Fragment d’un conte inédit noté en 1936 (Tamezret, sud tunisien).
Pages 141 à 148
Citer cet article
- OULD-BRAHAM, Ouahmi,
- Ould-Braham, Ouahmi.
- Ould-Braham, O.
https://doi.org/10.3917/edb.032.0141
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- Ould-Braham, O.
- Ould-Braham, Ouahmi.
- OULD-BRAHAM, Ouahmi,
https://doi.org/10.3917/edb.032.0141
Notes
-
[1]
Il relève actuellement du gouvernorat de Gabès et il est situé à une dizaine de kilomètres de Matmata. Les autres villages de proximité sont Taoujout et Zrawa.
1Le document que je porte ici à la connaissance des linguistes berbérisants provient des papiers de William Marçais (1872-1956), membre de l’Institut et orientaliste arabisant, professeur à l’Ecole spéciale des langues orientales vivantes. Vers le milieu des années 1930, le professeur de la rue de Lille reçut une lettre, accompagnée d’un texte en caractères arabes, de la part d’un de ses élèves qui était de passage à ce moment là en Afrique du Nord. Ce correspondant et transcripteur du texte, le nommé Ali ben Djelily Tamzerti, lui envoya juste le début (en 25 lignes) d’un conte traditionnel en langue berbère, dans la variété de sa localité d’origine, le village berbérophone de Tamezret du sud-est tunisien [1].
2Il est curieux que l’élève d’arabe à l’École des Langues orientales ait recueilli à l’intention du maître un texte berbère – et l’ayant entretenu du projet – plutôt qu’un texte, ou plusieurs, en arabe maghrébin. Car l’on sait combien l’orientaliste affectionne la langue arabe vivante telle qu’elle est pratiquée par les ruraux et les citadins du Maghreb. Cela étant, l’on sait aussi que l’auteur des sommes, comme Le dialecte arabe parlé à Tlemcen (1902), les Textes arabes de Tanger (1911) ou les Textes arabes de Takroûna (1925), commença à s’intéresser dans les années 1930 à des questions de sociolinguistique avant la lettre, comme le contact de l’arabe avec le berbère, la dialectologie, le bilinguisme et la diglossie.
3L’ensemble de la lettre (texte transcrit et message d’intention) occupe intégralement les trois premières pages (la quatrième étant vierge) d’une double feuille d’un cahier d’écolier de 165×220 mm. La seconde page constitue la suite du message à l’intention du professeur arabisant des Langues’O. Quant au texte berbère transcrit en caractères arabes, il se trouve à la page 3 de la double feuille, sauf qu’une fin de phrase (ḏ a sensebneṯ ass seg_gwussan [=l’endormir un jour parmi les jours]), qui n’a pu y trouver sa place, à été ajoutée in extremis en début de page 2, marginalement juste en haut du message d’intention. Voici la teneur des deux premières pages de la lettre :
Tunis, le 15 décembre 1936.
À Monsieur Marçais,
À l’occasion du jour de l’an je vous écris ces mots pour vous souhaiter la bonne année ainsi qu’une excellente santé et une longue vie et cela à tous les membres de votre famille.
J’ai bien regretté de n’avoir pas eu un entretien avec vous avant votre départ pour vous parler d’une question qui m’était venue à l’idée il y a quelque temps. C’est des légendes et fables berbères que j’ai eu l’intention de vous parler et alors dans cette lettre je vais essayer de vous raconter une partie d’une fable que je sais par cœur. Craignant de ne pas parvenir à bien écrire et former toutes les syllabes et diphtongues en français je vais vous l’écrire en arabe en conservant le dialecte berbère comme langue du récit.
Toutes les légendes commencent par ces deux formules :
1oprononcée par le narrateur.
2ola réponse prononcée par le ou les auditeurs.
Cette page n’est qu’une infime partie de la fable. Je vous la présente et à vous de juger. Si ça vous fait plaisir, je suis disposé de vous la transmettre par correspondance, sinon vous m’indiquerez ce que vous désirez que je fasse.
Je suis encore régulièrement les cours du diplôme, mais je suis fort touché de ne pas pouvoir assister à toutes les heures d’études, comme je vous l’ai déjà annoncé au cours d’une conversation à La Porte de France. Je sais que cette situation ne durera pas fort longtemps, mais souhaitons toujours qu’elle serait remplacée par une autre, meilleure et plus favorable, me permettant de disposer librement de mon temps pour me bien préparer à remplir un rôle des plus profitables dans une région endormie et qui a fort besoin d’hommes agissants pour la réveiller de son sommeil funeste et la sauver des prises de l’ignorance. Veuillez recevoir, mon cher professeur, mes hommages respectueux. Votre élève Ali B. Djélily Tamezreti, Rue Djamaâ Ghorbal, à Tunis.
5En page 2 de la lettre, un dernier paragraphe de quatre lignes donne deux indications intéressantes sur la formule d’entrée, ou la clef « magique », du conte à Tamezret :
« Toutes les légendes commencent par ces deux formules :
1o yâ man ḥǧâtek [= toi à qui je vais conter] prononcée par le narrateur.
2o iṭawwal ḥayâtik wa yarḥam al umm lli ǧâbtik [=que ta vie soit la plus longue et que la mère qui t’a enfanté soit bénie], la réponse prononcée par le ou les auditeurs. »
7Ce texte berbère transcrit en caractère, se trouvant en page 3 de la lettre et accessoirement la page 2, je propose d’en faire une translittération dans la graphie à base latine et dans la notation usuelle des berbérisants actuels, même si elle ne fait pas l’unanimité dans la communauté des chercheurs. Compte tenu de ce choix, il est à noter à ce sujet que sans surprise les chuintantes š et ž sont notées respectivement ici c et j, de même que la vélaire fricative sourde ḫ par x.
I. Texte berbère
8Ikan g-ezzman ssabeq aryaz, γer-s, liwac-s, tirwa-s setta ; bṭun elkwell t-tineglusin ; g-elxeṛ tawi ara tefreḥ nettaṯ ed weryaz-es eḏ yessi-s, agget bḏan γir weεḏen g-eljwameε, wa ḍellben g Ṛebbi bac a sen-yenzeḏ d aneglus ; mak i yiweḏ elweqṯ n sarwa, kan seg weryaz-es iweṣṣa ṯahelli ḏ a ṯebbi timmit n umeẓẓyan, inna-yas : « kan tiru ḏ eddkeṛ, u m ay s ṯkettant et tmellalt rani ad ḏ walah ; wa kan d anneṯi s ezzettefṯ, rani d amerqah a hijjah ; ma εad-c eqqima wala eddra agg ṯmurṯ-a elli d-eqqimeh di-s d-elfḍiḥṯ n midden ; wa kan segg liwac-es tetjull ya lukan a ṯaru d nnaṯi, illa welt cenneq iman-s g lweq[t] din.
9Yaxi mak i ṯiru, taγ-ed et-tenglusṯ ; xebbṛen dadda-s, ihidej assin aldin u yesses g-elḥin tenγa iman-s tejj illi-s etta iṯmmeṯ w issetma-s krahen-t ḥetta nihenti ; yaxi tesṯbneṯ icṯ seg eljiran, tssesfiṯ, a ṯ-rebban-ṯ, salem iṯ keberkaken seg-elhul ḏ leεḏab d lhemm ; alli ṯεana tasṯ t-timgerḏent uld ifyeṯ aggeṯ u texs taqimiṯ aṯma n elkwanen d umeḥmec n errmad ; fwan semmant “Maḥmact er-ramad”.
10Mak i ṯbḏa ṯessen lxiṛ seg cceṛ, tsellem-t timerbicṯ-es, yisstma-s, beεḏ wa s-ṯeḥki lqṣṣeṯ n dadda-s d yemma-s ; mak itrawwaḥ l ilḥucnsen, bḏanṯ issṯma-s tmezbalenṯ di-s, nnhar elkwell, icṯ teεrek u icṯ a ddaεεu-yas u icṯ tqerres di-s, εlaxaṭer, fi leḥsab-nsenṯ, en-nettaṯ elli ṯkan d ṣṣbab gg uhiji n dadda-senṯ et-temttant n yimma-senṯ ; meḥmact rremad meskin yaṯ kiniyet ṯfud ṯεil, ikber lhemm-es f elqbel, tṣar εla ṭṭul zzman tεeyyeḍ ula ṯdug ula ṯsug deg_gwass, laken ku llila a n-teddej salem a nεesneṯ isinak-c a ṯemreg al ṯxabiṯ n lemselli una ezzir n ddhan tetc, salem at a ṯecbeε ; lḥaṣel ṯεedda ussan g elḥalt-a ; salem i d-faqneṯ s leεmal-es at-tfaqneṯ jar-asenṯ f utelf-es bac erṯaḥenṯ ssi-s ; yaxi ṯesla-yissneṯ qqarenṯ : qadwwiyyeh, ṯaγ lḥedr-es ssi-sneṯ qqarent, u nihenti fi balhim ma εlemh ac ; yaxi bac a tt-eṭṭemmenneṯ isinakci a jebenṯ lemḥabṯ-is, bḏanṯ a-tzehhneṯ di-s, wa ttutcenṯ-s elli a ṯeḍleb bac a tt-ḥeṣṣlenṯ gi lmendaf elli ḏ a sensebneṯ ass seg_gwussan.
II. Traduction proposée
11Il y avait autrefois un homme qui avait une femme, qui lui avait donné six enfants ; c’étaient toutes des filles. À la fin, elle conçut de nouveau un enfant, elle se réjouit, elle et son mari ainsi que ses filles. Aussi, ils se mirent à faire une promesse dans les mosquées, et ils demandèrent à Dieu que leur naisse un garçon. Lorsqu’arriva le moment de la naissance, son mari recommanda à celle en question qui avait coupé le cordon ombilical du bébé en lui disant : « si elle met au monde un garçon, préviens-moi au moyen d’un chiffon blanc, et alors je viendrai, et si c’est une fille, alors j’irai faire un pèlerinage ; jamais je ne resterai ni ne vivrai dans un pays dans lequel je resterai un objet de scandale pour les gens et, pour ce qui est de sa femme, elle (...) que si elle mettait au monde une fille, elle se tuerait sur le champ.
12Lorsqu’elle enfanta, elle eut une fille ; on prévint son père, il partit en pèlerinage pendant ce temps-là et il recommanda à sa femme de se tuer sur le champ et de laisser sa fille mourir ; et ses sœurs, même elles, la détestaient ; alors un de ses voisins l’adopta (...), la (...), l’éleva. Elle grandit hors de l’inquiétude, de la peine et de l’angoisse. Et elle voulait rester près du foyer en remuant la cendre c’est pourquoi on l’appelait Ramasseuse de cendre.
13Lorsqu’elle commença à distinguer le bien et le mal, celle qui l’élevait la (...) à ses sœurs, ensuite elle lui raconta l’histoire de son père et de sa mère ; lorsqu’elle alla à leur maison, ses sœurs se mirent à (...) d’elle, tout le jour, l’une (...), une autre la maudit, une troisième (...) parce que suivant leur calcul, c’était elle qui était la cause du pèlerinage de leur père et de la mort de leur mère. La pauvre Ramasseuse de cendre (...), grande était sa peine au sujet de ce qui s’est passé, elle se mit à longueur du temps à crier elle ne (...) ne (...) dans le jour, mais chaque nuit elle se laissait (...) pour sortir vers la jarre de (...) et vers la jarre du beurre qu’elle mangeait jusqu’à ce qu’elle fût rassasiée ; bref, elle passait des jours dans cette situation ; lorsqu’elles (ses sœurs) se furent rendu compte de sa façon d’agir, elles s’accordent entre elles pour (...) pour être débarrassées d’elle ; cependant elle les entendit parler, (...) elle prit ses précautions à leur égard, et elles, dans leur pensée, elle n’était pas au courant ; alors pour qu’elles (...) pour capter son affection, elles se mirent à l’égayer, et à lui donner ce qu’elle demandait pour qu’elles arrivent à leur but, à savoir l’endormir un jour parmi les jours.
III. Remarques succinctes
14La lecture des 25 lignes du texte nous permet de faire un choix de vocables dans une liste, des emprunts ou d’origine, tout à fait reconnaissables et que l’on retrouve dans nombre de parlers berbères avoisinants ou très éloignés géographiquement :
l. 1 : ssabeq [=iεedda] ; zman ssabeq, le temps passé ; bṭen, portée (d’animaux) ;
l. 2 : elxeṛ, la fin ; ewεḏ, faire une promesse ; ibḏu γir, il n’a pu cela à faire ; zad / zdad, naître ;
l. 4 : weṣṣa, recommanda ; lkettan, le chiffon, l’étoffe ;
l. 5 : rani, me voilà en train ; zzetteft, ? ;
l. 6 : elfḍiḥt, le scandale, la honte ;
l. 7 : ecneq, se pendre ; lukan... illa..., si... alors... ;
l. 8 : g elḥin, sur le champ ; assin al din [var. de si sidin al din], de là à là ; l. 9 : ḥetta, même ; ekṛeh, détester ; stbna, adopter (?) ;
l. 10 ; elḥul, l’inquiétude ; leεḏab, la peine ; salem, salut, être sain ; ekber, grandir ; elhem, angoisse ;
l. 11 : erremad, la cendre ; aṯma, près de ; meḥmec, patauger dans la cendre (?) ;
l. 13 : eḥki, raconter ; elqeṣṣeṯ, l’histoire ;
l. 17 : εil [dans d’autres parlers (chaoui, kabyle), γil, penser, croire ; sar, se mettre à ; nεes, dormir ; zzir, la faire ; salem, beaucoup (?), jusqu’à ce que ; lḥaṣel, bref ;
l. 24 : eḥder, précautions.
16Le reproche que l’on peut faire à cette élaboration est de n’être pas plus poussée au plan de la description linguistique. Mais la raison en est toute simple, puisque (et le lecteur en est averti) mon objectif, malgré les apparences, reste modeste. Il vise surtout à faire voir le jour à un document brut, longtemps inaccessible, et dont la notation a plus de trois quarts de siècle d’âge. C’est une curiosité qui appartient à l’histoire des études berbères, et c’est le cas de le dire, elle mérite à ce titre toute l’attention des berbérisants attitrés.
17Si mener une recherche de bureau en lieu et place d’une enquête de terrain, une telle recherche ne se justifie qu’au regard d’une tentative qui a son propre mérite, celui de l’établissement d’un texte, sous les auspices d’un travail philologique, d’un parler insuffisamment documenté. C’est là que réside tout l’intérêt de cet exercice qui a son utilité.
18Les traductions effectuées ici sont faites soit spontanément, quand les énoncés sont intelligibles, soit par recoupement avec des parlers, « zénètes » ou non, dont j’ai des notions suffisamment sûres (mozabite, chaoui, nefousi, etc.). Aussi une part d’intuition y a-t-elle joué avec plus ou moins de bonheur. Cependant, je reste conscient de quelques faiblesses de l’entreprise, mais que l’on m’accorde les circonstances atténuantes de la mise en forme d’un texte appartenant à un parler berbère peu étudié jusqu’ici.
Références bibliographiques
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- Basset, René, (1891). « Notice sur les dialectes des Harakta et du Djerid tunisien », Actes du 9e Congrès international des Orientalistes, Londres.
- Ben Mamou, Larbi, (2004). Tamezret (Tunisie) et son dialecte berbère. URL : http://www.atmazret.info/. [consulté le 10 février 2007].
- Boukous, Ahmed, (1988). « Le berbère en Tunisie », Études et Documents Berbères, 4, pp. 77-84.
- Collins, Ridwan, (1981/82). « Un microcosme berbère. Système verbal et satellites dans trois parlers tunisiens », Institut des Belles Lettres Arabes, nos 148, 149, pp. 287-303, pp. 113-129.
- Gabsi, Zouhir, (2003). An outline of the Shilha (Berber) vernacular of Douiret (Southern Tunisia). PhD thesis : University of Western Sydney.
- Garmadi, Salah, (1972). « Les problèmes du plurilinguisme en Tunisie », in A. Abdel-Malek, A. A. Belal et H. Hanafi (eds.), Renaissance du monde arabe, Gembloux, Éd. J. Duculot, pp. 309-322.
- Penchoen, Thomas G., (1968). « La langue berbère en Tunisie et la scolarisation des enfants berbérophones », Revue Tunisienne des Sciences Sociales, pp. 173-186.
- Provotelle, Paul, (1911). Étude sur la tamazir’t ou zenatia de Qalât es-Sened, Paris, Ernest Leroux.
- Stumme, Hans, (1900). Märchen der Berbern von Tamzratt im Süd-Tünisien. Leipzig, J. C. Hinrichs Buchhandlung.