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La formation en éthique professionnelle pour les personnes enseignantes du primaire : où en est-on au Québec ?

Pages 97 à 118

Citer cet article


  • Point, C.,
  • Legault, A.
  • et Georgeff, C.
(2025). La formation en éthique professionnelle pour les personnes enseignantes du primaire : où en est-on au Québec ? Formation emploi, 170(2), 97-118. https://shs.cairn.info/revue-formation-emploi-2025-2-page-97?lang=fr.

  • Point, Christophe.,
  • et al.
« La formation en éthique professionnelle pour les personnes enseignantes du primaire : où en est-on au Québec ? ». Formation emploi, 2025/2 n° 170, 2025. p.97-118. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-formation-emploi-2025-2-page-97?lang=fr.

  • POINT, Christophe,
  • LEGAULT, Alexis
  • et GEORGEFF, Claudia,
2025. La formation en éthique professionnelle pour les personnes enseignantes du primaire : où en est-on au Québec ? Formation emploi, 2025/2 n° 170, p.97-118. URL : https://shs.cairn.info/revue-formation-emploi-2025-2-page-97?lang=fr.

Notes

  • [1]
    L’éthique est un domaine, issu du champ de la philosophie, qui étudie la construction, la recomposition et la détérioration des normes et des valeurs des personnes humaines dans leurs relations.
  • [2]
    L’éthique professionnelle est un domaine de l’éthique appliquée qui questionne les normes et les valeurs propres à une profession spécifique, et étudie les régulations sociales que les membres de cette profession se donnent pour agir et interagir entre eux et avec leur public de manière responsable et réfléchie (Jutras & Desaulniers, 2006 ; Moreau, 2007).
  • [3]
    Le baccalauréat est une formation de premier cycle au Québec, et peut être considéré comme l’équivalent d’une licence en France, bien que cette dernière se déroule habituellement en trois ans alors qu’un baccalauréat comprend, en général, quatre années de formation. De plus, une personne finissante est une personne étudiante qui a récemment achevé cette formation.
  • [4]
    Les compétences éthiques sont des capacités permettant de se repérer, d’articuler ensemble et de proposer des solutions à des situations éthiques problématiques à partir d’un jugement autonome et critique, et ce, en interaction avec les acteurs concernés par la situation en question (Roy, 2012 ; Bégin, 2014).
  • [5]
    Sur l’influence de Donald Schön et de son ouvrage The Reflexive Practitioner publié en 1983 sur les recherches francophones, on consultera avec intérêt l’article de France Jutras (2013).
  • [6]
    Les enjeux éthiques sont l’ensemble des bénéfices et risques relatifs à l’agir des individus et qui concernent la confrontation, remise en question ou reconstruction des normes et des valeurs qui régulent l’environnement social de ces derniers.
  • [7]
    Les premiers défis auxquels feront face les personnes enseignantes novices mettront en jeu leur professionnalité, c’est-à-dire leur capacité à se sentir reconnus comme des professionnels pas leurs collègues (Jorro, 2013 ; Mukamurera et al., 2019). En ce sens l’approbation des pairs, sur le plan de la maîtrise des compétences éthiques, joue donc un rôle considérable dans leur insertion professionnelle.
  • [8]
    De plus, il n’existe pas, à notre connaissance, de formation à l’ÉPE au niveau collégial, en amont du niveau universitaire.
  • [9]
    Les programmes de chacune des universités et l’offre des cours en ÉPE sont regroupés dans le tableau ci-dessous (tableau 1).
  • [10]
    Entre 2013 et 2018, les étudiants et étudiantes finissant un programme de maîtrise qualifiante (équivalent de la formation continue en France) représentaient seulement 7 % environ de tous les bacheliers en éducation primaire et secondaire (Homsy et al., 2019, p. 22).
  • [11]
    Les centres de services scolaires peuvent ici être considérés comme l’équivalent des rectorats en France.
  • [12]
    Rappelons également qu’au Québec l’obtention d’un diplôme de baccalauréat en enseignement est, dans la grande majorité des cas, une des conditions incontournables à l’accès à une titularisation dans la profession.
  • [13]
    Nous désignons par-là les 13 établissements d’enseignement supérieur et de recherche (ESR) ayant pour points communs d’être présents sur le territoire de la province du Québec, partageant ainsi le même cadre légal ministériel, et se distinguant ainsi des 27 établissements ESR des autres provinces du Canada. Pour une perspective sur l’ensemble des universités du Canada, voir (Maxwell et al., 2015).
  • [14]
    Par ailleurs, il existe d’autres études qui collectent leurs données auprès du personnel administratif des universités ou du personnel enseignant l’ÉPE au sein des universités (Maxwell et al., 2015, 2016) qui apportent des perspectives de recherches complémentaires à notre étude.
  • [15]
    Au Québec, la formation initiale à l’enseignement au niveau préscolaire (enfants de 4 à 6 ans en général) et au niveau primaire (enfants de 6 à 11 ans) ne sont pas différenciées. Ces deux niveaux auraient pour équivalent en France les deux niveaux de l’école primaire, soit la maternelle et l’école élémentaire.
  • [16]
    Il serait cependant possible de répéter cette démarche d’année en année, sur la même période et selon la même démarche, pour obtenir des données rendant compte de l’évolution des programmes de formation québécois sur notre objet de recherche.
  • [17]
    La méthodologie déductive analytique consiste en un processus de catégorisation des unités de sens à partir d’un cadre théorique dressé précédemment. Ainsi, les unités de sens de notre recherche sont d’abord déterminées par les questions initiales de la recherche et rendent compte de ces concepts propres à celle-ci (Fortin & Gagnon, 2015 ; Taylor et al., 2015).
  • [18]
    Au cours du processus de catégorisation des unités de sens, nous avons effectué des allers-retours entre les données et le cadre théorique initial pour faire émerger ou clarifier certaines catégories et ainsi mieux rendre compte des résultats de la recherche. Nous avons cependant pris garde de ne pas multiplier l’émergence de nouvelles catégories pour ne pas perdre en intelligibilité lors de la présentation de nos résultats.
  • [19]
    On notera ici que le choix méthodologique d’un nombre plus large de termes relatifs à l’éthique professionnelle pour notre recherche permet d’inclure plus de données que si nous avions seulement choisi le terme « ethics education » comme P. L. Glanzer et T. C. Ream (2007, p. 272).
  • [20]
    À l’université McGill, c’est dans le cadre du baccalauréat en études intégrées en éducation qu’est offerte une activité pédagogique sur l’ÉPE accessible aux personnes étudiant en enseignement au préscolaire et au primaire ; à l’université TÉLUQ, une activité pédagogique peut être suivie dans le cadre du baccalauréat en analyse sociale de l’éducation.
  • [21]
    En effet, la refonte des programmes de formation, au Québec, implique plusieurs variables, et les décisions sont souvent tributaires des demandes du corps professoral. Souvent, on place d’abord dans la grille-horaire les activités pédagogiques les plus conséquentes (ex. : les didactiques et les stages). Chaque trimestre doit obtenir un minimum de 12 crédits, pour que les personnes étudiantes soient considérées comme inscrites à temps plein (nécessaire pour les prêts et bourses de ces personnes étudiantes). Ensuite, les cours de 2 crédits sont répartis pour équilibrer la charge de crédits au sein de chaque trimestre. De plus, le programme doit pouvoir s’offrir sur 3 ans 1/2 au lieu de 4, pour les personnes étudiantes qui le souhaiteraient, donc on donne à la session d’été les cours de 2 crédits, et ce, à n’importe quelle année de la formation. Bref, plusieurs facteurs existent, et on peut raisonnablement faire l’hypothèse que les activités pédagogiques traitant de l’éthique professionnelle appartiennent aux activités servant de « variable d’ajustement » au sein des programmes actuels, lors de la conception d’une grille de cheminement pour une direction de programme de formation.
  • [22]
    De plus, cette importante variabilité pourrait-elle s’expliquer par le fait que ce type d’activité, ne s’inscrivant potentiellement pas encore parmi les priorités des facultés d’éducation, se retrouve placée dans les plages temporelles marginales du programme de formation, une fois les activités pédagogiques (plus proches des didactiques souvent) considérées comme prioritaires inscrites au parcours de la formation ?
  • [23]
    Cela ne signifie pourtant pas que ces personnes étudiantes n’auront jamais été formées à l’éthique professionnelle. En effet, l’absence de formation explicite à l’éthique professionnelle peut s’expliquer, en partie, par la concurrence intense pour l’espace dans les programmes entre l’éthique et d’autres nouveaux contenus. Mais, il est possible que, parallèlement, il existe dans ces universités une tradition dans la formation des enseignants de traiter le contenu de l’éthique comme un programme d’études intégré (via les stages ou porte-folios par exemple). Or, par nos balises de recherche décrites précédemment, cette perspective d’enseignement informel n’apparait pas ici.
  • [24]
    On notera par ailleurs que l’accès à ce type d’information est un point commun entre le Canada et les États-Unis, mais, par exemple, au Royaume-Uni, ces informations sont disponibles seulement aux futurs et actuels étudiants et étudiantes, ainsi qu’aux personnels des universités (Maxwell et al., 2016, p. 138).
  • [25]
    Un « air de famille » est un concept méthodologique de Wittgenstein pour désigner les ressemblances entre plusieurs individus ou entités d’un ensemble, sans que l’on ne parvienne à établir l’élément qui crée la ressemblance, c’est-à-dire ce qui serait strictement partagé par tous les individus ou entités de cet ensemble (Wittgenstein 2014, § 67).
  • [26]
    À la suite de Maxwell et al. (2015, p. 32), on peut formuler deux hypothèses sur l’existence de cet « air de famille » de la formation en ÉPE au Québec. Premièrement, les politiques ministérielles relatives à l’enseignement supérieur et à la recherche contribuent à une certaine uniformité des formations, malgré l’indépendance plus forte des universités québécoises par rapport aux universités françaises par exemple. Deuxièmement, cet « air de famille » peut aussi s’expliquer par le fait que, bien que chaque université organise ses parcours de formation de façon indépendante, une recherche commune entre les enseignants-chercheurs existe au Québec, et c’est par les dialogues entre enseignants-chercheurs qu’elle suscite (lors des colloques par exemple) que se construisent peu à peu des ressemblances entre les enseignements que ces chercheurs proposent ensuite lors des formations universitaires.
  • [27]
    Cette expression désigne l’apparition et la multiplication, à partir des années 1960 aux États-Unis d’abord, puis dans l’ensemble des universités occidentales ensuite, des formations relatives à l’éthique au sein des parcours de formation universitaire relevant des métiers du secteur tertiaire (médecine, enseignement, ingénierie, etc.). Ce « ethics boom » va de pair avec l’émergence et la croissance des travaux de recherche en éthique professionnelle (Glanzer & Ream, 2007).
  • [28]
    L’éthique professionnelle peut être mentionnée dans le titre et dans le descriptif du cours et ne pas être abordée par la personne enseignante, et vice versa (Glanzer & Ream, 2007, p. 279).
  • [29]
    Cependant, pour réaliser une telle recherche, il faut considérer le fait que le nouveau référentiel des compétences professionnelles de la personne enseignante vient d’être présenté (2020), et que les universités ont besoin de temps pour transformer leurs programmes de formation et s’ajuster à celui-ci.

‪Introduction‪

1 La question de l’attitude morale des enseignants fut absente lors de la professionnalisation des métiers de l’enseignement dans les années 1990 en France, comme Eirick Prairat le rappelle (Prairat, 2013, 2014, 2015). Au-delà du bon sens ou de la légalité, quels sont les comportements des professionnels de l’éducation que l’on juge souhaitable ou détestable est une question complexe, qui relève du domaine de l’éthique [1], et plus précisément de l’éthique professionnelle [2]. Pourquoi alors éviter cette question aussi cruciale en France et comment expliquer cette absence prolongée ? Nous ne répondrons pas ici à cette question, mais nous chercherons des éléments de réponse à celle-ci dans un autre pays qui comporte une province francophone qui, elle, ne l’a pas écartée : le Québec.

2 Présentement, au Québec, la rétention des nouveaux enseignants et enseignantes est problématique. En effet, c’est environ trois personnes enseignantes sur dix qui quittent la profession lors des cinq premières années d’exercice (Mukamurera et al., 2020 ; Carpentier et al., 2019) après l’obtention de leur diplôme. Dans un contexte de pénurie d’enseignants au Québec (Harnois et al., 2021 ; Homsy et al., 2019) similaire à la France, les démissions précoces occasionnent de nombreuses conséquences qui se font sentir dans le système éducatif québécois, comme l’instabilité organisationnelle des établissements (Carroll, 2007 ; Geiger & Pivovarova, 2018) ou encore des impacts négatifs sur la réussite des élèves (Carver-Thomas & Darling-Hammond, 2019 ; Watlington et al., 2010).

3 Or, un lien existe entre le manque de compétences dans le domaine de l’éthique professionnelle enseignante (ÉPE) et l’envie de ne pas rester dans la profession enseignante (Boon, 2011 ; Cloutier & St-Vincent, 2017 ; Davies & Heyward, 2019 ; St-Vincent, 2011). Interrogés à ce sujet, plusieurs finissantes et finissants d’un baccalauréat [3] en éducation, devenus par la suite enseignantes et enseignants dans le primaire, mentionnent le fait de se sentir démunis sur le plan de l’éthique professionnelle (Boon, 2011 ; Cloutier & St-Vincent, 2017 ; Davies & Heyward, 2019 ; St-Vincent, 2011). Ce manque de compétences éthiques [4] leur fera vivre davantage de stress et se traduira par une baisse de confiance en soi et du sentiment d’auto-efficacité (Frank et al., 2019 ; Mukamurera, Desbiens, et al., 2019). Nous pouvons donc constater que les difficultés liées à l’éthique professionnelle sont très nuisibles à l’insertion professionnelle de ces enseignants québécois (Gervais, 2011 ; St-Vincent, 2010).

4 Ainsi, la formation en éthique professionnelle est un angle important à considérer pour aider les personnes enseignantes à rester sereinement en poste et à réussir leur insertion professionnelle. On peut alors se poser la question suivante : « comment forme-t-on les futurs enseignants et enseignantes du primaire actuellement au Québec ? ». Répondre à cette question devient alors le premier pas vers une évaluation claire de cette formation, pour en identifier les forces et les lacunes, et y remédier. En effet, nous faisons ici l’hypothèse que le développement des compétences éthiques des nouveaux enseignants et enseignantes peut se réaliser par la reconstruction de leur formation professionnelle. C’est pourquoi, plus modestement, l’objectif de ce travail consiste à brosser un portrait de la formation en éthique professionnelle dans les baccalauréats en éducation préscolaire et enseignement primaire au Québec.

5 Dans un premier temps, nous présenterons une définition fonctionnelle de l’éthique professionnelle enseignante, telle qu’elle s’est développée au Québec, pour cerner au plus près l’objet de notre étude. Puis, dans un second temps, nous nous intéresserons aux institutions proposant actuellement une formation en éthique professionnelle au Québec. Ces données nous permettront alors, dans un troisième temps, de dresser un certain nombre de constats sur le contenu de cette formation et de réfléchir sur cet « air de famille » (Wittgenstein 2014, § 67) des formations initiales en éthique professionnelle au Québec.

‪1. Une définition synthétique de l’éthique professionnelle enseignante et sa formation au Québec ‪

6 Comment définir notre objet d’étude qu’est l’éthique professionnelle et sa formation universitaire ? Les deux premières sections de cet article prennent appui sur notre cadre théorique pour apporter des réponses à cette première question. Dans un premier temps, c’est la notion même d’éthique professionnelle enseignante qui fera l’objet d’une description, puis c’est le cadre institutionnel de sa formation à l’université qui sera rapidement présenté.

‪1.1. La notion d’éthique professionnelle enseignante‪

7 Au Québec, l’éthique professionnelle est un domaine de recherche relevant de l’éthique appliquée qui permet, depuis une trentaine d’années (Legault, 1999), de penser la formation éthique des enseignants et enseignantes au Québec en tant que praticiens réflexifs [5] et professionnels de l’éducation. En ce sens, l’éthique professionnelle accompagne le processus de professionnalisation des formations de nombreuses professions (médecine, commerce, ingénierie, etc.) (Glanzer & Ream, 2007), dont celle des personnes enseignantes en Amérique du Nord et dans la plupart des pays de l’OCDE (Maxwell et al., 2015, p. 16, 2016). C’est donc à ce titre que l’éthique professionnelle a d’abord été introduite, en 2001, dans le référentiel des compétences professionnelles des personnes enseignantes du ministère de l’Éducation (2020). Il s’agissait alors de la douzième et dernière compétence « Agir de façon éthique et responsable dans l’exercice de ses fonctions » de ce référentiel. Or, depuis 2020 et la réforme de ce référentiel, l’éthique professionnelle est devenue l’une des deux compétences transversales (compétence 13 « Agir en accord avec les principes éthiques de la profession ») de ce référentiel, avec la compétence numérique. Cette transversalité traduit ainsi à la fois l’étendue des domaines d’exercice de cette compétence dans le quotidien des enseignants et enseignantes, mais aussi son importance vis-à-vis des interactions croissantes entre l’école et la société, et de la confiance que cela exige entre acteurs de l’éducation.

8 Cette éthique professionnelle est à la fois un mode de régulation en perpétuelle reconstruction des relations interindividuelles (Bégin, 2015 ; Lacroix et al., 2017) et un mode de résolution de problèmes communs identifiés en situation par les individus eux-mêmes (Fabre, 2009 ; Point, 2018). Pour les enseignantes et enseignants du primaire au Québec, l’éthique professionnelle traduit un travail d’identification, de mise en commun et de résolution des difficultés liées à des situations éthiques problématiques (SÉP) vécues au quotidien dans le contexte professionnel (Maxwell & Schwimmer, 2016 ; Mukamurera & Desbiens, 2017). Les situations éthiques problématiques sont des momentums où une ressource (humaine, morale, légale, financière, matérielle, etc.) fait défaut à un ou des individus qui perçoivent l’existence d’un problème éthique, au sens où un conflit de valeurs apparait pour soi, ou pour plusieurs personnes, et qu’aucune solution habituelle ne semble en apparence satisfaisante. La détermination spatiale, temporelle et structurelle de ces situations dépend de la perception des individus qui la partagent. Pour mieux cibler cette capacité à la gestion des SÉP, on nommera, à la suite des travaux de Denis Jeffrey (2015), « compétences éthiques » (Clanet & Talbot, 2012 ; Marchildon, 2017) les compétences qui se rapportent à l’acquisition d’un processus réflexif, social et complexe, qui permet à son tour de reconnaitre et résoudre ces SÉP avec l’ensemble des acteurs du milieu professionnel (élèves, collègues, direction, etc.) et des situations (ex. : sorties, classes, réunions d’équipe, etc.) de la réalité d’un enseignant (Genard, 2017 ; Point, 2019).

9 Ainsi, si l’éthique professionnelle se comprend comme un ensemble de compétences éthiques permettant la résolution de problèmes liés à des enjeux éthiques [6] (Jutras, 2013, p. 60), alors lorsqu’un enseignant ressent un sentiment d’inconfort lors d’une SÉP, on peut reconnaitre là un manque dans le développement de ces compétences et ainsi, un besoin dans sa formation en éthique professionnelle. En effet, le développement de ces compétences éthiques a un lien direct avec la réussite de l’insertion professionnelle [7] chez la personne enseignante (Cloutier & St-Vincent, 2017 ; Forestal, 2007). Et c’est pourquoi il est capital de s’intéresser aux ressources qu’apporte la formation initiale dans ce domaine.

‪1.2. Formation à l’éthique professionnelle : quelques balises pour son identification‪

10 Tout d’abord, pour cerner au plus près les ressources de la formation en éthique professionnelle, il convient de distinguer deux réalités : la formation formelle et informelle. Cette dernière, informelle, se réalise par la pratique, c’est-à-dire grâce à l’expérience, sans structure précise et avec peu de réflexions et de contrôle. On dira que l’on a appris l’éthique professionnelle « sur le tas », « sur le terrain », ou encore « en sous-main ». Or, l’inconvénient central de cette formation informelle est qu’elle ne permet pas de structurer clairement l’acquisition des compétences éthiques, ni de profiter de la recherche réalisée dans ce domaine pour apporter davantage de contrôle et d’amélioration. Nous avons donc choisi d’exclure de notre recherche cette formation au profit de son second versant ; la formation formelle. Celle-ci est censée être plus explicite sur son contenu, et avoir fait l’objet de réflexions auprès des institutions de formation. Au Québec, on retrouve principalement cette formation formelle à l’ÉPE dans les universités, et plus précisément dans le baccalauréat en éducation préscolaire et enseignement primaire  [8](BEPEP).

Encadré. Résumé synthétique du parcours standard de formation des futurs enseignants au Québec

Description de l'image par IA : Diagram avec quatre étapes en bleu sur fond noir, décrivant un processus éducatif.
  

11 En effet, Le BEPEP est proposé par les treize universités au Québec [9]. C’est dans cette formation initiale que nous allons concentrer nos recherches. Nous éviterons ainsi les formations de deuxième cycle ou les formations continues parce qu’elles ont peu ou pas d’impact sur les personnes enseignantes novices [10]. Statistiquement, les enseignants et enseignantes au primaire suivent majoritairement la formation initiale et très peu proviennent de la formation continue. De plus, il serait complexe de faire un suivi avec les formations de deuxième cycle qui n’imposent pas un programme précis pour toutes les personnes étudiantes comme c’est le cas avec la formation initiale de premier cycle. Enfin, on rappellera qu’à la différence de la France, aucun concours national ne vient valider la qualification des personnes étudiantes à l’enseignement. Ainsi, l’obtention en bonne et due forme de son BEPEP est en général la seule formation nécessaire pour cette formation au Québec.

12 Notre choix de nous concentrer sur les universités repose sur le fait que les autres centres de formation au Québec ne jouent qu’un rôle mineur dans la formation en éthique professionnelle. En effet, comme en France, les institutions religieuses ne sont plus centrales ou décisionnaires dans la formation des personnes enseignantes depuis les années 60, dans le domaine public tout au moins (Legault, 1999). Les organisations syndicales et les centres de services scolaires [11], chacun à leur manière, ne portent pas véritablement cette mission de formation au sein de l’enseignement, car ils se concentrent sur le conseil et l’accompagnement des personnes enseignantes face à des problèmes éthiques. Il existe peu de centres de formation privés, extérieurs aux universités, assurant cette formation [12]. Enfin, l’absence d’ordre professionnel pour les enseignants et enseignantes du primaire les prive de ce moyen institutionnel pour réfléchir et se former à l’éthique professionnelle (Jeffrey, 2015 ; Mukamurera et al., 2019). Pour toutes ces raisons, nous concentrons notre travail sur les universités comme lieux principaux de formation des personnes enseignantes novices au primaire du Québec.

13 Finalement, la dernière balise de notre recherche consiste à limiter notre étude à la formation par activité (unité d’enseignement clairement identifiée), et à écarter l’approche transversale d’acquisition des compétences au sein des parcours de formation. En effet, il est possible que, par exemple, les stages effectués durant la formation initiale constituent des occasions pour les personnes étudiantes de développer leurs compétences éthiques, de « manière transversale » aux autres activités du programme (Jutras, 2013). Cependant, cette approche transversale peut aussi se rapprocher d’une formation quasi informelle, sans véritable enseignement ou évaluation, ce qui laisse les recherches mitigées sur les effets concrets de cette approche pour la qualité de la formation en éthique professionnelle. De plus, il faut garder à l’esprit que les personnes étudiantes sont des apprenants stratégiques, dont l’un des buts permanents est la validation des activités pédagogiques créditées à l’université (Berthaud et al., 2022). Or, les contenus d’une approche transversale n’apparaissent pas toujours comme prioritaires pour ces apprenants stratégiques en formation initiale (contrairement, peut-être, à la formation continue) (Jutras, 2013, p. 67).

‪2. ‪‪Méthodologie et présentation des résultats de l’enquête‪

14 Nous présenterons tout d’abord ici le cadre méthodologique sollicité pour la collecte et l’analyse des données de cette recherche. Puis, dans un second temps, ce seront les résultats et l’analyse de ces derniers qui nous occuperont.

‪2.1. Méthodes pour la collecte et l’analyse des données‪

15 Sur le plan méthodologique, nous avons collecté ces données en consultant sur internet de façon exhaustive les sites des treize universités québécoises [13]. Ces établissements ont été choisis, car ils délivrent des formations menant les personnes étudiantes au même brevet d’enseignement du Gouvernement du Québec. Ce brevet est une autorisation ministérielle d’enseigner et mène à la titularisation par la suite (mais, à la différence de la France et du concours de recrutement de professeurs des écoles [CRPE], il ne s’agit pas d’un concours). De plus, nous avons tenu à nous limiter aux seules données accessibles en ligne pour le grand public, pour adopter la perspective des personnes étudiantes [14]. En effet, ces dernières s’inscrivant, parfois pour la première fois, dans ces formations ne disposent que rarement d’autres informations officielles que celles qu’offrent les sites officiels des universités. Leur choix d’étude est donc contraint en partie par cette réalité-là, et c’est pour rendre compte de cette contrainte que nos données sont collectées uniquement à partir des sites officiels et administrés par les universités québécoises elles-mêmes.

16 Ces sites officiels furent consultés sur la même période (octobre et novembre 2022), et selon un processus analytique commun. Une fois sur le site officiel de l’université, une première recherche ciblait les formations susceptibles de mener à l’exercice de la profession enseignante au niveau primaire et préscolaire [15], puis au sein de ces formations, nous consultions les activités pédagogiques une à une, suivant l’ordre de progression de la formation (de la première à la dernière année). Enfin, si l’activité pédagogique sélectionnée correspondait à nos critères de recherche, nous en conservions la référence, pour en extraire par la suite les données (titre, modalité d’enseignement, descriptif, etc.). Par ce processus analytique de collecte des données, notre démarche d’enquête a pu atteindre l’exhaustivité, mais seulement pour une période courte, ce qui ne rend pas compte des modifications des refontes en cours (impactant au plus près la session d’hiver 2023) ou à venir (à plus ou moins long terme) [16]. Toutefois, les processus de refonte des programmes s’étendent parfois sur cinq ou six années en raison de la complexité de la procédure administrative et académique. Ainsi, il n’est pas étonnant qu’un tiers des formations présentées ci-dessous soient en cours de refonte.

17 Plus spécifiquement, nos critères de recherche se concentraient sur la présence ou non au sein des données disponibles pour chaque activité pédagogique d’un nombre restreint d’unités de sens. Celles-ci furent sélectionnées à partir d’une méthodologie déductive analytique [17]. Par la suite, comme c’est souvent le cas dans ce type de recherche qualitative, une analyse inductive [18] fut réalisée en cours de route pour clarifier la catégorisation des unités de sens au besoin (Miles & Huberman, 2003 ; Patton, 2002).

18 Ainsi, ces unités de sens étaient composées de toutes les combinaisons possibles d’expression relevant de l’éthique professionnelle, de la moralité, de la morale enseignante, de l’éthique appliquée, des valeurs dans l’enseignement ou encore de la déontologie [19]. Par la suite, il fallut user de discernement pour distinguer les données pertinentes que ces critères ciblaient. Ainsi, comme Maxwell et al., (2015, p. 20), nous avons conservé les activités pédagogiques dont le contenu explicite traitait du professionnalisme des personnes enseignantes, même si l’éthique n’était pas mentionnée, car nous avons considéré que, dans le cadre théorique québécois de référence, le professionnalisme possède une dimension éthique irréductible (Legault, 1999). Mais nous avons, par exemple, écarté une activité pédagogique centrée sur l’éthique animale, car cette dernière ne semblait pas principalement attachée aux questions d’éthiques professionnelles d’exercices des personnes enseignantes au primaire. Finalement, sur les 18 activités repérées par notre collecte, seulement 15 nous ont paru pertinentes pour notre étude.

2.2. Présentation et analyse des résultats

19 Les données collectées dans le cadre de la présente recherche se trouvent synthétisées au sein du tableau 1 que nous analysons par la suite. Celui-ci présente, dans une logique comparative, les caractéristiques de chacune des formations en ÉPE offertes, dans le milieu universitaire québécois, aux personnes étudiantes en enseignement au préscolaire et au primaire.

Tableau 1. Offre de formation en ÉPE au sein des programmes universitaires québécois en éducation au préscolaire et au primaire

Lieu de formation : Université (acronyme)Formation et années des activités pédagogiquesNom de l’activité pédagogiqueStatut et crédits de l’activité pédagogiqueDate de révision du programme de formation concerné
Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)‪BEPEP :
1‪‪re‪‪, 2‪‪e‪‪, 3‪‪e‪‪ et 4‪‪e‪
PPG1020, PPG1021 et PPG1022 – Identité professionnelle ; PDG1040 – Éthique et déontologie en éducationObligatoire : 8(4 x 2)En refonte
Université du Québec à Montréal (UQAM)BEPEP :
1re et 2e
FPE2250 – Développement intégral de l’élève et épistémologie de l’éducation ; FPE2150 – Fondements de l’éducation préscolaire, primaire, secondaireObligatoire : 6(3 + 3)En refonte
Université du Québec en Abitibi-Témiscamingue (UQAT)BEPEP :
1re
EDU2332 – Introduction à la profession enseignante et projet de formationObligatoire : 32020
Université BishopBEPEP :
1re
‪EDU138 – ‪‪Foundation of
the teaching profession‪
Obligatoire : 3?
Université de Montréal (UdeM)BEPEP :
2e
ETA 2200 – École et environnement socialObligatoire : 32012
En refonte*
Université du Québec à Rimouski (UQAR)BEPEP :
4e
SCE10202 – Éthique et profession enseignanteObligatoire : 32010
En refonte
Université du Québec en Outaouais (UQO)BEPEP :
3e
SOC2703 – Valeurs et sociétéObligatoire : 32022
Université Laval (ULaval)BEPEP :varieEDC1901 – Formation éthique et enseignementObligatoire : 32018
En refonte
Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)BEPEP :
varie
EPEF236 – Partenariat école, famille et implications communautairesObligatoire : 3?
Université McGillBac (général) : varie‪EDER494 – ‪‪Human rights
and ethics in practice‪
Obligatoire : 3?
Université TÉLUQMajeure éducation** : varieEDU1050 – Analyse sociale de l’éducationObligatoire : 32015
Université de Sherbrooke (UdeS)BEPEP :
varie
EPP412 – Insertion professionnelle en éducationOptionnel : 2En refonte
Université ConcordiaBEPEP :
à n’importe quelle année
‪EDUC230 – ‪‪Introduction to
philosophy of education‪
Optionnel. : 32021

Tableau 1. Offre de formation en ÉPE au sein des programmes universitaires québécois en éducation au préscolaire et au primaire

* Refonte prévue pour l’automne 2023 (ajout d’une activité pédagogique obligatoire de 2 crédits).
** Formation pour adultes (programme 1er cycle 45 crédits). Une « majeure » dans un programme de la TÉLUQ contient de 15 à 20 cours qui portent presque tous sur une même discipline. Cette majeure constitue ainsi la composante principale du baccalauréat par cumul.
Source : auteurs.

20 Tout d’abord, la première colonne du tableau 1 présente l’ensemble des universités québécoises appartenant aux secteurs privé et public (désignées ici par leur acronyme respectif). Celles-ci ont été classées, pour plus de lisibilité, en fonction de l’ampleur de l’espace accordé à l’ÉPE dans la formation, principalement au regard du nombre de crédits dispensés. Dans la seconde colonne de ce tableau, on remarque que la vaste majorité des activités pédagogiques où une formation à l’ÉPE est offerte s’adresse spécifiquement aux personnes étudiant au BEPEP, puisqu’elle est dispensée par l’entremise du BEPEP. On trouve seulement deux exceptions à ce constat [20]. Contrairement donc à Glanzer & Ream (2007) et avec Maxwell et al. (2015), nous pouvons donc considérer que l’actuelle formation initiale des futures personnes enseignantes québécoises comprend, dans sa majorité, 85 % (11/13), une formation à l’éthique.

21 Par ailleurs, il existe une importante variabilité concernant l’année de présentation des activités pédagogiques liées à l’ÉPE durant le parcours de formation. Dans cinq universités (5/13, soit 38 %), l’année de présentation de l’activité pédagogique varie en fonction du parcours de la personne étudiante, alors que d’autres universités offrent une activité pédagogique à l’une des quatre années d’un parcours standard au baccalauréat. De son côté, l’UQTR offre une activité pédagogique à la première année, puis deux lors de la seconde et enfin une dernière lors de la quatrième année. Cette hétérogénéité relative à l’année de présentation peut laisser supposer différentes hypothèses [21], mais soulève surtout certaines questions pour l’évaluation de ces programmes : les directions de programmes ne savent-elles quel est le moment le plus approprié pour offrir une activité pédagogique d’ÉPE ? Les critères sur lesquels devrait reposer la décision du placement chronologique de ce type d’activité sont-ils connus du milieu universitaire [22] ?

22 Ensuite, on constate que la plupart des universités (69 % soit 9/13 des universités québécoises) offrent une seule activité pédagogique dont la charge est généralement évaluée à trois crédits. L’UQAM et l’UQTR sont les seules universités (2/13) à offrir plus d’une activité pédagogique sur l’ÉPE et plus de trois crédits de charge totale d’enseignement. L’UdeS est, quant à elle, celle qui offre officiellement le moins d’heures d’enseignement en ÉPE, avec seulement deux crédits offerts. De plus, à la quatrième colonne du tableau, il apparait clairement que l’Université l’UdeS est la seule université québécoise (1/13) dont l’activité pédagogique destinée à l’ÉPE est optionnelle. Cela implique que ces deux universités sont aussi les seules où de nombreuses personnes étudiantes au BEPEP termineront vraisemblablement leur formation enseignante sans avoir suivi d’enseignement explicite dédié à l’ÉPE [23].

23 Finalement, la dernière colonne indique les années auxquelles ont été révisés pour la dernière fois les programmes proposés par les universités québécoises. Cette information se doit d’être prise en considération, afin de mettre en contexte le retard ou l’avance que certaines universités peuvent sembler détenir sur les autres. À titre d’exemple, il a été mis en lumière que l’UQTR alloue significativement plus de crédits à des cours qui mettent de l’avant des notions liées à l’ÉPE que l’UdeS. Toutefois, puisque le programme de l’UQTR a été révisé récemment, et que le programme de l’UdeS doit incessamment être revu (automne 2023), il ne peut être exclu que cela explique partiellement l’écart observé quant à l’espace accordé aux cours d’ÉPE au sein de leurs programmes respectifs de formation.

3. Discussions : « air de famille » et nuances des contenus de la formation à l’ÉPE au Québec

24 Que sait-on du contenu des formations en ÉPE des universités québécoises ? Pour une personne étudiante se posant cette question, il est difficile de répondre précisément. En effet, seuls les titres et les descriptifs des activités sont disponibles sur les sites internet des universités québécoises [24]. Obtenir les plans d’activité de ces enseignements n’est pas non plus possible sans faire des demandes individuelles aux personnes enseignantes (quand leur identité est connue). Nous nous situons donc ici, dans ce point de vue, avec ces informations limitées, pour tenter de répondre à cette question. Très vite, la lecture des descriptifs de programme, pour les activités relatives à l’ÉPE, révèle un large consensus au Québec sur le contenu d’une formation à l’ÉPE au-delà de leur apparente variété (Maxwell et al., 2015, p. 30). Bien qu’il soit peut-être difficile de parler d’une école québécoise en ÉPE, on peut quand même constater, par l’homogénéité du vocabulaire, un véritable « air de famille » [25] distinct des formations à l’ÉPE en France, avec des nuances cependant, université par université [26].

25 Nous présenterons d’abord ces nuances en les structurant en quatre tensions axiologiques entre (A) une perspective fondamentale ou professionnalisante de l’éthique, (B) la dimension politique ou psychologique de cet enseignement, (C) son approche pédagogique par compétence ou par thématique, et (D) ses divergences de collaborations interdisciplinaires. Puis, dans un second temps, nous verrons ce qui rassemble ces différentes formations au-delà de ces tensions pour composer cet « air de famille » des formations québécoises à l’éthique professionnelle.

‪3.1. Quatre tensions axiologiques pour saisir les nuances de l’offre de formation‪

‪A. Professionnalisation de l’éthique ou retour aux fondamentaux théoriques ?‪

26 L’une des nuances les plus notables dans le choix des formations en ÉPE des universités du Québec est celle qui s’établit entre les formations soucieuses de centrer leur discours sur le caractère professionnel de l’apprentissage en ÉPE et celles qui mettent davantage en valeur la dimension fondamentale ou épistémologique de l’ÉPE. Par exemple, on mettra en avant à l’UQAM l’« analyse des principaux courants idéologiques et épistémologiques » (FPE2250) et à l’Université Laval les « théories éthiques » (EDC1901), alors qu’à l’UQAR, dans l’activité pédagogique « Éthique et profession enseignante » (SCE10202), le descriptif de cette activité insiste sur « la déontologie et l’éthique professionnelle », ainsi que sur le « cadre légal et réglementaire » de l’agir éthique « dans la pratique professionnelle de l’enseignant ».

27 Il est ainsi possible de supposer que cette nuance, entre la professionnalisation de l’éthique (soulignée à l’UQAC) ou le retour aux fondamentaux théoriques (soulignée à l’UQAM), rend compte des ressources humaines disponibles au sein des facultés d’éducation, et, in fine, des choix de recrutement auprès des philosophes (censés être garants des fondements de l’éthique) pour assurer ces enseignements. Cependant, au-delà de la question des ressources humaines, c’est la disciplinarisation même de l’ÉPE qui est questionnée ici. L’ÉPE est-elle encore un sous-domaine disciplinaire de la philosophie ? Dans ce cas, l’étude des fondamentaux philosophiques comme socle théorique est tout à fait justifiée dans ces formations initiales. Mais, si, au contraire, on considère que l’ÉPE est une discipline à part entière, alors il n’est pas absurde de s’éloigner de la philosophie et préférer d’autres contenus théoriques plus spécifiques à l’identité professionnelle des enseignants. L’évolution de cette tension est donc à surveiller de près au Québec, notamment au sein de la recherche en ÉPE, pour voir si, à l’avenir, les éthiciens et éthiciennes peuvent considérer leur champ de savoir comme étant autonome de la philosophie ou non.

‪B. Un enseignement à caractère politique ou un soutien psychologique ?‪

28 De même, on peut observer parmi les offres de formation en ÉPE des universités québécoises une certaine tension axiologique. Il s’agit d’une tension entre celles qui soulignent le caractère politique de cet enseignement (en mettant en avant l’importance « du rôle du pouvoir », de la lutte contre « l’oppression » [SOC2703, UQO], la « citoyenneté » [ETA 2200, UDM] par exemple) et d’autres qui mettent en avant le caractère plus « psychologique » de l’éthique, avec une attention soutenue envers le « bien-être en enseignement et force de caractère » (PPG1020, UQTR), ou encore « la résilience » (PPG1022, UQTR). De plus, cette tension semble rester ouverte au sein des universités, comme l’UdeS et l’UQTR, qui mettent en avant « l’insertion professionnelle » (EPP412, UdeS et PPG1020, UQTR).

29 Cette tension montre que l’ÉPE se situe au croisement de considérations sociales et politiques majeures, mais tente aussi de décrire une réalité ordinaire et intime, parfois complexe à saisir. Désormais, il s’agit moins d’acquérir une moralité exemplaire en tant que personne enseignante au Québec (Jeffrey, 2013), mais de savoir répondre de ses responsabilités avec professionnalisme auprès des familles (Maxwell et al., 2015, p. 31), et ce quelle que soit la nature des situations éthiques problématiques quotidiennes (sociale ou intime, politique ou ordinaire, etc.).

30 Cette tension illustre également un choix de paradigme dans l’évolution de la recherche en ÉPE au Québec. Si on considère que l’éthique a davantage à voir avec un soutien psychologique envers les personnes, alors il s’agit de centrer les interventions éthiques sur les individus, leurs vécus et leurs vulnérabilités. Dans ce cas, des connaissances supplémentaires en psychologie peuvent s’avérer nécessaires à la formation initiale des enseignants pour appréhender les problèmes éthiques relatifs à la profession. En revanche, si l’éthique se rapporte davantage à la politique, alors pour considérer la dimension sociale, institutionnelle ou systémique des problèmes politiques, une plus solide formation en sociologie et en sciences politiques ne serait pas superflue pour les futurs enseignants. Ainsi, cette tension exprime bien un choix d’orientation conséquent pour la formation et la pratique enseignante. Les enseignants de demain seront-ils plus portés sur la bienveillance et la résilience ou sur la revendication et la confrontation politique ? Une partie de cette question se discute ici.

‪C. Approche pédagogique par compétences ou par thématiques éthiques ?‪

31 Une autre nuance dans l’offre de formation en ÉPE concerne l’adoption soit du paradigme des compétences éthiques (Marchildon, 2017), soit d’une approche par thématiques (l’autonomie, le respect, la confidentialité, etc.). Par exemple, à l’UQAM, l’ÉPE est abordée par des concepts aussi variés que « la justice, la liberté, l’autorité, les droits, l’équité, les préjugés, le racisme, la responsabilité, le sens du sacré, la non-violence » (FPE2250). Il en va de même à l’UQO (SOC2703) avec un grand nombre de notions et valeurs relatives à l’éthique en général. En revanche, à l’UQAT et à l’UQTR, l’apprentissage est centré sur les « compétences professionnelles […] attendues du Ministère » (EDU2332, UQAT et PPG1020, UQTR). Il en va de même pour l’UQAC où l’objectif est de « Développer les compétences éthiques propres à l’intervention auprès des parents au regard de la persévérance et de la réussite éducative » (3PEF236).

32 On peut supposer que ce choix des universités d’adopter une approche par thématiques ou par compétences contribue à renforcer l’image d’une formation plus « humaniste » ou « professionnelle » des personnes enseignantes. D’un côté, l’approche par compétences dote l’ÉPE de critères d’observation et d’évolution, et d’autant d’outils pour rendre tangible et plus explicite son apprentissage. Ce point est d’autant plus intéressant pour séculariser l’éthique et proposer une ÉPE qui ne se restreint pas à une vague bienveillance charitable envers ses élèves. Toutefois, cette approche par compétences rencontre de nombreuses limites, dont celle de perdre en chemin les finalités éducatives de l’enseignement lui-même. Et c’est là que l’approche dite « humaniste », en explorant différentes thématiques, peut rappeler ces finalités pour que celles-ci restent des repères signifiants pour la pratique enseignante. Ainsi, au sein de cette tension, la recherche d’un équilibre est souvent évoquée en lui opposant une caricature d’un des deux extrêmes. Cependant, force est de constater que cet équilibre reste difficile à trouver et montre que le débat ici n’est pas clos.

‪D. Influences interdisciplinaires : droit, sociologie ou psychologie ?‪

33 Enfin, pour enseigner l’ÉPE, l’approche interdisciplinaire semble largement majoritaire au sein des universités québécoises. Cependant, ce ne sont pas toujours les mêmes sciences humaines et sociales qui sont sollicitées. En effet, à l’Université Laval (EDC1901), avec une réflexion sur « la jurisprudence en droit des enseignants », une place importante est consacrée au Droit. En revanche, c’est la psychologie qui semble plus sollicitée à l’UQTR, avec une approche qui comprend « la psychologie du travail et la psychologie positive » (PPG1020 et PPG1021). Il en va de même avec la sociologie, pour « l’analyse sociologique et les grands enjeux socio-éducatifs du Québec de 1960 à aujourd’hui » (EDU1050) à l’Université TÉLUQ à Québec.

34 Cette « couleur » de l’interdisciplinarité relève-t-elle d’un choix scientifique de la part des programmes ou des ressources humaines disponibles ? Nous ne pouvons que laisser cette question ouverte pour l’heure. Toutefois, cette question participe à l’histoire des sciences de l’éducation et de la formation qui, depuis presque un siècle, se sont construites à partir de ce consensus épistémologique sur l’interdisciplinarité des sciences de l’éducation. Ainsi, l’ÉPE confirme son appartenance à cette matrice épistémologique par ces influences disciplinaires diverses. Par ailleurs, il serait possible d’étudier la composition des laboratoires et groupes de recherche ayant des recherches en cours relatives à l’ÉPE pour vérifier si cette interdisciplinarité constatée dans la formation initiale se retrouve également dans la recherche en ÉPE au Québec.

‪3.2. Composition de l’« air de famille » de la formation en ÉPE au Québec‪

35 Lorsque l’on croise ces quatre axes de tensions axiologiques, deux portraits de formation à l’ÉPE apparaissent rapidement et divisent en deux groupes égaux les universités québécoises.

36 Le premier groupe, constitué entre autres de l’UQAM, l’UQAR, Concordia et l’ULaval, propose une formation à l’ÉPE où l’éthique est principalement conçue à partir de ses fondamentaux philosophiques et déontologiques. Ces derniers structurent dans les plans de cours l’initiation à l’éthique, qui est, dans un second temps seulement, appliquée au monde éducatif. De plus, ce groupe partage un enseignement de l’ÉPE ayant un caractère davantage politique que psychologique, au sens où la lutte contre les injustices tient une place plus importante que la recherche d’un bien-être des acteurs éducatifs. Enfin, les plans de cours de ces formations de ces universités privilégient également une approche thématique pour leur enseignement thématique.

37 Dans ce premier groupe, l’éthique devient une perspective spécifique permettant d’aborder un grand nombre de sujets (confidentialité, discrimination, démocratie, etc.) où peuvent surgir des problèmes éthiques à l’école. Toutefois, à travers les spécificités factuelles et contemporaines de la pratique enseignante, l’ÉPE reste ici un moyen de rappeler aux étudiants les grandes finalités éducatives de leur métier et de leur soumettre à nouveaux frais les questions atemporelles que la philosophie pose à l’éducation : pourquoi éduquer ? Que faut-il apprendre ? Pourquoi punir ? Quelle autorité mérite le respect ? Etc. Les formateurs et formatrices de ce premier groupe partagent sans doute l’importance de faire réfléchir les étudiants sur ces questions pour qu’ils deviennent dans leurs pratiques des humains soucieux de l’humanité présente en chacun des enfants dont ils auront plus tard la charge.

38 Le second groupe se compose, entre autres, de l’UQTR, l’UQAC et de l’Université TÉLUQ, et présente des formations universitaires où l’éthique est d’abord et avant tout une éthique professionnelle. L’approche de l’éthique n’est pas ici généraliste, mais davantage centrée sur l’insertion et les réalités de la profession enseignante seulement. De plus, la perspective choisie par ces universités pour aborder l’éthique est plutôt structurée par la psychologie et recherche le bien-être, la résilience, l’autocorrection des représentations par les acteurs eux-mêmes. La dimension politique des problèmes éthiques n’est généralement pas mise en avant dans les plans de cours. Enfin, l’approche par compétences est largement partagée, au sens où il s’agit avant tout d’accompagner les étudiants dans le développement de compétences éthiques spécifiques et nécessaires pour résoudre des situations éthiques problématiques.

39 Dans ce second groupe, le souci d’efficacité et de former au plus près de leurs besoins les étudiants se destinant au métier d’enseignant guide leur conception de l’éthique. Celle-ci devient alors un précieux instrument pour mesurer et développer la qualité des relations humaines au sein de la profession. Ayant à cœur, le soin des relations entre les personnes, l’éthique professionnelle se met au service du dialogue entre les pairs et avec les usagers de l’éducation, en cherchant à nourrir le besoin de reconnaissance de tous et toutes. Chaque compétence relative à l’ÉPE est ainsi enseignée dans l’espoir de participer à cette nouvelle identité professionnelle des enseignants au Québec où la sensibilité éthique de ces derniers est considérée à sa juste valeur, les distinguant ainsi de simples techniciens ou techniciennes.

40 Il semble donc se dessiner deux conceptions de l’ÉPE d’égale influence au Québec, au moment de notre recherche (fin de l’année 2022). La première assume son héritage philosophique, son caractère politique et sa prétention quasi systématique pour appréhender le monde scolaire. Elle revendique une profondeur dans les affaires humaines et un droit de regard sur les fondements et les finalités de la profession enseignante. La seconde a opéré le virage de la professionnalisation du métier d’enseignant, elle accompagne l’approche par compétences et a à cœur d’outiller le mieux possible, sur le plan psychologique, l’insertion professionnelle des étudiants dans la profession. Proche d’une gestion des conflits collectifs et publics, sa finalité pratique rejoint un monde de l’éducation en quête de praticiens réflexifs efficaces.

‪Conclusion‪

41 Peut-on dire, comme le suggèrent Glanzer et Ream, que les formations des enseignants et des enseignantes au Québec ont manqué le « ethics boom » [27] de la fin du XXe siècle ? Il semblerait que non. Si on considère, à l’inverse de ces auteurs, que l’éthique professionnelle est bien une forme d’éducation à l’éthique (Maxwell et al., 2015, p. 17), alors force est de constater qu’il s’agit d’un élément de la formation initiale des personnes enseignantes pris au sérieux par les universités québécoises. Et l’objectif de notre travail était d’établir un tour d’horizon des ressources disponibles au Québec pour cette formation dont disposent actuellement les personnes étudiantes souhaitant enseigner au primaire.

42 Pour ce faire, nous avons brièvement rappelé dans un premier temps ce qu’est l’éthique professionnelle enseignante en tant qu’élément reconnu du cadre normatif pour la formation professionnelle et la recherche. Puis, une fois identifiés les lieux et les conditions dans lesquelles se réalise la formation professionnelle des personnes étudiantes visant l’enseignement au primaire, nous avons étudié l’offre de formation, à partir des données disponibles. Enfin, à partir de cette analyse, nous avons cherché à tracer quatre perspectives illustrant les ressemblances et les divergences de contenu de ces offres de formation.

43 Les résultats de notre recherche, lorsque l’on croise ces perspectives, révèlent deux portraits différents des formations à l’éthique professionnelle enseignante (ÉPE) au Québec en 2022. Ainsi, à l’extrême, et au risque de la caricature, on discerne deux voies pour celles-ci. Soit l’ÉPE se rapproche des fondements de l’éducation, à la fois philosophique, politique et thématique, et devient un discours centré sur les valeurs, soit l’ÉPE continue d’être orientée par l’approche professionnalisante, par compétences et la gestion des problèmes publics, et devient un discours sur les normes. Tiraillée entre les normes et les valeurs, entre ce qui cadre et ce qui guide l’agir professionnel des enseignants, l’avenir de l’ÉPE apparait ainsi à la fois dynamique par le nombre de ses formations universitaires, et incertain sur ses orientations théoriques et pratiques.

44 Enfin, on notera que cette recherche reste limitée par notre collecte des données. Le fait de ne pas avoir pu étudier en profondeur les plans d’activité des différentes activités pédagogiques ne nous permet pas d’analyser dans le détail le contenu de ces dernières. De plus, notre étude se concentre également, pour l’instant, sur le contenu prescrit de la formation en éthique professionnelle enseignante et non sur le contenu réel/perçu par les personnes directement concernées par la formation [28]. Avec notre méthodologie, nous n’avons pu collecter que l’engagement formel et institutionnel des universités québécoises envers l’éthique professionnelle, et non l’engagement informel et personnel des personnes enseignantes et étudiantes. Or, il serait intéressant, pour une recherche future, de réaliser des entretiens, pour recueillir le point de vue des personnes finissantes d’un parcours de BEPEP et enseignantes novices sur ce contenu [29].

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Mots-clés éditeurs : Canada, contenu de formation, enseignant, enseignement universitaire, éthique professionnelle

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Date de mise en ligne : 28/05/2025