Compte rendu

Adjemian Boris, Les petites Arménies de la vallée du Rhône

Pages 219 à 220

Citer cet article


  • Schor, R.
(2022). Adjemian Boris, Les petites Arménies de la vallée du Rhône. Revue européenne des migrations internationales, . 38(3), 219-220. https://doi.org/10.4000/remi.21729.

  • Schor, Ralph.
« Adjemian Boris, Les petites Arménies de la vallée du Rhône ». Revue européenne des migrations internationales, 2022/3 Vol. 38, 2022. p.219-220. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2022-3-page-219?lang=fr.

  • SCHOR, Ralph,
2022. Adjemian Boris, Les petites Arménies de la vallée du Rhône. Revue européenne des migrations internationales, 2022/3 Vol. 38, p.219-220. DOI : 10.4000/remi.21729. URL : https://shs.cairn.info/revue-europeenne-des-migrations-internationales-2022-3-page-219?lang=fr.

https://doi.org/10.4000/remi.21729


1 La France abrite la communauté arménienne la plus importante d’Europe, Russie mise à part. La vallée du Rhône, des communes comme Romans, Valence, Grenoble, Décines, Vienne, Lyon, Saint-Étienne, entre autres, ont reçu dans les années 1920 de nombreux rescapés du génocide de 1915. Boris Adjemian restitue le destin de ces groupes sur le long terme. Il évoque aussi, avec moins de détails, les départs en direction de l’Arménie soviétique en 1936 et 1947, puis les difficiles retours de ceux qui avaient cru aux matins rouges. De même, il fait place aux migrants venus de Turquie, de Syrie, du Liban entre 1950 et 1980, ainsi qu’aux derniers arrivés originaires de l’Arménie indépendante. L’auteur veut faire comprendre comment les Arméniens sont passés d’un espoir de retour plus ou moins fantasmé à une intégration réussie, cela malgré de nombreuses difficultés.

2 L’ouvrage commence par un essai de recensement des lieux de départ et une reconstitution des pérégrinations complexes des Arméniens à travers le Proche-Orient et l’Europe. Certains ont perdu tout ou partie de leur famille. Ils viennent parfois en éclaireurs et organisent ensuite le voyage de leurs proches survivants. Au sortir de la Grande Guerre, la main-d’œuvre fait défaut en France. Le patronat met en place un recrutement officiel à destination des usines de la région. Le textile, les mines de charbon, la métallurgie, les activités du cuir et du papier embauchent largement les ouvriers arméniens peu qualifiés mais réputés dociles. Des noyaux importants se constituent : en 1931, les Arméniens forment le quart de la population à Décines. Les années 1930, avec l’arrivée de la crise, se révèlent moins favorables à l’emploi. Contrairement à un lieu commun forgé après coup, les Arméniens, victimes de préjugés raciaux et culturalistes, sont généralement mal accueillis. Certains, coupables de délits mineurs, sont l’objet d’arrêtés d’expulsion qui, cependant, restent souvent inappliqués.

3 Boris Adjemian décrit les difficiles conditions de vie initiales : logements précaires dans les vieux centres délabrés, dans des baraques de bois ou des usines désaffectées comme le Kemp de Vienne, conditions d’hygiène déplorables compromettant la santé des enfants, médiocrité des salaires et déclassement économique, difficile découverte d’une langue inconnue au départ, problèmes administratifs complexes. Aussi certains écoutent-ils les appels au retour venus d’URSS. Cependant, sur le long terme, les Arméniens, vus comme inassimilables, s’enracinent et améliorent leur condition : en 1926, le vieux et inconfortable Valence concentre 92 % des Arméniens de la ville ; le pourcentage tombe à 43 % en 1968. L’intégration est parfois accélérée par l’épreuve du feu, la participation à la Deuxième Guerre mondiale sous l’uniforme français ou dans les rangs de la Résistance. L’ancrage ne se révèle pas incompatible avec la construction d’un espace communautaire. En effet de nombreuses organisations encadrent les exilés : associations d’originaires d’une région et associations nationales, groupements culturels, religieux, sportifs, charitables, politiques. Des lieux de culte et des écoles sont aménagés ; des périodiques sont publiés en arménien et en français. Des concerts, des représentations de pièces de théâtre, la visite de personnalités politiques et artistiques, comme Charles Aznavour, permettent aux Arméniens de se retrouver.

4 Le livre analyse en dernier lieu la mémoire de l’immigration arménienne. Cette mémoire est désormais portée par les représentants de la deuxième et de la troisième génération qui ne veulent pas laisser dépérir l’histoire de leurs origines. Ainsi sont publiés des souvenirs et des livres-mémoriaux consacrés à certaines communautés. La mémoire se trouve patrimonialisée et institutionnalisée par l’organisation de visites guidées dans les anciens quartiers arméniens, des expositions, l’érection de monuments, d’abord à Décines en 1972, puis dans d’autres communes, l’apposition de plaques commémoratives, la création de musées et de centres culturels, une toponymie spécifique comme l’inauguration d’un square Missak Manouchian à Vienne. La reconnaissance du génocide par le Parlement français en 2001 confère une légitimité officielle au lien franco-arménien. Des élus locaux affichent pour les Arméniens une sympathie sincère ou intéressée à des fins politiques, les descendants des immigrés représentant parfois un potentiel électoral non négligeable.

5 Le cas des Arméniens se situe dans un mouvement général qui conduit les générations issues de l’immigration à rechercher leurs origines, à mener des recherches historiques et généalogiques, à retracer le parcours des grands-parents ou des arrière-grands-parents. Il apparaît ainsi que les Arméniens, présentés aujourd’hui comme des modèles d’intégration, ont traversé de rudes épreuves avant d’acquérir cette réputation flatteuse. Leur insertion réussie dans la société d’accueil n’a pas fait disparaître leur conscience communautaire et un réel sentiment identitaire. Boris Adjemian appuie son étude sur de nombreuses archives publiques et privées et une vaste bibliographie comportant peu de lacunes (Krikor Beledian, Cinquante ans de littérature arménienne en France, Paris, 2001). L’auteur offre de nombreux détails puisés à bonne source, ce qui ne l’empêche pas de présenter des analyses générales. S’adressant à un grand public, il donne une synthèse et il n’approfondit pas toujours son propos, par exemple sur la question des facteurs d’intégration. Mais la démonstration reste toujours claire. Cette étude publiée en grand format, sur papier de luxe, avec une mise en page très soignée et une iconographie particulièrement riche, s’apparente à la catégorie des « beaux livres ». Un beau livre et un bon livre.


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Date de mise en ligne : 24/10/2022

https://doi.org/10.4000/remi.21729