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Les particules déictiques verbales (i)d et (i)n en berbère (kabyle) revisitées

Pages 37 à 59

Citer cet article


  • Aoumer, F.
(2015). Les particules déictiques verbales (i)d et (i)n en berbère (kabyle) revisitées. Études et Documents Berbères, 34(1), 37-59. https://doi.org/10.3917/edb.034.0037.

  • Aoumer, Fatsiha.
« Les particules déictiques verbales (i)d et (i)n en berbère (kabyle) revisitées ». Études et Documents Berbères, 2015/1 N° 34, 2015. p.37-59. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2015-1-page-37?lang=fr.

  • AOUMER, Fatsiha,
2015. Les particules déictiques verbales (i)d et (i)n en berbère (kabyle) revisitées. Études et Documents Berbères, 2015/1 N° 34, p.37-59. DOI : 10.3917/edb.034.0037. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2015-1-page-37?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.034.0037


Notes

  • [1]
    Les énoncés étudiés dans ce travail sont tirés du livre de M. Mammeri (1990), Inna-yas Ccix Muhend. Cheikh Mohand a dit.
  • [2]
    Il s’agit du parler de la région des Iɛemṛanen (Toudja) située au nord ouest de Béjaia, Algérie.

1Nous étudions dans cet article les deux particules déictiques verbales (i) d et (i) n dans un parler kabyle où elles coexistent [1] tout en prêtant une attention particulière à (i) n reconnue dans certains parlers. Contrairement à d qui a une valeur spatiale et temporelle et dont la présence peut être déterminée uniquement par la matière notionnelle du verbe, nous considérons dans ce travail abordé du point de vue de la systématique énonciative que n serait un déictique purement spatial qui relèverait de la sphère du Hors-Moi.

I. La deixis verbale en berbère

2Le domaine du verbe en berbère (kabyle) est, à l’instar de nombreuses autres langues, investi par la deixis. Les aspects de cette interaction sont divers :

3

  1. – le préverbe da qui précède le thème d’aoriste intensif pour exprimer la concomitance est un déictique signifiant « ici ».
  2. – le préverbe ad utilisé avec le thème d’aoriste ou aoriste intensif pour exprimer le futur ou le virtuel en général est un démonstratif signifiant « ce, ceci ».
  3. – la négation verbale peut dans un emploi stylistique de la langue s’appliquer à la deixis :
    Lfal ur din ara.
    (Bonne) augure ne là-bas pas.
    Mammeri, 1990 : 175
  4. – les deux particules (i) d et (i) n accompagnant le verbe et traditionnellement appelées « particules de mouvement », « particules de direction », ou « particules d’orientation ». La première est perçue comme une particule d’« approche » et la seconde, d’« éloignement ».

4Ces deux particules sont des déictiques qui, « dépourvus de sens lexical propre, ils n’évoquent en effet que des positions, ou des mouvements par rapport à des positions dans l’espace ou dans le temps – position et mouvement étant référés, implicitement ou explicitement, à la personne du locuteur » (Joly, 1990 : 424).

5Dans une étude précédente consacrée à la particule d dans un parler où n est complètement absente [2] (Aoumer, 2008 et 2011), il a été montré qu’il existe un lien important entre ce déictique qui accompagne la majorité des verbes de la langue et la matière notionnelle du verbe dans la mesure où sa présence ou son absence est, selon les verbes, exclusivement ou fondamentalement déterminée par celle-ci. D’une part, c’est la matière du verbe qui détermine si celui-ci est prédisposé à être accompagné de la particule d ou non. D’autre part, ce n’est qu’une fois que le sujet parlant décide selon sa visée d’intention d’employer ou non la particule d au moment de l’actualisation du verbe que le sens de celui-ci se précise. Rien qu’en jouant sur l’emploi ou non de ce déictique qui est un véritable actualisateur, le verbe ayant un signifié de puissance au plan de la langue peut exprimer des signifiés d’effet différents (source de polysémie) et même contraires (source d’antonymie).

6À partir de ce rapport, il a été question de déterminer ce qui, dans la matière notionnelle du verbe, exige ou empêche la présence de d. Pour le reste des verbes, il s’agissait d’examiner les conditions énonciatives dans lesquelles le sujet parlant fait le choix ou non de l’utiliser selon sa visée d’effet.

7Les verbes de la langue ont été alors répartis en trois types :

8

  • Les verbes du premier type (obligatoirement accompagnés de d) expriment d’une manière générale un mouvement de pensée allant de l’absence (non-être) à la présence (être), à la conscience actuelle, à la mémoire ou au contexte situationnel. L’instant de transition de l’absence à la présence serait actualisé par le sujet parlant grâce à la particule d.
  • Les verbes du deuxième type (incompatibles avec d) expriment d’une manière générale un mouvement de pensée allant de la présence (être) à l’absence (non-être), à l’instant de conscience actuelle et cet instant ne pourrait être actualisé par le sujet parlant, d’où l’absence de d.
  • Les verbes du troisième type ont, quant à eux, des potentialités sémantiques leur permettant d’exprimer l’un des deux mouvements ou l’autre selon l’intention du sujet parlant et le contexte situationnel. Sinon, ils peuvent exprimer une présence quelconque pouvant être actualisée ou non.

9C’est surtout au niveau de ce dernier type de verbes qu’une opposition entre les deux particules est possible dans les parlers où elles coexistent. Au sein de cette même catégorie, la particule (i) n ne peut pas accompagner les verbes d’état et les verbes d’état et de qualité et transformer l’événement-état exprimé par un verbe en une opération.

10D’un point de vue syntaxique, lorsqu’un verbe est transitif et que les compléments d’objet direct et/ou indirect dans l’énoncé sont de forme pronominale, ces derniers sont directement postposés au verbe. Les particules (i) d et (i) n dans ce cas sont à leur tour postposées à ces pronoms personnels ou à l’un des deux. La présence de ces pronoms personnels affixes, de la particule d et à un degré moindre n, est fondamentalement déterminée par le sémantisme du verbe. C’est dans le même ordre également qu’ils sont attirés à l’avant du verbe en présence de ur (particule de négation), ad et i/ara qui, elles, sont indépendants de la sémantèse verbale.

11Exemples :

12

– Yewwi-yas-t-id.
Il le lui a apporté.
– A(d) (a) s-t-id-yawi.
Il le lui apportera.

II. Rapport interlocutif, champ du locuteur, champ de l’allocutaire

13Dans le cadre du rapport interpersonnel où l’échange de rôle entre le ‘‘je’’ et le ‘‘tu’’ est permanent, ces déictiques verbaux prennent naturellement leur place et nous pouvons alors constater une nette opposition entre le champ du Moi (celui du locuteur) et le champ du Hors-Moi (celui de l’allocutaire). À propos du rôle de la personne dans la deixis, A. Joly (1987 : 135) écrit que « les déictiques [emportent] avec eux l’image d’une position par rapport au point de perspective qui est la personne du locuteur. La personne se retrouve en effet partout dans l’ouvrage construit qu’est la langue. Elle est le fondement de la deixis... ». Nous constaterons à travers les énoncés suivants que les particules (i) d et (i) n relèveront respectivement de la sphère du moi et de celle du hors-moi.

[1]
 – Yenna-yas : Ax idrimen-agi, ṛuḥ qḍu-d yes-sen ayen i k-ilaqen. Imir-en tabeṛnust, ma rran-ţ-id, a n-rreɣ ɣer-k.
Il-dire (P)-à lui : tiens argent-ci, aller (imp) acheter (imp) avec eux ce que te-il-falloir (fp). Quant burnous, si rendre (P)-ils-la-id, a-n-se rendre (A)-je chez-toi.
Il lui dit : Tiens cet argent, vas-y t’acheter ce qu’il te faut. Quant au burnous, s’ils le rendent, je me rendrai chez toi. (Mammeri, 1990 : 50)

14Il s’agit ici d’un homme dont l’épouse venait d’accoucher et qui n’avait pas du tout d’argent pour affronter cette situation et subvenir à ses besoins. Il a décidé d’aller au marché pour vendre son propre burnous. Au marché, quelqu’un lui a volé son burnous et il a décidé de se plaindre auprès de Cheikh Ben Aissa. Ce dernier, sachant qu’on n’allait pas lui rendre le burnous en question, lui donne de l’argent pour s’acheter ce qu’il lui fallait et lui dit que s’ils le rendent, il se rendrait chez lui, certainement pour le lui remettre.

15L’énonciateur-scripteur rapporte au style direct les propos de Cheikh Ben Aissa. Ce dernier, en utilisant le verbe err « rendre », un verbe de mouvement (l’antonyme de awi), avec la particule d, il envisage l’événement à partir de sa fin qu’il repère par rapport à son propre champ, à son « ici ». La particule d renvoie donc au champ du moi, champ du locuteur.

16Quant à n qui accompagne err « se rendre », toujours un verbe de mouvement, le même énonciateur déjà cité, Cheikh Ben Aissa l’utilise pour renvoyer au champ du Hors-Moi (champ de l’allocutaire) l’endroit où habite l’homme qui a été volé. Ici, n a une fonction d’appel, elle renvoie à ɣer-k « chez toi », car il n’est pas possible de s’arrêter à a n-rreɣ « je me rendrai » : c’est un endocataphorique.

[2]
 – Inna-yasen : Ṛuḥet tura. D nekk ara n-irren ɣer-wen.
Il-dire (P)- à eux : aller (Imp) maintenant. C’est moi ara n-se rendre (Afp) chez-vous.
Il leur dit : allez-y maintenant. C’est moi qui me rendrai chez vous.
Ibid. : 51

17Le narrateur-scripteur rapporte, toujours au style direct, les propos de Cheikh Mohand. Ce dernier s’adresse à des gens qui sont venus chez lui d’ailleurs pour lui faire part d’une injustice commise par les At Qasi. Au moment où il parle – tura « maintenant » –, il leur demande de s’en aller (à l’impératif) de son ici. Il leur dit qu’une fois qu’il sera libre, il se rendra chez eux. Le n qui accompagne le verbe err « se rendre » ne peut que renvoyer au champ du Hors-Moi, champ de l’allocutaire. Une fois de plus, n renvoie à ɣer-wen « chez vous » et il n’est pas possible de se contenter de dire a n-rreɣ « je me rendrai ». N est encore ici un endocataphorique.

[3]
 – Inṭeq Kumiṣar ɣer Sidi Mḥiddin, inna-yas : « Ṛuḥ inas i Ccix a diqeddem ar da ».
Il-parler (P) le commissaire à Sidi Mhidin, il-dire (P)-à lui : « aller (imp) dire (imp)-à lui à Cheikh a(d) d-il-se présenter (A) à ici. »
Le commissaire s’adressa à Sidi Mhidin et lui dit : « Vas-y demander au Cheikh de se présenter ici. »
Ibid. : 64

18Le narrateur-scripteur rapporte toujours au style direct les propos du juge français venu voir Cheikh Mohand pour comprendre sa conception et sa pratique de la justice car les gens préféraient régler leurs différends chez lui plutôt qu’à faire appel à la justice française. Ce juge demande que Cheikh Mohand se présente à l’endroit où il se trouve, à son ici. Le verbe qeddem « se présenter » est un verbe de mouvement que le locuteur (juge) envisage à partir de sa borne d’arrivée qu’il repère par rapport à son ici grâce à d, c’est ce qu’illustre le syntagme prépositionnel ar da « à ici » qui est une thématisation de d.

[5]
 – Inna-yas : Ihimi teẓriḍ, ayen, mi n-ceyyεeɣ ɣer-k, ur d- (t) ṛuḥeḍ ara d umatu. Ihi ur tugadeḍ ara ?
Il-dire (P)-à lui : Alors du moment où tu-savoir (P), pourquoi, quand n envoyer (P)-je chez-toi, neg d-tu-aller (P) neg tout-de-suite. Donc neg tu avoir peur (P) neg ?
Il lui dit : Alors, du moment où tu le sais, pourquoi lorsque je t’ai envoyé quelqu’un, tu n’es pas venu tout-de-suite ?
Ibid.

19Cheikh Mohand ne s’est pas présenté auprès du commissaire sur-le-champ et le narrateur-scripteur rapporte au style direct les commentaires que le commissaire a adressé à Cheikh Mohand à ce propos. Nous avons ici une fois de plus un cas d’opposition nette entre d et n ; n renvoie au champ de l’allocutaire du commissaire, Cheikh Mohand. Quant à d, il renvoie au champ du locuteur (le commissaire) qui demande à Cheikh Mohand de lui expliquer la raison pour laquelle il n’était pas venu le voir sur le champ. En utilisant le verbe ṛuḥ, « aller » (un verbe de mouvement) avec la particule d, le locuteur en fait un verbe « venir » qu’il envisage à partir de sa borne d’arrivée repérée par rapport à son propre ici. Il s’agit toujours jusque-là d’un repérage spatial.

[6]
 – Nekk d juğbi. Sliɣ aṭas n ddεawi i tferruḍ, ur n-ţţawḍent ara yakkw ɣer-i, neɣ, mi tent-bdiɣ nekk, yiwen wass a-n-ṛuḥen ɣer-i yexṣimen, ad (i) yi-inin : aql-aɣ nefra-d sɣur Ccix Muḥend.
Moi c’est (le) juge. Entendre (P)-je beaucoup de affaires que tu-regler (AI), neg n-arriver (AI)-elles chez-moi, ou, une fois les commencer (P)-je moi, un jour ad n-aller (A)-ils chez-moi les parties en conflits, ad me-dire (A)-ils : voilà-nous nous-trancher (P)-d chez Cheikh Mohand.
Moi, c’est le juge. J’ai entendu que tu règles beaucoup d’affaires, elles n’arrivent pas toutes chez moi, sinon, une fois que je les commence moi, un jour, les parties en conflit viennent chez moi me dire : voilà, nous avons tranché chez Cheikh Mohand.
Ibid.

20Il s’agit toujours du même contexte et c’est toujours le juge qui s’entretient avec Cheikh Mohand pour comprendre la raison pour laquelle les gens préfèrent venir chez lui que d’aller chez le juge qu’il est. Nous relevons ici deux occurrences de n avec un emploi assez particulier car cette fois-ci, il renvoie au champ du moi, au champ du locuteur qui est dans ce cas précis le juge. Dans les deux cas, les deux verbes accompagnés de n, aweḍ « arriver » et ṛuḥ « aller » sont suivis du syntagme prépositionnel ɣer-i « chez moi » auquel n renvoie cataphoriquement. Il est donc possible de rencontrer n dans la sphère du Moi, du locuteur, mais uniquement lorsqu’elle ne coïncide pas avec celle de la situation énonciative. D’après le contexte, nous pouvons comprendre que le locuteur, ce juge en question, se trouve au moment de l’énonciation chez son allocutaire, Cheikh Mohand. Il renvoie par n à sa propre sphère lorsqu’il est à son bureau se trouvant en ville. Du moment où il s’agit de deixis verbale et que le verbe exprime un événement qui s’inscrit dans le temps et y permet un déplacement, il est donc possible d’opposer entre une sphère du Moi coïncidant avec l’ici maintenant et une sphère du Moi coïncidant avec « là-bas – alors » auxquelles renvoient respectivement d et n. Quant à d dans nefra-d « nous avons tranché », elle a une valeur temporelle. Elle actualise un événement-procès.

[8]
 – Inna-yas juğbi : ... I ma usan-k-id sin d lεeṣṣat i sin ?
Il-dire (P)-à lui : ... Et si venir (P)-ils-te-id deux c’est... (tous les) deux ?
Le juge lui dit : ... Et si se sont deux ‘fous’ qui te viennent ?
Ibid. : 65

21Dans exactement le même contexte, le même locuteur (le juge) pose une autre question au même allocutaire (Cheikh Mohand). Au lieu du verbe ṛuḥ (d), le locuteur utilise cette fois-ci son synonyme as-d « venir » qui est obligatoirement accompagné de d et au lieu de ɣer-k « chez toi », il fait recours au pronom personnel -k « te ».

[9]
 – Inna-yas Ccix : Ala ! Widak, ṭṭaqa deg-sen ɣur-wen ay n-ţţarran, mačči ɣur-i...
Il-dire (P)-à lui (le) Cheikh : Non ! Ceux-là majorité dans-eux chez-vous que n-se rendre (AI)-ils, pas chez-me.
Le Cheikh lui dit : Non ! Ceux là, la majorité d’entre eux, c’est chez vous qu’ils se rendent, pas chez moi.
Ibid.

22Toujours dans le même contexte, le locuteur Cheikh Mohand répond à son allocutaire en lui disant que la majorité de ceux là (les impies) ne viennent pas chez lui mais chez eux. Le locuteur oppose clairement ɣur-i « chez moi » où il se trouve au moment de l’énonciation à ɣur-wen « chez vous » qu’il met en relief grâce à ay « que » et auquel renvoie n qui accompagne le verbe de mouvement err « se rendre » ; n est toujours ici un déictique spatial et plus particulièrement un endo-anaphorique et il renvoie au champ du Hors Moi, au champ de l’allocutaire, à l’ailleurs (l’endroit où se trouve la justice française) même si au moment de l’énonciation l’allocutaire se trouve chez le locuteur.

[10]
 – Yuɣ-d iyuẓaḍ, inna-yas i Leḥsen : « Ax, ddem-iten-in ».
Il-acheter (P)-d (de la) volaille, il-dire (P)-à lui à Lahsen : « Tiens, prendre (imp)-les-in ! »
Il a acheté de la volaille et il dit à Lahsen : « Tiens, prends-les hors de moi, (ou) débarrasse-moi d’eux ! »
Ibid. : 101

23Le locuteur ici cité est un capitaine français qui s’adresse à Lahsen avec un verbe déictique ax « tiens » et un verbe ddem « prendre » à l’impératif. C’est en quelque sorte un ordre que le locuteur donne à l’allocutaire pour qu’il le débarrasse de la volaille qu’il avait achetée. Le locuteur a une attitude de rejet de la volaille au champ de l’allocutaire auquel renvoie n.

[11]
 – Inna-yas Leḥsen : Arğa d-muqleɣ w (in) ara ten-iddmen.
Il-dire (P)-à lui Lahsen : Attendre (imp) ad d-chercher (A)-je celui ara les prendre (Afp)
Lahsen lui dit : Attends que je trouve quelqu’un pour les prendre.
Ibid.

24Dans le même contexte, le locuteur Lahsen répond à son allocutaire, le capitaine, en lui demandant d’attendre jusqu’à ce qu’il cherche quelqu’un pour les prendre car il considère que son statut ne lui permet pas de le faire lui-même. En employant le verbe muqqel dont le sens premier est « regarder » avec d, le locuteur signifie que son allocutaire devrait l’attendre chercher jusqu’à ce qu’il trouve quelqu’un car un verbe ‘‘chercher’’ (ce qui est absent) accompagné de d prend le sens de ‘‘trouver’’ (présence de ce qui était absent à la conscience actuelle, à la situation énonciative).

[12]
 – Inna-yas uqebṭan : Fiḥel ma tnudaḍ. Awi-ten-in kan keččini.
Il-dire (P)- à lui (Le) capitaine. Sans que tu-chercher (P). Prendre (imp)-les-in juste toi.
Le capitaine lui dit : Ce n’est pas la peine que tu cherches. Prends les-y toi-même.
Ibid.

25C’est le capitaine que le narrateur-scripteur cite ici. Ce dernier devient à son tour locuteur et répond à Lahsen en s’adressant à lui à l’impératif. Le verbe awi est ici envisagé par le locuteur à partir de sa borne de départ et la particule n renvoie au champ de l’allocutaire. Le locuteur ne fait qu’insister en répétant à son allocutaire ce qu’il lui avait déjà demandé

[13]
 – Inna-yas Leḥsen : D ṭṭayḥa fell-i, ad iyi-d-walin medden refdeɣ iyuẓaḍ di ssuq.
Il-dire (P)-à lui Lahsen : C’est honte sur-moi, ad me-d-voir (A)-ils gens prendre (P)-je dans marché.
Lahsen lui dit : C’est une honte pour moi que des gens me voient prendre de la volaille au marché.
Ibid.

26Lahsen devient ici locuteur et répond au capitaine. Au moment où il parle et à l’endroit où il se trouve (au marché), il ne veut pas que des gens le voient entrain de prendre de la volaille ; d renvoie ici au champ du Moi, du locuteur et ses coordonnées spatiotemporelles, d’où sa présence devant iyi « me », pronom personnel (objet) propre à la première personne.

[14]
 – Ihaql-iyi azekka ad ṣubbeɣ ɣer Tizi Wezzu s anejmuε l-la subdivision [...]. Aql-iyi umṛeɣ-k-in a n-tṣubbeḍ ula d keččini, εlaxaṭer a k-id-bedreɣ a tεeddiḍ di ccṛeε.
Alors voilà-me demain ad descendre (A)-je à Tizi Ouzou à réunion de la Subdivision (...). Voilà-me ordonner (P)-je-te-in ad n-tu-descendre (A) même c’est toi, parce que ad te-id-citer (A) ad tu-passer (A) dans justice.
Alors voilà demain je descendrai à Tizi ouzou à la réunion de la Subdivision (...). Voilà, je t’ordonne d’y descendre toi aussi parce que je vais te citer pour que tu passes en justice.
Ibid.

27C’est le capitaine qui est locuteur ici. Ce n’est qu’à ce stade de la discussion que nous pouvons comprendre que dès le début, ce même locuteur n’a eu l’intention que de provoquer son allocutaire qui avait été quelques jours auparavant à l’origine de la mort d’un homme. Le locuteur lui annonce ici qu’il a l’intention d’évoquer cette affaire à la réunion de la subdivision à Tizi Ouzou pour le faire comparaître devant la justice et il lui demande d’y passer.

28Nous relevons ici deux occurrences de n. La première paraît dans umṛeɣ-k-in où cette particule vient juste après le pronom personnel (objet) k « te » qui renvoie lui-même à l’allocutaire. L’ordre du locuteur va vers le champ de son allocutaire. Quant à la deuxième occurrence qui paraît dans a n-tṣubbeḍ avec un verbe de mouvement « descendre » permettant un repérage spatial de sa destination ; n renvoie ici à « Tizi Ouzou », d’où un endo-anaphorique.

[15]
 - Ṛuḥ tura uɣal s axxam-ik. Asmi stufaɣ a n-rreɣ ɣer-k.
Aller (imp) maintenant retourner (imp) à-maison-ta. Quand être libre (P)-je ad n-se rendre (A)-je chez-toi.
Vas-y maintenant, retournes chez toi. Quand je serai libre, je me rendrai chez toi.
Ibid.

29Le locuteur ici est un colonel français qui s’adresse à Lahsen en lui demandant d’aller chez lui parce qu’il ne dispose pas encore de temps libre pour traiter l’affaire de l’homicide dont ce dernier serait responsable. Il lui explique qu’il se rendrait lui même chez lui. Le co-texte nous montre que n renvoie à ɣer-k « chez toi » ; c’est un endocataphorique.

[16]
 – Inna-yas Ccix : Ih’ aru asefru yag’ ara k-n-iniɣ.
Il-dire (P) à lui le Cheikh : Alors écrire (imp) poème-ce ara te-n-dire (A)-je.
Le Cheikh lui dit : Alors écris ce poème que je vais te dire.
Ibid. : 107

30Une fois de plus, n paraît avec le pronom de la deuxième personne (objet) (a) k « te » dans ara k-n-iniγ « que je te dirai ». En ‘‘disant’’, le locuteur dirige son ‘‘dire’’ vers le locuteur et ’endroit qu’il occupe dans le temps et dans l’espace ; n renvoie au champ de l’allocutaire.

[17]
 – Beḥteɣ di temsalt-nni ɣef i yi-d- (te) nniḍ, walakin ur zmireɣ ara k-n-aruɣ ṛṛabun am_makken t-tebɣiḍ...
Enquêter (P)-je dans affaire-là sur me-d-tu-dire (P), mais neg pouvoir (P)-je neg te-n-écrire (A)-je (un) rapport comme cela le-tu-vouloir (P)...
J’ai enquêté sur l’affaire dont tu m’as parlée (dit), mais je ne peux pas t’écrire un rapport comme tu le voudrais...
Ibid. : 109

31Dans cet énoncé, les deux particules d et n s’opposent clairement l’une à l’autre. La première apparaît dans iyi-d-tenniḍ, avec le pronom de la première personne (objet) iyi « me » car le locuteur évoque ici ce qui lui a déjà été dit par son allocutaire ; le dire s’est donc dirigé vers le champ du locuteur. Quant à n dans ad ak-n-aruɣ, il renvoie à ak « te (à toi) », au champ de l’allocutaire car si le locuteur devait écrire un rapport, il l’adresserait à son allocutaire car c’est lui qui le lui avait demandé. L’opposition entre d et n s’accompagne respectivement d’une opposition entre iyi « me » (champ du locuteur) et ak « te » (champ de l’allocutaire).

[18]
 – Inna-yas : Asteqsi ara k-in-steqsiɣ, ḥṣu ɣef yiman-ik belli ala gar-i yid-k...
Il-dire (P)-à lui : (La) question ara te-in-poser (A)-je, savoir (imp) sur âme-ton que uniquement entre-me et-...
Il lui dit : La question que je te poserai, saches que ce sera uniquement entre nous...
Ibid.

32Le locuteur dans l’énoncé précédent, le caïd, n’a pas écrit de rapport sur le crime qui avait été commis dans son village à son allocutaire, le commissaire. Après une certaine période, ce commissaire veut toujours savoir qui était l’auteur du crime. Il s’adresse alors à son allocutaire en lui parlant d’une question qu’il avait l’intention de lui poser ; n renvoie au champ de l’allocutaire auquel renvoie ak « te ».

[19]
 – Inna-yas Ccix : A leflani alluy tuliḍ-en ?
Il-dire (P)-à lui Cheikh : Ô tel (la) montée tu-monter (P)-n ?
Le Cheikh lui dit : Ô tel, pour la montée, tu y es monté ?
Ibid. : 169

33Il s’agit ici d’une conversation qui s’est déroulée entre Cheikh Mohand et l’un de ses khouans qui est monté sur un arbre mais qui n’arrive pas à descendre de celui-ci. Lorsque Cheikh Mohand a été informé de ce fait, il s’est déplacé jusqu’à cet arbre. Tout en se trouvant sur le sol, au-dessous de l’arbre, il s’adresse à cet homme. Le locuteur envisage l’événement exprimé par le verbe ali « monter » (un verbe de mouvement) à partir de sa borne de départ et il repère sa borne d’arrivée par rapport au champ de l’allocutaire, à l’endroit où celui-ci est monté et où il se trouve au moment de l’énonciation ; n désigne le champ du Hors-Moi et vient juste après l’indice de deuxième personne t... ḍ « tu ».

[20]
 – Inna-yas : Uliɣ-d anεam a Ccix.
Il-dire (P)-à lui : Monter (P)-je-d oui ô Cheikh.
Il lui dit : J’y suis montée oui ô Cheikh.
Ibid.

34L’allocutaire dans l’énoncé précédent devient ici locuteur et répond à Cheikh Mohand. Il envisage le même événement aly à partir de sa borne d’arrivée qu’il repère à son propre champ, à son propre ici ; d marque clairement le champ du Moi et paraît juste après l’indice de première personne  « je ». Il y a donc une opposition entre d et n et respectivement « je » et « tu ».

[21]
 – Inna-yas Ccix : Ihakken txedmeḍ mi n-tuliḍ, txedmeḍ tura i wakken a d- (te) rseḍ.
Il-dire (P)-à lui Cheikh : Alors comme tu-faire (P) quand n-tu-monter (P), tu-faire (A) maintenant pour ad d-tu-te poser (A).
Le Cheikh lui dit : Alors comme tu as fait quand tu y es monté, tu le fais maintenant pour que tu descendes.
Ibid.

35Nous pouvons constater la même opposition entre d et n dans cet énoncé ; n situe la destination d’ali « monter » dans le champ de l’allocutaire et d situe la destination de res « descendre » dans le champ du locuteur.

[22]
 – Inna-yas Ccix : arğu da, a k-id-afeɣ.
Il-dire (P)-à lui le Cheikh : attendre (imp) ici, ad te-id-trouver (A)-je.
Le Cheikh lui dit : attends ici, je t’y trouverai.
Ibid. : 170.

36Cheikh Mohand aperçoit un homme qui sort de l’endroit réservé aux femmes. Il lui demande de venir et de s’approcher de lui. Ce locuteur demande à son allocutaire de l’attendre à son ici, le temps d’aller lui chercher des vêtements et de le retrouver au même endroit. Le verbe af « trouver » n’est pas un verbe de mouvement mais il permet toujours d’effectuer un repérage par rapport à une position dans l’espace. En fait, il s’agit généralement de trouver quelque chose ou quelqu’un quelque part. Dans ce cas précis, le locuteur repère grâce à d l’objet de ‘‘trouver’’, ak « te » qui renvoie à l’allocutaire par rapport au déictique spatial da « ici ».

[23]
 – Inna-yasen Ccix : Awit-ţ-id ɣur-i.
Il-dire (P) -à eux le Cheikh : Ramener (imp)-le-id auprès de-moi
Le Cheikh leur dit : Ramenez-le auprès de moi.
Ibid. : 174.

37Le fils de Cheikh Mohand a tenté d’aller à la Mecque pour accomplir son pèlerinage malgré le refus de son père. Les hommes de son père sont allés à sa poursuite et ils l’ont ramené à la maison. Son père, le locuteur, leur dit au mode impératif : « Ramenez-le auprès de moi (ici) ». Il envisage l’événement awi à partir de sa borne d’arrivée qu’il repère par rapport à son propre champ grâce à d. Quant à ɣur-i « auprès de moi, chez moi », ce n’est qu’une thématisation de d.

III. La particule n en dehors du rapport interlocutif

38En dehors du rapport interlocutif, la particule n permet d’effectuer un repérage par rapport à une position dans l’espace. Elle se répartit entre l’exophore (référence à la situation, en dehors du texte) et l’anaphore (référence à l’avant du texte).

[24]
 – Bbwḍen s Asif n Bubhir, ufan-t-in iḥmel.
Arriver (P)-ils à Asif n Bubêir, trouver (P)-ils-le-in il-...
Ils arrivèrent à la rivière de Boubhir, ils l’y trouvèrent en crue.
Ibid. : 51.

39La particule in permet ici de repérer t « le » dans ufan-t-in, qui renvoie à asifn bubḥir par rapport à l’endroit même où se trouve cette rivière. Il s’agit d’un repérage spatial, ce que le verbe af « trouver » permet parfaitement car il s’agit de trouver quelqu’un, quelque chose ou un endroit quelque part.

[25]
 – Mi yebbweḍ Ccix, yufa-n Muḥend Ameqqwṛan n At Qasi yeţṣeggiḍ.
Lorsque il-arriver (P) Chikh, il-trouver (P)-n Mohand Amokrane de At Kassi il-chasser (AI).
Lorsqu’il arriva, il y trouva Mohand Amokrane en train de chasser.
Ibid.

40 n dans yufa-n renvoie ici à l’antériorité du texte et plus particulièrement au syntagme prépositionnel ɣer at Qasi « chez les At Kassi ». Il s’agit au même temps de la destination de l’événement « arriver » ; n est donc ici un endo-anaphorique.

[26]
 – Ass-nni isewweq, yaf-n Lḥağ Akli, inṭeq ɣer-s...
Jour-là il-aller au marché (P), il-trouver (P)-n Lhadj Akli, il-s’adresser (P) à lui...
Ce jour-là, il alla au marché, il y trouva Lhadj Akli, il s’adressa à lui...
Ibid. : 65.

41Le verbe sewweq « aller au, faire le marché » nous renseigne ici sur l’endroit auquel renvoie n dans yaf-n dans la réalité extra-discursive. Il s’agit du marché. C’est un cas d’exophore endophorique.

[27]
 – Ibɣa ad iṛuḥ ɣer Lḥiğ, baba-s iεerḍ-as, yugad ad immet din neɣ a n-iqqim ur d-iğği dderya.
Il-vouloir (P) ad il-aller (A) au Lieu saint, père-son il-empêcher (P)-à lui, il-craindre (P) ad il-mourir (A) là-bas ou ad n-il-rester (A) ne d-il laisser (P) enfants.
Il voulait partir à la Mecque, son père l’en a empêché, il avait peur qu’il meurt là-bas ou qu’il y reste sans avoir laissé d’enfants.
Ibid. : 66.

42Cet énoncé est particulièrement intéressant car il nous permet d’identifier le rapport à la fois sémiologique et sémantique entre la particule (i) n et le déictique din. N dans a n-iqqim renvoie anaphoriquement à din « là-bas » qui renvoie lui-même à Lḥiğ « lieu de pèlerinage : la Mecque ». Les deux déictiques (i) n et din renvoient tous les deux au domaine de l’ailleurs ; n, à l’instar de din, est un endoanaphorique. Il est toujours ici accompagné d’un verbe qui permet un repérage spatial : qqim « rester ». Il s’agit de rester quelque part et dans ce cas précis à la Mecque.

[28]
 – Mi wḍen ɣer Ccerq, a n-qqimen din, ama deg_gwexxam n Ṛebbi, ama di Ccam.
Lorsque arriver (P)-ils à (l’) Orient, ad n-rester (A)-ils là-bas, soit dans- (la) maison de Dieu soit dans...
Une fois arrivés à l’Orient, ils y restent là-bas, soit à la Mecque, soit...
Ibid.

43Dans a n-qqimen, n renvoie ici au syntagme prépositionnel ɣer Ccerq « à l’Orient ». Le déictique din « là-bas » ne sert ici que d’une thématisation de n qui est toujours un endoanaphorique.

[29]
 – Simi t_tameddit dlan ɣer-s, ufan-t-in immut.
Une fois c’est l’après-midi se diriger (P)-ils vers-lui, trouver (P)-il-le-là bas il-mourir P).
L’après midi, ils se sont rendus auprès de lui, ils l’y ont trouvé mort.
Ibid. : 101.

44Il s’agit ici d’un fou que les gens ont attaché quelque part face au soleil tout en lui versant dessus du petit lait pour attirer des mouches vers lui. Dans l’après-midi, ces gens se sont rendus à cet endroit même où ils l’avaient attaché et qui n’a pas été indiqué dans le texte pour le voir et ils l’y ont trouvés déjà mort. C’est à cet endroit même que in dans ufan-t-in renvoie et c’est par rapport à lui qu’il repère t « le » renvoyant au fou dans le contexte. Il s’agit ici d’un cas d’exophore anaphorique.

[30]
 – Ṛuḥen ɣer ṣṣyada, ufan-n iwtal am izamaren.
Aller (P)-ils à (la) chasse, trouver (P)-ils-n lièvres comme (des) moutons.
Ils sont allés à la chasse et ils y ont trouvé des lièvres aussi grands que des moutons.
Ibid. : 135.

45Le déictique n dans ufan-en renvoie ici anaphoriquement au syntagme prépositionnel le précédant ɣer ṣyada « à la chasse ». Il sert à effectuer un repérage spatial par rapport au lieu de chasse où les lièvres ont été trouvés.

[31]
 – Mi walan sellken di sin, dlan ɣer temɣart, ufan-ţ-in temmut.
Lorsque voir (P)-ils sauver (P)-ils dans deux... la vieille, trouver (P)-ils la-in elle-mourir (P)
Lorsqu’ils ont vu qu’ils étaient tous les deux saufs, ils se sont dirigés vers la vieille et ils l’y ont trouvée morte.
Ibid. : 140.

46Aucune indication n’est donnée dans le texte sur l’endroit où la vieille dans le contexte avait été trouvée morte. La particule n est dans ce cas un exo-anaphorique.

[32]
 – Ṛuḥen. Ufan-n ẓẓeyyar aṭas.
Aller (P)-ils. Trouver (P)-ils-n Visiteurs beaucoup.
Ils sont allés. Ils y ont trouvé beaucoup de visiteurs.
Ibid. : 150.

47Il s’agit ici de trois individus des At Zellal qui ont décidé d’aller rendre visite au Cheikh. C’est donc à cet endroit qu’ils sont allés et c’est chez lui qu’ils ont trouvé beaucoup de visiteurs ; n dans ufan-n renvoie justement ici à cet endroit où beaucoup de visiteurs ont été trouvés, à une réalité extra-discursive. Dans cet énoncé, n est un exo-anaphorique.

[33]
 – a-Ccix iluεa amezwaru-nni (Bujemεa) inna-yas : a-Kečč a Bujemεa ṛuḥ ar texxamt-ihin.
(Le) Cheikh il-s’adresser (P) premier-là (Boujemâa) il-dire (P)-à lui : Toi ô Boujemâa aller (imp) à chambre-là.
Le Cheikh s’adresse au premier là (Boujemâa) et lui dit : Toi ô Boujemâa vas-y à cette chambre là. Ibid.
b-Iṛuḥ Bujemεa, s anda i s-inna Ccix, yaf-n acebbwaḍ idhen s-wudi.
Il-aller (P) Boujemaa, à où que à lui-il-dire (P) Cheikh, il-trouver (A) -(e) n... Il-enduire (P) avec-beurre.
Boujemaa est allé là où le Cheikh le lui a demandé et il y trouve... Ibid. : 151

48Le Cheikh s’adresse ici à Boujemâa, l’un des trois hommes des At Zellal déjà évoqués dans le contexte de l’énoncé précédent, en lui montrant la chambre dans laquelle il devrait manger. En se rendant à cette chambre, il y a trouvé ce qu’il avait exactement souhaité manger. Ici, n dans yaf-n renvoie à s anda « à où » qui renvoie à son tour à taxxamt-ihin « chambre-là ». C’est un endoanaphorique.

[35]
 – Γer taggara iţɣimi kan deg At Ḥmed, ulac sani iteffeɣ, bexlafma iṣubb ɣer tferkiwin-is deg_gwasif n Bubhir, neɣ ma iṛuḥ a n-yekk kra bbussan ɣer iḍulan-is deg At εic.
Vers fin il-rester (AI) seulement à At Hmed, pas où il-sortir (AI), sauf si il-descendre (P) à champs-ses à Asif n Boubhir, sinon si il-aller (P) ad n passerer un peu de jours chez beaux parents-ses à At Aich.
Vers la fin, il restait seulement à At Hmed. Il ne sortait nulle part, sauf s’il descendait à ses champs à Asif n Boubhir ; sinon, il passait quelques jours chez sa belle famille à At Aïch. Ibid. : 161.

49Dans cet énoncé, n dans a n-yekk est en position d’appel. Il renvoie cataphoriquement aux deux syntagmes prépositionnels ɣer iḍulan-is deg At εic « chez ses beaux-parents d’At Aich ». Il s’agit toujours donc d’un repérage spatial que le verbe ekk « passer » permet parfaitement car il s’agit de passer quelque temps quelque part.

[36]
 – Irra ula d neţţa ɣer Ccix, yufa-t-in izzi-yas lɣaci aṭas.
Il-se rendre (P) même c’est lui chez Chikh, il-trouver (P)-le-in il-entourer (P)-à lui monde beaucoup.
Il s’est rendu lui aussi chez le Cheikh, il l’y a trouvé entouré de gens. Ibid. : 167.

50Ici n renvoie anaphoriquement au syntagme prépositionnel ɣer Ccix « chez le Cheikh ». C’est par rapport à cet endroit que cette particule permet de repérer la troisième personne (objet) t « le » dans yufa-t-in qui renvoie à Cheikh Mohand. Le verbe af « trouver » permet justement ce repérage spatial.

IV. La particule D en dehors du rapport interlocutif

[37]
 – Llant tikwal, m’ ara d-yeţmektay Ccix, ad ihedder fell-as iţru.
Être (P)-elles (des) fois, lorsque ara d-il-se rappeler (AI), ad il-parler (AI) sur-lui il-pleurer (AI).
Il y a des moments, lorsqu’il se rappelle du Cheikh, il parle en pleurant.
Ibid. : 164.

51Ici, il s’agit d’un homme qui avait vécu une dizaine d’années avec le Cheikh. Certaines fois, lorsqu’il se rappelle de lui, il pleure. Avec un verbe tel que mmekti « se rappeler » qui est l’un des quelques verbes qui sont systématiquement accompagnés de d actualisant l’instant de transition du « non-être » à l’« être » à la mémoire, à la conscience actuelle ou à la situation énonciative, n n’a aucune possibilité d’apparaître. Du moment où cette transition s’inscrit dans le temps, d ne peut qu’avoir une valeur temporelle. Dans cet énoncé précis, nous pouvons bien constater que le verbe est utilisé avec ‘‘lorsque’’ qui vient préciser lui même le sens de ‘‘il y a des fois’’, d’où un repérage dans le temps.

[38]
 – Mi d-kkren ṣṣbeḥ, ufan ixṣer ṛṛay : lmeytin ulac, imejraḥ d imerẓa ṭṭuqten.
Lorsque d-ils-se lever (le) matin, trouver (P)-ils il-... (P) raison : les morts rien, (les) blessés et (les)... abonder (P)-ils.
Une fois qu’ils se sont levés le matin, ils ont trouvé que le nombre de victimes était important.
Ibid. : 156.

52Le verbe kker utilisé au sens de « se lever, se réveiller » est systématiquement accompagné de d exactement de la même manière que le verbe ddekwel « se réveiller » qui ne peut jamais être accompagné de n qui sert à effectuer un repérage spatial et non temporel. Il n’est pas possible de repérer spatialement un processus consistant en un passage de l’état de sommeil à celui du réveil.

[39]
 – Asmi yemmut, teqqim-d ɣer weqcic-nni.
Lorsque il-mourrir (P), elle-rester (P)-d à garçon-là.
Lorsqu’il mourût, elle resta chez ce garçon là.
Ibid. : 134.

53Il s’agit d’une vieille qui n’avait pas d’enfants. Elle s’inquiétait à propos de son devenir si son mari devait disparaître et elle a consulté Cheikh Mohand à ce propos. Une fois son mari mort, c’est le propre fils de celui-ci qui l’a prise en charge. Le verbe qqim signifie « s’asseoir, rester ». À chaque fois qu’il s’agit d’opposer entre ce qui est parti, ce qui a disparu, ce qui a diminué et ce qui reste présent, le verbe qqim est systématiquement accompagné de d qui actualise justement ce qui reste encore, ce qui existe encore. Dans cet énoncé, qqim est justement utilisé dans ce sens car, après la mort, la disparition de son mari, la vieille existe encore, reste encore en vie et c’est la raison pour laquelle ce verbe est utilisé exclusivement avec d.

[40]
 – Meḥsub : ddunnit tura tenneqlab, wid illan zik d irgazen mmuten neɣ nfan, wid d-iqqimen ur zmiren i wara.
C’est-à-dire : (le) monde maintenant elle-se retourner (P), ceux être (P)-ils autrefois hommes mourrir (P)-ils, ceux d-rester (P)-ils ne pouvoir (P)-ils à rien.
C’est-à-dire : le monde est maintenant à l’envers, ceux qui étaient autrefois des hommes au sens propre du mot sont morts ou exilés, ceux qui restent ne peuvent rien faire.
Ibid. : 60.

54Dans cet énoncé, le verbe qqim est utilisé exactement de la même manière que dans le précédent. Il y a une opposition entre les hommes d’autrefois capables de faire beaucoup de choses mais qui ne sont plus là et les hommes qui restent maintenant, qui sont là sans être capable de faire quelque chose. C’est la raison pour laquelle ce verbe est accompagné de d qui actualise ce qui est encore présent par rapport à ce qui est absent.

[41]
 – Illa d awal lweqt-nni, qqaṛen-as : ’’Ayen d ak-d-iğğa Lḥemmam, ad ak-tkemmel Tizi Wezzu’’.
Il-être (P) c’est mot temps-là, dire (AI)-ils-à lui : « Ce que c’est te-d-il-laisser (P) Lhammam, ad te-elle-compléter (A) Tizi Ouzou. »
C’était une expression à cette époque là, on disait : « ce qui te reste de Lhammam, Tizi Ouzou te le prendra. »
Ibid. : 63.

55L’expression citée dans cet énoncé se dit à propos des frais qu’engageait la justice française. C’est une manière de signifier qu’un passage par le tribunal d’El Hammam consommait déjà beaucoup d’argent et que si quelqu’un devait se présenter encore à celui de Tizi Ouzou, il ne lui resterait plus rien. Il y a donc opposition entre l’argent dépensé et ce qui reste après un procès à El Hammam. C’est le même emploi de d avec le verbe qqim que dans les précédents.

[42]
 – Nnan-asen : at_tmeḍlem ayen d-iqqimen.
Dire (P)-ils-à eux : ad vous-enterrer (A) ce que d-il-rester (fp).
Ils leur ont dit : « vous enterrerez ce qui reste ».
Ibid. : 62.

56Il s’agit ici des soldats français qui avaient demandé aux gens de leur emporter leurs moutons de l’Aïd égorgés. Après les avoir mangés, ils leur ont demandé d’enterrer les restes. Il y a donc opposition ici entre ce qui a été consommé, mangé et ce qui reste. C’est toujours dans les mêmes conditions que les précédentes que d est utilisé avec qqim « rester ».

[43]
 – Tteṣbiḥ-is igwra-d ɣer Lalla εini n Summer.
Collier de perles-son il-rester (P)-d Lalla Aini n Soummer.
Son collier de perles est resté chez Lalla Aini n Soummer. (En d’autres termes, elle en a hérité).
Ibid. : 161.

57Après la mort de Cheikh Mohand, son collier de perles est resté chez Lalla Aini. Il s’agit ici d’une opposition entre la disparition de Cheikh Mohand et la présence de son collier qui reste derrière lui. Le verbe gri est utilisé avec d dans les mêmes conditions que qqim dans les énoncés précédents.

[44]
 – Kečč a εemṛan, gwri-d.
Toi ô Amrane, rester (imp)-d.
Toi ô Amrane, restes ! [c’est une manière de lui dire ‘ne pars pas, ne rentres pas avec les autres.]
Ibid. : 68.

58Il y a opposition ici entre les gens qui s’en vont ailleurs, et Amrane à qui Cheikh Mohand demandait de rester dans sa propre sphère spatio-temporelle, son champ du Moi. Dans ces mêmes conditions, ce verbe à l’instar de qqim est obligatoirement accompagné de d.

[45]
 – Teqqar : skud at_teqqimeḍ d lεaṣi-yinna, ur mazal ara a d-icreq yiṭij fell-am di ddunit.
Elle-dire (AI) : « Tant que comme ça tu-rester (P) avec le mécréant-là, ne encore pas ad d-il-se lever (A) (le) soleil sur-toi dans (la) vie.
Tant que tu restes avec ce mécréant là, le soleil ne se lèvera plus (sur toi).
Ibid. : 140.

59Il s’agit dans le contexte d’une vieille qui cherche à séparer entre un homme et son épouse en montant l’un contre l’autre séparément. Elle lui signifie ici qu’elle est condamnée à ne plus être heureuse tant qu’elle reste avec son mari en lui disant que le soleil ne se lèvera plus (sur elle). Lorsqu’il s’agit de l’événement du lever du soleil, le verbe creq « se lever » est nécessairement accompagné de d et jamais de n qui renvoie à un lieu donné dans l’espace. L’actualisateur d permet de marquer cet instant de transition du soleil du « non-être », de son absence à son « être », sa présence, son apparition. L’événement du coucher du soleil n’est jamais accompagné de d car il n’est pas possible d’actualiser un passage au domaine de l’absence à la conscience actuelle.

[46]
 – Ayen nexdem a d-yennulfu.
Ce que nous-faire (P) ad d-il-inventer (A).
Ce que nous faisons sera inventé.
Ibid. : 141.

60Cet exemple est tiré de l’un des poèmes de Cheikh Mohand ou Lhocine. Si le verbe nnulfu est ici accompagné de d, c’est parce que ce qui est inventé, créé, n’a nécessairement pas existé auparavant. Au contraire, il s’agit de ce qui vient à l’existence et cette transition est actualisée par d.

[47]
 – Imussnawen Iṛumyen bennun kullci ɣef_fayen ţwalint wallen neɣ ayen d-iḍehren i lbal mbla ccek.
Les ‘‘savants’’ français construire (P)-ils tout sur ce que elles-voir (AI) yeux ou ce que apparaître (fp) à l’esprit sans doute.
Les savants français fondent tout sur ce que les yeux voient ou ce qui apparaît à l’esprit sans le moindre doute..
Ibid. : 49

61Le verbe ḍher « apparaître » est ici accompagné de d car il n’y a que ce qui est déjà absent de l’esprit qui peut lui apparaître ou se manifester à lui.

[48]
 – Yiwen ufellaḥ ilul-ed mmi-s d bu teεrurt.
Un paysan il-naître (P)-d fils-son c’est (Avec) bosse.
Un paysan, son fils est né avec une bosse.
Ibid. : 81.

62Selon le contexte, il s’agit d’un paysan dont le fils est né avec une bosse et qui est allé rendre une visite pieuse à Cheikh Mohand dans l’espoir qu’il le guérisse. C’est un événement particulier qui est ici actualisé et il s’agit de la naissance du fils d’un paysan avec une bosse. Or, naître n’est rien d’autre que venir au monde, à l’existence, à la vie, à une présence qu’on peut constater, d’où la compatibilité de ce verbe avec d. Il y a actualisation de l’événement-procès.

[49]
 – Ass-n tameṭṭut-is terba-ed, tesεa-d aqcic.
Ce jour là femme-son elle-accoucher (P)-d, elle-avoir (P)-d garçon.
Ce jour là, sa femme a accouché, elle a eu un garçon.
Ibid. : 50.

63Il s’agit d’un jour où une femme a accouché et son mari n’avait pas de quoi faire face à cette situation. Il a décidé d’aller au marché vendre son propre burnous. Le verbe rbu « accoucher » est très lié au verbe lal « naître » car ce dernier n’est rien d’autre que le résultat du premier. Accoucher est d’une certaine manière faire sortir, ramener au monde, à l’existence, à une présence pouvant être constatée, d’où la possibilité de l’utiliser avec d qui a ici une valeur temporelle car l’événement a été actualisé en le repérant par rapport à un lieu dans le temps : assen « ce jour là ». Quant au verbe sεu « avoir », il est généralement employé sans d car il décrit le fait d’être en état de possession de quelque chose. Dans cet énoncé, l’actualisation du verbe sεu avec d marque le passage du résultat qu’est la possession : sεu « avoir » à l’opération qu’est l’acquisition : sεu-d « acquérir ». Avant ce jour précis dans le contexte, la femme en question n’avait pas ce garçon. Il s’agit en quelque sorte d’une ‘‘nouvelle acquisition’’. Avec les deux verbes, d a une valeur temporelle.

[50]
 – Mi d-iḥḍer ad iṛuḥ, iḍleb ţţriḥ di Ccix, inna-yas, ...
Lorsque d-il-être présent (P) ad il-aller (A), il-demander (P) permission de Cheikh, il-dire (P)-à lui...
Quant le moment est venu pour partir, il a demandé la permission au Cheikh et il lui a dit... .
Ibid. : 54

64La source de causation du verbe ḥḍer « être présent » est un temps. Il s’agit ici pour le locuteur ou scripteur d’actualiser la présence, la venue, l’arrivée de ce moment de partir car cet instant qui n’était pas là, vient avant de s’en aller. Il n’existe aucune possibilité pour n qui a une valeur spatiale d’apparaître ici.

[52]
 – Ccix s yiman-is ur d-iḥuğ ara.
Cheikh avec âme-son ne d-il-accomplir le pèlerinage (P) pas.
Le Cheikh lui-même n’est pas allé à la Mecque pour accomplir son pèlerinage.
Ibid. : 72.

65Dans le contexte, il s’agit de Cheikh Mohand qui n’a jamais effectué de pèlerinage à la Mecque. Ceci aurait nécessité un départ de chez lui, un déplacement à la Mecque et un retour au point initial, chez lui à At Hmed. L’événement ḥuğ « effectuer le pèlerinage » nécessitant un déplacement et un retour au point de départ est envisagé à partir de sa borne de départ coïncidant avec la borne d’arrivée.

[53]
 – Ula d mmi-s, Muḥend Lεeṛbi, mi yetεewwel ad iṛuḥ a d-iḥuğ, yugi-yas.
Même avec fils-son, Mohand Laarbi, lorsque il-décider (P) ad il-aller (A) ad d-il-accomplir son pèlerinage (A), il-refuser (P)-à lui.
Même son fils, Mohand Lâarbi, lorsqu’il a décidé d’aller effectuer son pèlerinage, il l’a empêché.
Ibid.

66En relation avec le contexte de l’énoncé précédent, Cheikh Mohand a empêché son fils Mohand Lâarbi d’aller faire son pèlerinage. Il s’agit toujours du verbe ḥuğ accompagné de d impliquant un mouvement et un retour au point initial, au point de départ. Dans cet énoncé, le verbe ḥuğ est précédé du verbe ṛuḥ « aller » exprimant un mouvement envisagé à partir de sa borne de départ, un mouvement dont la destination ici est le lieu du pèlerinage. Ceci montre que le verbe ḥuğ implique effectivement un déplacement, un aller-retour au point de départ.

[54]
 – Inna-yas : Awi-d a ţ-awiɣ a d-ciwṛeɣ.
Il-dire (P)-à lui : Donner (imp) ad la-emporter (A)-je ad d-se faire conseiller (A)-je.
Il lui dit : Donnes, je l’emmène pour me faire conseiller. .
Ibid. : 50

67Le contexte de cet énoncé est le suivant : un certain homme dont l’épouse venait d’accoucher n’avait pas de quoi faire face à cette situation. Il a décidé d’aller au marché vendre son propre burnous. Au marché, un homme s’est approché de lui et lui a demandé de prendre ce burnous pour se faire conseiller avant de l’acheter. Il a pris le burnous avec lui et il n’est pas revenu au marché car il ne s’agissait que d’un voleur. Le propriétaire du burnous a quant à lui attendu pendant très longtemps son retour. Ce contexte nous permet de constater que d dans a d-ciwṛeɣ a comme effet de sens cette implication d’un retour au point initial, au marché et plus particulièrement auprès du vendeur du burnous, sinon, ce dernier n’aurait pas attendu pendant longtemps le retour de celui qui avait pris le burnous.

[55]
 – Yibbwass iṛuḥ yiwen si Temda a d-iẓur Ccix.
Un de jour il-aller (P) un de Tamda ad d-il-visiter (A) (le) Cheikh.
Un jour, un (homme) de Tamda est allé rendre une visite pieuse au Cheikh.
Ibid. : 54.

68Pour voir Cheikh Mohand, cet homme doit se déplacer de Tamda à At Ahmed. Dans l’énoncé, le verbe ẓur est précédé du verbe ṛuḥ « aller » qui exprime un mouvement dont l’objectif ici est d’effectuer une visite pieuse. À la fin de cette visite, cet homme devrait rentrer chez lui à Tamda, revenir à son point de départ. L’événement ẓur est envisagé par le scripteur à partir de sa borne d’arrivée pour exprimer ce retour nécessaire au point initial du moment où il s’agit uniquement d’une visite et c’est la raison pour laquelle ce verbe est accompagné de d.

[56]
 – Inna-yas umeqqwṛan n At Qasi : ‘‘Ẓur-iyi-d ula d nekkini’’.
Il-dire (P)-à lui le grand de At Kassi : « Visiter (imp)-me-d même c’est moi ».
Le doyen des At Kassi lui dit : Fais une visite pieuse pour moi aussi 
Ibid.

69Avant de partir chez Cheikh Mohand, l’homme en question dans l’énoncé précédent a été chargé par le doyen des At Qasi de faire également une visite pieuse pour lui. Donc, ce dernier qui est au même temps le producteur de cet énoncé sait pertinemment que son allocutaire auquel il s’adresse à l’impératif (un mode de discours) allait revenir auprès de lui, à son propre champ du Moi après avoir effectué cette visite. Le locuteur lui-même n’a pas l’intention de se déplacer, mais il envisage le mouvement de son allocutaire à partir de sa borne d’arrivée qui correspond à son propre ici.

[57]
 – Ad yeks ar tameddit, a d-yawi tazdemt ggesɣaṛen ɣef_feεrur-is.
Ad il-paître (A) jusque l’après-midi, ad d-yawi (A) (une botte) de branches sur dos-son.
Il paisse jusque dans l’après midi, il ramène (une botte de branches sur son dos).
Ibid.

70Lorsque Cheikh Mohand était jeune, il paissait jusque dans l’après-midi et en rentrant chez lui, il ramenait une botte de bois sur son dos. Pour paître, il devait certainement sortir de la maison et aller à l’extérieur. En revenant chez lui l’après-midi, il ramenait avec lui du bois sur son dos. L’événement awi « ramener » est nécessairement ici envisagé à partir de sa borne d’arrivée.

[58]
 – Yibbwass iṛuḥ a d-iḥucc aslen i Ccix.
Un de jour il-aller (P) ad d-il-chercher (A) freine pour (le) Cheikh.
Un jour, il alla chercher (du freine) pour le Cheikh.
Ibid. : 169.

71Il s’agit ici de l’un des khouans de Cheikh Mohand qui est allé lui chercher du freine, ce qui implique un aller-retour. L’événement ṛuḥ « aller » vu à partir de sa borne de départ a pour but l’événement ḥuc « chercher » qui, lui, est envisagé à partir de sa borne de départ, d’où la présence de d.

V. Conclusion

72Au terme de ce travail où nous avons étudié la particule d en rapport avec la particule n dans un parler où elles coexistent dans le but de mieux saisir ce phénomène de deixis verbale, nous avons pu vérifier l’hypothèse selon laquelle d a une valeur spatiale et temporelle, sa présence peut être uniquement déterminée par la matière notionnelle du verbe et que n est un déictique purement spatial qui relève de la sphère, du champ du Hors-Moi.

73Dans le cadre du rapport interlocutif, la particule d situe dans le champ du Moi, du locuteur et n situe dans le champ du Hors-Moi, de l’allocutaire. La particule d accompagne dans plusieurs cas le pronom personnel  « je » et n, le pronom personnel t... ḍ « tu ». La première accompagne généralement le pronom personnel régime indirect iyi « me » et la seconde, le pronom ak « te ». La première est suivie du syntagme prépositionnel ɣur-i « chez moi » et la seconde, du syntagme prépositionnel ɣur-ek « chez toi ». Dans les deus cas, il s’agit respectivement d’une thématisation de d et n. Lorsque la borne d’arrivée d’un verbe de mouvement coïncide avec la sphère du locuteur, il est accompagné de d. Lorsque celle-ci coïncide avec la sphère de l’allocutaire, le verbe est accompagné de n.

74D’autre part, il est possible pour la particule n de marquer la sphère du Moi lorsque les coordonnées spatiotemporelles de celle-ci ne coïncident pas avec celles de la situation énonciative. Dans ce cas là, n peut par exemple s’accompagner de ɣur-i « chez moi ».

75Dans le cadre du rapport interlocutif ou en dehors de lui, d est compatible avec le déictique spatial da « ici » et n avec din « là-bas ». En dehors du rapport interlocutif, elle permet d’effectuer un repérage par rapport à une position dans l’espace. Elle se répartit entre l’exophore in absentia et l’endophore anaphorique ou cataphorique et l’exo-endophore. Elle peut donc selon le cas être un exo-anaphorique, un endo-anaphorique, un endocataphorique ou un exo-endophorique.

76Quant à d, elle implique dans certains cas un aller-retour au point de départ. Sinon, sa présence est obligatoire pour l’actualisation d’un verbe tel que mmekti « se rappeler » qui exprime une transition d’une absence du souvenir à sa présence. Elle est compatible et généralement présente pour l’actualisation de certains verbes exprimant une transition d’une absence à une présence tels que ḍher « apparaître », nnulfu « créer, inventer ». Elle peut être utilisée avec des verbes tels que gwri, eğğ, qqim « rester, laisser » signifiant ce qui reste par rapport à ce qui a diminué ou disparu. En présence d’un verbe exprimant un état, d le transforme en une opération. Ces emplois justifient la plus grande fréquence de d par rapport à n.

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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.034.0037