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Émigration et identité à travers la poésie chantée en Tamazight (sud-est marocain)

Pages 21 à 29

Citer cet article


  • Di Tolla, A.-M.
(2013). Émigration et identité à travers la poésie chantée en Tamazight (sud-est marocain) Études et Documents Berbères, 32(1), 21-29. https://doi.org/10.3917/edb.032.0021.

  • Di Tolla, Anna Maria.
« Émigration et identité à travers la poésie chantée en Tamazight (sud-est marocain) ». Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, 2013. p.21-29. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-21?lang=fr.

  • DI TOLLA, Anna Maria,
2013. Émigration et identité à travers la poésie chantée en Tamazight (sud-est marocain) Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, p.21-29. DOI : 10.3917/edb.032.0021. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-21?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.032.0021


Notes

  • [1]
    P. Galand-Pernet, 1998, Littératures berbères. Des voix, des lettres, Presses Universitaires de France, Paris, 39, 81 ; T. Yacine, 1987, Poésie berbère et identité. Éditions de la Maison des Sciences de l’Homme, Paris.
  • [2]
    L. Azergui, 2012, « La mine et la France dans les chants des femmes Ayt Atta », in Les Amazighs de / en France. L’apport des Marocains dans une identité franco-berbère en construction (coordination Lahoucine Bouyaakoubi), Agadir, Souss Impression, p. 86.
  • [3]
    À ce propos je tiens à remercier Monsieur Hami Oukiya de la Maison Zouala qui se trouve sur la route d’Erfous à Errachidia. Il m’a permis de connaître Hmad ou Hachem en 2010. Il a chanté pendant toute une soirée, en ma présence, beaucoup de chansons de son répertoire. Il m’a permis également de prendre des notes et d’enregistrer des chansons. En outre, ils m’ont aidée à transcrire et à traduire quelques textes berbères.
  • [4]
    Selon mes informateurs, il y a beaucoup d’artistes dans la région du Sud-Est, à Imilchil, à Aghbala, à Azilal, dans les qsurs du Tafilalet, à Tinghir, etc.
  • [5]
    Nous proposons seulement une traduction préliminaire de quelques vers dans cette étude. Notre première contribution est de donner une idée de la poésie chantée de la région étudiée. Ce n’est là, bien sûr, qu’une première démarche car il nous faudra, un peu plus tard, faire une analyse des contenus qui nous permettront de replacer les dispositions de ces vers dans le contexte général de la poésie chantée dans le sud-est du Maroc.
  • [6]
    C’est une métaphore pour indiquer la ville de Casablanca. Avec le terme Ayt Barcha on indique ceux qui exerçaient le commandement et qui sont conseillers du Dar el-Makhzen. En particulier, on se réfère au personnage Ali Ou Barcha, le caïd-makhzen nommé par Moulay Ismaïl en 1693, auprès des Ayt Yoummour qui avaient vaincu les armées du sultan sur la route de Fès. Ali Ou Barcha fut désigné pour contrôler Tounfit et Aghbala, au Moyen Atlas et s’installa à Tinteghallin. Selon le vers d’un poème : Ou Barcha commanda du Tafilalet à Casablanca, jusqu’à la moindre parcelle (J. Drouin, 1975, Un cycle oral hagiographique dans el Moyen-Atlas marocain, Publication de la Sorbonne / Imprimerie Nationale, Paris, pp. 38-53).
  • [7]
    La selle symbolise le foyer qui va tomber et le cheval le futur mari.
  • [8]
    Cette contribution ne constitue qu’une première approche d’une recherche en cours à partir de textes poétiques recueillies sur le terrain.

1Cette contribution s’appuie sur une recherche en cours, à partir de poésies chantées et de chansons traditionnelles en tamazight recueillies sur le terrain dans la région du Tafilalet, au sud-est du Maroc, auprès de poètes/chanteurs professionnels et semi-professionnels, appartenant au groupe Ayt ‘Atta qui parlent la variante tamazight. Elle vise, entre autres objectifs, à saisir l’évolution de la poésie chantée en mettant en évidence les modalités à travers lesquelles se manifeste la question de l’émigration telle qu’elle est vécue et représentée suivant des productions versifiées chantées en tamazight. Ces productions appartiennent, en bonne partie, à la tradition orale [1] encore vivante.

I. Émigration des berbères marocains

2La migration marocaine vers les autres pays musulmans et africains est ancienne. Après l’indépendance, avec le début de l’émigration massive vers l’Europe, le Maroc va connaître un changement socio-économique important à partir des années soixante.

3Dans la poésie chantée, les thèmes traditionnels de la résistance au colonisateur, de l’amour, et des valeurs morales, chantés par les imdyazen du Moyen et Haut Atlas et les rrays du sud-ouest marocain vont laisser la place, dans la chanson sur l’émigration, à d’autres thèmes sur les conditions pénibles d’obtenir un passeport, les difficultés administratives, travers lesquels sont exprimées les responsabilités des émigrés et la nécessité de l’émigration à cause de la pauvreté.

4Une des spécificités de la culture populaire berbère est que beaucoup de migrants se reconnaissent dans les vers de la poésie chantée ou des chansons. D’autre part, comme toutes les cultures qui ont vécu le problème de l’émigration, la culture berbère est traversée par des tensions où s’opposent les forces de la tradition et celles du changement.

5La question de l’immigration, en tant que changement important, remet en cause le sentiment d’identité. La fragilité de l’identité est aggravée par la carence des repères dans le pays d’accueil, les difficultés d’insertion et la tendance à dévaloriser le sentiment identitaire étant de mise. Avec l’émigration, ce n’est pas seulement l’identité qui est mise en cause par les conditions de l’exil, mais également l’identité personnelle qui pourrait subir les répercussions du changement émanant de l’environnement social.

6Au Maroc, au cours des années 1960 et 1970, l’émigration était essentiellement masculine et individuelle, et les femmes restaient dans leur pays en espérant de ne pas trop subir les conséquences de l’exode masculin. Nombreuses études ont souligné les difficultés auxquelles étaient confrontées les femmes dans la gestion du foyer (charge des enfants, par exemple, peu compatible avec les taches agricoles ou les activités de production). Beaucoup de femmes ont vu leurs fils, leurs maris et leurs frères partir travailler en France. Les femmes étaient traumatisées par ce départ massif des hommes de la région. Leurs chants tourmentés témoignent de l’humiliation qui leur a été infligée par le problème de la pauvreté. Pour soutenir leurs soucis, ces femmes improvisaient des timnadin pour exprimer leur point de vue sur le départ des hommes, comme dans ces vers chantés par des femmes du groupe des Ayt ‘Atta :

A Fransa tiHergit ag tamud
Wenna nn-iddn γer-d i wayeD a nn-iddu.
Ô toi France, tu es ensorceleuse :
Celui qui te rejoint appelle d’autres au départ [2].

7L’émigration fut ensuite associée, à partir des années 1980, aux changements du système socio-économique. L’évolution rapide des départs s’est accompagnée, à la suite, d’une diversification des pays d’accueil :

Hulanda bu luzinat walu degs ccarbun
Amaziγ a ten-ittafan.
Aux pays Bas, ils n’ont pas de charbon, il n’y a que des usines.
Seul un Amazigh est capable de découvrir ce métal noir.

II. Poésie chantée, identité et émigration

8Pendant notre recherche sur le terrain, nous avons recueilli un corpus de poésie chantée appartenant à deux imdyazen. À Errachidia (en 2004) nous avons connu Omar Baraha et à Zouala (en 2010) nous avons rencontré Hmad ou Hachem de Mellab. Ces poètes-chanteurs de la chanson berbère, reconnus et appréciés dans la communauté, nous ont fait part de leur expérience. Omar Baraha possède une belle voix et à l’époque de la recherche, il chantait dans un groupe des imdyazen spécialistes de chants de mariage.

9Le poète-chanteur Hmad ou Hachem de Mellab (Goulmima) [3] a commencé à apprendre à chanter à l’âge de sept ans. Il était orphelin et apprit à jouer d’un instrument à corde artisanal, avec les crins de la queue d’âne. Il nous a parlé de la manière dont il procède pour monter une chanson (choix des thèmes, des expressions, des métaphores, de la musique, du rôle du poète et de la poésie, des sources d’inspiration et des rites initiatiques des poètes, de son estime pour les poètes/chanteurs qu’il considère comme ses maîtres, etc.). Il fait partie des poètes qui font de la recherche au niveau des paroles, de la musique et qui savent jouer des instruments. Il joue de plusieurs instruments traditionnels, parmi lesquels le luth et le lotar, un instrument qui caractérise la musique berbère. Dans ses textes de poésie chantée, Hmad ou Hachem essaie de mélanger différents thèmes mais complémentaires, comme la préservation du patrimoine d’une part, et le changement de la tradition de l’autre.

10Il représente aujourd’hui la génération des musiciens et interprètes de la chanson traditionnelle berbère du Sous, de l’Atlas et du Sud-Est, d’où beaucoup de poètes-chanteurs se sont affirmés, comme les grands artistes Mohamed Rouicha (décédé récemment en 2012), Cheikh Mohamed El Younsi (auteur de la fameuse chanson Passeport Lakhdar), poète-chanteur Lhajj Belaïd, le Raîs Lhaj Mohammad Demsiri, Albensir et beaucoup d’autres [4]. Cette chanson traditionnelle est caractérisée par la recherche des effets de style, le recours aux métaphores classiques et aux expressions raffinées, ce qui reste une marque de leur littérarité quand la parole, et non la musique, est l’élément principal. Ces aèdes sont considérés comme les maîtres de la plupart des poètes-chanteurs actuels, selon ce que nos informateurs nous ont dit.

11La poésie chantée d’Hmad ou Hachem est fortement influencée par le mode de vie rural et s’inspire d’anciens genres poétiques, tamdyazt. Il compose de la musique pour des textes anciens et il écrit aussi de nouveaux textes selon les formes poétiques traditionnelles : timnadin, tayzzumt, etc.

12Les thèmes évoquent, dans un style populaire purement traditionnel, des sujets les plus variés : l’amour (le mariage, les représentations des femmes, les séparations, les abandons), la justice et la politique (la corruption, les élections), la pauvreté, la sécheresse des années 1980, la vie et la mort, la condition du poète, l’émigration, etc.

13Une des timnadin écrite et chantée par Hmad ou Hachem est l’évocation de la complainte d’une femme qui s’adresse à son fiancé parti en Europe à la recherche d’un travail et d’une vie meilleure. L’absence du jeune, source d’inquiétude, est une évocation de l’émigration massive des hommes. La chanson est sous forme d’un dialogue entre une jeune fille, son fiancé et la mère de l’homme parti en émigration. La femme se sent abandonnée, mais n’arrête pas de penser à lui et d’espérer son retour :

(La mère) : Bismillah, je chante ce tinmadin pour dire ce qui m’arrive au cœur
Seulement Dieu peut faire revenir les gens qui ont quitté le bled[5]
Seulement Dieu peut faire revenir les gens qui sont partis pour y rester
Seulement Dieu peut changer ma situation, il faut y croire
Mes yeux voient encore les fleurs et les pâturages qui ne sont pas encore épuisés.
(La fiancée ajoute) : Mon amour, je suis la dernière pour toi,
Ce que tu aimes je l’aime, je ne suis pas contre
Seulement, Dieu donne patience, force, paroles et faits.

14Ce qui accentue les souffrances et les malheurs des femmes, d’autant plus qu’elles doivent assister au va et vient de l’homme qui va en ville, notamment vers Casablanca, la grande métropole, évoquée dans la chanson, pour obtenir le passeport :

(La mère) : Ayn Barja[6], ne donnez pas le passeport à mon fils pour émigrer.

15Le malheur et la tristesse sont tellement forts que la mère invoque Dieu pour détruire les Européens :

(La mère) : Je demande à Dieu un tremblement de terre (pour détruire) les Européens.

16La fiancée est préoccupée par la mauvaise influence que les européens exerceraient sur son fiancé.

(La fiancée) : Je préfère rester sans mari plutôt que de me marier avec un homme éduqué par les Européens.

17Un autre thème concerne les liens des travailleurs émigrés avec leur milieu familial et leur pays d’origine et surtout la crainte de détruire le foyer ou la famille :

(La jeune fiancée) Ô mon amour, je suis attachée comme un jujubier aux épines.
J’ai peur que mes pieds bougent et la selle[7] tombe et le cheval s’enfuit.

18Cette métaphore permet d’appréhender des aspects relatifs aux conditions de vie réelles aussi bien des femmes que des hommes : celles des hommes à travers le thème du départ (de l’émigration) qui renvoie aux conditions économiques difficiles et les angoisses qui en résultent.

19La réponse du jeune homme est la promesse de revenir dans sa région, puisqu’il n’a pas l’intention d’être enterré dans un pays étranger :

(L’homme répond) : je suis parti chez les Européens mais je suis marocain.
Ma mère a demandé à Dieu du bien pour moi
Pour que ma tombe ne soit pas chez les Européens.

20La pensée du retour génère confort plus de la mort, qui est considérée comme un événement naturel conçu par Dieu. Si le départ est perçu comme un échec, mourir en terre étrangère est encore pire, en plus, sans avoir terminé le projet de revenir. Chaque marocain sait qu’il doit compléter son projet, pour revenir tôt ou tard à sa terre d’origine, à la tamurt, où il reposera à côté de ses ancêtres.

III. L’illusion séduisante de l’Europe

21L’Europe dans ces poèmes chantés représente un lieu de tentations et de vices, où toutes les valeurs traditionnelles sont contrées par la modernité, surtout lorsque cette dernière suppose le travail de la femme. Dans un autre poème chanté d’expression tayzzumt, écrit et chanté par Hmad ou Hachem, décrit une situation de migration qui entraîne une recomposition des relations familiales, mais qui peut amener à une modification des valeurs et des rôles économiques et sociaux au sein du ménage et de la société. Dans ces vers de tayzzumt, le poète représente celui qui reste dans son pays et refuse d’emmener ses enfants en Europe :

Je suis étonné qu’un homme ait amené ses fils en France où il habite.

22Migration et identité sont étroitement liées à la question de la langue. La migration s’accompagne, en effet, très souvent de changements qui ne sont pas sans conséquences sur la pratique de la langue maternelle dont on connaît la fonction identitaire. La jeune femme avertit du danger de la perte de la langue autochtone dans ces vers de timnadin :

Il amènerait la radio pour écouter de la musique,
En français mais pas en tamazight.

23La migration a une influence sur les conditions de vie des membres du foyer en relation avec la sphère privée et publique. En effet, le statut de la femme est généralement différent entre le pays d’origine et le pays d’accueil. Ce changement important du statut de la femme est souvent lourd de conséquences sur les relations conjugales des immigrés, et par conséquent, sur l’image que les hommes se font de leur virilité :

Il a pris le sac et il est sorti
Il veut faire des courses pour le dîner
Elle demande à son mari la qualité de la viande :
« Qu’est ce tu as amené ?
Qu’est ce que c’est que cette viande noire que tu as apportée ?
Tu l’as achetée dans quel marché ? ».
Le mari répond : « Arrête les critiques,
Qu’elle soit de l’âne ou du cheval, prépare la marmite.
Baisse les yeux ».

24Les significations associées aux représentations des femmes relèvent des stéréotypes dans la chanson traditionnelle. Les valeurs idéologiques d’un groupe s’expriment, dans ces cas, pour se transmettre et se perpétuer. En effet, la reproduction de ces stéréotypes fonctionne comme des valeurs refuges de l’identité. Dans ces poèmes, la fonction identitaire des stéréotypes se manifeste par la sublimation de la femme traditionnelle :

Même si tu as dévoilé tes cheveux, ça ne te convient pas.
Ce qui te convient c’est de chercher l’herbe pour la donner aux brebis.
Beaucoup d’herbe et de bois sec pour les transporter sur ton dos avec
La colonne vertébrale pliée...
Je souhaite qu’elle devienne comme la fille de De Gaulle,
Mais Dieu qui l’a créée ne sait pas ce qu’il a créé.
Si la ceinture est bien tirée, la poitrine est ample.
Elle est très blanche, on peut voir le sang (qui coule) dans les veines.
Elle n’est pas comme les femmes du Maroc
La vitalité qui monte jusqu’aux genoux
Avec de la mauvaise odeur
Qui attire les mouches
Elle n’est pas belle, il n’y a rien à voir.

25La nostalgie, le travail des femmes marocaines, le corps, etc. sont des exemples de refus du changement social et culturel. Sur ces contenus viennent se greffer la fonction identitaire, comme stratégie de préservation des valeurs traditionnelles, et la fonction idéologique qui véhicule une vision du monde spécifique au monde berbère. Une analyse de la chanson moderne en tamazight de la région de Tafilalet de ces vingt dernières années permettrait de constater les survivances et les permanences stéréotypées concernant les représentations associées aux femmes.

IV. Conclusion

26La région du Tafilalet dans le sud-est du Maroc est réputée pour être le centre d’attraction pour le tourisme international. Le passé historique de la région, la présence de vestiges importants, la beauté des palmeraies (une des plus grandes dans le monde), la douceur du climat et la présence d’une grande zone de dunes de sable dans la région de Merzouga (Erg Chebbi), favorisent le tourisme dans le Tafilalet.

27Dans cette contribution, nous avons essayé d’analyser certains aspects de la poésie chantée des sociétés amazighes du sud-est du Maroc, en survolant sur leurs traditions orales et écrites. Nous formulons l’hypothèse selon laquelle des spécificités des genres poétiques traditionnels auraient contribué à la rénovation de la tradition et de la transmission orales en même temps qu’elles auraient favorisé l’évolution des expressions culturelles et artistiques de la région du Sud-Est.

28Les brefs textes de la poésie chantée dont nous avons rendu compte ici, reflètent une pratique culturelle diffusée dans le territoire du sud-est. Ces textes ne traitent, certes, que de quelques aspects spécifiques des genres et sous-genres de la poésie chantée. Nous considérons cependant qu’ils restituent bien la généralité de certaines pratiques comme, par exemple, celle de l’émigration [8].

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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.032.0021