Article de revue

À la croisée de la chanson d’immigration : cas de la chanson berbère du Moyen Atlas

Pages 39 à 47

Citer cet article


  • Kaaouas, N.
(2013). À la croisée de la chanson d’immigration : cas de la chanson berbère du Moyen Atlas. Études et Documents Berbères, 32(1), 39-47. https://doi.org/10.3917/edb.032.0039.

  • Kaaouas, Nadia.
« À la croisée de la chanson d’immigration : cas de la chanson berbère du Moyen Atlas ». Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, 2013. p.39-47. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-39?lang=fr.

  • KAAOUAS, Nadia,
2013. À la croisée de la chanson d’immigration : cas de la chanson berbère du Moyen Atlas. Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, p.39-47. DOI : 10.3917/edb.032.0039. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-39?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.032.0039


Notes

  • [1]
    Nom d’un Français qui recrutait des ouvriers dans le sud-est du Maroc central pour le compte des usines françaises.
  • [2]
    Ibid.
  • [3]
    Belbah M., Laacher S., (2005) : Immigration, politiques et usages de la mémoire. Étude réalisée dans le cadre de l’action 1 du projet Equal « Former des médiateurs de la mémoire pour lutte contre les discriminations », Fasild, Commission Européenne (Fonds Social Européen).
  • [4]
    Peyron Michaël, (1991) : Isaffen ghbanin (Rivières profondes). Casablanca, Éd. Wallada.
  • [5]
    Kich A., (2007) : De la poésie orale berbère (tamazight) : typologie et mutations. Thèse de doctorat d’état. Faculté des Lettres et des Sciences Humaines, Marrakech.

1Chants d’immigration : chants chantés par des émigrés, chants composés par des femmes, chants composés et chantés par des femmes et des hommes, chants sur, pour, contre l’immigration, chants dont les contenus portent sur des choses de l’ailleurs (au-delà de la mer, etc.), autant de bifurcations du signifiant qui viennent constituer le paradigme sémantique du syntagme mis en exergue dans la thématique générale de la chanson berbère en France et la mémoire de l’immigration. L’ouverture est souhaitée sans doute pour que tout un chacun y apporte sa contribution selon sa perspective d’approche et d’analyse.

2Existe-t-il un motif de l’émigration dans les chants berbères ? Et, s’il existe, quels sont les rapports qu’il entretient avec le motif de l’émigration au sens large du terme, ou avec les thèmes du voyage, de l’exil, ainsi que de la condition de l’exilé, et celle de l’émigré/immigré ? De quelle façon, finalement, les vers chantés tissent-ils la perspective sociologique, sur laquelle s’ancre le motif de l’émigration, et la perspective sémantico-pragmatique (qui fonde cette sorte de poésie diffuse qui caractérise l’ensemble des vers chantés) ? Pour cela, je vais partir de ces questions multiples, non pas pour leur donner une réponse exhaustive, mais pour essayer de fixer quelques idées générales, constituant les points de départ d’une problématique dans laquelle se croisent la nécessité du chanteur-poète d’exprimer son malaise individuel et la volonté de se faire l’interprète du malaise collectif.

3Cela dit, cette contribution vise des objectifs tout à fait modestes car, n’étant pas une spécialiste dans ce domaine complexe et ô combien passionnant, elle sera beaucoup plus informative qu’analytique. J’essaierai de cerner un cas de chants, non pas composés et exécutés par des femmes, mais dont l’exécution met à contribution aussi bien des femmes que des hommes. Mon corpus est tiré du domaine de la littérature orale berbère du Sud-Est du Maroc central, aire linguistique du dialecte tamazight.

4L’usage de la poésie chantée évoquant le thème de l’émigration : timnaḍin, pluriel de « tamnaṭṭ » (de /tamnaḍit /, signifie littéralement « rives, côtes »). Le genre timnaḍin relate par le chant tous les événements relatifs à l’immigration, notamment dans les années 60 et 70, quand l’Europe avait besoin de la main d’œuvre du nord africain (marocaine, algérienne, tunisienne). La proportion des immigrés provenant du Maghreb n’est pas aussi importante au début que celle des autres immigrés venant de l’Europe. Cependant, à partir des années 50 et de la fin des années 60 et 70, la France accueille, comme le reste des autres pays européens, une immigration aux origines plus diverses. Les immigrés maghrébins occupent une bonne place.

I. Chants et la période de la présélection de la main d’œuvre

5L’ensemble des vers chantés dit « timnaḍin » mettent en valeur un fait très important à savoir celui de l’identité migrante. La construction de l’identité des immigrés marocains dans les années 60-70 est particulièrement complexe : elle apparaît comme une mouvance de la dyade déconstruction et reconstruction, mémoire et oubli. Ainsi, l’analyse du processus identitaire des immigrés sur les notions d’expérience migratoire et de temps constituent une base historique fort importante pour aborder l’analyse de la « vie migrante » en tant qu’identité personnelle (ensemble organisé de sentiments, de représentations, d’expériences du passé et de projets d’avenir).

– zzin d l walidin a(d) xf kkatġ allig i-tkid, a žžebl, I wayḍ s muġa[1]
Pour la belle et mes parents, je voulais travailler ; de montagne en montagne vers Mourras je partais.

6Ce vers chanté met en lumière, dans un ordre chronologique, les phases du phénomène de l’émigration qui commence d’abord par la présélection à laquelle le recruteur français (prénommé Mourras) procède et qui est très rigoureuse. Cette sélection triait, comme on trierait du bétail, des hommes jugés valides et écartait ceux jugés non valides, comme en témoignent les vers suivants :

– idda ušiban g yiḍ ikkes amar, i iddu-d muġa, yezri-t, ur tn yusy
Le vieux s’en alla la veille et la barbe se rasa ; Mourras vint (et choisit) et il ne le prit pas.
– nekkin giġ axeddam iṣḥan i iddu-d muġa ar itteṭbaε amya ġif-i
Moi, je suis un ouvrier solide mais Mourras est venu et m’a marqué comme invalide.

II. Les motifs du transit migratoire

7L’émergence et la réception de la littérature berbère, mise en exergue par « timnaḍin », interrogent les imaginaires de l’appartenance, en faisant état de dissonances et d’interférences de diverses sortes. Voyage transnational et transculturel, il opère le passage de la transe au paradigme du « trans », de l’identité assignée à celle de la traversée des migrants venant du Maroc. Il met en scène des images de parcours, d’itinéraires assez pénibles. La confrontation des langues, le métissage linguistique reflètent souvent le paysage sonore du pays ou de la région d’origine, les mots de l’enfance associés à des sensations. L’ouvrier migrant tient à revendiquer un univers référentiel autre lié à une histoire, à une mémoire, à un imaginaire social différent.

8Il est un fait social, en vigueur encore de nos jours, caractérisant surtout les familles traditionnelles, notamment celles dont les revenus sont limités. Il consiste en l’obligation pour les enfants de prendre soin de leurs parents et de subvenir à leurs besoins matériels. Cette obligation passe même souvent, chez la plupart des gens, avant celle de mériter les faveurs d’une belle, éventuellement destinée à être prise pour épouse :

– zzin d l walidin a(d) xf kkatġ allig i-tkid, a žžebl, I wayḍ s muġa[2]
Pour la belle et mes parents, je voulais travailler ; de montagne en montagne vers Mourras je partais.

9La femme promise comme épouse et les parents constituent donc les deux premiers motifs qui poussent l’homme à franchir le désert, monts et montagnes, pour se soumettre à l’étranger, à l’inconnu. Le mobile, qui est évoqué dans l’exemple suivant,

– ad as k, a baṣebbuṛ, isseker yan : ig xla išib, lkebr as-ir tawada
T’avoir, ô passeport, c’est prévoir la fin du jour ; la fatale vieillesse vers le soir toujours arrive.

10Cela suppose un degré de prévoyance plus poussé, né vraisemblablement d’une expérience plus ou moins déjà longue de l’émigration : le travail à l’étranger permettrait d’assurer une retraite tranquille et sans manque.

III. Timnaḍin : chant des adieux

11Les mémoires individuelles et plurielles que les chants véhiculent font de la vie migrante le moteur d’un travail de mémoire : mémoire de générations, de processus d’acculturation, de souffrances. Parler toujours pour soulager une douleur qui vous accable, la chanter est encore mieux. Les chants de timnaḍin sont nés dans la solitude, pour en alléger, dans un mouvement réflexif, le poids de l’isolement et apaiser, momentanément ou non, les affres et les angoisses et surtout le processus de l’éloignement de la patrie :

– adday iwalf ša yun umazir yaġul immutti,
a ta is da yeggan izrey ma g as temmutti tissi.
Quand on quitte le lieu auquel on est habitué,
Pourrait-on trouver sommeil loin du berceau affectueux ?
– wa yam teẓẓeɛd-i a tamazirt nna yi yurun,
wa gix teḅḍa yi sseɛd is ur ġur-i iqqimi.
Ô pays qui m’a donné naissance, voilà que tu me chasses !
Quelle malchance de t’avoir quitté !

12C’est en effet à cause de ces conditions difficiles qu’ils doivent s’exiler pour travailler :

– wa llayhenni-k, a zzinn, ur k-εṣiġ : tamara-nw a(y) d aġ d-yiwin s iṛumin !
Au revoir ! ô beauté ce n’est pas te désobéir que je suis venu chez les Roumis, c’est plutôt la misère qui m’y a poussé.

13Ces chants sont de sortes d’expression dans le sens courant de chants monotones et parfois même mélancoliques. La monotonie réside dans la mélodie et la rythmique des vers poétiques chantés et la mélancolie relève de leurs contenus qui portent généralement sur les choses de la vie : des chagrins, des peines dues aux éloignements, ou simplement des sentiments de nostalgie ou d’une séparation définitive :

– wa « llahenni-k ! » adi t ur tinid, ula ak t-nniġ ad ixxu lεeqqel-inu !
Que tu me dises point : « au revoir ! » ni que je ne te le dise ; cela afflige mon esprit !

14L’angoisse à l’idée de la nostalgie qui saisira les femmes est doublée de l’intuition que, si l’absence des hommes devait durer, bien des choses pourraient advenir :

– a mma-nw, addag ig amaṛš, iddu : izrey-aġ d amary, gin-aġ taġufi
Malheur à moi, mère, quand il met en marche (la voiture) et part, me laissant son amour, qui me frappe de nostalgie.

IV. Les deux phases de l’aventure : l’avant et l’après voyage

15Pour commencer, il ne sera pas inutile de revenir sur les significations des mots concernés. Premièrement, il faut rappeler que, si les deux notions « l’avant voyage » et « l’après voyage » peuvent être superposées pour l’idée négative de départ du sol natal et d’arrivée dans un autre pays (la France) qu’elles ont en commun, la première implique un choix (au moins potentiel) et une motivation originaire de type socio-économique, tandis que la deuxième insiste sur les idées de nostalgie, d’acculturation et d’abandon. Ni l’une ni l’autre notion n’ont à faire vraiment avec l’idée de voyage, car elles n’expriment pas le désir de connaissance d’un ailleurs, mais l’idée d’angoisse du départ, d’abandon et de perte de repères, de désir (possible ou impossible) de retour. Qui plus est, dans les deux notions, le contact avec l’altérité est le plus souvent difficile.

16En fait, l’analyse de « timnaḍin » fait ressortir un mélange de plusieurs acceptions du sujet migratoire, dans lequel on reconnaît la volonté de mettre continuellement en relation entre eux le niveau social et le niveau économique. Il suffit de lire et de (re)lire les différents chants pour retrouver une représentation d’immigrés qui ne se limite pas forcément à l’image socioéconomique, mais qui se caractérise par l’évocation d’un sujet à personnalité complexe. Le motif de l’émigration en France (et le motif du mal du pays) est lié plus à la préoccupation de communiquer avec l’autre (cet autre qui est différent de lui et qui ne parle pas sa chère langue maternelle « tamazight ») :

– išeqqa ddiwan ig ur iġri yan ad isin mas, a legnus, awn-sawal
Traverser les douanes n’est pas une tâche aisée pour qui ne sait, ô nations, comment vous parler.

17Ne connaissant pas la langue du pays d’accueil, ils sont réduits au silence et au mutisme total :

– gula ġ -d lxari (ž), ur da nsawal, ula i d-yusa ad naġul ġer mma-nu.
Je suis à l’étranger, je ne sais pas parler ; et il ne m’est pas convenable de retourner chez ma mère.

18L’émigré se trouve ainsi, métonymiquement assimilé au giron maternel. L’évocation de la mère est très significative à cet égard. En outre, le processus d’immigration/ d’émigration se révèle différent chez les émigrants marocains qui n’arrivent pas à s’intégrer dans des groupes fonctionnant sur un mode communautaire par rapport à des émigrants qui construisent leur acculturation comme un processus plutôt individuel. Un autre facteur mis en valeur par le chant, est la difficulté de l’intégration sociale et économique des migrants ; la question du logement et de l’environnement spatial et des émotions est au cœur de ce genre de littérature orale. L’émigration est certes la manifestation la plus patente de ces déplacements de personnes qui sont autant de déplacements de cultures, de paroles. Mais, curieusement, elle est aussi, un « genre littéraire sous-décrit en littérature orale, en sociologie et en socio-économie » [3]. Par ailleurs, elle est relativement silencieuse sur le plan de la production linguistique.

19Les chants de la vie migrante enregistrent les différentes étapes du processus de rapprochement de la terre d’origine, du bled de Tamazight, du moment de la première rencontre aux successifs assujettissements à la France. Des sentiments tels que la nostalgie de la bien aimée, des représentations préalables, le poids de la mémoire du pays d’origine ou le regard vers l’avenir inhérent aux « horizons d’attente » déterminent un mouvement et un rythme spécifiques dans le processus personnel d’intégration et d’identification avec le pays d’accueil.

20Ce voyage tant désiré, présente dans l’imaginaire social des émigrés des Ayt Ghris une absence d’identification dans leur autoreprésentation, une frustration quant à leur besoin sexuel. Il constitue, ainsi, l’un des éléments qui configure le processus de l’immigration. La ségrégation intervient de façon permanente dans l’ensemble des vers chantés :

– nezzri l ḥayat bla tirbatin, ur nṣamḥ i baṣbbuṛ i ula muġa
L’existence sans les filles nous avons supportée : au passeport et Mourras ne pouvons pardonner.

21La privation est d’autant plus insupportable que ce ne sont pas les belles femmes qui manquent en Europe. La séquence suivante le dit métaphoriquement :

– meqqaṛ kullu mmedraran leεyun, yaġ-aġ fad, a iġbula, g tama-nnun
Même si les sources sont partout abondantes. Nous sommes assoiffés près de vous, ô fontaines.

22Les raisons n’en sont pas difficiles à deviner. Il est de l’ordre de cette solitude d’accentuer chez l’émigré les sentiments de soif, de privation et de nostalgie :

– taġ-i tġufi n zzin, ammer ufiġ iqqaṛiḍn, ad as-nng amaṛš a(d) nuġul
J’ai soif de la beauté ; si je trouvais de l’argent, je prendrais (la voiture) et je retournerais (chez elle).
– ṣebṛ-asn, axeddam, i tġufi ; yan ur iẓṛi alazim nnes is iẓẓay
Ô ouvrier, supporte le poids de la nostalgie ! que ce soit un fardeau trop lourd personne ne sait.

23La situation de l’émigré s’identifie donc à la situation de l’exilé, contraint de choisir entre la mutité et sa fierté, qui l’empêche de quitter cette terre « d’exil » et de retourner au pays (le manque d’argent l’empêche de retourner chez lui). Il continue à éprouver un sentiment de malaise et d’exclusion par rapport à la communauté d’accueil. Pour ce faire, l’émigré constate que, quoi qu’il fasse, la vie à l’étranger exige endurance et résignation « ṣṣebṛ » :

– išeqqa lxariž unna dig-s illan : mkw (u) r ġiyn ad iṣebṛ, (u) r dig-s iqqimi
L’étranger est très dur, celui qui s’y trouve (le sait) : s’il n’a pas d’endurance, il ne peut y rester.
– ira lḥal atay, ira lḥal awal n tutmin, išebε-i wul tamara
Parler avec les femmes, jaser autour du thé : mon cœur est rassasié des souffrances endurées.

24Mais, avec le temps, l’émigré se sent faiblir et il craint de commettre un pêché, en prenant pour épouse une française métaphorisée ou plutôt caricaturée en « une mule non ferrée », image de la femme libre, révoltée, intraitable :

– a mma-nw, a ta, ttedεu-a s lxiṛ ad ur am d-awi aserdun war tisila
Ô mère, fais des prières pour moi afin que je ne t’amène une mule non ferrée !

25Aborder le mariage mixte à travers les chants de « timnaḍin » n’est pas une affaire aisée. Nous pensons que ce genre de chants doit contribuer à modifier le regard porté sur l’immigration et son histoire, une histoire riche de coutumes, de traditions et surtout de faits sociaux. Il s’agit d’en finir avec « le silence des émigrés » et avec un stéréotype, celui des « exilés », soumis et égarés dans le silence et l’esseulement. Ces vers chantés sont de véritables « témoins » de la vie quotidienne, des préoccupations sociales et de la nostalgie de ces hommes et femmes qui pensaient alors que l’exil allait les sauver de la misère.

V. De la voix féminine et la vie migratoire

26Les quelques exemples de timnaḍin présentés ici n’épuisent pas le sujet de la souffrance des femmes qui attendent le retour de leurs « hommes ». Ce genre de chants, très prisés par la communauté berbérophone, est en évolution, comme l’a déjà remarqué Peyron [4].

27La dimension référentielle de la vie migratoire ne s’explique pas seulement par la vie des hommes qui sont partis à l’étranger mais s’explique également par la vie des femmes qui sont restées au Maroc en attendant le retour des hommes, attente qui dure deux années, voire plus. « timnaḍin » relatent et disent la dureté des conditions de vie, le sacrifice des femmes, le doute et les tourments que l’on remarque dans beaucoup de vers chantés :

– a w issen, a wayd riġ, is nella g wul-nnek (h) a-n wi-nw da ġif-k ittamum
Qui sait si je suis toujours dans ton cœur, chéri ? Le mien à ton sujet se consume sans répit.

28Les expériences passées, parce que marquées par des moments magiques tels que le partage du printemps, le chant des oiseaux, etc., accentuent leur souffrance :

– awa rar s lxarij isur tufid ameddakwel
a bu lidaɛa ssw-as iman.
Ô speakeur, donnes-moi les nouvelles de mon ami à l’étranger
Essaye de le convaincre pour revenir

29Ainsi, la vie des femmes au Maroc se décline très souvent autour d’événements plutôt douloureux, voire dramatiques :

– a bu tbaġa ɛebri yan kilu
ad tt-greġ i weḥrir-inu ayeddat isswan aya.
Donnez-moi juste un kilo de tabac, ô marchand !
Pour le mettre dans ma soupe. J’ai envie d’apaiser mon cœur.

30Le sentiment de manque et de nostalgie (taġufi) est accentué par le doute qui s’installe dans le cœur des femmes, qui craignent que leurs hommes partent avec des étrangères et les délaissent :

– reεbimt, ad ṛεebġ, a tiwririn, idda bu-inẓdn ad d-awin taṛumit !
Collines, étonnez-vous, moi, je suis ahurie : mon velu est parti ramener une « Roumie » !

31Le doute et la souffrance émoussent les sentiments : ils soutiennent l’effacement, l’apaisement de cette douleur accablante qui s’est installée dans le cœur de la femme délaissée. Les femmes cherchent à effacer cette « ligne frontière entre l’ici, le fantasme d’un côté et les souvenirs de l’autre (leurs hommes) qui deviennent un ‘‘ayant été » [5]. Face à leur manque, leurs souffrances, certaines femmes n’hésitent pas, par des moyens détournés, à faire partager leurs sentiments de tourmente :

– mk idd tanna ižṛan ar tallad, a tiṭṭ-inw, idda uglas iqqen-am imi
Si tu pleures à chaque fois que quelque chose est arrivé, tu seras, ô mon œil, par les herbes obstrué.
– ammumġ, amumġ, giġ am kemmin, a ha tissemi, s uyedda yaġn ul-inw
Je suis consumée, amaigrie comme toi je suis, aiguille, à cause de ce que mon cœur a subi

32Elles auront alors recours à la sorcellerie et autres usages les plus fréquemment utilisés pour apaiser leur douleur :

– wa zayd, a tiḥergit, wwet ġif-i, idda bu lhippi ad i k-iffeġ, a afus !
Sorcière, pour moi, continuez votre lutte : d’entre vous, ô mes mains, va s’échapper le hippique !

33Les femmes vont plus loin pour alléger leurs peines, en recourant au tabac :

– ul-inw a(y) d ittebbin, ar kemmiġ ; uma aggu, ur igi (a) ha wi-nnek, a ššiki
C’est mon cœur qui se déchire et c’est pourquoi je fume ; la cigarette, quant à elle, n’est pas faite pour la frime.

34Loin de chercher d’amplifier leur situation au pays, ces femmes ont tout simplement du mal à vivre cette séparation imposée par cette vie migratoire de leurs hommes :

– a ayt lxariž, a wi, ṣḥeṛṛan iseggawasn lmal dda dig-s d-ttawim
Ô émigrés, l’argent, voyez-vous, que vous apportez de l’étranger est rendu « amer » par des années d’absence.

Conclusion

35La dimension référentielle de la vie migratoire relatée par les chants ne s’explique pas seulement par les incapacités sociale et intellectuelle des émigrés maghrébins de transmettre leur vécu, leur souffrance, et leur mal de vie dans le pays des Roumis. Ces chants décrivent toutes les étapes de l’émigration, la dureté des conditions de vie de ses hommes choisis et sélectionnés par les recruteurs français ou sur l’attitude de sacrifice des parents, des femmes et des familles que l’on constate dans timnaḍin.

36La transmission de la vie migratoire est un processus difficile à cerner, parce que cette mémoire renferme une expérience de l’émigration/immigration complexe et parfois douloureuse. L’histoire migratoire circule, se diffuse, à travers et dans des chants de femmes et d’hommes. Et cette vie migratoire (re) construite à travers les chants, à travers timnaḍin est alors une mémoire référentielle et participe ainsi à la reconstruction des événements historiques qui ont marqué la communauté berbère des années 60-70. Incomplets, fragmentaires, ces chants permettent aussi d’engager une démarche de réflexivité sur le passé, les conditions lamentables de la vie des émigrants. L’étude de ce genre de littérature orale berbère est à même de susciter la réflexion et mettre la lumière sur cette période de l’histoire du sud-est du Maroc central.

Références bibliographiques

  • Belbah, M., & Laacher, S., (2005) : Immigration, politiques et usages de la mémoire. Étude réalisée dans le cadre de l’action 1 du projet EQUAL « Former des médiateurs de la mémoire pour lutte contre les discriminations », Paris, FASILD, Commission Européenne (Fonds Social Européen).
  • Bouamama, S., (2003) : Jeunes Manosquins issus de l’immigration algérienne : héritiers involontaires de la guerre d’Algérie. Manosque, Éd. du Créops.
  • Boubeker, A., (2003) : Des mondes de l’ethnicité. La communauté d’expérience des héritiers de l’immigration maghrébine en France. Paris, Fayard.
  • Kich, A., (2007) : De la poésie orale berbère (tamazight) : typologie et mutations. Thèse de doctorat d’État, Marrakech Faculté des Lettres et des Sciences Humaines.
  • Peyron, M., (1991) : Isaffen ghbanin (Rivières profondes). Casablanca, Éd. Wallada.

Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.032.0039