Article de revue

Entre transformation(s) et révélation

Pages 29 à 33

Citer cet article


  • Saignol, P.
(2017). Entre transformation(s) et révélation. Forum, 151(2), 29-33. https://doi.org/10.3917/forum.151.0029.

  • Saignol, Philippe.
« Entre transformation(s) et révélation ». Forum, 2017/2 n° 151, 2017. p.29-33. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-forum-2017-2-page-29?lang=fr.

  • SAIGNOL, Philippe,
2017. Entre transformation(s) et révélation. Forum, 2017/2 n° 151, p.29-33. DOI : 10.3917/forum.151.0029. URL : https://shs.cairn.info/revue-forum-2017-2-page-29?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/forum.151.0029


1 Je voudrais commencer par remercier les organisateurs du colloque de m’avoir invité. Le collège coopératif a 40 ans, ce qui veut dire que beaucoup de personnes y sont passées pour suivre un parcours de recherche en sciences sociales et je fais partie de ceux à qui on a proposé de prendre la parole alors qu’il n’y avait, sûrement, que l’embarras du choix pour trouver un intervenant… C’est une marque de confiance et un signe de reconnaissance qui me touchent.

2 Cependant, venir m’exprimer à cette tribune, faire face à une salle vaste et remplie me met dans une situation exceptionnelle puisque je travaille habituellement dans un petit bureau d'assistant social où je reçois rarement plus de 3 personnes à la fois. Venir ici, c’est passer une frontière, celle qui sépare un endroit, un travail marqué par la discrétion et le secret professionnel à un lieu public pour faire entendre ma voix et mes idées... Pourtant je viens avec plaisir car depuis que j'ai fini le mémoire de recherche que j'ai réalisé avec le collège coopératif je me suis beaucoup interrogé sur cette expérience. Je ne sais pas si je vais faire avancer la réflexion mais je vais vous livrer quelques idées que j’ai tirées de mon parcours pour obtenir le Diplôme des Hautes Études des Pratiques Sociales, ce qui illustrera peut être des choses qui ont déjà été dites ou qui vont l'être pendant le temps du colloque.

3 Pour commencer, j'ajouterais volontiers à l'association des mots « recherche » et « transformation » celui de « révélation ». J’assimile le travail de recherche que j’ai produit à un processus qui m’a conduit vers ces deux phénomènes. On entend souvent l'expression « formation égale transformation », comme s'il s'agissait d'une sorte d'invariant à cette expérience. La transformation s’applique à mon parcours professionnel devenu source de savoir, à ma façon d’envisager ma place dans ma profession, dans le service et l’institution qui m’emploie. Il me semble que la transformation est du côté de l’identité d’acteur du travail social que je suis. Mais, pendant mes trois ans d’étude, il s’est passé aussi quelque chose que je ne soupçonnais pas, lorsque je m’y suis engagé et qui est de l’ordre de la révélation dans la mesure où cet inattendu se situe dans une dimension plus substantielle en rapport avec la notion d’identité personnelle. Cette révélation, à mon sens, s'appuie sur une activité, celle de l'écriture qui oblige à se retrouver seul avec soi-même et qui amène à la découverte, au dévoilement de soi.

4 Entre 2012 et 2015, j'ai donc suivi la formation pour obtenir le Diplôme des Hautes Études des Pratiques Sociales, le DHEPS.

5 Ce qui m'a poussé dans un travail de recherche, ce sont des observations réalisées sur mon terrain professionnel, puis des lectures qui m’ont engagé à aller plus loin et donné l’élan pour passer du constat à la compréhension. D’autre part, j'avais très envie d'écrire sur le service social et ses agents, les assistants sociaux, de mettre en avant ma profession, pensant comme l’écrit l'historien René Rémond «  que l'on a bien raison de dire que quiconque parle de son métier a chance d'intéresser » (Kniebiehler. 1980) Je crois enfin que j'avais en moi l'intention de faire de la recherche en sciences sociales depuis longtemps, comme si le fait d’avoir un diplôme d’État d’Assistant social et pas mal d’années de pratiques ne suffisait pas, comme si en tant que professionnel, je n’étais pas complet.

6 Je ne me souviens plus comment je me suis retrouvé à consulter les informations sur la formation au DHEPS affichées sur le site du collège coopératif. Ce que j’y ai lu m’a plu même si les formules « pédagogie par la recherche », « praxéologie » ou « praticien réflexif » me paraissaient un peu flou... En tout cas, il était question de pédagogie active, qu'avec le recul j'associe aux principes d'efforts et de mouvement.

7 Plusieurs personnes m’avaient prévenu de la difficulté de cette formation mais emporté par l'envie d'y aller, je n'ai pas prêté attention à leurs avertissements. Ce n'est qu'une fois engagé dans le processus, une fois passées les premières semaines, les premiers mois, alors que j’étais trop avancé pour reculer, que les difficultés annoncées sont devenues tangibles et palpables. Devant la quantité de travail personnel entre cours, séminaires, lectures, prises de notes et rédaction du mémoire, j'ai compris que cette formation était une épreuve pour moi mais aussi autour de moi, car elle m'a dépassé, a envahi mon espace privé, bouleversé mes habitudes, mes routines, mes rythmes, remettant en cause certains équilibres, allant jusqu'à menacer des constructions personnelles que je croyais solides. J'avais beau lire et relire une maxime du philosophe Épictète, découverte au détour d’une lecture, et punaisée au-dessus de ma table de travail, selon laquelle «  ce qui trouble les hommes, ce ne sont pas les choses, mais les opinions qu'ils en ont » il n'empêche que j'éprouvais le terrible sentiment d'être noyé dans un océan d'incertitudes et qu'il allait falloir y naviguer pendant une durée inconnue.

8 Devant tous les obstacles rencontrés sur le parcours de recherche, j’ai souvent pensé et eu recours à ce qu’une autre expérience également basée sur l’effort m’a appris. J'ai découvert des similitudes entre l’effort que réclament le travail de penser et sa réification dans l’écriture avec celui que j’ai vécu au cours d’épreuves de course à pied, comme le marathon où l’on se sent aussi seul que lorsqu'on fait face à la rédaction de son mémoire. Il faut garder la tête froide, tenir une cadence constante, ne pas s'arrêter, ne pas s'enflammer lorsque la foulée est légère mais aussi ne pas abandonner quand la fatigue arrive ou que la page ne veut pas se remplir et accepter que les idées si éclatantes, mais si immatérielles, lorsqu’elles nous apparaissent soient si difficiles à transformer en mots écrits et concrets. Comme l’entrée en formation pour le DHEPS a considérablement réduit le temps que je consacrais aux entraînements à la course, et pour ne pas perdre de vue cette notion d'effort, je me suis donné une toute petite règle, qui va vous paraître ridicule : celle de ne jamais prendre l'ascenseur pour monter au collège coopératif et grimper les 5 étages à pied, en me disant que cette ascension un peu raide était symbolique de l’effort inhérent à la production de connaissances.

9 Le principe d’effort et l’analogie que je viens de relever entre la course à pied et l’acte de penser et d’écrire m’a conduit vers l’idée de mouvement. Combien de fois l’écriture m’a jeté dehors ? Je veux dire qu’il m’est souvent arrivé d’arrêter d’écrire pour partir me promener, comme si le fait de bouger, de quitter ma table de travail était nécessaire et favorisait ma réflexion.

10 Le principe de mouvement prend des formes bien différentes, certaines qu'on initie et d'autres qui s'invitent alors qu'on ne les attendait pas... Je distingue au moins trois formes de mouvement. Tout d’abord, un mouvement intellectuel, celui qui se matérialise par les nombreux allers retours entre les ouvrages, les théories, les concepts que l’on approche. Ce mouvement convoque la tête du chercheur. Puis il y a un mouvement physique, celui dont je viens de parler et qui suppose que la pensée se nourrie de la déambulation, du hasard de nos pas. Ce mouvement convoque le corps du chercheur. Je trouve que la sculpture de « l’homme qui marche » d’Alberto Giacometti illustre bien cette idée. Fine et élancée, cette statuette dont les pieds sont englués dans le sol semble tenter de s’arracher à son socle comme si l’artiste voulait nous dire que notre démarche vers la connaissance nécessite de se mettre en mouvement. Enfin, je vois un troisième type de mouvement, plus interne, pour ne pas dire souterrain et qui, à mon sens, convoque l’âme de l’apprenti-chercheur. Il est un peu de l’ordre de la réminiscence car il fait référence à des impressions de déjà vécu, à des expériences ressurgissant de nulle part tant on les avait oubliées, comme cette furieuse sensation de rédiger une dissertation de philo de classe de terminale quand j’essayais de conceptualiser mon propos ? Ce mouvement travaille en profondeur et transforme parfois le mémoire en un objet sur lequel peuvent se fixer des sentiments enfouis, des mécanismes psychiques refoulés. J’ai cru pendant toute la première année que les formateurs, devant mon désarroi, perdu que j’étais dans la construction de ma problématique de recherche, formuleraient question et hypothèse à ma place un peu comme un enfant qui, confronté à une difficulté trop grande pour lui, attend tout de l’adulte…

11 Lorsqu’on est en formation, le temps file très vite et malgré mon assiduité aux cours, le sérieux que j’ai mis dans mon travail, je me suis retrouvé au bout des deux ans officiels de formation avec un mémoire qui avait à peine dégrossi la problématique et dont la question et l'hypothèse ne recueillaient pas des vivats enthousiastes... Il a donc fallu envisager une troisième année, dont je me suis tout de suite dit qu’elle serait la dernière, que je n'irai pas au-delà de, refusant d'envisager une quatrième année pour terminer mon travail de recherche. Autrement dit, à la philosophie d’Épictète et de l’école stoïcienne, j’ajoutais la méthode d’auto-persuasion d’Émile Coué…

12 J’ai intégré avec d’autres étudiants le groupe des motivé(e)s, un collectif de travail proposé par l’équipe du collège coopératif pour favoriser des échanges sur l’avancée de nos travaux et éviter que l’on s’isole chacun dans notre coin. Sans ces regroupements, je n'aurais jamais pu finir mon travail de recherche car j’y ai découvert ce qu’était l’esprit collaboratif dont j'entendais parler depuis deux ans sans vraiment le comprendre et qui peut se résumer par cette citation d’Henri Desroche: « on échange, on adopte, on conteste, on se stimule, on met en commun » (Mias C. 2005) . Cet esprit-là ne se décrète pas. Il nécessite la présence d'un groupe de personnes qui partagent une certaine volonté, une certaine intention. Il me semble proche de ce que décrit Hannah Arendt dans son ouvrage Condition de l'Homme Moderne (2002) lorsqu'elle évoque les caractéristiques de l'action, disparaît. Pourtant, ce n’est que par ce réseau interhumain, intersubjectif et communicationnel que peut surgir le pouvoir, entendu au sens de potentialité. L’effet produit a été, pour moi, de prendre la main sur mon travail qui semblait m’échapper jusqu’alors. Les retrouvailles mensuelles avec les motivé(e)s ont constitué ce que la Philosophe appelle des « îlots de prévisibilité », des « jalons de sûreté » qui m'ont fait passer d'un accablant « je ne vais pas y arriver » à un réjouissant « je peux finir ».

13 Cette position s'est confirmée lorsque, Geneviève Decrop, ma directrice de recherche, m'a envoyé le mail suivant après avoir lu les deux premières parties de mon mémoire : « Je viens d'achever la lecture de votre mémoire. C'est très bon, bien construit et agréable à lire. Bravo pour le travail accompli ! ». J’ai alors vraiment pris conscience qu'une mécanique invisible s'était renversée : j’étais devenu l’auteur de ma recherche. Après cela, l'écriture de la fin de mon mémoire a été une réelle source de plaisir car habilement guidé par Geneviève Decrop vers certains concepts du philosophe Paul Ricœur, tout m'est apparu très différent par rapport à mes premières analyses et j’ai vraiment eu la sensation que l'approche du problème de recherche que j’avais construite n’était plus la même, que j’avais fait un pas de côté.

14 C’est devant le jury universitaire auprès duquel j’ai soutenu mon mémoire que j’ai commencé à réfléchir sur l’idée de révélation. Les mots du président du Jury en sont à l’origine car il a commenté mon travail en disant que c’était un travail de recherche scientifique tout à fait classique dans le sens où j’avais respecté la méthodologie de ce type de production et qu’au niveau de la bibliographie j’avais « sorti la grosse artillerie des sciences sociales ». Par contre, selon lui, ce qui rendait mon travail singulier résidait dans son écriture. En l’écoutant je me suis rendu compte combien elle avait effectivement été au centre de mes préoccupations pendant les trois ans qui venaient de passer. Du début à la fin du texte, je me suis appliqué à rendre mon mémoire le plus lisible possible. J'ai écrit, réécrit, corrigé, recommencé, voulant que les paragraphes s'enchaînent ainsi que les idées, que le texte se tienne, poursuivant inlassablement un objectif de clarté du propos. Il me semblait incontournable que tout allait passer par cette écriture, qu'elle était essentielle. Qu'il s'agisse du vocabulaire, de la conjugaison, de la grammaire et du style imprégné à l'ouvrage, j'ai tout fait pour proposer une écriture la plus précise et la plus soignée possible. Je crois que le Président du Jury a voulu me dire qu’en m’investissant dans ce travail d’écriture, devenu plus que le support de la longue et parfois besogneuse démonstration scientifique, j’ai autant mis en avant l’auteur du mémoire que la personne que je suis. L’écriture a débusqué, derrière le « nous » académique de la recherche scientifique, un « je » inattendu, révélateur d’une identité personnelle et unique. Pour rester avec Hannah Arendt, c’est le « qui » de l’agent dans l’action qui s’est dévoilé, un « qui » habituellement « caché à la personne elle-même » et « impossible à révéler volontairement ». Pour résumer mon idée, je peux aussi recourir à ce qu’a écrit Joël Cadière dans un ouvrage qu’il a publié en 2013 sur l’apprentissage de la recherche en travail social où on peut lire que « la recherche est avant tout un travail d'écriture » elle est « un défi, un engagement, une objectivation et une exposition de soi » (Cadière J. 2013)

15 Une fois passé le jury, quand je suis revenu aux affaires courantes, c'est-à-dire hors recherche, j’ai continué à m’interroger sur cette activité d’écriture. M’est apparu alors qu’elle constituait le motif principal qui m'avait attiré vers la profession d'assistant de service social, dont il m'a semblé, il y a bien longtemps, sorte d'intuition, qu’elle était certainement tournée vers l'écriture. Et puis, si j’observe mon travail en service social, je m’aperçois qu’elle y tient un rôle central. Je passe la majeure partie de mon temps professionnel à écrire. Je reçois des personnes, bien sûr que j’écoute, qui viennent me demander de l'aide, des conseils, des renseignements... Et pour rendre présentable leurs demandes, pour accompagner leurs démarches, pour exposer leurs situations auprès de telles ou telles commissions, ou de tel ou tel organisme, je donne une forme écrite à ce que j'entends. Je prends des notes pendant les entretiens, je tiens des dossiers dans lesquels je rédige des synthèses, des comptes rendus. Pour cela, je remets en ordre les faits entendus, les histoires racontées. En articulant la chaîne des actions qui a conduit la personne là où elle en est, j'organise une suite d'événements, je l'ordonne. En mettant en texte du dit pour le rendre lisible, je créé du récit. J’ose à peine l’énoncer mais n’y aurait-il pas un nouveau travail de recherche à mener…sur le rôle et la fonction de l’écriture dans les pratiques des assistants de service social ?

16 La formation pour obtenir le Diplôme des Hautes Études des Pratiques Sociales, n’a pas été un voyage de tout repos. J'ai l'impression d'avoir beaucoup été ballotté par les turbulences que m'a imposées l'épreuve du travail de recherche. Pour autant je suis arrivé au bout. Sans trop pouvoir l’expliquer, j'ai l'impression que j'en ressors épaissi comme si m'être promené sous le ciel des idées, avoir passé tant de temps à écrire, avait modifié quelque chose dans ma façon d’envisager le monde qui m’entoure, c'est-à-dire ce qui existe entre les autres et moi, ce qui m’en éloigne et m’y relie en même temps. Le regard qu'autrui porte sur moi aussi a changé. Désormais, en famille, je suis l’intello et au travail, je suis celui qui dissèque les agissements institutionnels. Pour poursuivre cette dernière réflexion et terminer mon texte, je conclurai en citant le romancier Paul Auster, qui dans un livre, publié en 2012, intitulé Chroniques d'hiver écrit : « nous sommes tous étrangers à nous-mêmes, et si nous avons le moindre sens de qui nous sommes, c'est seulement parce que nous vivons à l'intérieur du regard d'autrui » (Auster P. 2012).

Bibliographie

  • AUSTER Paul. 2012. Chroniques d’hiver. Actes Sud
  • CADIERE Joël. 2013. L’apprentissage de la recherche en sciences sociales. Rennes, Presses de l’EHESP, 136 p.
  • HARENDT Hannah. 2002. Condition de l’homme moderne. Paris, Agora, 416 p.
  • KNIEBIEHLER Yvonne. 1980. Nous, les assistantes sociales. Paris, Aubier Montaigne, 383 p.
  • MIAS Christine. 2005. L’autobiographie raisonnée, outils des analyses des pratiques en formation. L’orientation Scolaire et Professionnelle (en ligne). 34-1, p. 29-45. www.OSP.revues.org (consulté le 12 novembre 2012).

Mots-clés éditeurs : DHEPS, Formation, Recherche, Transformation

Date de mise en ligne : 15/05/2017

https://doi.org/10.3917/forum.151.0029