Article de revue

Catherine Millot La logique et l’amour. Et autres textes

Pages 234 à 236

Citer cet article


  • Pickmann, C.-N.
(2016). Catherine Millot La logique et l’amour. Et autres textes. Figures de la psychanalyse, 31(1), 234-236. https://doi.org/10.3917/fp.031.0234.

  • Pickmann, Claude-Noële.
« Catherine Millot La logique et l’amour. Et autres textes ». Figures de la psychanalyse, 2016/1 n° 31, 2016. p.234-236. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2016-1-page-234?lang=fr.

  • PICKMANN, Claude-Noële,
2016. Catherine Millot La logique et l’amour. Et autres textes. Figures de la psychanalyse, 2016/1 n° 31, p.234-236. DOI : 10.3917/fp.031.0234. URL : https://shs.cairn.info/revue-figures-de-la-psy-2016-1-page-234?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/fp.031.0234


1 Peut-on partager « l’inéchangeable » ? Et comment le transmettre ? Ce sont les questions qui traversent le dernier livre de Catherine Millot, La logique et l’amour. À partir d’éléments autobiographiques qui ouvrent sur une question plus universelle, celle des affinités électives, ce livre, dont l’écriture témoigne d’une allègre liberté de penser qui ne cherche pas à tout dire ni à tout comprendre, est une magnifique leçon sur l’amitié et sur l’amour. Ajoutons que le rythme et l’élégance de cette écriture sans entrave procurent un grand bonheur à la lecture.

2 C’est d’abord cette liberté, qui se révèle être subversion même du savoir, que Catherine Millot nous transmet, leçon de Lacan et d’une époque, écrit-elle. C’est que « du temps de Lacan, on se donnait le droit de penser sans songer à boucher les trous de l’univers avec les pans de sa robe de chambre. L’époque, en effet, était plus théoricienne que philosophe : les trous elle aimait ça, et la logique aussi ». Or l’écriture de Catherine Millot fait fonds, plus que jamais dans ce livre, sur l’expérience que l’Autre de l’Autre n’existe pas, nous laissant sans recours et sans réponse devant « l’inexplicable abyssal de cette méchanceté primordiale » qui a pour nom : désir. Ce gouffre-là est-il tout à fait dépassable ? Son ombre portée peut-elle se dissiper toute ? Ces questions qui ne cessent de nous tarauder, Catherine Millot les travaille inlassablement de livre en livre. Elle nous dit qu’il s’agit plutôt de se libérer de cette incessante voix de l’Autre qui parasite l’être humain, pour mieux s’appuyer sur le silence d’un vide sans fond dont l’écriture provient. « Écrire, dit-elle, c’est se délester. » Ainsi, la solitude peut-elle devenir joyeuse.

3 Le titre reprend celui d’un texte présenté dans le livre, dans lequel Catherine Millot témoigne de son rapport à l’enseignement de Lacan, texte qu’elle écrivit en avril 2001 pour le journal Le Monde. À l’époque, ce titre reprenait déjà celui d’une conférence que fit Lacan, en 1973, à Rome, dont il ne reste que des notes, dont celles de l’auteure qui y assistait.

4 Ce titre fait néanmoins énigme, car quel rapport y a-t-il entre la logique et l’amour ? En 1973, année d’Encore et des formules de la sexuation, Lacan parlait beaucoup de logique et même d’une logique ardue, celle des paradoxes dont il se servait pour « éclairer » ce qui, de la jouissance des femmes, était resté obscur dans la théorie freudienne. C’est dire combien il faisait de la logique en psychanalyste plutôt qu’en logicien. Ce qui l’intéressait dans cette logique, si particulière, des paradoxes, ce sont la limite de tout système qu’elle dévoile, les failles dans la structure qu’elle montre, « les tourbillons où les logiciens eux-mêmes se perdent », comme on se perd dans l’amour « lorsque celui-ci devient sérieux et pousse la rigueur, comme chez les mystiques jusqu’au point où l’on ne peut plus rien dire sans se contredire et où s’équivalent la perte et le salut… Ces points faisaient comme un siphon par où s’évacuait le sens… Lacan nous invitait à nous en passer pour réinventer les jeux de l’amour », écrit Catherine Millot. Oui, Lacan nous a invités à les réinventer, ces jeux, à partir de ce point où le symbolique révèle sa vraie nature de n’être pas si fiable.

5 La logique et l’amour sont donc, dans ce livre, indissociablement liés par la grâce du non-sens prôné par Lacan. « La logique de Lacan vous libérait de la compréhension, et de l’obsession de trouver un remède à tout », écrit-elle. C’est dire que Lacan, quand il parlait d’amour, c’était d’un amour qui ne trouvait pas sa cause dans le narcissisme du même ou dans l’étayage maternel infantile, mais, en prenant appui sur la faille dans l’Autre, dans la rencontre avec l’hétéros, soit avec « les signes de ce qui, chez chacun, marque la trace de son exil ». C’est là ce qui pouvait permettre à un sujet de renouer avec Éros, mais alors comme une neuve ouverture des possibles. « Bizarrement, écrit Catherine Millot, je m’aperçois seulement aujourd’hui qu’il ne cessait alors de parler de l’amour. »

6 Le livre est fait d’une dizaine de textes ciselés, parfois pleins d’humour, parfois plus graves, que l’on a déjà pu lire, séparément, dans différentes revues et journaux entre 1992 et 2014. Ils ont été heureusement rassemblés ici et publiés dans un ordre non chronologique qui donne un ensemble très cohérent, même si on peut relire chacun de ces textes comme autant de petits essais tout à fait accomplis. Que la règle pour écrire soit de saisir au vol ce qui vient le plus immédiatement à l’esprit de l’écrivaine et d’en suivre le fil n’y est sans doute pas pour rien, même si obéir à une règle d’écriture reste une contrainte. C’est pourquoi Catherine Millot n’écrit qu’à partir de « ce qui la requiert », de ce qui ne lui laisse pas d’autre choix que de s’abandonner à ses pensées.

7 Ainsi de ce tableau de Ghirlandaio Le vieillard et l’enfant qui illustre la première de couverture et qui est l’occasion, dans le premier texte, de parler d’amour, mais d’un amour très particulier, puisqu’il s’agit de celui qui peut se rencontrer entre grands-parents et petits-enfants. Alors il peut arriver qu’il réussisse à être sans ambivalence, même si cela relève quand même, comme dans tout amour, « de la grâce ou de la chance, des affinités électives », c’est-à-dire de la contingence. Car ce tableau, que ce soit le portrait du vieillard qui ressemble tant à son grand-père aimé et aimant ou que ce soit « la douceur de la main de l’enfant posée sur la poitrine de l’ancêtre, dont le bras l’entoure avec délicatesse », évoque pour elle l’amour qui l’unissait à son grand-père. C’est dans ce lien de confiance réciproque que Catherine Millot situe le « pur amour », celui qui, d’être débarrassé et de toute ambivalence et de l’exigence du sexuel, suscite, chez l’enfant, l’abandon et le désir d’entrer à son tour dans une disposition faite d’accueil sans réserve. « Si j’ai quelque idée d’un amour qui ne soit pas seulement un ravage, c’est à lui que je le dois », écrit-elle. Rappelons que c’est cette disposition à aimer qui ne se limite pas à l’objet sexuel et qui déborde de toute part la contingence phallique que Catherine Millot explore, au fil de ses livres depuis Abîmes ordinaires. Tous les textes présents dans ce dernier livre ont accompagné cette élaboration.

8 C’est pourquoi le lecteur y rencontre ceux qui n’ont cessé de s’obstiner à vouloir transmettre l’intransmissible de leur expérience singulière : Bataille, par l’œuvre duquel elle fut conduite à Lacan, Klossowski qui « l’adopta » comme un père, Genet, Foucault. Mais aussi quelques autres, écrivains et amis, Jean-Noël Vuarnet, Pascal Quignard ou Anne-Lise Stern, entre autres. Car transmettre l’inéchangeable, n’est-ce pas là, par excellence, la vocation de l’écrivain ? Celle de frayer pour nous, sans relâche, dans sa singularité la plus inouïe et par une subversion radicale du discours courant, une voie vers le réel. Pari réussi avec ce livre.


Date de mise en ligne : 22/04/2016

https://doi.org/10.3917/fp.031.0234