Compte rendu

Kevonian Dzovinar et Tronchet Guillaume, Le Campus-monde. La Cité internationale universitaire de Paris de 1945 aux années 2000

Pages 219 à 221

Citer cet article


  • Schor, R.
(2024). Kevonian Dzovinar et Tronchet Guillaume, Le Campus-monde. La Cité internationale universitaire de Paris de 1945 aux années 2000. Revue européenne des migrations internationales, . 40(1), 219-221. https://shs.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2024-1-page-219?lang=fr.

  • Schor, Ralph.
« Kevonian Dzovinar et Tronchet Guillaume, Le Campus-monde. La Cité internationale universitaire de Paris de 1945 aux années 2000 ». Revue européenne des migrations internationales, 2024/1 Vol. 40, 2024. p.219-221. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2024-1-page-219?lang=fr.

  • SCHOR, Ralph,
2024. Kevonian Dzovinar et Tronchet Guillaume, Le Campus-monde. La Cité internationale universitaire de Paris de 1945 aux années 2000. Revue européenne des migrations internationales, 2024/1 Vol. 40, p.219-221. URL : https://shs.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2024-1-page-219?lang=fr.

1 Dzovinar Kévonian et Guillaume Tronchet ont dirigé un premier ouvrage collectif consacré à l’histoire de la Cité universitaire internationale de Paris entre 1920 et 1950. Les deux mêmes directeurs présentent la suite de cette étude, suite couvrant les années 1945 à 2000.

2 Un premier ensemble de textes porte sur l’histoire générale de la Cité, son emprise territoriale, sa gouvernance, son insertion dans le débat politique. À la veille de la Deuxième Guerre mondiale, la Cité couvre quelque quarante hectares. Après 1945, son agrandissement se heurte à des obstacles administratifs divers et surtout à des enjeux rivaux : aménagement du Grand Paris et du boulevard périphérique, conflit avec la commune de Gentilly qui fait prévaloir ses propres projets fonciers. Dans ces conditions, Robert Garric, directeur de la Maison internationale depuis 1954 et délégué général de la Cité de 1958 à 1967, doit moderniser et intégrer les nouvelles constructions en densifiant le bâti sur la surface existante. Dans le même temps, Robert Garric, intellectuel catholique engagé, affronte les nouvelles aspirations à une libération des mœurs ; son humanisme fondamental ne l’empêche pas de s’opposer à ce qu’il perçoit comme un nocif relâchement moral. Sur le plan politique, les administrateurs de la Cité sont confrontés à des contestations menées par des minorités dynamiques, des associations représentatives, des groupes plus importants renforcés par des renforts venus de l’extérieur, comme en 1968. Les revendications relèvent de divers domaines : baisse du montant des loyers, liberté des activités politiques, autorisation de la mixité des sexes dans les pavillons, cogestion. La Cité se transforme aussi en caisse de résonance de problèmes plus globaux : lutte contre le colonialisme, contre l’impérialisme culturel français, contre les régimes en vigueur dans certains pays gestionnaires de pavillons dans la Cité. Certains de ceux-ci sont occupés lors des périodes de tension. Entre 1968 et 1970, des débats plus ou moins houleux se succèdent, parfois avec des invités prestigieux comme Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Marguerite Duras, Jorge Semprun.

3 La section du livre consacrée aux pavillons nationaux prolonge et précise les développements de nature politique. La Maison de la France d’outre-mer, inaugurée en 1951, est d’abord conçue pour former les cadres de « la plus grande France », mais elle devient un foyer de contestation contre la mainmise coloniale. Après les indépendances, l’agitation se poursuit, dès lors contre les directeurs qui, sur instruction de leurs gouvernements, veulent contrôler les activités des résidents. Les troubles et la mauvaise gestion du lieu imposent une reprise en main et une réorganisation par la Cité dans les années 1970. La Maison du Cambodge est le théâtre d’affrontements entre les partisans des Khmers rouges et les gouvernementaux. Les Maisons du Maroc et de la Tunisie, après avoir contesté le pouvoir colonial, s’élèvent, après l’indépendance, contre la surveillance imposée par leur gouvernement ; mais, dans les années 1980, la réislamisation atténue la contestation de gauche. Les pavillons représentant les pays asiatiques sont à la fois des reflets culturels de la nation concernée et, selon le cas, des centres de lutte contre les impérialismes extérieurs. Dans la Maison du Brésil, une partie des résidents s’oppose à la dictature militaire instaurée en 1964 et placarde sur les murs des portraits de Lénine, Mao, Che Guevara. Le pavillon de l’Argentine est balloté au gré des régimes, tour à tour péroniste, radical, militaire.

4 La dernière partie du livre présente des développements synthétiques relevant plus ou moins de la sociabilité des étudiants-hôtes de la Cité. La langue utilisée forme un élément essentiel du vivre-ensemble. Le campus constitue un domaine francophone, la langue de Molière étant l’instrument exclusif de la communication administrative et le truchement principal des étudiants entre eux, surtout dans le cadre des activités politiques. Le sport offre d’autres occasions de rencontres ; la direction voit dans cette pratique un excellent moyen d’éducation physique et morale, de sorte que de nombreux équipements sont aménagés. Les résidents peuvent aussi se rencontrer au théâtre de la Cité, fréquenté au surplus par un public extérieur à l’établissement. De 1936, date de l’inauguration, à 1980, début d’un certain déclin, la scène accueille des pièces, des ballets, des concerts, des films. C’est surtout après 1968 que le théâtre devient un espace de création où l’on peut applaudir, entre autres, des classiques, dans des mises en scène modernes, et des œuvres de Césaire, Kateb Yacine, Genet, The Bread and Puppet Theater. La santé des étudiants est sérieusement prise en compte, surtout au début, alors que sévissent largement la tuberculose et les maladies vénériennes. Un hôpital international fonctionne, ainsi qu’un important service de médecine préventive qui ferme ses portes en 1987 pour des raisons budgétaires.

5 Le livre ne traite pas toute l’étendue du sujet. Les auteurs en sont conscients et soulignent qu’ils posent des jalons en vue d’études ultérieures. À cet égard, la précieuse bibliographie établie par Dzovinar Kévonian offre des repères importants. Tel quel, l’ouvrage se singularise par sa particulière richesse. Il se situe au carrefour de nombreuses orientations de l’histoire vue sous l’angle des relations internationales, de la politique, de l’évolution de la société, de l’immigration, de l’éducation, de l’art et de la culture. La sociologie, les mentalités, les représentations inspirent des développements du plus haut intérêt. Les auteurs varient les échelles de leur approche qui va de l’élaboration d’un projet parisien à l’insertion de celui-ci dans le système international, de la promotion du modèle culturel français, dans sa dimension impériale à ses débuts, à la confrontation de ce modèle avec une société monde de plus en plus vivante. C’est dire que la géopolitique est très présente. À travers les crises successives — celle de 1968 étant un épisode fondamental mais non exclusif — apparaissent les répercussions de conflits lointains, dictatures, guerres civiles, question palestinienne, Guerre froide qui empêche l’édification de pavillons représentant les pays de l’Est. La complexité des situations n’empêche jamais la clarté de l’exposé. La Cité peut se définir, en définitive, comme un laboratoire de vie collective où se déploient non des enseignements, mais des tentatives d’intégration par les rencontres, la culture, le sport. Les promoteurs de la Cité, ainsi que certains directeurs et animateurs de talent, semblent avoir rêvé à la construction d’une société idéale qui peut être appréhendée à travers ses aspirations généreuses et humanistes, mais aussi jugée au prisme de ses limites, de ses échecs, des défis et ébranlements qu’elle a subis au fil des transformations de la société et de l’ordre mondial. La Cité constitue bien un microcosme dont le livre restitue avec bonheur les multiples facettes.


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Date de mise en ligne : 29/03/2024