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Corps psychique, moi-corps psychosomatique, somatopsychose

Pages 1611 à 1617

Citer cet article


  • Dufour, J.
(2010). Corps psychique, moi-corps psychosomatique, somatopsychose. Revue française de psychanalyse, . 74(5), 1611-1617. https://doi.org/10.3917/rfp.745.1611.

  • Dufour, Jacques.
« Corps psychique, moi-corps psychosomatique, somatopsychose ». Revue française de psychanalyse, 2010/5 Vol. 74, 2010. p.1611-1617. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2010-5-page-1611?lang=fr.

  • DUFOUR, Jacques,
2010. Corps psychique, moi-corps psychosomatique, somatopsychose. Revue française de psychanalyse, 2010/5 Vol. 74, p.1611-1617. DOI : 10.3917/rfp.745.1611. URL : https://shs.cairn.info/revue-francaise-de-psychanalyse-2010-5-page-1611?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/rfp.745.1611


Notes

  • [1]
    S. Freud (1940 b [1938]), « Some Elementary Lessons in Psycho-Analysis », Résultats, Idées, Problèmes, II, tr. fr. B. Chabot, Paris, puf, 1985, p. 155.

Au début était…

1Au début était le verbe a énoncé l’Évangile.

2C’est vrai aurait pu dire le premier Freud, le langage révèle le désir perdu.

3Mais au début était l’acte énoncera Goethe.

4C’est vrai aussi aurait pu dire le second Freud, l’acte répétitif est l’élémentaire originaire.

5Cependant, le propre point de vue de Freud n’était pas là, il aurait condensé les deux autres en énonçant qu’au début était le ça, un complexe de forces somatopsychiques primordiales dont la différenciation requiert un objet d’amour pour que naisse un moi-corps affectif antérieur à ses pensées. Ce point de vue de Freud date de 1923, fruit d’une méthode de recherche d’une trentaine d’années qui, entre psychique et somatique, a tissé différents rapports possibles.

6Je me propose dans cet article de lui emboîter le pas depuis son point de départ jusqu’à son point d’arrivée, prolongeant sa démarche là où il n’avait pas encore mis ses pas, là où maintenant nous mettons les nôtres.

Le corps psychique

7Avec la théorie du désir, point de départ de la psychanalyse, Freud a conçu le désir comme hallucination de l’expérience de satisfaction, corps psychique en tant que faculté d’éprouver dans l’esprit une jouissance du corps qui a été mais qui n’est plus. Présence psychique d’une absence du corps, le sexuel sera un psycho-sexuel fondé sur un rapport orgastique de corps à corps mère-enfant (Freud, 1905) rompu par le père mais non perdu. L’impossible renoncement au désir sera lié au renoncement obligé au corps à corps primaire qui, refoulé, substitue au corps perdu de la mère, d’une part, un corps érogène subjectif potentiel d’amour pour d’autres objets, et, d’autre part, une identification secondaire à l’autre de l’objet potentiel de parole et de pensée. C’est donc sous la double condition d’une expérience d’une jouissance charnelle première et de sa perte que le corps à corps de jouissance advient à la fois désir d’amour pour un autre (aimer) et investissement mental autre (travailler).

8La maladie névrotique verra dès lors l’enfant démuni de tiers paternel séparateur pouvoir renoncer à ses réminiscences de jouissance bien que les payant au prix fort d’angoisses de castration et de culpabilité inhibitrices de sa psyché et de ses capacités d’aimer.

9Le travail interprétatif sera ici l’inverse du travail du refoulement qui noie toute jouissance charnelle, révélant dans la vérité des mots de l’interprétation que, sous les traits du symptôme, la jouissance n’a pas renoncé.

10Je ne m’étendrai pas plus avant sur cet enracinement de psyché dans le corps, source du désir de l’analyste d’en retrouver les traces et de leur donner sens, pour dire le point de butée sur lequel Freud est tombé. Entre autres considérations, une formulation de Freud déçu par la cure de l’Homme aux loups a retenu mon attention : il parle de l’infranchissable butée d’une entropie « qui à des degrés divers s’oppose à l’annulation de qui est advenu » (Freud, 1914). Avec la préconception d’une entropie, Freud se préparait à une autre démarche.

11Jusque-là, sa conception de l’énergie était celle de la première théorie de la thermodynamique dont un de ses maîtres, Helmoltz, formula en 1847 la loi de conservation de l’énergie. Elle concevait que la capacité de travail de l’énergie était constante au travers de ses différentes transformations (de l’énergie mécanique en énergie électrique, chimique…). L’énergie advenait symbole de ce qui change et se transforme mais demeure invariant et intemporel, et, dans cette ligne, Freud conçut la dynamique, l’indestructibilité et l’intemporalité comme paradigmes des processus inconscients.

12Avec l’entropie comme opposition à ce qui est advenu, Freud se plaçait dans la dimension du deuxième principe de la thermodynamique formulé par Clausius en 1867, qui mettait un terme à l’intemporalité et à la conservation immuable de l’énergie en son potentiel infini de transformations. L’entropie imposait de concevoir un irréversible point final à tout travail et à toute transformation dès lors que l’on concevait une dégradation de l’énergie en chaleur. À la loi de conservation de l’énergie du premier principe, succédait la loi de croissance exponentielle de l’entropie du deuxième principe qui sera admise par la communauté scientifique comme « flèche du temps » conduisant inévitablement à la « mort thermique de l’Univers » selon les mots de Boltzmann (Lestienne, 1990). L’entropie, préconception de l’activité de la pulsion organique de mort au sein de la psyché, ne sera-t-elle pas inscription du temps dans les profondeurs somatopsychiques du ça, en ce point où le désir indestructible cède le pas à la mort comme fin irréductible ?

13C’est dire que cette préconception de Freud va l’entraîner à un bouleversement de la théorie analytique qu’il va entreprendre par une méthode de décomposition de l’appareil psychique et une plongée dans des processus élémentaires. Décrite dans sa correspondance avec Lou Andréas Salomé, sa démarche est subjective, discontinue et aveugle : contrairement au philosophe, il ne cherche pas de cohérence conceptuelle ; contrairement au scientifique, il ne vise pas de systématisation théorique, mais il avance « pas à pas » dans tous les possibles, conscient de ne saisir que des « intermittences », s’employant à fragmenter, à faire le noir en lui pour « concentrer toute la lumière sur le point obscur […] craignant que toute prétention (intellectuelle) n’apporte avec elle le danger de voir ce qu’il y a à reconnaître distordu, même si c’est en mieux » (Lou Andréas Salomé, 1914, 1915, 1916). Cette exigence de tiers négatif lui fit abandonner « l’élaboration systématique » de sa métapsychologie et se porter vers « Au-delà du principe de plaisir » (Lou Andréas Salomé, 1919). Dans ce texte, il affirmera le caractère spéculatif de sa démarche qu’il substitue à une démarche fondée sur des outils de connaissance. Cependant, spéculation n’est pas pure imagination mais hypothèse qui exige de la rejeter « impitoyablement » si elle ne permet pas un nouveau regard clinique (Freud, 1921). Tel ne fut pas le cas pour l’antagonisme des pulsions de vie et de mort qui, en ouvrant un nouveau champ, deviendra certitude théorique tout en restant toujours ouvert aux débats (Freud, 1930).

Le moi-corps psychosomatique

14« La spéculation théorique laisse supposer l’existence de deux pulsions fondamentales qui se cachent derrière les pulsions manifestes du moi et de l’objet : la pulsion aspirant à une unification toujours plus vaste, l’Éros, et la pulsion de destruction qui conduit à la désintégration du vivant. » [1]

15Tout en maintenant en surface la trajectoire dialectique linéaire à double sens du désir de l’inconscient au conscient, Freud a divisé la pulsion libidinale en deux pulsions « organiques » de vie et de mort dans des profondeurs où il n’y a pas de limites entre somatique et psychique, puisque « les processus soi-disant somatiques constituent le psychique qui ne se préoccupe pas tout d’abord de la qualité de conscience » (Freud, 1938). Non content de cette division pulsionnelle, il décomposera les profondeurs inconscientes de l’appareil psychique en deux conflits originaires où s’affrontent les deux forces pulsionnelles du ça auxquelles s’oppose l’impératif antipulsionnel du surmoi.

16Le premier conflit originaire entre les « pulsions organiques » antagonistes de vie et mort se jouera autour de l’automatisme de répétition. S’il avait perçu la répétition du désir dans le transfert comme un reste qui ne cesse de revendiquer satisfaction, s’il concevait le transfert négatif comme agression sadomasochiste dans le transfert, sa décomposition pulsionnelle lui fit entrevoir maintenant un automatisme de répétition « démoniaque », inscrit dans le soma comme douleur entropique des traumas précoces qui « s’oppose à l’annulation de ce qui est advenu », « plus originaire, plus élémentaire, plus pulsionnel » que le principe de plaisir qui porte un devenir de réalité psychique (Freud, 1921). Cependant, si cet automatisme de répétition impose sa loi au psychisme comme destin de mort de ceux qui semblent n’avoir d’autre dessein que de se détruire, vu sous l’angle du retour d’un réel traumatique d’un temps antérieur au langage dont témoignent certains rêves répétitifs (Freud, 1921, 1938) il prendra valeur de processus psychique primitif de mémoire. L’automatisme des pulsions organiques que révèle le traumatique précoce n’est jamais une fin en soi.

17Le second conflit originaire sera le conflit moral, conception de Freud qui vit dans un sentiment inconscient de culpabilité le fruit d’une hérédité archaïque du meurtre d’un père primitif par les fils pour la possession des femmes. Ce « mythe scientifique », équivalent du péché originel, prend donc valeur d’Œdipe du ça (Sára Botella) qui fait payer tout désir et tout plaisir pulsionnel au prix d’un châtiment intérieur. Dès lors, si les forces pulsionnelles organiques du ça ne peuvent que jouir ou détruire, une force morale primitive du surmoi leur impose un obstacle atavique, trace d’un tragique au sein même du biologique.

18La décomposition de Freud l’a donc conduit à mettre en résonance une complexité somatopsychique primordiale avec un tragique de traumatismes ancestral et antérieur au langage, constitutif de l’être humain au même titre que sa biologie.

19C’est sur le fondement de ce tragique complexe somatopsychique primordial que va naître le moi comme « partie du ça modifiée sous influence directe du monde extérieur » (Freud, 1923). Cette influence extérieure sera celle de l’objet, qui jusque-là noyé dans la décharge originaire de la « détresse biologique » des expulsions pulsionnelles du ça, devient objet d’un plaisir plus fort que le débordement et la répétition traumatique mortelle, qui le pousse à abandonner la décharge pour incorporer psychiquement cet objet salvateur par une identification primordiale. Le moi-corps sera le tombeau des pulsions organiques du ça qui faisaient mal et l’incarnation de l’objet qui a fait du bien. Désir d’être comme l’objet, ce moi-corps interagira avec lui dans des langues primitives, hors et avant tout lien de pensée et de langage (Dufour, 2007) où ce désir ne sera jamais indemne d’une douleur dépressive de n’être pas comme et de la haine d’une dépendance à être comme. Le complexe somatopsychique primordial du ça est devenu réalité d’un moi-corps psychosomatique où se sont incarnés, avec le premier lien à l’objet, un traumatique et un tragique humain lui aussi primordial.

20L’évolution de ce moi-corps psychosomatique aux processus de pensée fera appel à la sublimation qui détourne sur une activité de liaison et de représentations psychiques les interactions érotiques destructrices et douloureuses avec l’objet. Ce sera en ce point théorique que naîtra la représentation de mot qui par la pensée représente et relie les représentations de choses incorporées dans le moi-corps comme investissements pulsionnels de l’objet (Freud, 1915). Dans cette configuration, le passage du moi-corps au moi de la pensée tient à la complémentarité identification-sublimation qui permet aux profondeurs psychosomatiques d’avoir accès aux images et aux mots. Nous comprenons alors la psychopathologie de la maladie psychosomatique où la sublimation de la pensée clivée de l’enracinement charnel de l’identification primaire fonctionne alors comme une coquille vide, vidée des investissements érotiques, destructeurs et douloureux qui, abandonnés à leur sort, se dénaturent et se déchargent dans le soma. Tout déni rationalisant de l’amour, de la haine ou de la douleur sera meurtrier pour le soma.

La somatopsychose

21Si Freud a conçu que le moi (le moi-corps) est la part du ça (le complexe primordial) modifiée par l’objet extérieur (l’identification primaire), cela ne veut-il pas dire qu’il y a une part non modifiée par l’objet ? Dans cette ligne, si « la détresse biologique » (Freud, 1926) en tant que peur de la mort du nouveau-né encore fœtus jeté dans le monde, ne trouve pas une identification primaire qui la rend tolérable, elle sera remplacée par une « terreur sans nom » (Bion, 1967) qui se manifestera comme un intolérable vide psychique sans fond, empli d’implosion et de confusion pulsionnelles. Là où un moi-corps protomental n’est pas advenu de la transformation par identification à l’objet du ça somatopsychique primordial, adviendra une somatopsychose dont les transformations psychotiques en hallucinose (Bion, 1965) verrouilleront par le déni et expulseront par le délire le tragique des forces pulsionnelles du ça à l’état brut.. Si la maladie psychosomatique est localisée à la pensée préconsciente, la maladie somatopsychotique (Bion, 1976 ; Meltzer, 1986) ne laisse entendre que l’horreur d’un infini d’incompréhension.

Séquence clinique

22Le patient, à un moment de son travail analytique, fut littéralement saisi d’une envie de manger la femme qu’il aimait s’il voulait la garder toujours et toute à lui. Il lui exprima ce besoin et paniquée, elle s’enfuit mais un sentiment de culpabilité mélancolique s’empara de lui, envahissant tout travail analytique. Impuissant devant cette répétition, je fus moi-même contaminé par ce sentiment de culpabilité qui me fit me dire que j’avais tué le Père, pensant à Freud et à mes maîtres, à leurs réticences à l’abord psychanalytique de la psychose, et surtout à la psychose de ce patient-là. Me vint en mémoire que mon patient m’avait relaté avoir fait un délire mystique et je fis alors un lien entre la disparition de ce délire et sa rencontre avec la femme qu’il aimait. L’amour érotique de la femme sans assise d’identification de moi-corps à la mère et donc de lien de pensée, n’avait-il pas libéré le feu des forces pulsionnelles du ça jusque-là sous des cendres éteintes par la force du souffle de Dieu ? Son amour pour la femme avait donc tué le Dieu du délire qui lui servait à ne pas vivre sa peur de mourir des premiers âges. Mon travail interprétatif ayant identifié cette ligne l’élabora avec le patient, et son sentiment de culpabilité mélancolique se transforma en travail sur lui-même me signifiant qu’une identification se jouait entre nous, encore sans parole ni pensée.

23Ce patient psychotique ne nous montre-t-il pas la singularité psychotique des rapports psyché-soma, différents de ceux d’un patient névrosé ou psychosomatique, dès lors qu’il utilise sa psyché comme délire et déni du déchaînement des forces pulsionnelles du ça non modifiées par l’identification primaire source du moi-corps, donc hors sublimation de ce moi-corps en pensées ? Si l’analyste se doit d’accorder toute son attention à l’utilisation que fait le patient de sa pensée, ne doit-il pas aussi accorder toute son attention à l’utilisation de sa propre pensée dès lors qu’elle peut se laisser entraîner par un délire conceptuel qui tente d’imposer une logique du langage, en déni d’une expérience traumatique et tragique de transfert ? Cette turbulence émotionnelle (Bion, 1976) ne porte-t-elle pas l’émergence dans le corps de l’analyste de représentations indicibles, à entendre comme exigences de les identifier en leur lien avec le patient avant de trouver des mots subjectifs sources de pensées et de paroles interprétatives ?

Références bibliographiques

  • Bion W.R. (1965), Transformations, Paris, puf, 1982, p. 145-165.
    – (1967), Réflexion faite, Paris, puf, 1983.
    – (1976), « Turbulence émotionnelle », La Preuve et autres textes, Paris, Ithaque, 2007, p. 7-21.
    – (1976), « À propos d’une citation de Freud », La Preuve et autres textes, Paris, Ithaque, 2007.
  • Dufour J. (2007), « Exigences de langues primitives et travail du langage », RFP, t. LXXI, no 5, p. 1701-1707.
    – (2008), « Symbolisation de l’inconnu et créativité de l’inconcevable », RFP, t. LXXII, no 5, p. 1675-1683.
  • Freud S. (1895 d [1893-1895]), Études sur l’hystérie, tr. fr. A. Berman, préface M. Bonaparte, Paris, puf, 1967.
    – (1900 a), L’Interprétation des rêves, tr. fr. I. Meyerson révisée par D. Berger, Paris, puf, 1967.
    – (1918 b [1914]), « L’Homme aux loups », Cinq psychanalyses, tr. fr. M. Bonaparte et R. M. Loewenstein, Paris, puf, 1967.
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    – (1930 a [1929]), Malaise dans la civilisation, Paris, puf, 1971.
    – (1920 g), « Au-delà du principe de plaisir », Essais de psychanalyse, tr. fr. J. Laplanche, J.-B. Pontalis, Paris, Payot, « Petite Bibliothèque », 1982.
    – (1937 d), « Constructions dans l’analyse », Résultats, Idées, Problèmes, II, tr. fr. E. R. Hawelka, U. Huber, J. Laplanche, Paris, puf, 1985.
  • Lestienne R. (1990), Les Fils du temps, causalité, entropie, devenir, Paris, Presses du cnrs, p. 167-186.
  • Lou Andréas Salomé (1914, 1915, 1916, 1919), Correspondance avec Sigmund Freud, Paris, Gallimard, 1970.
  • Meltzer D. (1986), « L’appareil protomental et les phénomènes somatopsychotiques », rfp, t. LIII, no 5.

Mots-clés éditeurs : Corps psychique, Couple identification-sublimation, Déni et délire, Dialectique du désir, Méthode de décomposition, Moi-corps psychosomatique, Somatopsychose

Date de mise en ligne : 14/02/2011

https://doi.org/10.3917/rfp.745.1611