Compte rendu

Smith (Nicola J.) – Capitalism’s Sexual History. – Oxford, Oxford University Press, 2020 (Oxford Studies in Gender and International Relations). 200 p. Bibliogr. Index.

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  • Hoeffler, C.
(2022). Smith (Nicola J.) – Capitalism’s Sexual History. – Oxford, Oxford University Press, 2020 (Oxford Studies in Gender and International Relations). 200 p. Bibliogr. Index. Revue française de science politique, . 72(3), XXX-XXX. https://doi.org/10.3917/rfsp.723.0381zd.

  • Hoeffler, Catherine.
« Smith (Nicola J.) – Capitalism’s Sexual History. – Oxford, Oxford University Press, 2020 (Oxford Studies in Gender and International Relations). 200 p. Bibliogr. Index. ». Revue française de science politique, 2022/3 Vol. 72, 2022. p.XXX-XXX. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2022-3-page-XXX?lang=fr.

  • HOEFFLER, Catherine,
2022. Smith (Nicola J.) – Capitalism’s Sexual History. – Oxford, Oxford University Press, 2020 (Oxford Studies in Gender and International Relations). 200 p. Bibliogr. Index. Revue française de science politique, 2022/3 Vol. 72, p.XXX-XXX. DOI : 10.3917/rfsp.723.0381zd. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2022-3-page-XXX?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.723.0381zd


1 La critique de la marchandisation des corps, notamment féminins, est aujourd’hui relativement consensuelle. Loin de se positionner sur le bien-fondé de ces critiques, cet exemple vise à illustrer le point de départ de l’ouvrage considéré ici : tout laisse à croire à une opposition nécessaire, immanente, entre sexualité et économie. Professeure de science politique à l’université de Birmingham, Nicola J. Smith problématise cette question des liens, controversés et souvent ignorés, entre sexualité et capitalisme, sur la base du cas du travail du sexe en Grande-Bretagne. Le travail du sexe constitue pour les un·e·s un mécanisme d’exploitation (entre autres) des femmes, pour les autres un travail ou encore un terrain d’émancipation et de subversion des normes sur le genre et les sexualités. Selon N. J. Smith, ces positions reflètent et reproduisent la dualité supposée entre sexe et économie comme relevant des sphères privée ou publique, des logiques de sentiments ou de travail. L’ouvrage propose une analyse de cette supposée dichotomie entre sexualité et capitalisme et démontre au contraire leurs liens intrinsèques. Son argument principal reprend une analyse féministe marxiste selon laquelle le capitalisme s’est fondé sur l’appropriation du travail des femmes (reproduction sociale) par sa construction comme du non-travail, car relevant des caractéristiques et fonctions naturelles des femmes (mères et épouses aimantes, pour simplifier). N. J. Smith pousse cet argument plus loin en arguant que la construction du travail du sexe comme « aberration » (p. 5), voire comme « menace » (p. 103), était ainsi nécessaire au capitalisme pour naturaliser l’appropriation du travail sexuel (gratuit) des femmes par le biais du mariage : si l’amour n’a pas de prix, le sexe ne peut en avoir non plus. Loin de n’être alors qu’un cas pour étudier les liens entre sexualités et économie, le travail du sexe devient un mécanisme même de la constitution de cette dichotomie et, de là, un pilier sur lequel repose le capitalisme. Le livre se présente comme une analyse historique des mécanismes par lesquels a été constituée cette dichotomie entre sexualité et économie.

2 Le chapitre 1 revient sur l’ancrage théorique, épistémologique et méthodologique du propos. Selon N. J. Smith, ces questions ont été longtemps reléguées aux marges disciplinaires, étant positionnées dans l’angle mort de l’intersection entre deux champs. D’un côté, l’économie politique, internationale ou comparée, ne s’est que peu et que récemment intéressée aux enjeux liés à la sexualité. D’un autre côté, les travaux portant directement sur les sexualités, au rang desquels plus spécifiquement les théories queer, ne se sont que rarement attardés sur la dimension économique de leurs questionnements. N. J. Smith prend soin de discuter son positionnement au sein de la pluralité des approches queer. Elle n’entend par là ni une approche centrée sur les sexualités non-hétérosexuelles (et encore moins sur les personnes LGBTQI+), ni une perspective portant sur la fluidité des identités. L’autrice s’inscrit dans les travaux de Michel Foucault et Silvia Federici, dont elle présente et discute les apports, contradictions et « tensions » fertiles. Elle développe une approche queer historicisante ou « historique », reconstruisant la généalogie de cette dichotomie. L’objectif est alors de contester la naturalité et nécessité des relations de pouvoir et conceptions existantes (du travail du sexe) en traçant leurs origines éminemment contestées et contingentes. L’autrice retrace ainsi l’évolution du travail du sexe en Grande-Bretagne à partir du Moyen Âge et de l’essor du capitalisme (chapitre 2), en passant par la période victorienne (chapitre 3), qui permet une stabilisation de la représentation négative du travail du sexe et de sa condamnation, et enfin la normalisation de la dichotomie entre sexe et économie aux XX e (chapitre 4) et XXI e (chapitre 5) siècles.

3 S’il s’agit là d’un livre résolument académique, il est par là même, selon N. J. Smith, également politique. D’abord, car dans sa perspective foucaldienne, l’ouvrage, en analysant les discours sur la sexualité, participe de leur production. Ensuite, car l’autrice entend dévoiler les mécanismes de domination au fondement de cette dichotomie pour mieux les combattre. Elle appelle en cela les universitaires et activistes à repenser et déconstruire cette dichotomie, et ce faisant à embrasser la cause des travailleur·e·s du sexe au sein des luttes féministes et queer. Si elle ne dévalorise pas les travaux queer centrés sur les identités, elle entend par son analyse mettre en avant les enjeux de justice économique et sociale en conceptualisant les luttes liées au genre et aux sexualités comme des luttes socio-économiques.

4 Cet ouvrage constitue par sa focalisation sur les liens entre sexualité et économie un apport empirique et analytique bienvenu à la littérature existante. Ces questionnements ne sont, bien entendu, pas nouveaux en soi, mais le livre produit des analyses nouvelles et permet de penser les ponts entre littératures féministe, queer, en économie politique et relations internationales vers d’autres approches. Certains passages font ainsi écho aux travaux de diverses disciplines, qui s’intéressent, avec des fondements épistémologiques et méthodologiques cependant différents, aux questions portant sur les liens entre économie, genre et sexualités. Outre l’approche pionnière de Viviana Zelizer (rapidement citée) et la richesse des analyses anglophones d’économie politique féministe, on peut mentionner ici le foisonnement de travaux hexagonaux – pour n’en citer que trois, le Genre du capital, par Sibylle Gollac et Céline Bessière, les études de Clémence Ledoux sur la professionnalisation du care ou encore celles de Mathieu Trachman sur la pornographie. N. J. Smith présente et prévient son lectorat des avantages et potentielles limites de son approche. Loin des standards souvent attendus, elle ne cherche pas en effet à excaver des « causes » ou à expliquer le développement du capitalisme en soi. Ce positionnement dissuadera peut-être celles et ceux souhaitant trouver dans le livre une explication causale (dans une acception restreinte de la causalité) et une méthodologie de recherche « propre ». On pourrait par exemple reprocher à l’analyse de ne pas discerner suffisamment ce qui relève de l’activité économique en général de l’essor du capitalisme plus spécifiquement. Ou encore, de ne pas mieux circonscrire ou d’incarner les dynamiques à l’œuvre. Mais outre son succès auprès d’un lectorat déjà acquis à cette approche, ce positionnement permet une mise en récit intéressante et agréable à lire qui saura intéresser également une audience plus large.

5 Au final, l’ouvrage de N. J. Smith représente une lecture, fascinante, volontairement située et partielle, de l’histoire du travail du sexe et plus généralement des liens entre économie et gouvernement du sexe. Par ses thématiques et son positionnement épistémologique, il démontre l’apport crucial, tant scientifique que politique, des travaux féministes sur le genre et les sexualités sur des questions d’économie politique aussi fondamentales que l’évolution du capitalisme.

6 Catherine Hoeffler
Sciences Po Bordeaux, IUE


Date de mise en ligne : 26/12/2022

https://doi.org/10.3917/rfsp.723.0381zd