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Un « métier d'hommes » ? Les représentations du métier de député à l'épreuve de sa féminisation

Pages 477 à 499

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  • Achin, C.
(2005). Un « métier d'hommes » ? Les représentations du métier de député à l'épreuve de sa féminisation. Revue française de science politique, . 55(3), 477-499. https://doi.org/10.3917/rfsp.553.0477.

  • Achin, Catherine.
« Un “métier d'hommes” ? Les représentations du métier de député à l'épreuve de sa féminisation ». Revue française de science politique, 2005/3 Vol. 55, 2005. p.477-499. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2005-3-page-477?lang=fr.

  • ACHIN, Catherine,
2005. Un « métier d'hommes » ? Les représentations du métier de député à l'épreuve de sa féminisation. Revue française de science politique, 2005/3 Vol. 55, p.477-499. DOI : 10.3917/rfsp.553.0477. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2005-3-page-477?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfsp.553.0477


Notes

  • [1]
    Cf. Anne Boigeol, « Les femmes et les cours. La difficile mise en œuvre de l’égalité des sexes dans l’accès à la magistrature », Genèses, 22, mars 1996, p. 107-129, notamment p. 108.
  • [2]
    Cf. Sabine Fortino, La mixité au travail, Paris, La Dispute, 2002.
  • [3]
    Cf. Danièle Kergoat, « La division du travail entre les sexes », dans Jacques Kergoat, Josiane Boutet, Henri Jacot, Daniel Linhart (dir.), Le monde du travail, Paris, La Découverte, 1998, p. 319-327.
  • [4]
    Cf. Olivier Marchand, « Les emplois féminins restent très concentrés », Données sociales, INSEE, 1993, p. 495-503.
  • [5]
    Cf. Enquête sur l’emploi, mars 2001, citée dans : Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Hommes-Femmes, quelle égalité ?, Paris, Éd. de l’Atelier/Éd. ouvrières, 2002, p. 88 ; et Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, Paris, La Découverte, 2003, p. 38.
  • [6]
    Cf. Danielle Chabaud, Sociologie du Travail, 3, 1984, p. 346-357 ; Michèle Forte et al., « De la division sexuée au partage du travail ? », Travail et Emploi, 74, 1998, p. 51-62.
  • [7]
    Cf. Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Hommes–femmes, quelle égalité ?, op. cit., p. 91.
  • [8]
    Cf. Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, op. cit., p. 43.
  • [9]
    Margaret Maruani, ibid., p. 42.
  • [10]
    À la fin du 20e siècle, les femmes représentent environ 20 % des médecins généralistes et 30 % des jeunes praticiens, un peu moins de 50 % des effectifs des avocats et des magistrats, et la majorité des enseignants du primaire et du secondaire. Cf. Marlaine Cacouault-Bitaud, « La féminisation d’une profession est-elle le signe d’une baisse de prestige ? », Travail, Genre et Sociétés, 5, mars 2001, p. 93-115, notamment p. 94.
  • [11]
    Les professions qui prédisposent à la carrière politique et plus précisément à l’entrée au Parlement sont celles qui offrent des « opportunités » à l’accès au métier politique parlementaire, par leur « proximité » avec lui. On retrouve des secteurs professionnels pareillement privilégiés, pour lesquels la relation osmotique avec la sphère politique fonctionne particulièrement bien. Cf. Mattei Dogan, « Les professions propices à la carrière politique. Osmoses, filières et viviers », dans Michel Offerlé (dir.), La profession politique. 19e-20e siècles, Paris, Belin, 1998, p. 171-199.
  • [12]
    Cf. par exemple : Bénédicte Bertin-Mourot, « La participation des femmes à l’exercice du pouvoir dans les grandes entreprises : quatre études de cas », Les Cahiers du Mage, 1, 1997, p. 37-56 ; Jacqueline Laufer, Annie Fouquet, « À l’épreuve de la féminisation », dans Pierre Bouffartigues (dir.), Les Cadres. La grande rupture, Paris, La Découverte, 2000, p. 249-267 ; Marlaine Cacouault, « Féminisation et masculinisation des professions : approches historiques et comparatives. Introduction », Les Cahiers du Mage, 1, 1995 ; Sylvie Schweitzer, « Hautes fonctionnaires : le plafond de verre », dans Les femmes ont toujours travaillé. Une histoire du travail des femmes aux 19 et 20e siècles, Paris, Odile Jacob, 2002, p. 279-281.
  • [13]
    Alain Bihr, Roland Pfefferkorn, Hommes–Femmes, quelle égalité ?, op. cit., p. 188.
  • [14]
    Par exemple, en France, les femmes ne sont en 1997 que 6,3 % parmi les équipes dirigeantes des 50 000 entreprises leaders. Au sommet, les femmes représentent 27 % des chefs d’entreprises, mais en 1996, on ne compte aucune femme dirigeante de l’une des 200 plus grandes entreprises françaises (Martine Bulard, « Sexisme ordinaire au travail », Manières de voir, 68, avril-mai 2003, p. 36-41, notamment p. 36).
  • [15]
    Dans INSEE, Les femmes. Portrait social, op. cit., p. 121. Malgré l’ouverture aux femmes de l’ENA dès sa création en 1945, les femmes n’y seront longtemps qu’une exception : 5 reçues en 1946 sur 134, aucune en 1948, 2 en 1953. Dans les années 1990, si le taux de réussite des filles au concours avoisine celui des garçons, elles restent toujours moins nombreuses à s’y présenter, une candidate pour deux candidats en moyenne (dans Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, op. cit., p. 280). Olivia Bui-Xuan a également mis en évidence que les femmes du Conseil d’État, « si elles ne subissent pas de discriminations manifestes, restent cantonnées dans la fraction dominée de l’élite » : Olivia Bui-Xuan, Les femmes au Conseil d’État, Paris, L’Harmattan, 2001, p. 233.
  • [16]
    Jacqueline Laufer, Annie Fouquet, « À l’épreuve de la féminisation », cité.
  • [17]
    Cf. Catherine Marry, Les femmes ingénieurs, une révolution respectueuse, Paris, Belin, 2004 ; Françoise Battagliola, Histoire du travail des femmes, Paris, La Découverte, 2000.
  • [18]
    Cf. Sylvie Schweitzer, Les femmes ont toujours travaillé, op. cit., p. 262.
  • [19]
    « Certaines charges d’officier public s’ouvrent ainsi très tardivement aux femmes françaises : 1924 pour les commissaires priseurs, 1945 pour l’accès à la plénitude des fonctions juridiques et 1948 pour les métiers de notaires et huissiers de justice. Il faut également attendre 1972 pour que les femmes obtiennent le droit d’entrer à Polytechnique et d’accéder à tous les grades militaires, 1973 pour le droit de concourir aux concours de commissaires de police et 1983 pour le droit d’entrer à Saint-Cyr ».
    (Sylvie Schweitzer, ibid., p. 263)
  • [20]
    Michelle Perrot, « Qu’est-ce qu’un métier de femme ? », Le Mouvement social, 140 (VII-IX), 1987, p. 3-8, repris dans : Les femmes ou les silences de l’histoire, Paris, Flammarion, 1998, p. 201-207.
  • [21]
    Michelle Perot, ibid., p. 201-202.
  • [22]
    Cf. Marie-Agnès Barrère-Maurrisson, La division familiale du travail, Paris, PUF, 1994.
  • [23]
    Cf. Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, op. cit., p. 47.
  • [24]
    Les tendances décrites pour le cas français se retrouvent à peu près de la même manière dans tous les pays de l’Union européenne. En 1995, plus de la moitié des femmes de l’UE travaillaient dans 5 secteurs : la santé et les services sociaux (16 %), le commerce de détail (13 %), l’éducation (10,5 %), l’administration publique (7,5 %) et les services aux entreprises. Quant aux métiers, trois catégories regroupent 59 % des actives : 22 % d’entre elles sont secrétaires ou employées de bureau, 20,5 % sont serveuses ou vendeuses, 16 % sont techniciennes, infirmières, nourrices et enseignantes (dans Margaret Maruani, Travail et emploi des femmes, op. cit., p. 40).
  • [25]
    Max Weber, Le savant et le politique, Paris, Plon, 1963 (1re éd. : 1959), p. 137.
  • [26]
    Cf. Daniel Gaxie, « Homogénéité et hétérogénéité du personnel politique », Après-demain, La représentation politique, 399, décembre 1997, p. 28-32.
  • [27]
    Cf. Jean-Louis Briquet, « Communiquer en actes », Politix, 28, 1994, p. 16-26, notamment p. 18.
  • [28]
    Cf. « L’institution des rôles politiques », numéro spécial Politix, 38, 2e trimestre 1997, et notamment « On ne subit pas son rôle », entretien avec Jacques Lagroye, p. 7-17, qui le définit ainsi : « Le rôle […], c’est l’ensemble des comportements qui sont liés à la position qu’on occupe et qui permettent de faire exister cette position, de la consolider, et surtout, de la rendre sensible aux autres », p. 8.
  • [29]
    Jean-Louis Briquet, « Communiquer en actes », art. cité, p. 19.
  • [30]
    Cf. Bastien François, Le régime politique de la Cinquième République, Paris, La Découverte, 1999, p. 28.
  • [31]
    On peut en effet se demander si l’application de la loi dite sur la parité – qui a eu peu d’effets sur la composition sexuée de l’Assemblée nationale en 2002 en raison du contournement de la loi par les partis politiques, mais qui en revanche a conduit à élire des assemblées paritaires aux autres échelons (local, régional, européen) – ne peut pas conduire à moyen terme à créer un réservoir potentiel de candidates et instaurer par là une filière « femmes » d’accès à la profession parlementaire. Il s’agit là néanmoins d’un scénario fortement hypothétique, qui nécessite davantage de recul historique pour être validé ou infirmé.
  • [32]
    Pour plus de détails, nous nous permettons de renvoyer à notre thèse : Catherine Achin, Le mystère de la chambre basse. Comparaison des processus d’entrée des femmes au Parlement. France-Allemagne, 1945-2000, Paris, Dalloz, 2005.
  • [33]
    La seule spécificité est représentée par l’importance plus grande de la filière locale pour les députées élues depuis les années 1990 par rapport à leurs homologues masculins.
  • [34]
    Nous avons eu notamment recours aux données suivantes : Annie Collovald, « La République du militant », dans Pierre Birnbaum (dir.), Les élites socialistes au pouvoir, 1981-1985, Paris, PUF, 1985, p. 11-52 ; Pierre Mathiot, « Le nouveau profil des députés », dans Le Figaro, 4 juin 1993, repris dans Ezra Suleiman, « Les élites de l’administration et de la politique dans la France de la Cinquième République : homogénéité, puissance, permanence », dans Le recrutement des élites en Europe, Paris, La Découverte, 1995, p. 51.
  • [35]
    Ainsi, par exemple, cette part est de 69,5 % en 1981 pour l’ensemble des députés, alors que, sur la même période, cette part est de moins de 60 % chez les députées. Étant donné que le pourcentage des catégories intermédiaires est sensiblement le même dans les deux cas (environ 25 %), ce différentiel est compensé par la part des députées ouvrières et inactives. Mariette Sineau a montré que cette tendance a été remise en question dans l’Assemblée élue en 1997 : la formation comme la profession d’origine des députées y témoignaient au contraire d’une « sur-sélection » sociale (64 % appartiennent aux professions libérales et cadres supérieurs contre 52 % des hommes) ; cf. Mariette Sineau, Profession : femme politique. Sexe et pouvoir sous la Cinquième République, Paris, Presses de Sciences Po, 2001. On peut peut-être expliquer ce « renversement » ponctuel par un effet de la division sexuelle du travail et une logique partisane, comme par exemple l’arrivée des femmes dans des professions « sur-sélectives » (telle l’entrée plus importante des femmes « énarques » socialistes). En 2002, la victoire de la droite correspond à une nouvelle sur-représentation des hommes parmi les cadres et professions intellectuelles supérieures (65,6 % contre 54,9 % pour les femmes).
  • [36]
    Cf. Daniel Gaxie, La démocratie représentative, Paris, Montchrestien, 3e éd., 2000, p. 105.
  • [37]
    Diverses enquêtes ont mis en évidence la corrélation entre l’origine sociale des professionnels de la politique et leurs centres d’intérêt : une analyse des questions au gouvernement a montré par exemple une certaine correspondance entre la hiérarchie de légitimité des sujets traités et la hiérarchie des propriétés sociales des parlementaires (Daniel Gaxie, ibid., p. 127).
  • [38]
    Entretien K., députée en 1958 (NI, Algérie), 30/04/1999.
  • [39]
    Entretien O., députée PS en 1981 et 1986, 11/03/1999.
  • [40]
    Entretien L., députée UDF en 1978, 1981, 1986, 1988, 1993 et 1997 ; 19/05/1999.
  • [41]
    Nous avons regroupé ensemble les commissions aux attributions proches, qui ont vu leur intitulé évoluer sur la période, afin de rendre plus clair le classement des commissions en fonction du nombre de députées y ayant siégé.
  • [42]
    Évidemment ici, la « jeunesse » prime sur les « sports »…
  • [43]
    Les attributions de cette commission relèvent de l’économie, dans son versant non prestigieux. Son effectif important (145 membres) fait qu’elle rassemble également le plus souvent les nouveaux députés hommes…
  • [44]
    En effet, la répartition des deux sexes par PCS génériques nous a montré que, si les hommes ont pendant longtemps été proportionnellement plus nombreux que les femmes dans les PCS supérieures, cette tendance a été remise ponctuellement en question en 1997.
  • [45]
    Les enseignantes se trouvent regroupées dans un nombre restreint de commissions : 48 % dans les Commissions des Affaires sociales et culturelles et de la Jeunesse et des Sports (2/3 de ces enseignantes sont des professeurs du secondaire), 18 % (des professeurs d’université très majoritairement) dans la Commission de la Production et des Échanges et tout de même 18 % (des professeurs de droit) dans la Commission des Lois et 16 % dans la commission des Affaires étrangères (cette fois, il s’agit essentiellement de professeurs du secondaire). On retrouve ensuite une « spécialisation » très nette des femmes au foyer (60 % dans les Affaires culturelles, familiales et sociales, et Jeunesse et sports, 20 % dans les commissions dominées des Pensions et de la Production et des Échanges).
  • [46]
    On ne dispose malheureusement pas toujours des « spécialités » de ces médecins. On peut néanmoins faire l’hypothèse qu’il s’agit de spécialités dominées au sein du champ professionnel médical : parions que ces femmes médecins sont plus souvent pédiatres ou généralistes que chirurgiens…
  • [47]
    Il existerait ainsi une revalorisation des « Affaires culturelles familiales et sociales », correspondant à une nouvelle mise en valeur des ministères relevant de ces domaines (travail, affaires sociales, santé et éducation nationale), qui possèdent de fait des budgets très importants.
  • [48]
    La catégorie des « députées de second rang », est définie par défaut de responsabilités particulières. Parmi les députées qui exercent une fonction parlementaire spécifique, nous distinguerons tout d’abord, au sein de la catégorie « intermédiaire », deux groupes hiérarchiques ascendants : le premier (« députées intermédiaires 1 ») rassemble les membres de délégations particulières (aux Affaires européennes, par exemple), les membres de groupes de travail spécifiques, les secrétaires, vice-présidentes et présidentes de ces groupes particuliers et les rapportrices de propositions ou projets de loi. Ces attributions permettent certes de « sortir » du rang des députées de base, mais ne correspondent pas à des positions de pouvoir très valorisées. Le deuxième ensemble (« députées intermédiaires 2 ») regroupe des députées aux attributions clairement plus honorifiques et importantes que les premières : les membres des bureaux des commissions et le bureau de l’Assemblée : secrétaires et vice-présidentes de commissions, secrétaires et vice-présidentes du bureau de la Chambre et présidentes de commissions d’enquête ou de sous-commissions. Enfin, « l’élite », au sommet de la hiérarchie, est composée des présidentes de commission ou de l’Assemblée et des questrices.
  • [49]
    En effet, d’une part, la répartition entre députées de premier et de second rang est relativement constante sur le demi-siècle et confirme simplement, eu égard au faible pourcentage de femmes au Parlement jusqu’aux années 1980, que les femmes ayant accédé à des positions de pouvoir au sein de l’Assemblée durant ces années sont l’exception… D’autre part, s’il existe quelques différences entre les partis, l’influence de l’étiquette partisane sur l’obtention des postes dans les organes de l’Assemblée montre que les partis de gauche ont la plus forte part de députées exerçant des responsabilités (37 % pour le PS, 35 % pour le PCF, contre 31,7 % pour les gaullistes et 33 % pour les partis de droite libérale).
  • [50]
    C’est-à-dire les députées intermédiaires et l’élite.
  • [51]
    Cela peut partiellement s’expliquer par le fait que les hautes fonctionnaires et certaines professions libérales représentent la forte majorité des femmes parlementaires appelées au gouvernement, construisant ainsi différemment leur carrière.
  • [52]
    L’étude consacrée à l’Assemblée nationale élue en 1968 (cf. Roland Cayrol, Jean-Luc Parodi, Colette Ysmal, Le député français, Paris, Presses de Sciences Po/Armand Colin, 1973 (Travaux de recherche en science politique, 23), p. 138) a distingué entre les dirigeants et les députés de second rang, mais sans croiser ces données avec la variable sexe. Elle comptabilisait 57 % de dirigeants au sein de l’Assemblée nationale et donc 43 % députés de second rang. Même si cette analyse concernait seulement une législature et adoptait des critères de définition un peu différents, les auteurs insistaient sur le caractère relativement « stable » de cette répartition, la part des élus « dirigeants » de chaque parti variant simplement en fonction de la majorité parlementaire. Or, si nous comptons nos députées « dirigeantes » de manière identique (en intégrant les membres du gouvernement), nous obtenons un pourcentage de députées de second rang égal à 47 % et donc, 53 % de dirigeantes, soit 4 points de moins que les données générales sur les députés de 1968.
  • [53]
    Marlaine Cacouault, « La féminisation d’une profession est-elle le signe d’une baisse de prestige ? », art. cité, p. 94.
  • [54]
    « Dans tous les cas, la féminisation est constituée en problème et “les femmes” sont tenues pour responsables des dysfonctionnements dans la profession ou, tout au moins, de la détérioration de son image. L’opinion est sensible à ce type de discours, étant donné que la justice, l’éducation ou la santé sont l’affaire de tous dans une société démocratique. Parallèlement, leur “différence” est constatée, des propositions sont formulées pour leur réserver un traitement original ou tirer parti des qualités “spécifiques” », Marlaine Cacouault, ibid., p. 101.
  • [55]
    Anne Boigeol, « Les femmes et les cours… », art. cité, p. 116.
  • [56]
    Anne Boigeol, ibid., p. 122.
  • [57]
    Les alternances rapides à partir de 1986 coïncident avec une critique croissante des principaux partis politiques. Fragilisés par les « affaires », qui touchent aussi bien les partis de gauche que de droite, les professionnels de la politique apparaissent comme toujours plus éloignés des « citoyens » et, dès lors, confrontés à une remise en question profonde des fondements de leur légitimité.
  • [58]
    Cf. Bernard Lacroix, « La crise de la démocratie représentative en France. Éléments pour une discussion sociologique du problème », Scalpel, 1, 1994, p. 6-29.
  • [59]
    « Les débats sur les formes légitimes de la compétition ne sont jamais sans influence sur les stratégies des acteurs », dans Michel Offerlé, Les partis politiques, Paris, PUF, 1997, p. 121.
  • [60]
    Dans Daniel Gaxie, La démocratie représentative, op. cit., p. 118.
  • [61]
    Cf. Eric Fassin, « La parité sans théorie : retour sur un débat », Politix, 15 (60), 2002, p. 19-32, p. 19 ; Laure Bereni, Éléonore Lepinard, « “Les femmes ne sont pas une catégorie”. Les stratégies de légitimation de la parité en France », Revue française de science politique, 54 (1), février 2004, p. 71-98.
  • [62]
    Cf. Philippe Bataille, Françoise Gaspard, Comment les femmes changent la politique et pourquoi les hommes résistent, Paris, La Découverte, 1999, p. 32.
  • [63]
    Cf. Mariette Sineau, Profession : femme politique, op. cit., p. 190.
  • [64]
    Cf. Jost F. Noller, « Die Krise des etablierten Parteiensystems am Beispiel Deutschland », Gegenwartskunde, 42, 1993, p. 293-303.
  • [65]
    Il s’agit ici de notre lecture a posteriori du processus : nous n’entendons pas prêter aux acteurs impliqués dans celui-ci des stratégies aussi conscientes…
  • [66]
    Éric Fassin, « La parité sans théorie : retour sur un débat », art. cité, p. 19.
  • [67]
    Laure Bereni, Éléonore Lepinard, « “Les femmes ne sont pas une catégorie”. Les stratégies de légitimation de la parité en France », art. cité.
  • [68]
    Delphine Dulong, Sandrine Lévêque, « Une ressource contingente. Les conditions de reconversion du genre en ressource politique », Politix, 15 (60), 2002, p. 81-112.
  • [69]
    Stéphane Latté, « Cuisine et dépendance. Les logiques pratiques du recrutement politique », Politix, 15 (60), p. 55-80.
  • [70]
    Catherine Achin, Marion Paoletti, « Le “salto” » du stigmate. Genre et construction des listes aux municipales de 2001 », Politix, 2002, p. 33-54, notamment p. 54.
  • [71]
    Dans le discours politique de droite comme de gauche, même en des termes euphémisés, la parité est désormais considérée comme un accessoire, un luxe réservé à des privilégiés et son désaveu s’est opéré au profit de la rhétorique de classe et de la tentative de récupération des « couches populaires ».

1Malgré les profondes mutations qui caractérisent l’activité féminine en France depuis la fin de la seconde guerre mondiale et plus encore depuis les années 1970, force est de constater la constante ségrégation sexuée des professions et la relative inertie des représentations sociales sur le « sexe des métiers ». L’ordonnance de 1944, qui accorde la citoyenneté politique aux femmes françaises et leur ouvre donc formellement l’accès à la profession politique, est concomitante de leur obtention du droit d’entrée dans d’autres professions, jusqu’ici exclusivement masculines, comme par exemple celles de la magistrature, qui deviennent accessibles à l’un ou l’autre sexe en 1946 [1], ou encore certains métiers de la haute fonction publique (l’ENA, créée en 1945, est « mixte » et une femme entre pour la première fois au Conseil d’État en 1952).

2Penser l’entrée des femmes en politique professionnelle par analogie avec l’entrée dans un bastion professionnel traditionnellement masculin peut nous permettre de mettre au jour, d’une part, les éventuelles caractéristiques spécifiques qui pèsent sur la professionnalisation des femmes en politique et ses liens avec la division sexuelle du travail dans l’ordre social, mais aussi, d’autre part, de mieux comprendre les représentations de la profession politique et leur évolution. En tenant compte de la spécificité de fonctionnement de l’espace des activités politiques et sur le modèle des travaux consacrés à l’entrée des femmes dans des métiers dits masculins, nous nous proposons donc de réfléchir au processus de construction du métier de député comme un « métier d’hommes » et de comprendre les liens entre l’évolution des représentations de ce métier et sa féminisation.

3Pour cela, nous mobiliserons des données statistiques sur la sphère d’activité et sur les caractéristiques biographiques des parlementaires, afin de comparer la division sexuelle du travail dans la structure sociale et dans le champ politique – les processus d’entrée des femmes dans la sphère d’activité comme leur mode d’exercice de la profession –, avant d’analyser les représentations du métier de député à l’épreuve de sa (très relative) féminisation.

Le genre des professions : métiers d’hommes vs métiers de femmes

4Les modifications de la sphère d’activité depuis 1945 – tertiarisation, salarisation, forte féminisation de la population active – n’ont pas conduit à une plus grande mixité du monde du travail : la ségrégation sexuée par secteur et par profession s’est même accrue et demeure un des traits structurants de cet espace [2]. Le clivage sexué des groupes de professions et catégories socioprofessionnelles reste très marqué : le groupe des employés est très majoritairement féminin (seule la catégorie des « policiers et militaires » est largement dominée par les hommes), celui des professions intermédiaires comporte une petite moitié de femmes (les hommes y dominent largement les PCS de techniciens, contremaîtres et agents de maîtrise et les femmes celles des professions intermédiaires de la santé et du travail social), tandis que les groupes des agriculteurs, des ouvriers et des professions intellectuelles supérieures restent fortement masculins [3].

5La concentration du travail des femmes est ainsi particulièrement accusée [4] : plus de la moitié des femmes sont actives dans cinq secteurs d’activité principaux (santé et services sociaux, commerce de détail, éducation, administration publique et services aux entreprises) et regroupées dans quatre grandes catégories de métiers (employées ou secrétaires, vendeuses ou serveuses, infirmières et enseignantes) [5]. Les professions qui regroupent les effectifs de femmes les plus importants sont donc aussi les plus féminisées : par exemple, la profession employant le plus de femmes en 2001 est la PCS d’employée administrative d’entreprise, qui est féminisée à 81 %.

6De nombreux travaux en sociologie du genre et du travail ont ainsi établi que, depuis 1945, la forte progression de la scolarité et de l’activité des femmes a surtout conduit à féminiser encore davantage des métiers féminins peu valorisés (employées du public et du privé, personnel de services aux particuliers) et beaucoup moins diversifiés que les métiers masculins. La division sociale du travail réserve encore essentiellement aux femmes les activités qui peuvent être pratiquées de manière discontinue et qui socialisent les activités, les capacités et les vertus qui sont traditionnellement les leurs dans la sphère domestique [6]. Les professions les plus féminisées (assistantes maternelles, employées de maison, assistantes sociales, conseillères en économie sociale et familiale, éducatrices, infirmières, vendeuses, enseignantes ou secrétaires) mettent en effet toutes en œuvre des qualifications en adéquation avec les stéréotypes de la féminité et de la maternité : dévouement, patience, discrétion, soin, disponibilité et compétence [7].

7Or, cette ségrégation horizontale des professions est redoublée par une ségrégation verticale : les possibilités d’accès aux postes les plus élevés de la hiérarchie demeurent limitées pour les femmes. La réalité reste bien celle d’une discrimination des femmes dans toutes les catégories et d’une « bipartition » des femmes actives, la plupart de celles-ci occupant des emplois peu ou pas qualifiés et pour la plupart dans des secteurs très féminisés [8].

8Néanmoins, presque toutes les professions et catégories intellectuelles supérieures se sont féminisées depuis les années 1960 [9]. La progression des femmes est particulièrement marquée pour les professions libérales et les cadres d’entreprise. Certaines professions « supérieures prestigieuses » se sont même fortement ouvertes aux femmes, comme les métiers de pharmaciens, médecins, magistrats, avocats et journalistes [10], qui constituent par ailleurs des « viviers » traditionnels du recrutement des professionnels de la politique [11]. Les hiérarchies entre les sexes se reproduisent cependant au sein de ces professions devenues mixtes : de nombreux travaux ont mis en évidence le fameux « plafond de verre », cette barrière symbolique, mais effective, qui empêche les femmes d’atteindre le sommet de la hiérarchie au sein de leur domaine professionnel [12]. Ces études ont ainsi démontré qu’à diplômes et statut équivalents de leurs homologues masculins, les femmes se heurtent au cours de leur carrière à un « mur invisible » qui contraint leurs chances de parvenir aux plus hautes responsabilités. Par exemple, Alain Bihr et Roland Pfefferkorn ont montré sur la longue durée que, « quel que soit le groupe socioprofessionnel considéré, les femmes bénéficient moins souvent d’une promotion en cours de carrière que les hommes » [13]. Sensible au sein des entreprises privées [14], la discrimination des femmes est tout aussi nette au sein de la haute administration d’État. Les femmes représentent 26,6 % des cadres de la fonction publique en 1994, mais leur part est beaucoup plus réduite parmi les hauts fonctionnaires (moins de 10 %) [15]. Lorsque les femmes occupent des positions d’encadrement, d’autres différenciations apparaissent : sur-représentées dans les postes d’information, de marketing, de gestion du personnel ou des relations publiques, elles sont à l’inverse très peu nombreuses dans les « métiers anciens » et considérés comme techniques [16]. Enfin, tous les travaux ont mis en évidence la « masculinisation » des comportements des premières femmes entrées dans des bastions professionnels masculins. Les « pionnières » n’ont réussi à se faire admettre au sein de professions « prestigieuses », comme celles des ingénieurs ou des magistrats, que grâce à une origine sociale et à un niveau de diplôme plus élevés que les hommes et à s’y maintenir qu’en adoptant une attitude « conformiste » visant à faire oublier leur état de femme, attitude également observée parmi les femmes cadres [17].

9Ce rapport « dominé » des femmes aux postes professionnels « d’autorité » s’éclaire historiquement. Selon Sylvie Schweitzer, l’autorité des femmes dans la sphère du travail a une double histoire : il y a d’une part celle qui s’exerce sur d’autres femmes et qui a été parcimonieusement accordée (par exemple, les inspectrices des écoles ou du ministère du Travail depuis la fin du 19e siècle) et, d’autre part, celle exercée par exemple par les magistrats ou les hauts fonctionnaires, les officiers de la police et des armées, et qui leur a été longtemps refusée au prétexte que les femmes ne votaient pas [18]. Apparaît donc ici un lien entre exercice de la citoyenneté politique et accès aux métiers de la souveraineté publique : en France dans l’entre-deux-guerres, ce sont les mêmes arguments qui ont justifié l’exclusion des femmes de la citoyenneté politique et de certains métiers de la souveraineté publique. La « nature » des femmes telle qu’on la représente couramment (sentimentalité, fragilité, faiblesse, etc.) a été en France plus que dans d’autres pays longtemps perçue comme l’exacte antinomie des attributs requis pour le métier politique ou pour celui par exemple de magistrat (requérant rigueur, impartialité, autorité) [19].

10Michelle Perrot a bien montré comment cette ségrégation horizontale et verticale des métiers s’enracine historiquement dans les mœurs et comment elle est le produit de représentations de longue durée, remodelées au gré des besoins du temps [20]. Et en effet, on ne peut que constater la profonde inertie des stéréotypes qui définissent les critères et les limites des « métiers de femmes », des métiers qui sont « bien pour des femmes » : « Réputés peu accaparants, ils doivent permettre à une femme de mener à bien sa double tâche, professionnelle (mineure) et domestique (primordiale). […] Ces métiers s’inscrivent dans le prolongement des fonctions “naturelles”, maternelles et ménagères […]. Des qualifications réelles déguisées en “qualités” naturelles et subsumées dans un attribut suprême, la féminité : tels sont les ingrédients du “métier de femmes”, construction et produit du rapport des sexes » [21].

11La « différence des sexes innocentée par la nature » a ainsi été érigée en principe organisateur de la division du travail dans une relation inégale. Les caractéristiques évoquées définissent en creux celles des nombreux métiers masculins qui engagent par contraste les qualités réputées masculines : force physique, technicité, dynamisme, innovation, direction, organisation, autorité, ouverture sur l’extérieur, mobilité, activité continue, etc. [22] Les notions de « métier de femmes » ou de « métier d’hommes », enracinées dans l’histoire, le symbolique et le langage, sont donc des constructions sociales liées au rapport des sexes. On perçoit également bien ici comment la production des notions de métiers d’hommes ou de femmes repose sur l’articulation entre la sphère de production (sphère professionnelle) et la sphère de reproduction (sphère domestique), deux « lieux de travail » où les rapports sociaux entre les sexes sont eux-mêmes inégalitaires. Si hommes et femmes sont en situation d’inégalité professionnelle, c’est parce que le travail est défini différemment dans l’univers professionnel selon qu’il est effectué par un homme ou une femme, mais c’est aussi parce qu’il y a une division inégalitaire des tâches dans la famille [23].

12Ces différentes données nous permettent de formuler un certain nombre d’hypothèses pour répondre au paradoxe apparent entre progression de la scolarisation et de l’activité des femmes et constante sous-représentation parlementaire. S’il existe une homologie structurale entre la division sexuelle du travail dans l’ordre social et dans l’ordre politique, la sous-représentation des femmes dans le dernier cercle du pouvoir politique serait dès lors l’homologue de leur quasi-absence au sommet de la hiérarchie des professions et catégories intellectuelles supérieures. Néanmoins, lorsque l’on sait que la division sexuelle des professions est sensiblement la même dans tous les pays européens [24], on peut s’interroger sur la spécificité du fonctionnement du champ politique en France, qui a conduit à construire et à reproduire des représentations du métier de député comme un métier d’hommes, longtemps interdit et toujours difficilement accessible aux femmes…

Un métier « pas comme les autres »… ?

13Le métier de député, qui constitue en France le sommet d’une carrière politique élective, n’est en effet pas tout à fait un « métier comme les autres ». Il ne suppose pas a priori de formation spécifique, repose sur un apprentissage « sur le tas » de rôles éventuellement contradictoires, possède une forte connotation symbolique et est évoqué comme un métier de vocation. Le groupe des professionnels de la politique reste par ailleurs difficile à objectiver. Si le critère défini par Max Weber, « vivre pour et de la politique » [25], délimite effectivement une certaine population, il importe de prendre sérieusement en considération le fait que ce critère ne saurait en rien préjuger une homogénéité substantielle et première de ce groupe [26]. À l’inverse, la délimitation d’une population « homogène » se heurte aux problèmes qu’induit la tentative d’esquisse d’une zone qui reste floue : l’exercice d’une activité politique professionnelle peut être considéré par ses titulaires comme un passage, une intermittence, en un mot une parenthèse professionnelle « en dehors » d’autres parcours. Les stratégies de dénégation identitaires sont également un obstacle classique à l’objectivation des groupes politiques. Il y aurait même divers usages de ce « flou » par les professionnels ou ex-professionnels, préférant se présenter – face aux critères les plus évidents d’appartenance au groupe des professionnels de la politique – comme de simples militants ou se référant à leur profession d’origine.

14Autre caractéristique, le métier de député peut se définir comme l’ensemble des activités et des rôles que recouvre l’exercice de l’activité professionnelle parlementaire, mais aussi des représentations spontanées que les professionnels de la politique en produisent [27]. L’institution qu’est le député, comme toute institution, ne devient en effet sensible aux profanes que par l’incarnation par les députés eux-mêmes d’un ensemble de rôles, qui ne sont pas seulement des prescriptions contraignantes, mais aussi le résultat des usages qu’en font ceux qui les endossent [28]. Le rôle d’élu peut ainsi être déterminé par des processus généraux (l’état particulier des rapports sociaux en un temps et un lieu donnés, l’état des techniques et l’état du champ politique), mais aussi par les représentations qu’ont les élus de leur métier (la croyance en une légitimité suprême acquise par l’élection, la conception des menaces qui pèsent sur leurs positions et la perception des conditions d’apprentissage du métier politique). S’est ainsi progressivement imposée une représentation officielle du métier politique et des rôles de l’élu qui répond aux caractéristiques de l’idéal type de la domination légale rationnelle de type bureaucratique (critères de l’efficience technique et économique, principes universalistes de neutralité administrative, séparation des intérêts publics et privés). La prescription des rôles varie cependant selon le type de ressources politiques dont dispose prioritairement l’élu, les caractéristiques du public auquel il s’adresse et les situations de communication (le « cadre ») dans lesquelles il se trouve. L’élu intériorise cette prescription des rôles et mobilise différents registres symboliques pour y répondre adéquatement (politique, de proximité locale, de compétence, local) [29].

15Il est dès lors particulièrement intéressant de reprendre et d’analyser cette notion des rôles types d’un député en fonction du genre : comment et pourquoi ces rôles ont-ils longtemps exclu leur endossement par des femmes ? Existe-t-il une spécificité du métier parlementaire au féminin ou, dit autrement, que font les femmes au métier de député ? Une manière de répondre à ces questions consiste à comparer sur le long terme les conditions d’accès et d’exercice du métier parlementaire en fonction du genre.

Filières d’accès au Parlement et capitaux professionnels des députés en fonction du genre

16Conformément à la loi, n’importe quel(le) citoyen(ne) peut, depuis 1944, en France, se présenter aux suffrages des électeurs et exercer un mandat électif de député. Il est cependant largement connu que ce(tte) citoyen(ne) a priori quelconque possède en réalité des ressources particulières lui permettant d’entrer ou non dans la politique professionnelle : des capitaux personnels, une notabilité héritée ou professionnelle, ou des capitaux collectifs délégués par l’organisation partisane ou syndicale dans laquelle il ou elle milite. Si l’entrée en politique professionnelle s’opère pour chaque candidat dans des circonstances singulières, la « particularité » de chaque destin politique trouve toutefois ses limites dans l’existence de voies d’accès à la carrière politique, bien définies et instituées [30].

17Or, depuis 1945 et avant la loi dite sur la parité [31], les filières d’accès au Parlement empruntées par les femmes sont identiques à celles de leurs homologues masculins, clivées avant tout par l’appartenance partisane et par l’évolution de leur importance relative au fil du temps. Ainsi, la filière du militantisme partisan est dominante, mais d’autres filières concernent un nombre important de députées, comme celle du cursus ascendant construit à partir du local, celle de la filière du centre depuis 1958, ou encore celles du militantisme associatif et syndical [32]. Le fonctionnement du genre pour le choix d’une filière d’accès au métier de députée n’est donc pas extrêmement déterminant [33].

18Si les femmes députées utilisent les mêmes filières d’accès au Parlement que les hommes, elles ne disposent pas en revanche des mêmes capitaux et, notamment, pour ce qui nous intéresse ici, des mêmes capitaux professionnels. En effet, en dépit de leur très fort niveau moyen de diplôme, l’orientation professionnelle des 230 femmes élues députées sous la Quatrième et la Cinquième République (de 1945 à 2000) est pour la plupart relativement conforme à la division sexuelle traditionnelle du travail et très peu se sont orientées vers des métiers « masculins ». La classification des professions d’origine des femmes députées en fonction des catégories génériques de PCS montre la domination des « cadres et professions intellectuelles supérieures » (50 % du corpus), suivie par la catégorie des professions intermédiaires (20 %). Les inactives représentent ensuite une part importante (9,1 %), tandis que les autres catégories rassemblent moins de 20 % des parlementaires : les « artisans », commerçantes et chefs d’entreprise sont peu nombreuses (3,5 %), les employées sont 8,7 %, les ouvrières 4,8 % et les agricultrices 2,6 %. Plus précisément, il existe une très forte part, au sein des cadres et professions intellectuelles supérieures, des professeurs et professions scientifiques, qui représentent 20 % des effectifs des députées. En deuxième position apparaît la catégorie des professions libérales, avec plus de 11 %. C’est la catégorie des institutrices et assimilées qui arrive en troisième position avec 7,8 %, suivie par celle des professions intermédiaires de la santé et du travail social avec 6,1 %.

19Sans surprise, l’origine professionnelle des députées est fortement corrélée à leur appartenance partisane. On retrouve ici la spécificité sur l’échiquier français des députées communistes : 20 % environ d’entre elles sont ouvrières, 20 % employées, 30 % occupent des « professions intermédiaires », seulement 17 % d’entre elles occupent une profession supérieure et 14 % sont femmes au foyer. Les deux partis principaux, socialiste et gaulliste, ont à peu près la même part de PCS supérieures, mais la répartition au sein de celles-ci est, comme pour les hommes, contrastée : chez les gaullistes dominent les professions libérales, contre les professeurs et professions scientifiques chez les socialistes. La part des femmes au foyer est relativement importante chez les députées de droite (centre, droite libérale et parti gaulliste, respectivement 25, 12 et 16 %), tandis qu’elle est très réduite chez les socialistes (2 %). Enfin, la part des professions d’artisans, commerçants et surtout chefs d’entreprises, comme celle des agricultrices, est plus importante dans les partis de droite et centriste qu’à gauche. Entre 1945 et 2000, il apparaît que les évolutions tendent à une augmentation de l’homogénéité du recrutement socioprofessionnel des députées, vers toujours plus de cadres et catégories professionnelles supérieures.

20La comparaison de l’origine professionnelle des députés hommes avec celle des femmes permet de connaître les ressources professionnelles aisément convertibles ou transposables pour le métier parlementaire en fonction du genre. Elle autorise en conséquence à établir qu’il existe une variation sexuée des modes d’accès au métier parlementaire, voire de la conception et représentation du métier parlementaire lui-même.

21Le recrutement professionnel des députés varie sensiblement entre 1945 et 2000, en fonction de facteurs propres à la sphère politique (conjoncture politique et logiques sociales du recrutement politique), mais aussi, et de manière plus nuancée et complexe, en fonction des évolutions de la répartition socioprofessionnelle à l’échelle de la société. Les données disponibles concernent l’ensemble des députés sans distinguer la variable « sexe » (mais jusqu’en 1997, la part des femmes est si faible que l’on peut presque considérer qu’elles décrivent exclusivement les hommes députés…) et elles sont différemment construites selon les périodes et les auteurs [34]. On peut néanmoins remarquer que la part des agriculteurs passe de 12 % sous la Quatrième République à 3 % en 1993 pour l’ensemble des députés. Or, pour le corpus des seules députées, cette part ne dépasse jamais les 6 % (en 1958) et se situe donc très clairement en deçà de la proportion chez les députés hommes, en concordance avec la part des agriculteurs « déclarés » par rapport aux agricultrices à l’échelle de la société. En revanche, en ce qui concerne une autre catégorie populaire, celle des ouvriers, on peut souligner que, sous la Quatrième République, la part des ouvrières parmi les députées est de presque 20 %, contre une moyenne pour l’ensemble des députés de 11,9 %. Cette proportion d’ouvrières s’effondre par la suite plus rapidement que les taux globaux (ceux-ci passent de 3,6 % entre 1958 et 1973, à 1 % en 1993). Le fait que les communistes aient été majoritaires parmi les députées de la Quatrième République détermine ainsi fortement la composition socioprofessionnelle de ce groupe par rapport à l’ensemble des parlementaires (où les communistes représentent moins de 30 %). Alors que la catégorie socioprofessionnelle des ouvriers est « masculine » à l’échelle de la société, au sein du Parlement, la part des ouvrières est proportionnellement plus importante que celle des ouvriers : c’est donc clairement la variable de l’appartenance partisane des députées qui joue ici un rôle premier. Quant à la profession la plus représentée chez les députées, il s’avère que la part des professions scientifiques et des professeurs est toujours inférieure pour l’ensemble des députés à ce qu’elle est pour les seules femmes et qu’elle augmente et varie sensiblement avec la majorité parlementaire (ainsi en 1981, avec la victoire de la gauche, elle atteint 23 %). Les caractéristiques professionnelles des élus hommes et femmes lors des élections législatives de 2002, à l’occasion de la première application de la loi dite sur la parité, confortent ces différences. Sous-représentées parmi les professions libérales, les dirigeants d’entreprises et les cadres de la fonction publique, les femmes sont largement sur-représentées dans la catégories des sans profession et dans celle des professeurs et professions scientifiques (cf. tableau suivant).

Tableau 1

Caractéristiques professionnelles des élus aux élections législatives de 2002

Description de l'image par IA : Tableau des caractéristiques professionnelles des élus aux élections législatives de 2002.
Élus aux législatives 2002: PCS/sexe Nombre de femmes députées Part (%) Nombre d’hommes députés Part (%) 10. Agriculteurs/exploitants 0 0,0 14 2,8 21. Artisans 0 0,0 2 0,4 22. Commerçants et assimilés 2 2,8 14 2,8 23. Chefs d’entreprise 1 1,4 26 5,1 31. Professions libérales 8 11,3 105 20,8 32. Permanent politique 2 2,8 29 5,7 33. Cadres fonction publique 6 8,5 61 12,1 34. Professeurs, professions scientifiques 14 19,7 64 12,6 35. Professions information et arts 1 1,4 6 1,2 37. Cadres adm et commerciaux d’entreprise 3 4,2 27 5,3 38. Ingénieurs et cadres techniques d’entreprise 5 7,0 40 7,9 43. Profs intermédiaires santé et social 4 5,6 5 1,0 45. Profs intermédiaires adm fonction pub 1 1,4 5 1,0 52. Employés et agents fonction pub 1 1,4 0 0,0 54. Employés privé 5 7,0 5 1,0 61. Ouvriers privé 1 1,4 1 0,2 70. Retraités 3 4,2 44 8,7 82. Sans profession 11 15,5 30 5,9 Autre profession 3 4,2 28 5,5 Total 71 100,0 506 100,0 Source : Assemblée nationale (<http:// www. assemblee-nationale. fr>)

Caractéristiques professionnelles des élus aux élections législatives de 2002

22La nette domination de cette profession chez les députées peut alors s’analyser de deux manières : soit en fonction de la division sexuelle du travail dans la société, soit en fonction de la variable appartenance partisane (les femmes sont plus nombreuses dans les partis de gauche, qui recrutent particulièrement dans ces catégories). La même logique d’analyse peut permettre d’expliquer les résultats inverses : la part des professions juridiques, des professions libérales, des journalistes et des cadres supérieurs d’entreprise est systématiquement plus importante chez les députés que chez les seules femmes parlementaires. Or, il s’agit ici de professions traditionnellement masculines (même si nous avons montré leur forte féminisation depuis les années 1960) et caractéristiques du recrutement des partis de droite. Enfin, la part des « classes supérieures » est quasi systématiquement plus importante chez les hommes que chez les femmes, particulièrement sous la Quatrième République, en raison de la présence majoritaire de députées communistes [35].

23Ainsi, la corrélation des logiques sociales du recrutement du personnel politique avec la variable de l’appartenance partisane est tout à fait vérifiée en ce qui concerne les femmes. La répartition professionnelle des députées pourrait donc se comprendre à travers le prisme des logiques du recrutement partisan. Mais cela ne suffit pas : des différences dans la profession d’origine des députés hommes et femmes ne se laissent pas entièrement expliquer et réduire par la variable partisane. Il existe quelques singularités dans le recrutement socioprofessionnel des députées : leur sous-représentation dans les viviers traditionnels, qui se sont pourtant fortement féminisés pour certains (avocats, journalistes, médecins, hauts fonctionnaires…), et leur nette sur-représentation dans d’autres catégories. Il faut ainsi souligner la présence au Parlement « d’inactives », les femmes au foyer (en moyenne 9 % entre 1945 et 2000, 15 % en 2002), alors que cette catégorie est quasi absente chez les hommes, et la part importante des professions intermédiaires traditionnellement très féminisées : secrétaires, institutrices, infirmières, assistantes sociales, etc., qui sont largement sous-représentées chez les hommes. La division sexuelle du travail dans l’ordre social joue ainsi de manière indirecte sur le recrutement des députés hommes et femmes.

24On ne peut donc pas superposer aisément la position des femmes dans le champ politique et dans la structure sociale. Malgré la similitude entre les contraintes symboliques sexuées attachées à certaines positions sociales et au métier politique, il semble bien qu’il n’y ait pas d’interdépendance pour les femmes entre l’exercice de professions « masculines » et l’accès à la députation. Au contraire et selon leur origine sociale et leur génération, la plupart des députées ont fait des choix professionnels relativement conformes à ceux des femmes de leur milieu et ont même parfois opté pour des professions relativement « déclassées » par rapport à leur niveau de formation. Certes, pour les députées de la Quatrième République, le fait de terminer le cycle primaire supérieur ou d’obtenir le baccalauréat relevait déjà d’une certaine transgression des rôles traditionnels de sexe. Mais leur choix professionnel est ensuite le plus souvent relativement convenu. Pour les députées qui ont été scolarisées après la seconde guerre mondiale, l’orientation professionnelle témoigne encore plus clairement de choix conformes à la traditionnelle division sexuelle du travail. Tout se passe comme si, alors même qu’elles ont réussi brillamment dans leurs études secondaires, elles étaient « rattrapées » au moment de leur orientation par un certain nombre de contraintes sociales et symboliques liées à leur statut de femme. Il existe bien évidemment quelques exceptions à ce schéma « féminin » d’orientation professionnelle. Quelques députées ont, le plus souvent dans la période récente, suivi des cursus d’excellence « masculins » et ont donc transgressé les rôles genrés traditionnels d’abord au sein de leur métier. Leur entrée en politique est alors souvent vécue comme « évidente » et ce, d’autant plus qu’elle est ressentie comme la mise en œuvre d’une expertise sectorielle, que l’on pense aux quelques scientifiques ou aux énarques. Mais, mis à part ces exceptions, la forte majorité des députées ont choisi une carrière « féminine » (enseignante, éducatrice, infirmière, etc.) et ce, quelle que soit leur trajectoire sociale, ascendante ou relativement déclassée, eu égard à leur formation et à leur milieu d’origine. On peut alors formuler deux hypothèses pour expliquer leur professionnalisation politique. Il peut s’agir d’une forme de « session de rattrapage », d’un simple décalage dans le temps (une fois les enfants élevés par exemple, la moyenne d’âge des députées lors de l’entrée au Parlement étant de 46 ans) et de la réalisation dans un autre champ d’une ambition professionnelle jusque-là relativement empêchée. Ou bien il peut s’agir d’un simple transfert de compétences d’un champ à un autre, où seraient développées et utilisées, et ce, de manière identitairement cohérente, les qualités propres à un métier plutôt « féminin ». L’une et l’autre hypothèses iraient de pair avec des représentations alternatives du métier politique parlementaire (profession d’élite masculine ou au contraire métier en adéquation avec des qualités « féminines »).

La discrimination des femmes dans l’exercice du métier parlementaire

25Les modes d’exercice de la profession de député varient-ils en fonction du genre ? Une première façon de répondre à cette question consiste à comparer la répartition des femmes et des hommes députés par commission. On sait que pour la formulation d’une « demande » de commission particulière par un parlementaire, entrent en ligne de compte divers paramètres, et en premier lieu son intérêt personnel, qui consiste notamment à produire un travail législatif en direction de sa circonscription en vue d’une réélection [36]. Quant à la probabilité d’acceptation de la « demande » du député par son groupe parlementaire, elle dépend là aussi de critères variés : l’ancienneté du député, son « envergure » politique (responsabilités au sein de l’état-major du parti, exercice préalable de mandats exécutifs, etc.), sa spécialisation, notamment professionnelle, tout comme la prosaïque nécessité de répartir les députés dans les diverses commissions en fonction des places disponibles. On comprend dès lors que la répartition des députés entre les différentes commissions n’est pas anodine, mais renseigne sur leur travail, leurs centres d’intérêts et leur degré d’autorité au sein du groupe. La position sociale du député, corrélée à sa profession d’origine, est également fondamentale dans ce « choix », tout comme les origines sociales du député. En effet, même si les acteurs politiques acquièrent dans l’exercice du métier parlementaire des attitudes propres à cet univers professionnel, ils restent formés par leur expérience sociale primaire [37]. La prise en charge de diverses questions au sein du Parlement dépend donc aussi bien de leur habitus secondaire de professionnel de la politique, que de leur habitus primaire d’agent socialement situé. Or, la socialisation primaire est souvent clivée sexuellement : comment les femmes députées tiennent-elles ensemble ces deux habitus ? Quels sont leurs domaines d’action au sein du Parlement ?

26Si ce sont les dirigeants des groupes parlementaires qui décident réellement de la commission dans laquelle siégeront leurs députés, il est alors utile d’analyser la répartition des élues dans les commissions parlementaires depuis 1945, afin de saisir l’influence éventuelle du genre sur le type de compétences « reconnues » en matière législative. Derrière la « reconnaissance » des compétences se cache une ambiguïté que nous n’avons pas les moyens de lever pour l’ensemble du corpus : ces compétences sont-elles « projetées » sur les femmes députées ou revendiquées par elles ? Une enquête qualitative par entretien a en revanche permis de mettre en évidence trois types de discours des femmes élues nouvelles députées par rapport au choix de leur commission : il y a tout d’abord celles qui ont souhaité siéger dans la commission relevant de compétences féminines traditionnelles « auto-reconnues », notamment les Affaires sociales et culturelles, et qui le plus souvent ont rencontré l’assentiment de leur groupe parlementaire. C’est par exemple le cas de K., institutrice, élue en 1958 en Algérie : « Comme j’avais été dans l’enseignement, j’ai voulu faire partie de la Commission des Affaires culturelles, familiales et sociales. Il n’y a pas eu de problèmes » [38].

27Il y a ensuite celles qui ont souhaité siéger, en raison de leurs compétences professionnelles d’origine, ou en raison des caractéristiques de leur circonscription d’élection, dans une commission bien spécifique, voire « prestigieuse », et qui ont vu leur vœu accepté ou refusé, en fonction des divers paramètres examinés plus haut et notamment, en fonction de leurs capitaux politiques. Les représentations de la division du travail entre les sexes semblent néanmoins peser de façon spécifique sur les femmes députées pour l’obtention de la commission de leur choix. Ainsi, O., assistante sociale, députée PS en 1981, disposant de solides capitaux associatifs et partisans, mais d’aucun autre mandat électif, qui souhaitait siéger dans la Commission de la Production et des Échanges en raison des caractéristiques de sa circonscription, raconte les difficultés rencontrées pour voir son choix avalisé : « J’ai fait des pieds et des mains, je suis arrivée à l’Assemblée pour être à la Commission Production et Échanges où sont tous les problèmes industriels et commerciaux. J’ai eu beaucoup de mal. Parce que même dans mon propre parti, une femme qui débarque comme ça, qui n’avait pas eu d’autres mandats, mais vous imaginez je n’avais même pas eu d’autres mandats avant, alors bon. Qui en plus avait été assistante sociale, enfin voyez c’était vraiment, j’étais destinée à la Commission Sociale. Et moi j’ai posé dès le départ – et ça se faisait par courant il me semble à l’époque les désignations, les courants avaient une énorme importance – je leur ai dit dès le départ : moi dans ma circonscription, on a quatre ou cinq très grosses entreprises dont certaines qui vont être nationalisées, j’ai d’énormes problèmes industriels, je vais dans cette commission là ! Bon. J’y suis arrivée, mais de justesse » [39].

28Celles qui obtiennent la commission prestigieuse de leur choix ont souvent tendance à nier l’existence de discriminations de genre. Par exemple, L., députée UDF de 1978 à 1997, qui dispose de solides capitaux, aussi bien sociaux (elle a été PDG d’une grande entreprise aux États-Unis) que politiques (ancienne résistante et vice-présidente de son parti), dit avoir « choisie » la Commission des Affaires étrangères et l’avoir obtenue sans difficulté : « Moi, j’ai choisi la Commission des Affaires étrangères, parce que j’ai été toute ma vie dans l’international et c’est très intéressant […]. Depuis 10 ans, je suis rapporteur du commerce extérieur de la France. On m’a souvent dit : est-ce que ça vous a gêné d’être femme ? J’ai dit non, ça ne m’a pas gêné, ça ne m’a pas aidé, ça ne m’a rien fait du tout » [40].

29On identifie enfin des députées qui ont été placées dans des commissions, au sommet ou au bas de la hiérarchie de celles-ci, sans avoir eu l’opportunité d’exprimer un quelconque « choix » : dès lors, elles peuvent être satisfaites ou non…

30Sans surprise une nouvelle fois, les femmes élues députées entre 1945 et 2000 siègent, lors de leur premier mandat, en majorité dans des commissions [41] relevant des compétences classiquement considérées comme plus « féminines » : Social, Famille, Santé, Culture, Jeunesse et Sport [42]… Cette spécialisation dans des domaines peu valorisés concerne ainsi 49 % des députées (45,1 % pour les Affaires culturelles, la Famille et le Social, 4,3 % Jeunesse et Sport). Une autre commission est également beaucoup fréquentée par les nouvelles entrantes : sans relever de domaines traditionnellement considérés comme « féminins », elle a néanmoins pour point commun avec ceux-ci d’avoir des attributions dominées : il s’agit de la Commission de la Production et des Échanges [43] (11,7 %). Les femmes sont donc sous-représentées dans les commissions relevant de domaines régaliens : elles sont 26 % à siéger dans celles-ci, dont 8,7 % dans la prestigieuse Commission des Lois, 7,8 % dans celle des Affaires étrangères et seulement 3 % dans les commissions de la Défense nationale et dans celle des Finances, 2,6 % pour les commissions de la Constitution, du Suffrage universel, de la Justice et de la législation et 0,9 % à l’Intérieur. Environ un dixième des députées françaises se répartissent enfin dans des commissions diverses, relevant de compétences plus limitées « sectoriellement » : Communication, Agriculture, Pensions, etc.

31Les données relatives aux élus de 2002 confirment cette ségrégation sexuée des commissions (cf. tableau 2). Les femmes sont très peu nombreuses dans les commissions régaliennes, mis à part celles des lois où elles représentent 11 % des députés. Près de la moitié des femmes siègent dans la Commission des Affaires culturelles, familiales et sociales, contre 22 % des hommes, et un autre petit quart des députées siège dans la Commission des Affaires économiques liées à l’environnement et au territoire (comme 25 % des hommes).

Tableau 2

Répartition des députés élus en 2002 par commission

Description de l'image par IA : Tableau détaillant la répartition des femmes et des hommes élus en 2002 par commission parlementaire.
Nombre de femmes Pourcentage de femmes dans chaque commission (%) Répartition des femmes par commission (%) Nombre d’hommes Pourcentage d’hommes dans chaque commission Répartition des hommes par commission (%) Défense nationale et forces armées 4 5,9 5,5 64 94,1 12,8 Affaires culturelles familiales et sociales 35 24,3 47,9 109 75,7 21,7 Affaires économiques environnement territoire 18 12,5 24,6 126 87,5 25,1 Affaires étrangères 6 8,2 8,2 67 91,8 13,4 Finances économie générale plan 2 2,7 2,7 71 97,3 14,2 Lois constitutionnelles législations adm. gén. 8 11,1 11 64 88,9 12,8 Total 73 100,0 501 100,0 Source : Assemblée nationale (<http:// www. assemblee-nationale. fr>).

Répartition des députés élus en 2002 par commission

32Comment expliquer cette répartition par commissions des députées ? Guère clivée par l’appartenance partisane, elle est relativement constante depuis 1945, si l’on tient compte naturellement des commissions conjoncturelles éphémères sous la Quatrième République (conséquences de la guerre, etc.) : ainsi, la légère progression numérique des femmes à la chambre basse du Parlement ne s’est pas accompagnée d’une progression de la représentation de celles-ci au sein des commissions prestigieuses. La profession d’origine des députées ne suffit pas à expliquer leur sur-spécialisation au sein des commissions des Affaires familiales et sociales et leur sous-représentation au sein des commissions prestigieuses. En effet, rappelons que le degré de qualification professionnelle ne permet pas de distinguer clairement les femmes députées de leurs homologues masculins [44]. En ce qui concerne ensuite la spécialisation professionnelle « sectorielle » des députées, plusieurs lectures sont possibles. Certes, la mise en relation de la profession d’origine des députées et de la commission occupée au Parlement montre une corrélation certaine entre ces deux variables. Les députées issues du vivier dominant des enseignantes (21,3 %) se retrouvent ainsi par exemple en majorité dans des commissions spécialisées relevant de leurs compétences, « dominées » au sein du Parlement [45]. Ces résultats ne sont pas étonnants : si l’on considère que les députés « choisissent » souvent une commission en fonction de leur spécialisation professionnelle, il est relativement logique que les enseignantes soient en priorité orientées vers des commissions tournées vers l’éducation nationale, le social, la jeunesse, et que les femmes au foyer le soient vers la famille, la jeunesse et la santé, etc. Mais la répartition par commissions des députées issues des professions libérales ou hautes fonctionnaires, activités professionnelles qui a priori prodiguent la qualification nécessaire pour siéger dans les commissions prestigieuses, est particulièrement déroutante : 79 % des professions libérales, soit plus que les femmes au foyer, siègent dans les commissions des Affaires sociales et culturelles, de la Famille et de la Jeunesse et des Sports (la grande majorité des médecins [46], les avocates se répartissant entre celle-ci et les commissions des Lois et de la Justice et de législation)… Ainsi, la corrélation entre spécialisation professionnelle des députées et appartenance à une commission aux attributions proches semble annulée par les effets de genre. Tout se passe comme si les compétences reconnues aux députées (ou auto-reconnues) relevaient d’un paramètre unique : leur qualité de femme, voire de mère, qui leur prodigue les « vertus » et les spécialités inhérentes à cet état… Si cet effet de genre n’était pas prioritaire, on pourrait penser que, lors d’un second mandat ou dans la suite de leur carrière, les députées obtiendraient des responsabilités dans des commissions plus prestigieuses. Or, il n’en est rien : près de la moitié des députées ne siègent que dans une seule commission (68 %) et celles qui « changent » se retrouvent réparties à peu près de la même façon entre les diverses commissions que lors de leur première élection. Le temps et l’expérience politique ne font donc rien à l’affaire…

33La discrimination des femmes dans la répartition des sièges dans les commissions au sein des assemblées est donc due pour une part à la qualification professionnelle spécifique des députées par rapport à leurs homologues masculins, mais aussi et surtout à une discrimination liée au genre… Que le « choix » soit libre ou non, les femmes siègent en majorité dans les commissions spécialisées autour du social, de la famille, de la jeunesse et de la santé…

34Au-delà de la répartition horizontale entre les commissions, dont la hiérarchie est informelle et partiellement discutable [47], il existe une hiérarchie plus explicite des postes de responsabilités au sein de l’assemblée qui introduit une nouvelle distinction entre les députés. L’Assemblée nationale est en effet également un espace de concurrence et de luttes pour la conquête des postes de pouvoir. Nous avons ainsi construit une échelle hiérarchique [48] distinguant les députées élues entre 1945 et 2000 en fonction de leurs positions de pouvoir éventuelles au sein du Parlement.

Tableau 3

Échelle hiérarchique des députées (1945-2000)

Description de l'image par IA : Tableau hiérarchique des députées avec nombres et pourcentages.
Nombre de femmes députées Pourcentage Députées de second rang 145 63 Députées intermédiaires 1 25 10,8 Députées intermédiaires 2 56 24,3 Élite 4 1,7 Total 230 100,0

Échelle hiérarchique des députées (1945-2000)

35Quasiment les deux tiers des députées françaises sont des députées de second rang qui n’exercent aucune responsabilité particulière au sein de l’Assemblée nationale et le dernier gros tiers se répartit essentiellement entre les députées intermédiaires de niveau 1 et 2 (24,3 % pour ce dernier groupe, qui recouvre l’appartenance au bureau des commissions ou de l’Assemblée), l’élite étant extrêmement réduite (1,7 %). En 2002, même si les femmes représentent plus de 12 % des députés, on constate un repli de leurs positions au sein de la hiérarchie de l’Assemblée nationale, notamment par rapport à la précédente législature : elles ne sont que deux à siéger au bureau de l’Assemblée (1 vice-présidente et 1 secrétaire, sur 34 membres), aucune n’est présidente de commission permanente et aucune présidente de groupe politique…

36Quelles sont les ressources qui prédisposent les femmes, une fois élues députées, à grimper dans la hiérarchie des positions de pouvoir à l’Assemblée ? Si l’on teste les deux variables structurantes que sont l’appartenance partisane et la période d’élection, celles-ci ne semblent pas ici particulièrement déterminantes [49]. On pourrait alors faire l’hypothèse que joue ici, comme pour l’accès aux commissions prestigieuses, l’origine professionnelle des députées. Les députées ayant exercé les professions a priori les moins qualifiées sont logiquement très peu nombreuses à obtenir des positions de pouvoir [50] : aucune agricultrice, seulement 14 % des femmes au foyer, 27 % des ouvrières et 29 % des professions intermédiaires. Les femmes chefs d’entreprise sont, à rebours, 75 % à exercer des responsabilités à l’Assemblée nationale. Il faut néanmoins souligner le sort paradoxal réservé à la catégorie dominante des cadres et professions intellectuelles supérieures : seulement 23,1 % des députées issues de ces professions se sont distinguées à l’Assemblée. Certaines professions intellectuelles supérieures sont plus favorables que d’autres : les journalistes (près d’une journaliste sur deux accède à une position de pouvoir et plutôt en haut de l’échelle hiérarchique), les enseignantes (46 %), tandis que certaines autres professions sont clairement défavorables : les hautes fonctionnaires (seulement 20 %) et les professions libérales (31 %) [51]. La variable de la profession d’origine n’est donc sans doute pas celle qui permet de distinguer les députées sur l’échelle hiérarchique.

37On peut alors penser que ce qui distingue députées de second rang et « dirigeantes » réside dans le type de carrière politique qui est la leur et tout d’abord leur filière d’accès au Parlement. Mais, en réalité, plus que les capitaux « primaires » ayant permis l’entrée au Parlement des députées, c’est un autre facteur de la carrière politique qui est ici particulièrement déterminant : il s’agit de la longévité de la carrière parlementaire et donc des capitaux « secondaires » accumulés dans l’exercice de la fonction de députée au fil des mandats. Les résultats sont nets : plus les députées ont accumulé de mandats, plus elles sont placées haut sur l’échelle hiérarchique. Le résultat de la lutte pour les positions de pouvoir à la Chambre est donc dépendant, comme pour les hommes, de l’ancienneté des députées au sein de celle-ci.

38Reste enfin une question : la sous-représentation des femmes au sein des positions de pouvoir au Parlement est-elle le corollaire de leur sous-représentation parmi les parlementaires en général, ou peut-on identifier une « discrimination » spécifique ? Les données sexuées [52] dont nous disposons semblent confirmer la seconde hypothèse. Malgré les fortes différences de construction des objets comparés, il est possible de conclure à une claire discrimination des femmes dans l’accès aux positions de pouvoir au sein de l’Assemblée nationale, plus importante encore que celle caractérisant la sous-représentation des femmes à la Chambre basse du Parlement.

39L’analyse des « députés en exercice » en fonction du genre met ainsi en évidence une nette discrimination des femmes dans l’exercice de leur mandat, siégeant majoritairement dans des commissions « dominées » et étant fortement sous-représentées aux postes de pouvoir de l’Assemblée. Si cette discrimination est le résultat de la logique de fonctionnement spécifique du Parlement, on peut néanmoins établir un parallèle entre le destin des femmes au Parlement et celui des femmes dans d’autres carrières professionnelles. Cette image d’une barrière invisible, mais efficace, semble également appropriée pour décrire la discrimination des députées au sein de l’Assemblée nationale.

40On peut alors également concevoir l’entrée des « pionnières » au Parlement comme l’accès de quelques femmes à un métier aux attributs longtemps associés aux qualités masculines. Peu nombreuses jusqu’à aujourd’hui, les députées auraient, comme les femmes dirigeantes d’entreprises ou les hautes fonctionnaires, endossé les prescriptions des rôles du député en tentant de faire oublier leur état de femme. Cantonnées paradoxalement pour la plupart dans des commissions aux attributions bien particulières (social, culture, jeunesse, etc.), elles n’auraient en rien bouleversé la division sexuelle du travail politique et les représentations sociales du métier parlementaire. L’entrée un peu plus importante d’une nouvelle génération de députées depuis la fin des années 1990 (leur part dépasse pour la première fois les 10 % en 1997, 12,5 % en 2002 avec la première application de la loi sur la parité) semble néanmoins coïncider avec la modification de la perception du mandat de député, à moins que ce ne soit l’évolution des représentations du métier de député qui ait permis cette progression de la part des femmes. La perception des « qualités » propices à l’exercice du mandat parlementaire aurait conduit à le réserver pendant longtemps aux hommes. Sur le modèle des travaux qui ont exploré les liens entre la féminisation d’une profession et sa dévalorisation, il importe alors d’analyser les rapports entre la « crise » de la représentation politique et la légère progression de la représentation féminine au Parlement.

Féminisation et « crise » d’une profession

41Marlaine Cacouault a souligné la récurrence de la corrélation établie entre « féminisation » et « dévalorisation » d’une profession, qui contraste en réalité avec l’hétérogénéité des domaines professionnels concernés. Elle a montré que tout se passait comme si la dépréciation des métiers féminins (secrétaire, infirmière, assistante sociale) s’étendait à des activités au statut élevé, « dont les femmes ont été d’abord exclues, où elles ont longtemps fait figure d’exceptions ou de minorité spécifique » [53]. En étudiant la féminisation des métiers de l’enseignement, de la santé et de la justice, elle a montré que ce processus posait toujours problème [54].

42L’exemple de la féminisation de la magistrature nous semble particulièrement pertinent puisque cette profession « d’autorité » a été ouverte aux femmes deux ans après l’obtention de leur citoyenneté politique, mais que la part des femmes s’y est accrue fortement pour atteindre progressivement la parité dans les années 2000. Anne Boigeol a montré que, lorsque la loi de 1946 est votée dans le contexte de la Libération qui rend caduque l’opposition politique à l’entrée des femmes dans ce métier, les résistances se sont manifestées au sein même de la magistrature : « Ne pouvant empêcher les femmes d’entrer dans la magistrature, des magistrats tentent de maintenir leur spécificité en différenciant les compétences qui seraient de leur ressort exclusif de celles qui peuvent être partagées avec les femmes » [55]. Jusqu’à la fin des années 1960, la résistance des jurys au concours est flagrante : les femmes, beaucoup moins nombreuses à se présenter au concours que les hommes, ont des taux de réussite systématiquement inférieurs. En réalité, les femmes sont admises dans le corps dans la mesure où elles sont peu nombreuses : l’arrivée en nombre des femmes dans les tribunaux perturberait « l’habitus professionnel » des magistrats [56]. Au-delà du bouleversement des petites habitudes de l’entre-soi et de la remise en question du modèle familial traditionnel, la présence importante des femmes mettrait surtout en cause la spécificité des vertus « masculines » attribuées aux fonctions de magistrat : l’autorité, le contrôle de soi, la force de la voix… Toutefois, le processus de féminisation de la magistrature s’accélère dans les années 1970 avec l’augmentation des postes mis au concours et l’arrivée de jeunes générations de diplômées des facultés de droit. L’entrée massive des femmes dans le métier de magistrat a alors contribué à changer le statut social de la magistrature « dans la mesure où, brisant le monopole masculin, elle a participé à sa désacralisation dans les années 1970, et, dans le même mouvement, à sa professionnalisation ». Les femmes constituent aujourd’hui près de la moitié des magistrats : les résistances à leur endroit se sont atténuées, même si la féminisation du métier a souvent été pensée comme le résultat de la relative désaffection des hommes et comme associée à une dégradation des conditions d’exercice de la profession (rémunérations et conditions matérielles de travail peu attrayantes, avènement d’une justice de masse, perte de statut du juge). Anne Boigeol refuse toutefois de lier causalement la dévalorisation de la profession et sa féminisation : le processus de dévalorisation était, selon elle, déjà amorcé, les femmes n’occuperaient, qui plus est, pas systématiquement des positions dévalorisées au sein du corps et enfin, l’augmentation de la part des filles dans les cursus de droit rendait cette féminisation inévitable, quelle que soit sa valorisation. Aujourd’hui, ce sont les risques d’une féminisation « excessive » qui sont évoqués de manière récurrente, par les présidents des jurys comme par certains gardes des sceaux.

43Cette évolution spécifique à la sphère professionnelle de la magistrature est alors particulièrement intrigante pour notre comparaison. Dans le champ politique, il semblerait que c’est à l’inverse la « crise » de la profession qui a été en partie à l’origine du vote de la loi sur la parité et, par conséquent, de la brusque et forte féminisation des assemblées politiques, hormis celles non concernées par la loi ou élues au scrutin majoritaire.

44À partir de la fin des années 1980, l’ordre politique français est en effet affecté par une « crise » globale de sa légitimité [57]. Sans être dupe du caractère construit et récurrent de ce que l’on appelle communément la « crise de la démocratie représentative » [58], on peut néanmoins supposer que la large médiatisation de ce thème dans la décennie 1990, tout comme le flou de sa définition qui autorise des usages et des interprétations très divers, ont pu avoir des effets sur les modes de recrutement du personnel politique [59]. Or, si l’on admet une autonomie relative du champ politique, on doit constater que, lorsque les professionnels de la politique voient leur légitimité remise en question, ils réagissent, quelle que soit leur appartenance partisane, de manière collective, cohérente et solidaire, pour sauver leur « monopole de représentation » [60]. La crise de légitimité du personnel politique étant un phénomène récurrent dans l’histoire de la représentation, la seule vraie spécificité dans les années 1990 consiste à l’avoir étroitement liée à la question du sexe de la représentation et à avoir développé d’intenses débats, dans les espaces militant, intellectuel comme politique, autour de la solution inédite et adoptée de la loi dite sur la parité [61]. Pour comprendre la rapide constitution du mouvement paritaire, l’ampleur du débat qu’il suscite et la célérité de sa réussite, il importe, certes, de tenir compte de l’importance du mouvement social en faveur de la parité et du renfort de légitimité produit par l’internationalisation de l’idée de parité [62]. Mais cette explication omet, selon nous, le facteur essentiel de l’adoption de la loi sur la parité : si la revendication paritaire a été « entendue » par les professionnels de la politique, c’est surtout parce qu’elle a coïncidé avec un contexte bien particulier. En effet, à ce moment, les principaux partis et leurs dirigeants s’interrogent et se concurrencent sur les moyens de « moderniser le politique ». La parité apparaît alors, aussi bien à gauche qu’à droite, comme l’un des instruments, à moindre coût, de cette modernisation [63]. On en veut pour preuve le fait qu’au même moment, dans d’autres démocraties occidentales, la crise de légitimité du personnel politique n’a pas justifié une telle valorisation de la féminisation du métier politique. Par exemple, en Allemagne à la même période, la crise de légitimité du personnel politique, relativement comparable, n’a pas conduit à de semblables débats. Le processus d’encouragement par les partis de l’entrée des femmes en politique avait déjà été amorcé lors de l’ouverture de l’ordre politique allemand aux mouvements sociaux dans les années 1980 et donc « réglé » dans la plupart des entreprises politiques par la mise en place de quotas internes de représentation. Les femmes, étant par conséquent déjà relativement bien représentées dans toutes les assemblées, n’ont pas pu incarner la figure d’outsider. À la différence de la situation française, la part importante des femmes parmi les députés (plus de 25 %) a ainsi conduit à les inclure dans la critique globale des professionnels de la politique. Même si elles sont nombreuses à dénoncer la discrimination spécifique dont elles continuent à être l’objet, leur insertion massive dans le champ politique a réduit les possibilités d’efficacité politique de l’argument du « renouveau de la politique par les femmes ». Les solutions à la crise ont alors davantage été cherchées du côté de la « moralisation » de la vie politique et du renouvellement des pratiques politiques des professionnels, hommes ou femmes [64].

45Alors que la loi sur la parité répond ainsi à des objectifs très pragmatiques (pour les professionnels de la politique, réassurer leur légitimité par la prise en considération d’une revendication populaire et, pour les féministes, favoriser l’entrée des femmes en politique et réapparaître massivement sur le devant de la scène publique) [65], les débats précédant et accompagnant ce processus ont été caractérisés, comme l’a montré Éric Fassin, par la domination de disputes essentiellement théoriques, usant du double registre de l’universalité (de la différence des sexes) et de l’universalisme (républicain) [66]. C’est dans cette configuration discursive spécifique que la parité a été adoptée, en étant d’une part soigneusement distincte des « épouvantails » que représentent alors les « quotas » et les « minorités » et, d’autre part, justifiée par l’universalité de la différence des sexes qui permet de répondre au soupçon de rompre avec l’universalisme républicain.

46Le vote de la loi sur la parité s’explique donc par la rencontre entre une revendication construite par un vaste mouvement social, le poids des recommandations des instances internationales, mais surtout par le contexte politique et rhétorique des années 1990 en France. Dans cette configuration, les femmes ont été considérées un temps, mais un temps seulement, comme un vecteur de démocratisation et de modernisation de la vie politique [67]. Dès les élections municipales de 2001, la mise en œuvre de la parité s’est en effet effectuée dans une logique non plus théorique, mais très pragmatique : les acteurs politiques, hommes ou femmes, se sont tous servis de la contrainte paritaire à des fins électorales. La ressource politique de l’identité sexuée féminine est apparue éminemment fragile [68] : certains hommes têtes de liste se sont servis de l’argument paritaire pour évincer certain(e)s candidat(e)s de leur liste et renforcer leur leadership[69], et les élues aux municipales de 2001 se sont trouvées pénalisées dès la constitution des exécutifs municipaux [70]. Les usages stratégiques et éminemment contextuels de la parité sont encore plus visibles depuis le 21 avril 2002, où le candidat du Front National s’est retrouvé au second tour de l’élection présidentielle : l’intérêt pour la politique des sexes a quasiment disparu [71]. Dans cette nouvelle configuration, les piètres résultats de la première application de la parité aux élections législatives en 2002 (moins de 12 % d’élues) ont été à peine commentés. Les usages très stratégiques de la contrainte paritaire par les partis politiques lors des élections législatives de 2002 confirment ainsi la forte autonomie du champ politique et l’instrumentalisation, très conjoncturelle et opportuniste, de la représentation politique des femmes.

47Et c’est en cela que les logiques d’action des hommes professionnels de la magistrature ou de la politique vis-à-vis des femmes se rejoignent. Lorsque, à partir des années 1970, le métier de magistrat est fragilisé (crise des vocations, dégradation du prestige social de la profession et des conditions d’exercice, etc.), il est aisé d’en attribuer la responsabilité au processus de féminisation concomitant. Dans la sphère politique, la féminisation très faible des assemblées ne permettait pas un tel argumentaire. Au contraire, dans une logique de concurrence partisane, la loi sur la parité a été utilisée conjoncturellement pour « réenchanter le politique ». Malgré la relative autonomie qui caractérise le fonctionnement de chaque champ, un premier point commun de ces deux bastions professionnels traditionnellement masculins réside donc bien dans l’instrumentalisation des attributs spécifiques prêtés aux femmes, tantôt stigmatisés, tantôt loués.

48Ces deux champs fonctionnent également sur une « illusion » commune, celle de l’égalité (ici sexuée) des chances d’accès à leurs positions de pouvoir. La comparaison de l’entrée des femmes dans ces deux professions dans les années 1950 et 1960 fait apparaître de semblables stratégies de la part des professionnels installés. Les résistances des membres des jurys de la magistrature auraient pour équivalent celles des dirigeants des partis politiques qui contrôlent les investitures pour les élections législatives et les accordent aux femmes avec parcimonie. Plus encore, les comportements des pionnières dans les deux sphères seraient très proches : c’est en surinvestissant dans le conformisme que les femmes ont réussi à s’imposer au sein de leur profession. Mais, et c’est ici sans aucun doute que réside la spécificité du champ politique, une investiture n’est pas l’équivalent d’un concours… La progression de la part des femmes parmi les diplômés des facultés de droit et parmi les candidats au concours de la magistrature dans les années 1970 a conduit à une irrésistible féminisation du métier. Les professionnels de la politique disposent, nous semble-t-il, de davantage de mécanismes de contrôle du processus de professionnalisation, en ayant d’une part la possibilité de modifier les règles du jeu et en possédant d’autre part plus de capacités à contourner ces mêmes règles et à « résister » aux pressions sociales.

49On peut néanmoins souligner que le processus de féminisation de la profession politique à la faveur de l’application de la loi sur la parité – et quelles qu’en soient ses arrières-pensées – est susceptible à long terme de promouvoir la mixité de toutes les assemblées politiques. Il ne serait alors pas improbable de voir surgir une rhétorique liant le déclin du métier politique à son « excessive féminisation »… Mais alors, et comme pour la magistrature, les femmes seraient massivement professionnalisées et pourraient elles aussi s’appuyer sur les capitaux secondaires acquis dans leur exercice du métier et jouer des règles du jeu pour défendre leurs positions.