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Le chanteur kabyle El Hasnaoui exil et immigration

Pages 199 à 210

Citer cet article


  • Ibri, S.
(2015). Le chanteur kabyle El Hasnaoui exil et immigration. Études et Documents Berbères, 34(1), 199-210. https://doi.org/10.3917/edb.034.0199.

  • Ibri, Saliha.
« Le chanteur kabyle El Hasnaoui exil et immigration ». Études et Documents Berbères, 2015/1 N° 34, 2015. p.199-210. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2015-1-page-199?lang=fr.

  • IBRI, Saliha,
2015. Le chanteur kabyle El Hasnaoui exil et immigration. Études et Documents Berbères, 2015/1 N° 34, p.199-210. DOI : 10.3917/edb.034.0199. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2015-1-page-199?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.034.0199


Notes

  • [1]
    La traduction du premier texte, Maison Blanche, est extraite d’Ajgu Abelqas (2009 : 155, 157, 159 et 161) ; quant à celle de weṛba tewεeṛ, elle provient de la même source : Ajgu Abelqas (2009 : 131 et 133) qui nous paraît convenable. Cependant, nous n’avons pas tenu compte de la ponctuation qui est facultative quand il s’agit de productions versifiées.

1. Présentation générale

1Nombreux sont les artistes qui ont chanté l’immigration et les conditions de vie des ouvriers algériens en France. Dans cet article, notre intérêt porte sur l’un des compositeurs et interprètes kabyles, cheikh El Hasnaoui, dont nous étudierons précisément deux textes afin d’en relever les caractéristiques. Les deux chansons que nous avons choisies comme objet d’étude, Maison Blanche et werba tewɛeṛ, nous semblent être celles qui expriment le mieux la pensée du chanteur.

2Pour mieux situer ce chanteur-compositeur, il convient de retracer brièvement sa biographie. De son vrai nom Mohammed Khelouat, cheikh El Hasnaoui est né le 23 juillet 1910 à Taâzibt, village des Ihesnawen près de Tizi-Ouzou. Très jeune, il est orphelin de mère, son père est souvent absent (Abelqas, 2009 : 12). Étudiant dans une zaouia, il apprend le Coran et la langue arabe, dont il utilisera plus tard la graphie pour la transcription de ses chansons (ibid. : 13). À l’âge adulte, il se met à chercher fortune à l’extérieur de sa région natale. Il émigre en métropole dès les années 1930 et son séjour en métropole s’avère bénéfique pour la suite de sa carrière artistique. Se produisant dans les cafés comme chanteur confirmé du genre chaâbi, il ne tarde pas à se lier d’amitié avec certaines grandes figures de la chanson algérienne installées en France (Mohammed Iguerbouchène, Kadour Cherchali, Dahmane El Harrachi, etc.). Son répertoire chanté, enregistré dans des maisons de disques, comprend des compositions en kabyle et en arabe dialectal. Cheikh El Hasnaoui s’éteint le 6 juillet 2002 à Saint-Pierre de La Réunion.

3Pour une meilleure compréhension des textes que nous nous proposons d’étudier, il faut décrire les causes et les conditions de l’émigration des Kabyles en France, à l’époque de l’enregistrement des deux chansons : 1951 pour werba tewɛeṛ et 1964 pour Maison Blanche. Chacun s’accorde à reconnaître que les Algériens en général, et les Kabyles en particulier, ont vécu la période coloniale dans une pauvreté extrême et une misère sans pareille. Le régime colonial contrôlait tous les va-et-vient des Kabyles, et les colons exploitaient les populations dont les revenus étaient tellement insignifiants qu’ils ne suffisaient pas à nourrir leurs familles souvent nombreuses. La démographie a d’ailleurs été un facteur déterminant de l’immigration d’avant-guerre (1914- 1918). « Appelés en masse pour servir en France comme soldat ou comme travailleur civil, les Algériens y découvrent la société industrielle, sa richesse, et la considération relative dont jouit en France la main-d’œuvre, fût-elle immigrée. La guerre terminée, ils sont nombreux à vouloir rester en France ou à y revenir, fuyant la misère endémique qui sévit chez eux. » (Massard-Gilbaud, 2004). Le plein emploi et les conditions de travail en France leur ont donc permis d’améliorer relativement leur quotidien. Les immigrés ont atténué la misère des familles restées au village, et dont les revenus étaient très modestes.

4Dans les textes étudiés, l’auteur de werba tewɛeṛ et de Maison Blanche est l’énonciateur. Il exprime donc son sentiment propre sur l’immigration des Algériens vers la France. Or son point de vue sur l’immigration des Kabyles apparaît sensiblement différent de celui des autres chanteurs de son époque. Afin de le comprendre nous avons opté pour l’analyse sémiotique discursive qui explicite « les structures signifiantes qui modèlent le discours social et le discours individuel » (Bertrand, 2000 : 9). Les discours produits par les individus ou par les sociétés sont pris en charge par la théorie sémiotique qui met en évidence les significations les plus profondes. Dans werba tewɛeṛ, El Hasnaoui met en garde les Kabyles sur les dangers de la terre d’émigration et les invite à s’instruire au lieu de succomber aux charmes de la vie parisienne. Dans Maison Blanche, il décrit avec tristesse et amertume l’état des villages vidés de leurs hommes. Il exprime la peine qu’il éprouve en constatant que son conseil ne les a pas convaincus de rester à Tamurt, le pays natal.

2. Texte 1 : Maison Blanche

5Pour les besoins de l’analyse, nous avons délibérément fait le choix de tirer du répertoire de cheikh El Hasnaoui deux titres qui, à nos yeux, semblent parmi les plus significatifs sur le thème de l’exil et de l’immigration. Si les textes en question ont été transcrits par nos soins, les traductions sont quant à elles empruntées à Ajgu Abelqas (2009 [1]).

Lezzayer tethewwel
Mkull wa s tbalizt iεewwel
Qbala ur isewwel
ɣer La Maison Blanche (bis)

6L’Algérie est dans tous ses états – Une valise à la main chacun paraît décidé – Droit devant sans se poser de questions – Vers La Maison Blanche (bis)

Tuddar qqiment ţ_ ţilmawin
εemrent ḥaca s tilawin
Win yesεan ul-is d aḥnin
Lhemm nnig wa ulac (bis)

7Les villages sont désertés – Seules les femmes y demeurent – Pour qui a un cœur sensible et délicat – Pire drame n’existe point (bis)

Di tmura yeffeɣ lexbaṛ
Am ilemẓi am_memɣar
Yekfa ţţexmam d uḥebbar
Ar ssfeṛ yeḥdeṛ d aberbac (bis)

8La nouvelle s’est partout répandue – Jeunes et vieux sont au courant – Plus jamais de tracas – Au moment du départ le bonheur fut incomplet (bis)

Lefṛaq d imeṭṭi mazal
Leḥzen am yiḍ am zal
Tilawin kessent lmal
Gujlen warrac (bis)

9La séparation et les pleurs demeurent – La tristesse sévit de jour comme de nuit – Les femmes se convertissent en bergères – Les enfants deviennent orphelins (bis)

Thewwlen lεibad meṛṛa
S tmuɣli mebla lhedṛa
Ur iban d leḥzen neɣ ţ_ ţameɣra
Am taḍuṭ deg uqerdac (bis)

10Tout le monde est bouleversé – Par ce qu’il voit sans dire un mot – Est-ce un deuil ou une fête – Telle la laine dans la carde (bis)

Deg leswaq la ţmeslayen
Flan yewwi-d lemlayen
A nṛuḥ aseggwas neɣ εamayen
Tuɣalin ulac (bis)

11C’est la polémique dans les marchés – Untel a ramassé des millions – À nous d’émigrer un an ou deux – Sans jamais revenir (bis)

S trewla lhemm iṣar
Wa s uqenduṛ wa s ucekkaṛ
S uṭaksi yekker uɣebbaṛ
ɣer La Maison Blanche (bis)

12La fuite a engendré la catastrophe – L’un vêtu de gandoura l’autre traînant une besace – Des taxis soulevant la poussière – Vers La Maison Blanche (bis)

Wa yesεa lḥeqq n rrekba
Wa isuhel s ṭṭlaba
Tefreɣ tmurt a lεaǧaba
Tuɣal tessewḥac (bis)

13Tel a les moyens de régler son voyage – Tel autre embarque à crédit – Le pays s’est vidé de ses habitants – À en devenir angoissant (bis)

Llabyu tuqem « la réclame »
Lbabuṛ ur yesεi nnadam
Zzint-as lhab ɣef uxeddam
Am uɣerda ger yemcac (bis)

14L’avion annonce La réclame – Le bateau n’a point de sommeil – L’ouvrier encombré comme si en plein brasier – Est tel un rat au milieu des chats (bis)

Llabyu la teţεebbi
Lbabuṛ yeččur a Sidi Ṛebbi
Ferreǧ-d ɣef lumma n Nnbi
Aţ_ ţekfu tillict seg lefrac (bis)

15L’avion procède à l’embarquement – Le bateau est bondé, oh I Seigneur – Libère la communauté du prophète – Afin que les lits soient débarrassés de la vermine (bis)

3. Texte 2 : weṛba tewεeṛ

16refrain

weṛba tewεeṛ
weṛba tewεeṛ
Win teṭṭef meẓẓi
Mi t-teṛwa ad as-tebru d amɣar
Win teṭṭef meẓẓi
Mi t-teṛwa ad as-tebru d amɣar

17

L’exil est pénible – L’exil est pénible – Celui qu’il retient dans sa jeunesse – Ne pourra s’en libérer qu’une fois devenu vieux – Celui qu’il retient dans sa jeunesse – Ne pourra s’en libérer qu’une fois devenu vieux

Ay lɣweṛba tewεeṛ
Tesseṛway lemṛaṛ (bis)
Ad ak-tmel deg lxiṛ deg cceṛ
Ad ak-tini : xeyyeṛ
Ma telliḍ d mmi-s n lḥeṛṛ
Leǧyaḥa d lεaṛ

18(refrain)

19

L’exil est pénible – On y endure tous les tracas (bis)
Il te fait voir le bien et le mal – Te disant : À toi de choisir – Si tu es un fils de bonne naissance – Sache que l’égarement est un déshonneur

Ay lɣweṛba temmal
Tesɣaṛay lmal (bis)
Ad k-tessizel am yiḍ am zal (bis)
ḥwes kra meqqar
Ma tenniḍ : rǧu mazal
Tṛuḥeḍ deg ucekkaṛ

20(refrain)

21

L’exil est source d’instruction – Il éduque même les animaux (bis)
Il te fait courir de jour comme de nuit – À toi d’en profiter de ses avantages – Et si tu te dis : Patience le moment n’est pas venu – Tu iras droit vers la ruine

Ay lɣweṛba telha
I win yeqqaren : ha (bis)
Mi ak-tessefṛeh ul-ik yezha
Ad ak-tebnu leṣwaṛ
Ma twala ṛṛay-ik yesha
Ad ak-d-tessegwṛi s uxessaṛ

22(refrain)

23

L’exil est profitable – À celui qui dit : Attention (bis)
Il te comblera de plaisir – Te construira des châteaux – Mais si par hasard ta conscience s’égare – Il te fera connaître l’anéantissement

weṛba isehlen
I win i s-izemren (bis)
Cciṭan d medden d iεdawen
Fell-ak d amcaweṛ
ẓwer ay aḥnin mtel
Deg lebni-k ḥdeṛ

24(refrain)

25

L’exil sans ambages – Appartient à celui qui en est capable (bis)
Le diable et le monde sont tes ennemis – Ils ne cessent de manigancer sur ton sort – Sois donc débrouillard et exemplaire cher ami – Et prévois à l’avance ton édifice

Ah teṣbeḥ-ed ddunit
weṛba ţ_ ţameddit (bis)
Cfu ɣef ccɣwel-ik xdem-it
Ay aḥnin ẓweṛ
Xeddem ţţawil ḥrez-it
Ṛebbi ar d a k-yenṣeṛ

26

Si la vie est comparable au matin – L’exil est synonyme du soir (bis)
Ne néglige pas tes devoirs réalise-les – Mon ami et sois perspicace – Accomplis ta tâche et prends-en soin – Le Seigneur te relèvera

4. État de la question

27Les travaux de Méhenna Mahfoufi (1994 et 2009) et de Rachid Mokhtari (2001 et 2002) ont décrit la manière dont certains immigrés donnaient libre cours à la composition poétique et il n’était pas rare que quelques-uns aient pu développer leurs talents dans le domaine de la chanson. Par le chant, ils avaient l’opportunité de s’exprimer et de libérer leurs émotions les plus enfouies tout en créant une ambiance de communion. Ils chantaient la nostalgie du pays, l’éloignement de leurs familles, leurs conditions de vie en France et surtout la solitude ressentie à vivre dans un pays où ils n’arrivaient pas à s’adapter.

28Mahfoufi (1994) n’explique pas uniquement les conditions de vie difficiles des artistes kabyles issus de l’immigration, mais aussi l’ordre dans lequel ils sont arrivés en France. Il les a répartis en trois générations distinctes : la génération de cheikh El Hasnaoui ; celle de Slimane Azem, qui a modernisé la musique ; et la génération des années 1970, celle de chanteurs tels que Aït Menguellat, Idir, Djamel Allam et d’autres encore. L’auteur a recours, dans son analyse, à la démarche extrinsèque qui lui a permis de survoler les conditions de production de ces textes, l’influence de la musique arabe sur certains d’entre eux, et les conditions d’édition et d’enregistrement ainsi que les thèmes consacrés dans la chanson d’immigration.

29Mokhtari (2001 et 2002), de son côté, a également étudié la question de la chanson d’immigration et, à l’instar de Mahfoufi, il a cherché des éléments de réponse dans le contexte et non pas dans le texte. Il montre, par exemple, que cheikh El Hasnaoui considère l’immigration comme un « piège tendu » (Mokhtari, 2001 : 26). Il met l’accent sur le texte werba tewɛeṛ dans lequel, selon lui, El Hasnaoui avertit les migrants des dangers de l’immigration. Cependant, quelques-unes de ses observations et interprétations sur le chanteur mériteraient d’être revues. Par exemple, il a traduit i win yeqqaren ha (ibid. : 27) par « qui fait attention » et par « pour l’économe » (ibid. : 29). On pourrait néanmoins envisager une autre traduction où i win yeqqaren ha signifierait « repartir subitement ».

30Dans l’expression kabyle quotidienne, yenna ha signifie « partir » et ha employé seul exprime effectivement l’idée de « faire attention ». Dans ce texte, la signification qui résulte de la relation entre les signes telha et i win yeqqaren ha nous indique que l’immigration est une bonne chose pour celui qui ne sy attarde pas. Nous pensons aussi que l’expression tesseɣray temmal mériterait d’être réexaminée. Pour quelles raisons l’auteur aurait-il employé, dans le vers, deux fois le même signe : temmal ? En lieu et place de ce terme, nous suggérons le signe lmal. On a plutôt une seule interprétation et non deux du syntagme verbal limmigration instruit : Les émigrés instruits sont par définition des gens avisés ayant bien appris à distinguer le bon comportement du mauvais ; ils font la différence entre l’exemple à suivre et celui qui, au contraire, est à éviter absolument. Ainsi l’immigration comme épreuve forge-telle les caractères et éclaire-t-elle les esprits, même les plus niais.

31L’autre expression à revoir selon nous est tesseṛway lemṛaṛ, traduite par « elle gave de remords ». Dans cette expression, le terme lemṛaṛ ne signifie pas « remords » mais plutôt « peine, misère, amertume ». En effet, à aucun moment, dans les deux textes choisis, il n’est mentionné que les immigrés regrettent leur installation en France. Les deux textes mettent plutôt en évidence l’inconscience de ces derniers quant aux séductions de l’immigration. Il y a donc quelque chose d’irrésistible et de mystérieux qui les retient en France et leur fait oublier les affres de l’exil. Selon Mokhtari (2002 : 56) : « Toutes les chansons […] le décrivent sous des attraits fantasques, prêtant au ridicule et [à] l’ironie, dans des situations de frivolité et d’inconséquences qui contrastent avec les conditions de vie misérables des siens restés au pays. Mais faut-il prendre ces images sans doute exagérées telles que rendues dans les textes chantés ? » Les textes chantés ne sont-ils pas inspirés d’une réalité vécue ? L’immigré demeure, malgré tout, un être sensible et faible devant la tentation à laquelle il peut succomber si facilement. Plus loin, Mokhtari cite un extrait d’un poème composé par Oultache Arezki et interprété par Hammad Mohand Said (Ibid. : 102) :

Nniɣ-ak ay aḥbib a gma(Je te l’avais pourtant dit)
Eǧǧ-iţ a ţ_ţelqeḍ iniɣman(Laisse-la ramasser des figues sèches)
A lexla-k ay ul
Ceyyeε-as εecṛa alaf i ccher(Envoie-lui 100 francs par mois)
Keččini zhu fi laman(Toi, passe du bon temps à ta guise)
Aţ_ţawiḍ-ţ ar lɣerba(Que tu l’emmènes à lghorba)
Ad ferǧen medden fell-ak(Tu seras la risée des gens)
A lexla-k ay ul
Aţ_ţawiḍ-ţ ar ssinima(Que tu l’emmènes au cinéma)
Ad nezzhen medden fell-ak(Tu te donneras en spectacle)
A lexla-k ay ul
Description de l'image par IA : Liste de phrases en deux colonnes, chacune avec une phrase en langue étrangère suivie de sa traduction en français.

32Ce texte traduit la situation sociale d’alors. Le code de l’honneur intransigeant interdisait aux hommes d’emmener leur famille avec eux. Les femmes étaient considérées comme les éternelles gardiennes de l’espace conjugal, des traditions et de la pudeur. Nous pensons que cheikh El Hasnaoui a justement constaté la dérive des immigrés et leur laisser-aller. C’est la raison pour laquelle, dans Maison Blanche, il relate la manière avec laquelle les hommes, dont il a voulu se démarquer, quittent leurs villages afin de s’adonner aux multiples plaisirs qu’offre la vie en France : sexualité, jeux, amusements… Dans le même ordre d’idées, nous pouvons citer Mammeri (1986) qui dit qu’ : « ils [les émigrés] ont une femme, c’est-à-dire une vraie et pas les occasionnelles, dont ils peuvent user ou qui usent d’eux en émigration pour un temps plus ou moins long […] ». La chanson d’immigration devient ainsi l’espace littéraire dans lequel s’expriment leurs désirs les plus élémentaires. Tantôt ils dévoilent leurs sentiments pour leurs femmes laissées au village, tantôt ils y décrivent leurs relations avec les femmes « occasionnelles » rencontrées de France.

5. Point de vue et position énonciative

33Les dictionnaires Le Littré et Le Petit Larousse s’accordent à définir le terme émigration comme l’action d’émigrer, le fait de « quitter son pays pour s’établir dans un autre ». Ils associent l’émigration à l’« ensemble de personnes qui émigrent ». Le terme immigration désigne le fait d’immigrer, c’est-à-dire de « venir s’installer dans un pays étranger au sien », et le terme exil renvoie à la « situation de quelqu’un qui est expulsé ou obligé de vivre hors de sa patrie ». Ces définitions mettent en évidence une contiguïté sémantique entre les trois termes à savoir le changement de pays, toutefois l’usage qui en est fait est différent. La nuance tient à ce que le terme émigration désigne un ensemble de personnes qui quitte son pays, alors que le lexème immigration renvoie aux individus qui s’établissent dans un autre pays que le leur. Quant au terme exilé, il se dit « de quelqu’un qui est condamné à l’exil ou qui vit en exil ». Ce bref aperçu sur les différentes nuances sémantiques de ces termes va nous permettre d’étudier l’exil et l’immigration dans les deux textes de cheikh El Hasnaoui, et ainsi de distinguer leurs valeurs respectives. Rappelons que ce qui nous intéresse ici est le point de vue de l’énonciateur par rapport à l’immigration des Kabyles. L’énonciateur peut être un narrateur-témoin qui raconte l’histoire de quelqu’un d’autre. Dans le cas de notre corpus, il est témoin-observateur (Bertrand, 2000 : 72) lorsqu’il prodigue des conseils aux immigrés afin de les sensibiliser aux dangers de l’émigration et de l’abandon des leurs. Dans werba tewɛeṛ, il critique leurs décisions irréfléchies et dans Maison Blanche leur obstination déraisonnable. Ici, l’emploi de la deuxième personne du singulier (ad ak-tmel, ad ak-tini, ma telliḍ…) implique l’énonciateur en tant qu’observateur engagé et l’énonciateur qui s’investit sur le plan cognitif, car il suppose qu’il a connaissance de faits que les immigrés ignorent. Toujours dans werba tewɛeṛ, l’utilisation des dichotomies teṭṭef vs as-tebru ; meẓẓi vs amɣar ; lxiṛ vs cceṛ ; iḍ vs azal ; ṣṣbeḥ vs tameddit permet à l’énonciateur de mieux sensibiliser ses compatriotes. À ces antonymes (dichotomies), l’énonciateur ajoute les verbes ad ak-tmel, a k-tessizzel pour montrer combien l’immigration est redoutable : elle s’empare de l’immigré et absorbe toute son énergie de jeune homme fort et puissant, puis lui tourne le dos une fois âgé et usé par les aléas de la vie.

34Cheikh El Hasnaoui peut être considéré comme un témoin oculaire et, en quelque sorte, un narrateur extradiégétique omniscient, puisqu’il a préféré être extérieur à l’objet de ses observations. Cela dit, les lexèmes trahissent cette fonction de témoin-observateur. L’emploi de certains adjectifs, de certains verbes et de certaines expressions sont là pour montrer la prise de position de l’énonciateur vis-à-vis de l’immigration. Dans werba tewɛeṛ, toujours, il met en garde l’immigré qui ignore tout de l’immigration et de ses dangers. Il a choisi d’exprimer sa mise en garde par quatre verbes qualifiants qui ont tout leur sens : tewεeṛ, temmal, telha et isehlen. En effet, l’expression werba tewɛeṛ est directement rattachée à la culture des Kabyles, qu’ils oublient une fois en France, El Hasnaoui allant même jusqu’à qualifier certains comportements de « honteux » : leǧyaḥa d lεaṛ. Le terme leǧyaḥa a le sens d’« exil » et dans la culture kabyle le déracinement est de mauvais aloi.

35Lorsqu’il qualifie l’immigration de temmal, « elle instruit », il veut surtout montrer que, par la force des choses, elle peut être bénéfique pour ses concitoyens, et qu’il faut qu’ils en profitent, mais de manière positive… Par telha, il entend les conseiller de ne s’adonner qu’au travail, de s’abstenir de faire bon marché de leur culture ou de l’échanger contre celle de l’étranger, et surtout de ne pas s’attarder inutilement en France. Cette dernière prescription comprend un rapprochement de la part de l’auteur entre werba et tameddit qui est traduisible par « crépuscule » et signifie évidemment ici « la vieillesse ». Alors qu’au début il chante ad as-tebru d amɣar, il faut comprendre par là qu’une fois âgé il ne sera plus considéré comme immigré dans toute sa vigueur. En réalité, le terme lui-même a changé de sens, puisqu’il ne s’agit plus de « lieu » mais de « sentiment de solitude ». Si l’on considère que le terme tebru signifie « laisser tomber, se séparer de », alors l’immigré, avec l’âge, est considéré comme pouvant être assimilé à un objet jetable. Devenu vieux, il n’a donc plus aucune raison de rester en France. Cependant, dans le dernier couplet, le terme werba est rattaché spécialement à tameddit : « la vieillesse ». Le terme ṣṣbeḥ a, quant à lui, le sens de « jeunesse », il est relié au terme ddunit qui signifie « vie, plaisirs ». Voilà une opposition qui devient une image poétique très significative. Les immigrés ne subissent werba qu’une fois âgés. C’est à ce moment que le déracinement se fera le mieux sentir pour ces âmes damnées qui ne se reconnaîtront ni françaises, ni kabyles.

36Dans le texte Maison Blanche, l’énonciateur est dans un état de colère extrême qui se traduit par l’emploi excessif de lexèmes tels que : tethewwel, leḥzen am yiḍ am zal, s trewla, isuhel s ṭṭlaba, tessewḥac, yeččur a Sidi Ṛebbi et bien d’autres. Si dans le premier texte il est observateur, dans le deuxième, il s’acharne à leur montrer la gravité de la question de l’immigration. Tous les termes utilisés renvoient à l’émigration de masse. Ţ_ţilmawin et εemṛent montrent l’état du village kabyle qui s’est vidé de ses hommes et où il ne reste que des femmes. Plus loin, le texte évoque la condition des femmes kabyles qui sont restées au village pour effectuer les tâches réservées habituellement aux hommes, comme l’élevage et l’agriculture (kessent) et celle des enfants devenus orphelins de père (ggujlen), car ces derniers sont absents. L’expression tuɣalin ulac exprime un départ sans retour, un exil « volontaire ». Les expressions de conjuration a lεaǧaba et a Sidi Ṛebbi montrent les conséquences graves de ce phénomène.

37Dans werba tewɛeṛ, le chanteur met en garde les émigrés contre les tentations que présente la France ; dans son second texte, il décrit l’ampleur du phénomène qui ne fait qu’augmenter. Les termes tethewwel, ur iban d leḥzen neɣ d ţ_ ţameɣra, wa s uqenduṛ wa s ucekkaṛ, s uṭaksi yekker uɣebbaṛ, wa isuhel s ṭṭlaba, llabyu tuqem la réclame, lbabuṛ ur yesεi nnadam mettent également en évidence le caractère alarmant de la situation. L’expression tuqem la réclame ne signifie pas « solde » comme l’a expliqué Mokhtari (2002 : 33), mais plutôt : « protester avec force », l’aéroport de Maison Blanche et le port d’Alger, littéralement submergés, n’arrivant pas à satisfaire l’affluence des voyageurs.

6. Conclusion

38L’exil de cheikh El Hasnaoui n’est pas celui des autres Kabyles. Sous ses yeux, il en fut témoin, cette immigration a commencé d’une manière timide puis s’est amplifiée avec le temps. L’analyse des deux chansons choisies nous a permis de faire émerger quelques particularités de l’immigration kabyle. Chaque chanteur a sa manière propre de se la représenter, mais El Hasnaoui a traité du thème d’une façon sensiblement différente, ayant préféré mettre en garde les Kabyles contre les dangers de l’immigration et de l’exil. Il se démarque des autres émigrés en adoptant la position de l’observateur pour mieux décrire ses compatriotes. Il met l’accent sur le poids de la solitude que l’émigré ressent davantage avec l’âge, après que la jeunesse et la force les ont quittés. Il montre par ailleurs que les vraies femmes (les kabyles, tiqbayliyin) sont devenues les gardiennes de l’honneur conjugal, des traditions et de la pudeur pendant que les hommes se distraient et s’amusent avec les femmes occasionnelles (pour reprendre la formule de l’écrivain Mouloud Mammeri).


Annexe

Liste des chansons kabyles de cheikh El Hasnaoui

39Le répertoire en kabyle et en arabe algérien de ce chantre de l’immigration est aujourd’hui bien connu. Ce ci grâce au travail de valorisation mené aussi par des professionnels que par des acteurs du monde de la culture. La liste qui suit a été empruntée à Abelqas (2009 : 218) :

40

  1. – A tiḥdayin (Oh Filles)
  2. – A tin ḥemmleγ (ô toi que j’aime)
  3. – A yemma, yemma (Oh mère, Oh mère) [2 versions existantes]
  4. – Abeḥri ţsellim fell-as (Oh brise, passe-lui le bonjour)
  5. – Acu-t wagi ? (Que se passe-t-il ?)
  6. – Ad ṛuḥeγ (Je partirai)
  7. – Anda ara ţ-afeγ ? (où pourrai-je la trouver ?)
  8. – Aql-aγ nesbek (Nous voilà bloqués)
  9. – At Wakal Aberkal (Habitants d’Akal Averkan) [2 versions existantes]
  10. – Ayen Ayen (Pourquoi ? Poutquoi ?)
  11. – Bu laεyun tiberkanin (Homme aux yeux noirs)
  12. – Bu Tabani (Homme au turban)
  13. – Ccix ameqqwran (Grand Maître)
  14. – Faḍma (Fatma)
  15. – Int-as ma a d-yas (Dites-lui s’il vient)
  16. – Lkas di lkas (Verre après verre)
  17. – Lγwerba tewεer (L’exil est pénible)
  18. – Mm ddhuḥ (La femme aux bracelets)
  19. – Ma tebγiḍ a nṛuḥ (Si tu veux qu’on parte)
  20. – Ma tebγiḍ nekk bγiγ (Si tu brûles d’envie moi autant)
  21. – Maison Blanche (Maison blanche) [3 versions existantes]
  22. – Ma d medden akkw usan-d (Tout le monde est de retour) [2 versions existantes]
  23. – Mṛeḥba s leḥbab (Bienvenue aux amis)
  24. – Ṛebbi lmaεbud (Seigneur vénéré)
  25. – Ṛuḥ ay aḥbib-iw (Va mon chéri, va)
  26. – Ṛwaḥ rwaḥ (Viens, Viens)
  27. – Sani Sani (Partout, Partout…)
  28. – Sidi Ṛebbi d aṛezzaq (Le Seigneur est bienfaisant) [2 versions existantes]
  29. – Tiqbayliyin (Les femmes kabyles) [2 versions existantes]
  30. – Tṛuḥeḍ teǧǧiḍ-iyi (Tu es parti sans moi)

Références

  • Abelqas, Ajgu, 2009, Lḥesnawi d ccix (El-Hasnaoui, le maître), textes kabyles et traduction française, Tizi-Ouzou, autoédition.
  • Bertrand, Denis, 2000, Précis de sémiotique littéraire, Paris, Nathan HER.
  • Mahfoufi, Méhenna, 1994, « La chanson kabyle en immigration : une rétrospective », Hommes et Migrations, n° 1179, septembre 1994, pp. 32- 39. (Vol. thématique « Les Kabyles. De L’Algérie à la France »)
  • Mahfoufi, Méhenna, 2009, Cheikh El-Hasnaoui : chanteur algérien moraliste et libertaire, Paris, Ibis Press.
  • Mammeri, Mouloud, 1986, « Les mots, les sens et les rêves ou les avatars de tamurt », Awal, n° 2, pp. 7-20.
  • Massard-Guilbaud, Geneviève, 2004, « L’immigration algérienne en France, une immigration qui fait problème ? Réflexions sur la responsabilité de l’État », in Philippe Rygiel (dir.), Le bon grain et livraie. LÉtat-nation et les populations immigrées fin xixe-début xxe siècle. Sélection des migrants et régulation des stocks de populations étrangères, Paris, Éditions Rue d’Ulm/Presses de l’ENS, pp. 78-96.
  • Mokhtari, Rachid, 2001, La chanson de lexil. Les voix natales (1939-1969), Alger, Casbah Éditions.
  • Mokhtari, Rachid, 2002, Cheikh El Hasnaoui. La voix de lerrance, Alger, Chihab Éditions.

Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.034.0199