voleront à [leur] défense ». Aux yeux des membres du conseil, ce sont les hommes de couleur qui sont devenus les « chefs des Brigands » révoltés et « mettent à prix les têtes des Blancs [3] ».

6Depuis la métropole, le gouvernement républicain avait vu les choses d’un autre œil. Il choisit d’essayer de calmer les libres de couleur et de gagner du temps avec les esclaves. Le 4 avril 1792, l’Assemblée nationale supprime toute distinction de race ou de couleur parmi les personnes libres [4]. À Jérémie, comme dans les autres « quartiers », la plupart des colons sont furieux : ils n’ont aucune envie de perdre leurs privilèges [5].

7Les commissaires Sonthonax et Polvérel envoyés à l’automne 1792 par le gouvernement républicain pour tenter de résoudre la crise sont persuadés que le seul moyen, pour la République, de conserver sa colonie et d’en préserver les richesses est de satisfaire quelques-unes des revendications des hommes de couleur comme des esclaves. Cela devrait permettre de s’opposer aux menées des contre-révolutionnaires blancs, d’éviter une insurrection noire plus radicale et de limiter les risques d’une invasion par les Espagnols qui contrôlent l’autre moitié de l’île. Ils décident donc de lever des hommes armés – la Légion de l’Égalité – parmi la population de couleur et d’abolir l’esclavage dans le Nord. En octobre 1793, ils étendent la mesure au Sud. Dès lors, il n’y a plus d’esclaves dans la partie française de Saint-Domingue et plus personne ne peut revendiquer devant la loi d’être propriétaire d’un homme ou d’une femme (Dubois 2005a ; Benot 1987).

8Confrontés à la perspective de perdre tout contrôle sur les hommes et les femmes qu’ils considèrent leur appartenir, un groupe de riches planteurs blancs de Jérémie se tourne vers les forces anglaises stationnées dans l’île voisine de la Jamaïque. Les Britanniques voient là une occasion de prendre pied dans la colonie considérée comme la plus riche des Antilles. Les « tuniques rouges » débarquent à Jérémie à la fin du mois de septembre de l’année 1793. C’est là que vit Rosalie. L’arrivée des troupes britanniques remet évidemment en cause son imminente libération. Les propriétaires d’esclaves des paroisses occupées n’ont plus aucune raison de prendre en compte les décrets d’abolition arrachés par les rebelles. Toutefois, même s’ils ont été appelés, les Anglais restent confrontés à une forte résistance. Le général André Rigaud, un homme de couleur, a été chargé de défendre la République dans le Sud et multiplie les escarmouches. De plus, les « petits blancs » de la région ne se sont pas nécessairement rangés aux côtés des riches colons. Bérault de Saint-Maurice, un homme de loi de la ville des Cayes, les qualifie sans détour de « masse de Canaille attachée à la République » (Geggus 1982 : 68).

9L’homme qui a désigné Rosalie comme son esclave, Michel Étienne Henry Vincent, était un veuf qui possédait une modeste plantation de café aux Abricots, sur le littoral d’une plaine fertile arrosée par un cours d’eau qui se jette dans la mer des Caraïbes. À la fin de sa vie, il était maréchal, ce qui à cette époque désignait un homme capable de s’occuper des chevaux et de les soigner. On ne sait rien de ses convictions politiques, mais on peut caractériser l’évolution de sa position sociale. Né en France, il avait émigré et était devenu fermier de la boucherie des Cayes ; il y avait épousé en 1772 une veuve d’origine créole qui décéda quelques années plus tard sans apparemment lui laisser d’enfants. Il s’installa alors dans la région de Jérémie où il acquit quelques « quarreaux [6] » de terre et quelques esclaves. Même si, aux Cayes, il avait été un homme aisé, à Jérémie, il ne faisait pas partie des riches planteurs qui, à la fin du xviiie siècle, avaient amassé de confortables fortunes en profitant du rapide essor de la culture du café [7].

10Le respect des décrets d’abolition qui auraient obligé Michel Vincent à libérer Rosalie fut suspendu aux succès de l’armée républicaine et, donc, du général Rigaud et de la Légion de l’Égalité. En 1794, les forces républicaines reconquirent Léogane à l’est et Tiburon au sud. En 1795, l’un des forts tenus par les Anglais au sud-est de Dame Marie – bourgade située à la pointe de la péninsule à quelques lieues des Abricots – tomba à son tour. En 1798, enfin, les Anglais durent reprendre la mer laissant aux Républicains le contrôle du sud de l’île. Le gouvernement français confia l’administration de toute la région au général Rigaud. À la fin de l’année 1798, l’abolition était formellement reconnue à Jérémie : ceux qui avaient été esclaves étaient maintenant désignés dans les documents écrits comme « affranchis », « cultivateurs », « nègres (ou négresses) libres » [8].

11À cette époque, Rosalie était toujours une très jeune femme, mais elle était déjà mère. Le seul document – plus tardif – qui nous donne une information vague sur son âge nous laisse supposer qu’elle devait avoir dans les vingt ans en 1799 [9]. Après l’abolition, elle continua de vivre avec Michel Vincent aux Abricots. Autant que nous le sachions, il ne lui paya pas de gages et leur relation se transforma en une sorte de partenariat semi-conjugal impliquant des dépendances asymétriques mais réciproques. Ces manières d’envisager la vie familiale n’étaient pas des coutumes nouvelles dans la colonie de Saint-Domingue, même si à l’époque de l’esclavage elles étaient restées généralement illégitimes [10].

12En 1799, Rosalie donna naissance à une petite fille. Comme il se devait, le baptême de l’enfant fut porté sur les registres de l’église de la paroisse de Cap Dame-Marie dont les Abricots dépendaient. On donna au bébé le prénom d’Élisabeth et le surnom de Dieudonné et elle fut déclarée « fille naturelle » c’est-à-dire née d’une femme vivant en dehors du sacrement du mariage. Sa mère apparaît dans l’acte sous le nom de « Marie Françoise dite Rosalie négresse libre ». La double appellation (prénom suivi d’un surnom « qui ne pourra jamais être celui d’aucune famille blanche de la colonie [11] » – Moreau de Saint-Méry 1784-1790, 5 : 448-450) avait été rendue obligatoire par le règlement de 1773 pour les enfants naturels des femmes de couleur libre (article premier) comme pour les affranchis (article troisième). L’attendu des ordonnances identiques enregistrées par les conseils souverains du Cap (le 24 juin) et du Port-au-Prince (le 16 juillet) en donnait les raisons sans équivoque :

13

« Deux abus se sont introduits dans les colonies, qui intéressent également et l’état des personnes et leurs propriétés, relativement à l’ordre des successions. Les Mulâtres et autres gens de couleur qui naissent libres prennent presque toujours le surnom [ici au sens de nom de famille] de leurs pères putatifs, quoique de race blanche. D’un autre côté, les Esclaves affranchis prennent de même le surnom des Maîtres qui leur ont donné la liberté ; de ce double abus naît un désordre réel. Le nom d’une race blanche usurpé peut mettre du doute dans l’état des personnes, jeter de la confusion dans l’ordre des successions, et détruire enfin entre les blancs et les gens de couleur cette barrière insurmontable que l’opinion publique a posée, et que la sagesse du Gouvernement maintient. »
(Ibid. : 448-449)

14Le mot « libre » ajouté à celui de « négresse » pose plus de problèmes. En effet, au moment de la rédaction de l’acte, en juin 1799, tous les habitants de Saint-Domingue étaient libres de par la loi, et les distinctions de couleur étaient officiellement supprimées. Avoir ajouté au nom de Rosalie les termes de « négresse » et de « libre » apparaît donc comme une sorte d’anachronisme ou, plus sûrement, comme une évidence pour le père Barbier qui rédigea l’acte : le statut d’esclave autrefois attaché à la personne de Rosalie ne pouvait être aussi aisément effacé de la mémoire publique [12].

15Michel Vincent est désigné comme père du bébé et il signe aux côtés du prêtre en qualité de témoin du baptême. Lorsque le desservant de la paroisse le couche sur le papier, il ne lui ajoute aucune désignation de couleur ni, non plus, le titre de courtoisie de « sieur » que l’on trouve souvent dans des actes de ce genre [13]. Nous savons déjà que dans d’autres documents écrits Michel Vincent est déclaré « maréchal ». Cette qualité d’artisan de basse condition peut expliquer les réticences du prêtre, encore que ce dernier n’ait pas hésité à attribuer le titre de « sieur » au parrain de la fillette – le « Sieur Lavolaille » – il est vrai charpentier de navire, c’est-à-dire plus haut placé dans la hiérarchie des métiers. Toutefois, d’autres actes nous apprennent que Vincent possède au moins un terrain aux Abricots et quelques esclaves, bref qu’il est un propriétaire. Serait-ce l’absence de mariage ou encore le concubinage avec une ancienne esclave qui a retenu la main du père Barbier ? La marraine, Marie Blanche veuve Aubert, est traitée comme le père : ni désignation de couleur, ni titre de courtoisie (ce serait celui de « dame » que l’on pourrait attendre ici). Dans des documents ultérieurs elle sera désignée comme « femme de couleur libre », mais dans le contexte de ce baptême, son rang est jugé suffisamment différent de celui de la mère du bébé pour qu’une stigmatisation raciale lui soit épargnée [14].

16Il est difficile de savoir quelles étaient les intentions exactes de Michel Vincent lors du baptême de sa fille. Il est aux côtés du prêtre qui rédige l’acte déclarant Élizabeth sa « fille naturelle » et nous savons qu’il sait lire et écrire. Nous pouvons donc considérer qu’il a accepté sinon voulu que sa responsabilité paternelle soit explicitée, même si une telle désignation n’est pas l’équivalent de la « reconnaissance » formelle d’un enfant naturel passée devant notaire. Le choix de la marraine et celui du parrain ont mis le nouveau né sous la protection religieuse mais aussi matérielle de personnes qui se situaient socialement légèrement au dessus des parents : la veuve Aubert par rapport à Rosalie, le sieur Lavolaille par rapport à Michel Vincent. Les faits montreront qu’ils ne s’étaient pas trompés : Michel Vincent mort, la veuve Aubert sera présente aux côtés d’Élizabeth à plusieurs moments importants de son existence.

17En 1799, les multiples formes de respect et d’irrespect qui avaient caractérisé les sociétés esclavagistes d’Ancien Régime avaient été bouleversées tant par les phases successives de la Révolution française que par celles d’une révolution tout aussi profonde dont on ne savait pas encore qu’elle serait la Révolution haïtienne. Toutefois, à Saint-Domingue, les marques extérieures de la hiérarchie sociale ancienne avaient progressivement été effacées dans la vie publique sans être pour autant définitivement supprimées. Le fait même d’être un citoyen libre restait une position incertaine.

18Alors que Napoléon Bonaparte était en train de consolider son pouvoir en Europe, il prit le temps de s’occuper de Saint-Domingue. Les conséquences furent tragiques pour tous ceux qui furent concernés (Benot 1992). La lutte fratricide qui s’était engagée entre Toussaint dans le Nord et Rigaud dans le Sud se termina par l’exil du second en juillet 1800 et offrit au premier la possibilité de promulguer, le 8 juillet 1801, une constitution de Saint-Domingue. C’était inacceptable pour Bonaparte. En octobre, il décida d’envoyer une expédition militaire qu’il mit sous l’autorité d’un proche : le général Victor-Emmanuel Leclerc qu’il avait, quatre ans auparavant, marié à sa sœur Pauline. Il s’agit de retirer tout pouvoir aux hommes noirs ou métis qui, dans l’île, ont conquis le titre de général. Après de nombreux atermoiements, la troupe prend la mer. Les soldats débarquent dans l’île le 4 février 1802. Dans le Nord, les officiers placés sous l’autorité de Toussaint-Louverture résistent. Il n’en est pas de même dans le Sud où ils changent presque tous de camp au fur et à mesure que les troupes du général Boudet progressent, à l’exception toutefois de Dommage qui organise la défense de Jérémie. Finalement, Boudet fait entrer ses hommes dans ce dernier réduit de résistance où ils sont rejoints par des troupes fraîches venues par la mer. Le 20 mai 1802 la traite est rétablie et l’esclavage est réintroduit d’abord en Martinique puis, le 16 juillet, de manière subreptice en Guadeloupe et en Guyane. Il est établi aujourd’hui qu’il était dans les intentions de Napoléon Bonaparte de faire de même à Saint-Domingue une fois l’ordre restauré (Benot 1992 ; Fick 1990 : 210-213 ; Dubois 2004a : 368-370 ; Ardouin 1958, 6, chap. ii).

Description de l'image par IA : Document ancien écrit à la main avec des signatures et des tampons officiels.
Copie et enregistrement de l’acte d’affranchissement de Rosalie et ses enfants signé en 1803 aux Abricots par Michel Vincent alors que, selon la loi française, l’esclavage a été aboli depuis presque une décennie (Centre des archives d’outre-mer, DPPC, 6supsdom/3, Agence des Prises de la Guadeloupe, 10 pluviôse an XII - 10 vendémiaire an XIII, f. 25v et 26r).

19Le 7 juin 1802, le général Leclerc attire Toussaint sous le prétexte d’une fausse offre de pourparlers et le fait arrêter. Dans les mois qui suivent les troupes de Leclerc commettent des actes d’une invraisemblable brutalité envers les soldats noirs qui, à Saint-Domingue, étaient restés loyaux à la République. Ces derniers commencent à mesurer les risques qu’ils courraient si le corps expéditionnaire soumettait définitivement l’île. Plusieurs des chefs militaires qui s’étaient rangés plus ou moins volontiers sous son autorité reconsidèrent leur position et lui-même devient de plus en plus suspicieux à leur égard (Benot 1992 : 77-83). En octobre 1802, Leclerc évoque dans sa correspondance la reprise de l’insurrection à Jérémie et l’incendie des habitations. Dans une des dernières missives qu’il rédige avant d’être emporté par la fièvre jaune, il écrit : « Les généraux noirs que jusqu’alors la crainte avait retenus dans le devoir, ont fomenté ces insurrections. Ils ont répandu dans les troupes coloniales le bruit de notre prochain embarquement pour faire déserter ceux qui nous étaient fidèles. » Il explique sa situation au Premier Consul : « […] si de très bonne ma position est devenue très mauvaise, il ne faut en accuser que la maladie qui a détruit mon armée, le rétablissement prématuré de l’esclavage à la Guadeloupe et les journaux et les lettres de France qui ne parlent que d’esclavage [15]. »

20Dans la deuxième quinzaine de mars 1803, Rochambeau ordonne une attaque coordonnée des forces françaises et des légionnaires polonais contre les villes du Sud. L’effort est vain, dès juin les révolutionnaires noirs se rapprochent de Jérémie, réduisant une à une les garnisons où stationnent les soldats et mettant le feu aux habitations et aux collines. Quelques-uns des hommes travaillant aux Abricots rejoignent leurs rangs [16].

21Alors que la guerre se rapprochait une nouvelle fois des Abricots, Michel Vincent semble avoir envisagé de regagner la métropole, mais sans Rosalie. Celle-ci court maintenant le risque de se retrouver seule avec ses enfants dans un pays ravagé par la guerre et les incendies. Le modeste colon, peut-être persuadé par Rosalie elle-même, décide de faire rédiger un document écrit qui établit juridiquement sa liberté et celle de sa progéniture au cas où celles-ci seraient contestées. Il rédige un texte qui semble avoir été improvisé mais qui garde les apparences d’un document juridiquement acceptable. Écrit sous la menace d’un péril imminent, le manuscrit daté du 10 mai 1803 paraît avoir eu pour visée d’en éviter de pires encore. Entre texte juridique et talisman, il veut avoir la force d’un document notarié, mais il reste un simple acte sous seing privé auquel manque précisément la signature d’un notaire [17].

22Dès les premières lignes, Marie Françoise dite Rosalie est qualifiée de négresse de nation Poulard. Cette simple expression nous dit ce que nous n’avions pas appris dans le document précédent, que Rosalie a fait partie des centaines de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants qui ont été déportés dans des navires négriers de l’Afrique vers Saint-Domingue et ont connu le « passage du milieu ». Le terme « Poulard » désignait au xviiie siècle les peuples aujourd’hui dénommés Peuls qui vivaient dans une large partie de l’Afrique occidentale notamment le long du fleuve Sénégal. Le trafic des esclaves était très organisé dans cette région. Des convois de petits bateaux remontaient le fleuve jusqu’à Galam où les marchands s’approvisionnaient en captifs qu’ils redescendaient ensuite à Saint-Louis sur la côte où ils étaient vendus aux navires négriers fournissant les marchés des Amériques [18].

23On ne sait où, exactement, Rosalie a pu être prise. L’aire d’extension des migrations peules allait au moins de la vallée du Sénégal au nord jusqu’à celle de la Gambie au sud et depuis la côte à l’ouest jusqu’à l’actuel Mali à l’est. Elle aurait pu être déportée sur l’un des navires négriers anglais qui, au xviiie siècle, approvisionnèrent la péninsule sud de la colonie française parfois clandestinement, parfois avec l’autorisation de la France. Toutefois, compte tenu de son âge probable et de l’époque de ses maternités, il est plus vraisemblable qu’elle soit arrivée avant 1793 sur un bateau français trafiquant depuis Saint-Louis. On sait en effet que les négriers français ont réduit à l’esclavage de nombreux enfants en Afrique de l’Ouest. Or il y a de fortes présomptions pour que Rosalie ait été très jeune au moment où elle a été capturée. Cela aurait pu se produire entre l’année 1779, lorsque les Français chassèrent les Anglais qui s’étaient momentanément installés à Saint-Louis, et l’année 1792, lorsque la traite légale fut interrompue par la révolution à Saint-Domingue et par la radicalisation de la révolution en France [19].

24Dans le document de 1803, Michel Vincent dit sans détours que Rosalie est sa propre esclave tout comme les quatre enfants qu’elle a mis au monde. Des enfants, il précise les noms : « Juste theodore Mulatre, Marie Louise ditte Resinette Mulatresse, Etienne hilaire dit Cadet mulatre, et Elisabeth dite Dieudonné Mulatresse. » Étienne qui semblait être le deuxième des garçons porte l’un des prénoms de Michel Étienne Henry Vincent, laissant supposer qu’il était le propre fils ou au moins le filleul de l’ancien maître de sa mère. Nous savons déjà qu’Élizabeth avait été reconnue dès son baptême pour être sa fille. Comme Juste Théodore, Marie Louise et Étienne Hilaire, elle se voit attribuer le statut de « mulâtre ». Tous quatre – et non seulement Élizabeth – pourraient donc avoir été les enfants de Michel Vincent et de Rosalie [20].

25Dans les lignes qui suivent, Michel Vincent affranchit Rosalie et ses quatre enfants. Il le fait dans les termes habituellement utilisés dans les lettres de manumission, reconnaissant avec gratitude les soins que Rosalie lui a prodigués « en santé comme en maladie ». Il promet de ne plus exiger d’elle aucun service à l’exception de ceux qu’elle souhaiterait lui rendre de sa propre volonté et, dans ce cas, s’engage à lui payer les gages correspondants. Il déclare qu’elle pourra se placer « comme libre » et « vaquer à ses affaires » à sa guise et où bon lui semblera. Il précise en outre « vouloir » que « le présent acte de liberté ait autant de force et vertu que s’il était passé par devant notaire ». Dans la perspective de son prochain départ et face à l’actuelle désorganisation administrative de la région dans laquelle il se trouve, il n’oublie pas de donner « plein et entier pouvoir au porteur des présentes d’en poursuivre la ratification vis a vis des chefs de cette Colonie, ou même dans tout autre pays allié de la France ou cette même Négresse pourrait aller s’établir et sous le bon plaisir de MM. les Généraux et intendants des dits pays alliés » [21].

26Étrange document que cette lettre de manumission de cinq personnes censées être libres de par la loi depuis longtemps déjà ! Quatre ans auparavant, en 1799, dans l’acte de baptême de sa fille Élizabeth, Rosalie n’était-elle pas déjà désignée comme « négresse libre » alors que ce n’était même plus juridiquement nécessaire depuis 1793 ? Pourquoi donc avait-elle besoin d’être déclarée libre de la pleine volonté de celui qui avait été son maître et son concubin ?

27Trouver une réponse – sinon la réponse – à cette énigme n’est pas tout à fait impossible. Il faut la chercher du côté des pouvoirs symboliques et juridiques des documents contractuels écrits, même sous seing privé. Dans un contexte politique local et international incertain, alors que la guerre faisait rage et que les alliances ne cessaient de se faire et de se défaire, rien n’était assuré, l’abolition de l’esclavage moins encore que tout le reste. Son rétablissement en Guadeloupe était connu de tous : la loi française ne garantissait plus la liberté, pire, elle créait un nouveau péril. Et si, pour Rosalie, la fuite s’imposait, il y avait de fortes chances qu’elle passe par l’une des îles voisines de Saint-Domingue, îles où précisément l’esclavage sévissait toujours. Or, l’abolition décrétée par le gouvernement révolutionnaire de la France en 1794 était évidemment un chiffon de papier dans la plupart des pays esclavagistes de la Caraïbe. Par contre, dans ces mêmes pays comme dans la colonie de Saint-Domingue, la loi reconnaissait habituellement à tout propriétaire le droit de vendre ou de donner sa propriété et, dans le cas de ses esclaves, de les affranchir. Le raisonnement de Michel Vincent – ou celui de Rosalie – n’était donc pas absurde. Un acte de manumission dûment signé d’une personne se déclarant propriétaire d’esclave pouvait être un sauf-conduit autrement plus efficace qu’un décret de la République française. Et Michel Vincent n’avait pas tort de se désigner propriétaire de Rosalie et de ses enfants dans le seul but d’avoir l’autorité nécessaire pour les affranchir et leur permettre de disposer définitivement de la précieuse lettre de manumission dont ils pourraient avoir besoin dans l’avenir [22].

28En fait, pour des raisons que nous ignorons, le plan échafaudé par Michel Vincent ne put être mis en œuvre dans sa totalité : il ne retourna jamais en France. Dans la tourmente des mois de mai et juin 1803 peut-être ne lui fut-il pas possible de se procurer un bateau en partance et un capitaine prêt à l’embarquer ? Peut-être sa santé se détériora-t-elle ou, au dernier moment, renonça-t-il pour ne pas abandonner ses enfants ? Pour avoir une idée de ce qui arriva, nous avons la chance de disposer d’un témoignage précis sur les événements qui se produisirent dans la région des Abricots à cette même époque. Il s’agit du texte qu’un négociant domingois, Pierre Étienne Chazotte, devenu maître d’école à Philadelphie où il s’était réfugié, publia en anglais en 1840 en précisant sur la page de titre qu’il avait été un témoin oculaire des faits qu’il relatait.

29Il nous dit qu’en juin 1803, le général français Sarrazin qui était censé reprendre le contrôle de la péninsule méridionale ordonna à ses troupes ainsi qu’aux légions polonaises qui les accompagnaient, d’abandonner les plantations de l’intérieur aux révolutionnaires noirs pour se replier sur Jérémie. Chazotte n’a pas de mots trop durs pour qualifier cette « trahison », mais il raconte qu’il obéit et alla d’habitation en habitation pour répercuter l’ordre et pour conseiller aux civils de regagner au plus vite le littoral. On lui confirma que « le pays… au delà des montagnes était entièrement en feu ». Comme les combats et les incendies se rapprochaient, de nombreuses personnes descendirent vers les Abricots en espérant y trouver un refuge et, surtout, un moyen de fuir par la mer. Chazotte précise qu’il n’y avait ce jour-là que « deux petits bateaux » susceptibles d’accueillir des passagers dans la baie. On décida qu’on embarquerait « d’abord les femmes et les enfants blancs, puis celles et ceux de couleur ». Ceux qui ne purent embarquer partirent à pied par le chemin de Jérémie. Noirs, Blancs ou Métis, ils n’avaient sur eux que les quelques maigres effets et l’argent qu’ils avaient pu emporter. Chazotte témoigne : « Nous abandonnâmes la petite ville des Abricots au moment même où une colonne d’un millier de Noirs s’abattait sur la ville, des torches enflammées à la main » (Chazotte 1840 : 32-35).

30Jérémie n’offrait pas un meilleur refuge. Bientôt la ville fut à son tour abandonnée par l’officier qui commandait les troupes en débandade et, de plus, affamées. Quelques civils tentèrent de pactiser avec les révolutionnaires, d’autres cherchèrent des bateaux. En dépit de la présence de navires de guerre anglais qui capturaient les fuyards tombant sous leur main, beaucoup de ceux qui s’embarquèrent parvinrent à rejoindre le port relativement proche de Santiago, à l’est de la côte méridionale de Cuba (Pacho?ski et Wilson 1986). Parmi eux se trouvaient Michel Vincent, Rosalie et au moins deux de ses enfants.

Santiago de Cuba

31À Santiago, dans un premier temps, les autorités coloniales espagnoles avaient autorisé le débarquement des Blancs, des femmes libres de couleur, des enfants et des « domestiques » noirs censés être restés fidèles à leurs anciens maîtres. En effet, les Espagnols, qui n’avaient pas accepté l’abolition générale décrétée par la France, considéraient une partie des affranchis comme de simples esclaves soumis à leurs ex-propriétaires et pouvant être admis à ce titre. Par contre, les hommes de couleur libres (quelquefois depuis plusieurs générations) et les hommes affranchis adultes constituaient à leurs yeux de potentiels vecteurs de contagion des idées révolutionnaires. Cent cinq d’entre eux, âgés de plus de treize ans, furent retenus sur un bateau pour être plus tard déportés « vers la terre ferme » (Yacou 1991 : 174-75 ; Debien 1953 : 590, 593).

32Michel Vincent, Rosalie et ses filles firent partie des personnes qui débarquèrent. On ne sait pas s’il en fut de même pour les deux garçons, Juste et Étienne. Nous ne les rencontrons plus dans les archives à partir de cette date. Peut-être étaient-ils restés à Saint-Domingue ? Peut-être avaient-ils été bloqués comme de nombreux hommes de couleur de plus de treize ans ?

33Face à cet exode massif de ressortissants français vers Cuba, Paris a donné des ordres pour improviser un semblant d’administration consulaire susceptible de parer au plus pressé. On a demandé aux officiers de l’Agence des prises de la Guadeloupe, jusque-là chargée aux Antilles de l’adjudication des marchandises et des navires saisis par les corsaires se livrant à la chasse sous pavillon français, d’utiliser leurs bureaux de Santiago et de Baracoa pour effectuer les opérations administratives ou contractuelles les plus urgentes. Ni ambassade ni consulat, ce simple « bureau » n’a pas vraiment l’autorité requise pour produire des actes notariés authentiques. C’est pourtant, semble-t-il, l’une de ses principales activités. Du moins, les officiers français recopient-ils sur leurs registres et authentifient-ils par leur signature les innombrables « papiers » que les réfugiés ont pu emporter avec eux et qu’ils souhaitent utiliser pour justifier leur statut, confirmer leurs volontés, consolider un contrat que leur situation précaire pourrait remettre en cause [23].

34Il semble qu’arrivé à Santiago, Michel Vincent ait eu la possibilité de relancer ses activités. Nous savons aussi qu’avec Rosalie, il élevait des poulets et des cochons. Pourtant le 14 mars 1804, Michel Vincent qui sent peut-être sa santé décliner, se présente devant les autorités françaises pour faire « homologuer » son testament [24]. Trois jours plus tard, le 17 mars, Rosalie se rend à son tour dans les mêmes bureaux pour demander l’enregistrement de la lettre d’affranchissement rédigée aux Abricots dix mois plus tôt et toujours en sa possession. Comme Michel Vincent l’avait envisagé dans les dernières lignes du document, il s’agit de le faire valoir dans une situation devenue exceptionnelle et dangereuse. On voit en effet chaque jour, à Santiago, des hommes et des femmes arrivés libres de Saint-Domingue se faire vendre comme de simples esclaves par leurs prétendus propriétaires [25].

35Le greffier de l’officier français ne semble pas complètement à l’aise face à la complexité de sa tâche. Lorsque Rosalie lui présente son document, il la traite comme si elle venait affranchir ses propres esclaves et écrit dans la marge : « Enregistrement de liberté par… » C’est la formule habituelle lorsqu’un propriétaire vient effectuer ce type de démarche. Puis, il se ravise : c’est l’ex-esclave qui est devant lui et c’est elle qui demande que sa propre liberté soit dûment enregistrée. Il lève la plume, ajoute un point et continue sans même prendre la peine de rayer « par » : « de Marie Françoise ». Dans le corps de l’acte, il précise que c’est « la citoyenne Marie Françoise dite Rosalie négresse demeurant en cette ville » qui « a requis l’enregistrement d’un acte de liberté ». Immédiatement en dessous il transcrit l’acte que nous connaissons déjà et ajoute : « Duquel enregistrement la comparante a requis acte à elle octroyé et a déclaré ne savoir signer, de ce requise suivant la loi et nous avons signé le présent nous secrétaire de l’Agence [26]. »

36Depuis le moment où Michel Vincent a rédigé cette étrange lettre d’affranchissement, les hiérarchies sociales en vigueur ne sont plus tout à fait les mêmes : « Marie Françoise dite Rosalie négresse de nation Poulard » est devenue « la citoyenne Marie Françoise dite Rosalie négresse ». Elle partage maintenant le titre de « citoyenne » avec n’importe quel autre ressortissant français, même si l’officier a cru nécessaire d’y ajouter une caractérisation raciale (« négresse »). Sa démarche l’a pourvue d’un double viatique : l’original de la lettre de Michel Vincent mais aussi la copie de celui-ci contresignée par un officier français. Est-ce suffisant pour assurer sa liberté à une femme réfugiée et à ses enfants dans une époque où l’esclavage sévit encore à Cuba ? Un tribunal espagnol accepterait-il cette fragile preuve si quelqu’un s’avisait de considérer que Rosalie ou l’un de ses enfants lui appartiennent ? Du vivant de Vincent peut-être, car il pourrait témoigner – en tant qu’ancien maître de Rosalie – du geste qui fut le sien aux Abricots [27]. Toutefois, son état de santé s’aggrave et, quelques semaines plus tard, il meurt.

37Michel Vincent avait prévu de confier l’exécution de ses dernières volontés à l’un de ses amis. Ce dernier, un certain François Vallée venu lui aussi de Saint-Domingue, s’y emploie et vient en rendre compte fin avril devant les officiers de l’Agence des prises pour s’en faire délivrer quitus. Selon le Code civil maintenant en vigueur en France, il lui est revenu de payer d’abord les dettes du défunt et de remettre ensuite la quote-part obligatoire aux éventuels héritiers (légataires universels) puis la quote-part libre aux légataires nommément désignés par le défunt (légataires particuliers). Il a vendu « les petits cochons » et les instruments de travail de Vincent (« les serpes et les haches ») dont il a tiré sept gourdes et demie, soit l’équivalent de la même somme en piastres espagnoles. Il a donné à Rosalie, désignée comme légataire particulière par le défunt, le « cheval rouge, les volailles et les chaudières » qui lui étaient expressément destinés. Il devait y ajouter un autre actif de la succession mais, à cet instant, ses propos deviennent étranges et, une fois encore, la logique juridique vacille. On se souvient que, dans la lettre d’affranchissement que Rosalie avait pris la peine de faire enregistrer quelques semaines plus tôt, ses enfants étaient tous déclarés libres et, tout particulièrement, ses deux filles, Élizabeth et Marie Louise. Or, François Vallée déclare « qu’il était prêt a faire remise de la négresse nommée Marie Louise Désir également léguée à la même, mais dont il n’a pas voulu faire délivrance, vu les dettes dont la succession est grevée… » Nous apprenons ainsi que Michel Vincent considérait en écrivant son testament qu’il était toujours propriétaire d’esclaves et qu’il pouvait donc les « léguer » à qui bon lui semblerait. Marie Louise Désir et la propre fille de Rosalie n’étaient-elles qu’une seule et même personne ? S’il en était ainsi, la lettre d’affranchissement que Rosalie avait si soigneusement fait enregistrer se révélait incapable de protéger son enfant d’un retour à la captivité [28].

38Durant les années qui suivent la mort de Michel Vincent, la politique belliqueuse de Napoléon Ier en Europe compliqua la vie des nombreux réfugiés domingois maintenant éparpillés dans le monde atlantique. Pour ceux qui résident en terre espagnole, le vent tourne brutalement le 23 mars 1808, lorsque Murat s’installe à Madrid et quand, quelques mois plus tard, Joseph Bonaparte devient roi d’Espagne. Dès mai les insurrections contre l’occupant ont commencé dans la péninsule ibérique. À Cuba, une partie de la population manifeste violemment contre les Français. C’est le signal des départs pour quelques-uns d’entre eux. Le gouverneur qui, jusque-là, avait accepté d’autant plus facilement la présence des réfugiés de Saint-Domingue que ces derniers avaient fait de gros investissements dans le café autour de Santiago, commence à expulser ceux qui restent. À la fin de l’été la plupart des Domingois ont, de gré ou de force, repris le chemin de l’exil [29].

Nouvelle-Orléans

39L’arrivée de plus de trente bateaux chargés des réfugiés domingois en provenance de Cuba embarrassa le gouverneur de la Nouvelle-Orléans, William C. C. Claiborne. Parmi les voyageurs qui demandaient à descendre sur les quais, nombreux étaient ceux qui disaient être accompagnés de leurs esclaves. Or le Congrès des États-Unis venait de déclarer la traite internationale illégale. Personne ne pouvait donc plus introduire sur le sol américain des esclaves en provenance d’un autre pays. Claiborne aurait pu décider de reconnaître l’abolition française de 1793-94 et déclarer qu’il n’y avait en conséquence aucun captif à bord des bateaux. En fait, l’émissaire nommé par Thomas Jefferson pour administrer le territoire esclavagiste de Louisiane n’était pas particulièrement enclin à raisonner de cette manière. Considérant que les circonstances, en ce mois de juin 1809, étaient exceptionnelles, il suspendit la loi fédérale et autorisa la plupart des passagers à prendre pied sur le sol louisianais (Lachance 2001 ; Rowland 1917). Ceux qui avaient été colons et propriétaires à Saint-Domingue et à Santiago allaient retrouver à la Nouvelle-Orléans le droit de posséder, acheter, vendre et faire travailler sans aucun salaire des hommes, des femmes et des enfants.

40Parmi les réfugiés venus de Santiago durant l’année 1809 et 1810 se trouvait Marie Blanche Peillon veuve Aubert, marraine d’Élizabeth Dieudonné, la fille de Rosalie. La veuve était arrivée avec l’homme qui semblait partager sa vie : Jean Lambert Détry, un colon domingois d’origine belge qui avait vécu aux Abricots et s’était réfugié à Santiago où il avait racheté un terrain et une maison [30]. Comme bien d’autres, à son arrivée à la Nouvelle-Orléans, il avait repris ses activités, en l’occurrence de charpentier, et acquis deux terrains à bâtir au faubourg Marigny, un quartier en pleine expansion. Aussi rapidement que sa compagne, la veuve Aubert, il avait compris l’intérêt de la situation démographique et économique de la Nouvelle-Orléans dans les mois suivant l’arrivée des réfugiés. Tous deux allaient régulièrement chez le notaire pour faire enregistrer leurs ventes et leurs achats de terrains, et aussi d’esclaves [31].

41Le personnage de Marie Blanche Peillon veuve Aubert retient l’attention. Dès Saint-Domingue, cette femme de couleur libre semble avoir voulu s’impliquer activement dans la vie de la famille Vincent et y jouer un rôle peut-être plus important et plus ambigu que celui de simple marraine d’un des enfants. Lambert Détry lui-même n’était pas resté indifférent à Élizabeth. Dans le testament qu’il rédige sur son lit de mort, le 4 mars 1821, il lègue ses propriétés du faubourg Marigny et ses esclaves à deux jeunes filles de couleur nées d’une certaine Marie Jeannette Aubert qui pourrait être unie par un lien de parenté à sa compagne, tout en en laissant l’usufruit à Marie Blanche Peillon. Il lègue aussi des sommes d’argent non négligeables (respectivement 300 et 500 piastres) à un homme de couleur libre (Jean Frédérick) et à « Marie dieudoné f. l. d. c. » qui n’est autre qu’Élizabeth, la fille de Rosalie. Il est précisé que le versement des 800 piastres devra être effectué par la veuve Aubert un an après la mort de Lambert Détry [32].

42C’est précisément l’année suivante qu’Élizabeth Dieudonné se marie avec un dénommé Jacques Tinchant, lui aussi fils d’une femme de couleur domingoise. Avant de faire bénir leur union, les jeunes gens prennent la peine de passer devant le notaire pour signer un contrat. Ils choisissent le régime de la communauté des biens à laquelle ils n’apportent pas grand-chose sinon, à titre de dot, les 500 piastres promises à Élizabeth par Lambert Détry (décédé depuis) mais qui sont toujours entre les mains de la veuve Aubert. L’acte est d’une facture très particulière. En effet, l’enjeu du contrat concerne moins les futurs époux qui n’ont pas beaucoup de biens à partager ou à préserver, que Marie Blanche Peillon qui profite manifestement de l’occasion pour préciser avec le plus grand soin les relations qu’elle entretient avec sa filleule Élizabeth. À plusieurs reprises et sans véritable raison juridique ou contractuelle, elle fait écrire par le notaire qu’elle a élevé Élizabeth comme sa fille depuis « sa plus tendre enfance ». Elle fait aussi noter que la vraie mère, dénommée Rosalie Vincent dans l’acte, est absente à la signature du contrat car elle « réside en ce moment à Saint-Domingue ». Enfin, sans aucune nécessité, car Élizabeth est majeure, la veuve Aubert donne son consentement au mariage et en témoigne à la fin de l’acte sans toutefois pouvoir signer car elle ne sait le faire [33]. Que se cache-t-il derrière l’attitude de cette femme ?

43Manifestement, au moment où Élizabeth va se marier et passer sous l’autorité juridique et financière de Jacques Tinchant, la veuve Aubert souhaite faire savoir qu’elle détient une sorte de pouvoir parental sur sa filleule : elle la traite comme une mineure dont elle serait la tutrice, c’est-à-dire la personne chargée de veiller au bon usage de ses biens. Et, de ce point de vue, l’enjeu n’est peut-être pas si mince. En renforçant, avec la complicité du notaire, une sorte d’autorité symbolique sur la jeune femme, la veuve Aubert pourrait avoir imaginé que c’était là une manière efficace de l’intimider et de conserver le temps nécessaire à ses affaires la plus grosse partie de l’actif de Lambert Détry, dont la dot d’Élizabeth. Elle lui avait bien donné une esclave – Gertrude – et sa fille, évaluées à 1 500 piastres. Toutefois, il ne s’agissait pas d’argent frais et cela lui coûtait d’autant moins que Gertrude continuait à rester sous le contrôle de Marie Blanche Peillon et à lui rapporter les gages qu’elle gagnait en travaillant hors de la maison. La demeure de la veuve semblait être devenue une communauté extrêmement active où se mêlaient esclaves, libres de plus ou moins fraîche date, et les jeunes mariés [34].

44En 1824, las d’attendre la dot de son épouse et alors qu’arrive un premier enfant, Jacques porte plainte. Le procès met en lumière une sorte de conflit de générations en train de naître. En effet, la veuve faisait partie de la première vague des émigrés de Saint-Domingue, celle qui était adulte au moment du départ et avait dû tout reconstruire. Jacques et Élizabeth, par contre, n’étaient plus des Domingois mais des jeunes gens grandis sur le sol américain ayant leurs propres ambitions. En se dégageant de l’emprise de la veuve Aubert, Jacques et sa femme vont construire une nouvelle manière de vivre qu’ils transmettront à leurs enfants : eux seront prêts à aller plus avant dans la conquête d’un monde qu’ils savent vaste et prometteur, un monde atlantique dont les frontières s’étendent bien au-delà de la Caraïbe et des côtes nord-américaines. Le procès de 1824 est peut-être la première manifestation de cette divergence des destins. Il est assez sordide. À la plainte des jeunes époux, la veuve oppose le décompte des sommes que ceux-ci lui auraient coûté en vivant à son foyer, pour finalement conclure que la dot a été mangée et que ce sont eux qui lui doivent de l’argent [35].

45Dès lors, Jacques et Élizabeth vont prendre leur indépendance. Le jeune homme s’est économiquement établi en s’appuyant sur son savoir faire de charpentier : comme Lambert Détry, il a monté une entreprise de construction. Pour consolider sa position, il a choisi de renforcer les liens qui l’unissent à sa propre famille, celle de Louis Duhart, second compagnon de sa mère Suzette Bayot. Le contrat de « société » qu’il signe avec son demi-frère Pierre Duhart précise que les actifs mis en commun serviront à acheter des terres, construire des maisons et les revendre. Ils vont ainsi profiter de la forte demande qui se manifeste pour ces habitations de bois sur lesquelles se précipite toute une population en quête de logement [36].

46Dans cette consolidation des positions sociales, Élizabeth joue aussi sa partie, d’une autre manière mais tout aussi déterminée. Comme sa mère, elle sait que, dans une société marquée par l’esclavage, l’ordre bureaucratique des écritures publiques joue un rôle important dans l’assignation d’un statut. Toutefois, elle sait aussi que, écriture après écriture, il est possible de subvertir cet ordre et d’y introduire de minuscules traces de dignité ou même de liberté que les notaires ou les greffiers, ensuite, transportent d’un acte à l’autre, comme un patrimoine scripturaire transmissible à ses enfants et aux enfants de ses enfants. L’une des stigmatisations qui la rattache au passé d’esclave de Rosalie et à la discrimination raciale dont elle continue, comme sa mère, à être quotidiennement victime en qualité de « femme de couleur », est le nom qu’elle porte. Le jour où elle a signé son contrat de mariage, en 1822, elle a été inscrite sur l’acte comme « marie Dieudonné f. de couleur et Libre » et elle a signé d’une main assez ferme « marie dieudonné » [37]. Comme dans son acte de baptême (1799), dans la lettre d’affranchissement de sa mère (1803), et dans le testament de Lambert Détry (1821) elle n’est désignée que par un prénom et un surnom. Certes le prénom varie d’un acte à l’autre – une fois Élizabeth, deux fois Marie – mais le surnom reste fixe, preuve de son usage régulier par ceux qui ont eu à le prononcer devant des autorités.

47Treize ans plus tard, en 1835, elle se rend à nouveau chez un notaire pour faire rectifier son nom et tenter d’effacer, d’une part, ce qui la rattache à sa marraine, d’autre part toute trace du statut servile de ses origines [38]. En effet, elle a pu se procurer une copie de son acte de baptême où il apparaît que si Marie est bien l’un des prénoms attribués à sa mère, elle-même n’en a pas hérité. Elle demande donc à redevenir « Élizabeth Dieudonné », mais elle ajoute aussitôt « Vincent » se donnant enfin un nom patronymique. L’ambiguïté de l’acte de baptême d’Élizabeth pouvait jouer en faveur de la jeune femme face au notaire. Dans ce document il n’y a pas de « reconnaissance » de paternité formelle, mais le prêtre avait écrit qu’elle était la « fille naturelle de Michel Vincent » et ce dernier, présent à la cérémonie, l’avait confirmé par sa signature. La déclaration du père devant l’Église ne valait évidemment pas légitimation aux yeux de la loi. Le Code civil de 1825, en Louisiane, prévoyait que, pour les « enfants de couleur », nulle autre procédure de « reconnaissance » n’était possible que celle issue d’une « déclaration reçue par un notaire en présence de deux témoins » [39].

48Peut-être le notaire ne fut-il pas excessivement regardant ? Comme maître Marc Lafitte avait accepté sans trop discuter les propos de la veuve Aubert, maître Théodore Seghers avec qui Jacques Tinchant était régulièrement en affaire reconnut sans chercher plus avant qu’Élizabeth était bien Élizabeth Dieudonné Vincent ou, mieux, Élizabeth Vincent puisque c’est ainsi qu’elle signa l’acte de rectification de son nom. Son écriture est un peu plus ferme que treize ans plus tôt, mais avec quelques difficultés dans l’orthographe de son prénom [40]. Pourtant, elle venait de conquérir là un nouveau statut et ne s’en départirait plus [41]. Dans les écritures publiques, elle ne serait plus une fille d’ancienne esclave, son nom ne serait pas différent de celui de toutes les femmes nées de parents libres. Les pratiques notariales en vigueur à la Nouvelle-Orléans lui avaient permis de jouer sur les ambiguïtés des écritures pour s’inventer un état civil digne d’elle et, par une patiente stratégie, de faire inscrire ne varietur – comme aimaient le noter les tabellions de langue française du territoire louisianais dans leurs actes – ce nouveau statut dans ces mêmes écritures.

49Il n’est pas impossible que Rosalie – qui avait aussi pris à cette époque le nom de Rosalie Vincent – ait aidé sa fille à accéder à l’identité à laquelle elle aspirait. En effet, sur l’acte de rectification on remarque que l’extrait du registre du greffe du tribunal de paix de la commune du Cap Dame Marie ayant servi à fonder la réclamation est daté du 25 mai 1823, soit huit mois à peine après le mariage d’Élizabeth et Jacques, mais douze ans avant la demande de rectification. D’après les déclarations de la veuve Aubert, nous savons que Rosalie, dans les années 1820 voyageait entre la Nouvelle-Orléans et Haïti et nous avons au moins une preuve que ces voyages se sont poursuivis puisque, en avril 1835, son nom figure sur la liste des passagers qui descendent du navire Ann sur les quais du port louisianais en provenance de Port-au-Prince [42].

50En octobre de l’année 1836 Élizabeth Vincent et Jacques Tinchant font baptiser leur troisième fils. Contrairement à sa mère et à son père, il est un enfant légitime et non plus un enfant naturel. Il a d’emblée un prénom et un nom. Il a des parents qui portent des prénoms et des noms et même des grands-parents qui ont conquis les leurs. Il a un parrain, Alfred Duhart, fils de sa grand-mère paternelle Suzette Bayot et de Louis Duhart. Il a enfin une marraine qui, par sa seule présence, marque le chemin parcouru depuis les Abricots : sa propre grand-mère maternelle, Rosalie Vincent. Lorsque cette femme née Peul inscrit sa marque – une croix – à la fin de l’acte, l’Église l’a jugée digne d’accompagner la vie spirituelle de son petit-fils et sa famille a pensé qu’elle ne pouvait pas offrir à Juste (Jules) Tinchant une meilleure protectrice, peut-être aussi un meilleur exemple [43].

Épilogue et conclusion

51Dans les années 1830, les conditions des hommes et des femmes de couleur se durcissent en Louisiane. Bientôt, le pouvoir législatif de l’État cherche à bloquer toute manumission et toute ascension sociale des personnes de couleur libres (Tregle 1999 ; Schafer 2003). Louis Duhart et sa compagne Suzette Bayot – mère de Jacques Tinchant – avaient déjà perçu les prémisses de cette évolution et quitté les États-Unis [44]. Ils avaient rejoint le sud-ouest de la France dont les parents de Louis étaient originaires, et légalisé leur union, celle d’un homme blanc et d’une femme de couleur, légalisation impossible en Louisiane [45].

52En 1840, Jacques Tinchant et Élizabeth Vincent rejoignent les Duhart accompagnés de trois de leurs cinq enfants. Plusieurs raisons ont pu contribuer à cette décision : la détérioration de la santé de leur mère Suzette qui meurt la même année, ou l’aggravation de la situation des personnes de couleur à la Nouvelle-Orléans. Le récit de leur vie en France et de celle de leurs enfants à Gan, à Pau, à Veracruz, à la Nouvelle-Orléans ou à Anvers serait trop long à raconter (voir Scott 2007). Nous nous arrêterons seulement ici à la participation de leur fils cadet à ces quelques années si denses de l’histoire de la Louisiane qui nous ont servi à introduire cet article.

53En 1862, nous retrouvons le petit-fils de Rosalie Vincent, Édouard Tinchant, à la Nouvelle-Orléans. Il avait quitté l’Europe où il était né pour travailler « aux Amériques » auprès de son frère Joseph, juste au moment où, durant la deuxième année de la Guerre civile, les forces du Nord occupèrent la ville. Il s’engagea aussitôt comme volontaire dans l’armée de l’Union. Il ne tarda pas à mettre à profit sa bonne formation rhétorique et son français élégant pour se faire un nom dans les milieux politiques et intellectuels de la Nouvelle-Orléans en pleine effervescence. On le rencontre à plusieurs reprises dans les colonnes de La Tribune, polémiquant avec les uns ou les autres à propos du sens à donner à l’égalité des droits ou du rôle comparé de la France et des États-Unis dans la fondation des libertés publiques. Après la défaite des États confédérés et l’abolition définitive de l’esclavage, il semble qu’il ait pris la direction d’une école destinée aux nouveaux affranchis, située rue Saint-Claude (Scott 2007).

54Édouard Tinchant se réclamait non seulement de sa naissance et de son éducation françaises – marquées par les années qui conduisirent à la révolution de 1848 – mais aussi de ses ancêtres haïtiens. Plus tard il parlera de son père comme d’un homme qui avait refusé d’élever ses enfants dans la ville de la Nouvelle-Orléans à une époque où sévissaient des « lois infâmes et [des] préjugés stupides ». Ses liens avec les adultes de la génération précédente – que nous savons entretenus par tous dans cette famille dispersée – lui avaient peut-être permis de découvrir l’histoire de sa grand-mère qui était devenue esclave dès son plus jeune âge mais qui, plus tard dans sa vie, avait été reconnue comme « citoyenne Rosalie ». Elle le rattachait à la haute vallée du fleuve Sénégal, à la bourgade des Abricots sur la côte de la péninsule méridionale de Saint-Domingue, à Santiago de Cuba avec, toujours en perspective, Saint-Domingue devenue Haïti. Il ne pouvait pas ne pas savoir le prix payé par les femmes de couleur maintenues dans l’incapacité de légitimer les enfants qu’elles avaient eus avec des hommes blancs, même après des années de vie commune.

Description de l'image par IA : Cartes des itinéraires familiaux entre l'Afrique, les Caraïbes et l'Europe.
Itinéraires de quelques-uns des membres de la famille Vincent/Tinchant depuis la migration forcée de Marie Françoise dite Rosalie de l’Afrique de l’Ouest vers Saint-Domingue jusqu’au retour de son petit-fils Édouard de la Nouvelle-Orléans et Mobile jusqu’à Anvers en 1879 après l’effondrement de la politique de Reconstruction dans le Sud des États-Unis. © Rebecca J. Scott.

55Élu à la Convention de 1867-1868, Édouard ne parvint à faire inscrire qu’une partie de ses idéaux dans le projet de constitution pour la Louisiane. Toute-fois, que l’égalité des « droits civils, politiques et publics » y soit garantie par la loi n’était pas rien. Ce fragile levier offrait – temporairement – la possibilité d’imaginer un monde où la dignité pouvait être associée à une vie quotidienne meilleure, ancrée dans des relations de travail et d’affaire plus équitables. Lorsque les suprématistes blancs parvinrent à mettre un terme aux tentatives de démocratie raciale qui avaient suivi la Guerre civile, il fit comme ses parents trente ans plus tôt, il reprit un bateau pour aller vers d’autres rivages. Avec sa femme Louise, née en Louisiane, ils choisirent d’élever leurs enfants à Anvers où son père et ses frères avaient déjà installé l’entreprise familiale. Là, s’il n’imaginait pas échapper totalement à ce qu’il appelait de « stupides préjugés », il pourrait au moins être à l’abri des « lois infâmes » (Scott 2007).

56Les convictions d’Édouard Tinchant s’étaient bâties sur la conscience aiguë des difficultés auxquelles les hommes et surtout les femmes de sa famille avaient été confrontés en raison des lois qu’une société esclavagiste leur avait sans cesse opposées. Le traumatisme de l’humiliation, transmis de génération en génération, lui avait échu en héritage. Il sentait en lui la nécessité de réparer ces injustices répétées, de rendre à la mémoire familiale la dignité qu’elle réclamait. Toutefois, ce legs ne comportait pas que le récit douloureux des assujettissements des siens, il laissait aussi entrevoir qu’il était toujours possible de se forger les instruments permettant de résister à ces oppressions répétées. Il avait appris de ses ancêtres ce savoir de la fragilité des règlements et des lois humaines, ce savoir-faire qui permet au dominé de retourner à son profit les écritures des administrations et des tribunaux, d’affronter la loi pour en déplacer les jurisprudences, voire pour la transformer.

57Ce recours aux écritures et, plus particulièrement, aux écritures publiques avait pu entrer dans la famille dès la génération de Rosalie, peut-être avant elle. Au xviiie siècle, parmi tous les produits qui s’échangeaient le long du fleuve Sénégal, le papier n’était pas le plus rare, bien au contraire ; et dans les cultures musulmanes qui s’étaient développées en Sénégambie, le rôle de l’écriture était important tant dans la vie religieuse que dans la vie quotidienne [46]. Lorsque cette femme avait été obligée de fuir Saint-Domingue avec sa famille en 1803, elle avait su se procurer les écrits susceptibles de la protéger du pire, un possible retour à la servitude. En 1804, à Santiago, alors qu’elle voyait la vie du père de ses enfants décliner rapidement, elle avait compris que sa lettre d’affranchissement ne resterait efficace que pour autant qu’elle aurait été à nouveau authentifiée par un pouvoir administratif français. Quelques décennies plus tard, alors qu’Élizabeth, la dernière de ses filles, était déjà mariée et mère de famille, Rosalie semble avoir pris un bateau entre Haïti et la Nouvelle-Orléans pour apporter à la jeune femme le précieux acte de baptême qui lui donnerait définitivement un nom véritable, susceptible d’effacer quelques-unes des marques de l’esclavage qui affectaient sa vie et pourraient affecter celle de sa descendance. La même Élizabeth et son mari Jacques avaient pris le risque d’un nouveau déplacement, lorsqu’il avait fallu abandonner à la Nouvelle-Orléans des affaires prospères, pour élever leurs enfants dans la dignité et pour leur offrir une école publique où ils puissent apprendre à lire, à écrire et à penser. La nouvelle de la deuxième abolition de l’esclavage déclarant cette pratique incompatible avec la dignité humaine leur était arrivée sur les terres françaises où ils s’étaient installés avant que d’autres événements – parmi lesquels peut-être le coup d’état du 2 décembre – les amènent à les quitter.

58Le refus d’une hiérarchie raciale devint l’un des premiers articles de la foi politique du petit-fils de Rosalie. Lorsqu’Édouard arriva en Louisiane, en 1862, il participa pleinement au débat politique. L’une des conséquences de ses projets aurait dû être, pour les enfants nés dans des familles comme celle de sa mère, le droit imprescriptible et immédiat de porter le nom de leur père sans avoir à lutter toute leur vie pour inscrire dans leur état civil cette première manifestation de leur dignité. Édouard Tinchant ne pouvait changer le passé mais, lorsque l’occasion s’en présentait, il savait, comme autrefois sa grand-mère Rosalie, combien il était important d’inscrire dans le présent la liberté.

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