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Toponymie berbère : présentation

Pages 123 à 139

Citer cet article


  • Allati, A.
(2013). Toponymie berbère : présentation. Études et Documents Berbères, 32(1), 123-139. https://doi.org/10.3917/edb.032.0123.

  • Allati, Abdelaziz.
« Toponymie berbère : présentation ». Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, 2013. p.123-139. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-123?lang=fr.

  • ALLATI, Abdelaziz,
2013. Toponymie berbère : présentation. Études et Documents Berbères, 2013/1 N° 32, p.123-139. DOI : 10.3917/edb.032.0123. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2013-1-page-123?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.032.0123


Notes

  • [1]
    (‘) correspond, dans la notation graphique des noms de lieux, à [ʕ].
  • [2]
    Wadi nniça « la rivière des femmes » noté par El Bekri est une déformation par attraction que le traducteur a relevée tout en remettant en place le mot berbère ansa pris pour nniça (cf. El Bekri, 1965, 276).

I. Introduction

1Le matériel toponymique berbère est constitué des noms de lieux formés dans les différents stades linguistiques de l’évolution de cette langue millénaire, qui sont disséminés dans le territoire ancien de cette langue qui s’étend de Siwa à l’est jusqu’à l’océan Atlantique et aux îles Canaries à l’ouest et de la Méditerranée au nord jusqu’au Mali et au Niger au sud. Outre le côté proprement linguistique (cf. plus bas), les noms de lieux constituent les marques de l’occupation du sol par des populations qui s’y sont succédées (dont leurs langues et leurs cultures), et renferment les traces des types de discours que celles-ci avaient produit sur l’espace géographique, des procédés classificatoires sur lesquels elles s’étaient basées pour s’orienter dans l’espace géographique... Ils présentent également la façon suivant laquelle la population actuelle – et, à travers elle, celles qui l’ont précédées – se présente l’espace géographique. Ils forment de même le champ où se cristallisent les politiques linguistiques et les changements historiques, sociaux, culturels... Les caractéristiques de l’objet nécessitent ainsi le concours de plusieurs disciplines (linguistique, ethnologie, anthropologie, archéologie, histoire, géographie...) dont les résultats s’éclairent mutuellement, mais dont les champs sont nettement séparés et ne se confondent nullement.

II. Toponymie et linguistique historique berbère

2La tradition berbérisante (Basset, Galand...) a réduit les études diachroniques de cette langue à l’interprétation historique des résultats des comparaisons interdialectales. Elle considère que le système fondamental du berbère ou son noyau commun dégagé par les comparaisons interdialectales (cf. Basset, Galand et d’autres) comme le stade ancien ou le proto-berbère d’où seraient évoluées les différentes variétés modernes (cf. Allati, 2002, 2011). Parce qu’il regroupe les éléments fondamentaux de la phonologie du berbère, le système phonologique commun, par exemple, a été projeté sur le proto-berbère et est ainsi détaché et séparé historiquement des variétés modernes dont il présente les éléments fondamentaux. L’évolution phonologique de cette langue est ainsi intercalée entre son système commun et les formes qui en sont attestées dans les variétés berbères moderne et, donc, entre les éléments de son stade moderne. Aussi l’évolution de cette langue est-elle ramenée à ses variations dialectales modernes qui sont transposées sur le plan historique. Il en est de même des niveaux morphologique, syntaxique...

3Le touareg que certains berbérisants (dont Prasse et autres) considèrent comme « un dinosaure survivant » (selon l’expression de Galand, 2000) est de même exploité de façon analogue en prenant ses traits structurels pour le proto-berbère et / ou comme la base des comparaisons interdialectales où leur rôle est prépondérant. Ce qui a conduit, dans ces deux cas, à un type d’évolution de cette langue où son état moderne est le point de départ et d’arrivée (cf. Allati, idem). On reste de cette façon dans le berbère moderne et on lui fait créer une histoire qui est comprimée entre les éléments de son stade moderne, et ce en le plaçant sur un axe où son histoire, qui est réduite aux variations caractérisant son état moderne, va de son système commun et /ou du touareg aux systèmes particuliers des différentes variétés.

4Cette présentation historique interdialectale et / ou touarègue du berbère est prédominée en outre par une vision sémitisante du proto-afro-asiatique « l’état connu du sémitique est aussi l’état chamito-sémitique » (M. Cohen, 147, 59) et, donc, du proto-berbère dont les traits doivent correspondre à ceux qui sont prédominants dans le stade le plus ancien du sémitique dans lequel sont écrits les plus anciens textes disponibles de ce groupe linguistique. Tout ce qui ne concorde pas avec les traits sémitiques – les traits fondamentaux communs aux variétés berbères modernes et /ou ceux du touareg (ou, en général, ce qui est considéré comme proto-berbère) et ceux qui leur sont spécifiques – est taxé d’évolutions locales et particulières (cf. Allati, 2002, 2011).

5Les traits sémitiques étant projetés sur le proto-afro-asiatique et a fortiori sur le proto-berbère, l’évolution diachronique de cette famille est placée sur un axe historique où le sémitique est aux points de départ et d’arrivée. Pour ce qui est du berbère, l’axe historique allant du berbère moderne à lui-même est donc cadré par celui qui va du sémitique à lui-même. Cette compression de l’histoire de cette langue dans son stade moderne ou sa réduction aux variations caractérisant son état moderne et la projection des traits sémitiques sur son stade proto-berbère constituent un moyen de l’amputer de sa dimension historique ou diachronique en lui faisant substituer une autre formée de toutes pièces.

6Cette vision historique a déterminé le ou les traitement(s) des données toponymiques dont notamment celles qui sont anciennes, Étant sans dimension historique (tout se passe tout d’abord dans le sémitique et dans le berbère moderne, ensuite), et étant établie hors des éléments historiques berbères, elle ne peut donc rendre compte des aspects historiques du matériel onomastique (toponymique, anthroponymique...) qui est considéré comme du berbère moderne ou que l’on prend comme tel.

7Vu que les stades historiques du berbères ne peuvent être, dans ce cadre historique, envisagés pour que l’on puisse les distinguer, ce qui est traité du matériel onomastique ancien (toponymique, anthroponymique...), mais également les inscriptions libyques (cf. Chabot, 1940) sont ramenés au berbère moderne. Cela se résume à un ensemble d’attractions qui consiste à rattacher les unités toponymiques anciennes formées dans les stades antérieurs de cette langue à ses éléments modernes qui leur sont formellement proches ou très proches. Les différentes tentatives de déchiffrement des inscriptions libyques sont révélatrices (cf. Février, 1956), mais encore plus les travaux portant sur le matériel toponymique et anthroponymique. Se fondant sur des ressemblances formelles, Galand a, par exemple, rattaché le T(h)- attesté à l’initiale notamment des anthroponymes berbères anciens, au morphème du féminin t- (cf. Galand, 1989). Tamuda (ville romaine au nord du Maroc, près de Tétouan) proviendrait selon Gsel (cf. Gsel, 1914-1928) de tamda « étang, mare d’eau » du berbère moderne, explication reprise par Laoust (cf. Laoust, 1942) et autres. De plus, plusieurs toponymes attestés dans Description de l’Afrique septentrionale d’El Bekri sont de même ramenés aux formes modernes identiques ou très proches ; ex. Aretnenna (El Bekri, 1965 : 313), ville construite par les Almoravides proviendrait, selon Chaker, de aret « chose » et nenna « nous avons dit », « la chose que nous avons dite » (cf. Chaker, 1995, 143).

8Quiconque examine les toponymes et micro-toponymes berbères d’un espace de quelques kilomètres carrés constate cependant qu’un nombre important d’entre eux n’ont pas de rapport (clair et direct) grammatical et lexico-sémantique avec le berbère moderne tel que nous le connaissons. Quel que soit le degré qu’atteindront les tentatives d’attraction et d’intégration de ce matériel aux données berbères modernes qui leur sont formellement identiques ou très proches, il en reste toujours un nombre très important qu’on ne peut déchiffrer par le berbère moderne dont on ne sait ainsi que faire – ce qui bloque les investigations dans ce domaine.

9C’est ce qu’illustre, par exemple, le nombre insignifiant (une soixantaine sur plus de mille toponymes) de toponymes attestés dans le livre d’El Bekri, que Chaker (cf. Chaker, 1995, 151-166) a pu rattacher aux formes du berbère moderne qui leur sont proches ou très proches (dont, Artnenna, ci-dessus).

10C’est également ce qui met en relief le travail de Laoust (cf. Laoust, 1942 et plus bas) qui, étant antérieur à cette vision diachronique du berbère, tient compte ainsi de la réalité des faits berbères de laquelle il est resté très proche. Les données attestées dans les différentes variétés berbères modernes y sont utilisées jusqu’au maximum qu’elles peuvent atteindre et on y a laissé de côté un bloc toponymique important dont les traits structurels sont différents de ceux caractérisant le berbère moderne. Même si la question de la provenance de cette importante partie du matériel toponymique n’a pas été, vu le stade où en étaient les études diachroniques berbères, tranchée (état archaïque du berbère ou substrat préberbère ? cf. plus bas), il reste que la stratification du matériel toponymique berbère y est respectée.

11Le fait de ramener des formes berbères anciennes aux traits modernes de cette langue n’est ainsi qu’un aspect de la compression des stades historiques de cette langue en son stade moderne (cf. Allati, 1998, 2002, 2006, 2009, 2010, 2011 et plus bas). Se refusant à tous les types d’attraction, d’intégration, etc., les données toponymiques berbères ramènent à la surface les aspects historiques de cette langue et son histoire millénaire, démystifient, parce qu’elles restent hors de son atteinte, la vision historique dans laquelle la tradition berbérisante l’a enfermée et dévoilent le retard qu’accusent les études diachroniques berbères.

III. Stratifications des données toponymiques berbères

12Le berbère est un des six groupes (le sémitique, l’égyptien, les langues couchitiques, le tchadique et l’omotique) qui constituent la famille afro-asiatique qui est un phylum linguistique dont le proto-système est, à bien des égards, antérieur au dixième millénaire avant J.-C. (cf. Bomhard et Kerns, entre autres). Les comparaisons des états les plus anciens du sémitique et de l’égyptien (IV millénaire av. J.-C.) dans lesquels sont écrits les documents les plus anciens dont on dispose de ces deux groupes linguistiques, dont notamment les différences les caractérisant, montrent que la constitution des branches distinctes de cette famille a lieu vraisemblablement vers le VIIIe ou le VIIe millénaire avant J.-C. (cf. idem). Étant donné la durée qui sépare les stades proto-berbère et moderne du berbère, cette langue a connu plusieurs stades historiques apparaissant notamment dans la stratification du matériel toponymique où sont sédimentés les différents changements que cette langue a connus.

13Disséminé dans l’ancien territoire de cette langue (cf. ci-dessus) qui tend, avec l’avancée progressive du processus de l’arabisation, à se réduire de plus en plus en perdant progressivement plusieurs îlots, le matériel toponymique berbère n’a été en grande partie érodé que par le temps qui s’est écoulé depuis la formation de ses différentes strates, et ce en raison de plusieurs facteurs dont notamment ceux relevant de l’histoire de la Berbérie ou de Tamezgha.

14Faisant partie d’un territoire (cf. plus haut) occupé pendant des millénaires presque entièrement par des populations berbères, une partie importante de la matière toponymique berbère est restée à l’abri des altérations des adstrats linguistiques et toponymiques. Il n’y a pas eu en effet de succession de langues différentes sur une grande partie du territoire berbère. Les occupations antérieures (phénicienne / punique, romaine...) à la pénétration arabe (viie s.) se sont limitées aux régions côtières ou à celles qui en sont proches et elles n’ont pas eu d’impact sur les parties intérieures de la Berbérie ou Tamezgha. (cf. Mattingly, D.J. and Bruce Hitchner, R., 1995).

15L’invasion, à partir du xie siècle, des tribus arabes (Bani Hilal, Bani Soleim...) a déclenché un processus d’arabisation (des campagnes, notamment, cf. Marçais, 1938, 1956 ; Camps, 1983) dont les formes se sont multipliées et diversifiées réduisant ainsi considérablement le territoire berbère, processus qui est couplé avec une fusion ethnique qui n’a probablement pas eu de précédent dans cette région, du moins depuis l’antiquité (cf. Bell, 1938). Comme le décrivait si bien Ibn Khaldoun (cf. Ibn Khaldoun, 1925-1956), ce processus avait, déjà au xve siècle, transformé presque complètement le paysage linguistique de la partie orientale de la Berbérie. Aidé par des déplacements des tribus arabes pour des raisons politiques (cf. idem), il s’est étendu progressivement vers l’ouest pour aboutir au paysage linguistique actuel où les politiques d’arabisation menées par les États du Maghreb ont accentué la marginalisation du berbère qui s’est confiné dans les zones refuges (montagnes [Atlas, Rif...], les oasis...) et les usages non officiels (foyer, champs, marché...), situation qui a très peu changé au Maroc et en Algérie où est modifié récemment le statut politique de cette langue (langue nationale en Algérie, officielle au Maroc). Mais cela n’a pas eu d’impact notable sur le matériel toponymique ancien, et ce pour plusieurs raisons dont notamment la lenteur qui caractérise cette pénétration – qui a duré plusieurs siècles – et le fait que la population arabophone actuelle est en grande partie composée de Berbères qui s’étaient, pour la plupart, récemment arabisés. De plus, même dans les zones occupées par des tribus arabes et celles qui sont anciennement arabisées – dont notamment les Jbala (Maroc) et les régions reliant respectivement Tlemcen, Constantine et Carthage à la mer (cf. Marçais, idem) –, on n’y relève généralement, outre quelques pertes de données toponymiques dont la quantité est insignifiante par rapport à l’ensemble qui est conservé, que quelques altérations superficielles et facilement identifiables. La durée temporelle qui est relativement courte et l’amortissement de son action par le caractère conservateur du matériel toponymique y ont certainement contribué. C’est du moins ce que révèle la comparaison, d’un côté, des données toponymiques de ces régions et celles qui sont actuellement berbérophones et, de l’autre, des toponymes signalés par les géographes arabes dont El Bekri (xie siècle) avec leurs formes actuelles.

16La situation diffère dans les îles Canaries où le berbère était également parlé jusqu’au xve siècle, date à laquelle les Espagnols en ont exterminé la population indigène, sans pour autant en extirper totalement les éléments toponymiques et microtoponymiques. Ceux-ci constituent un cas particulier de la toponymie berbère qui, étant depuis toujours isolé du continent, n’a survécu que dans la langue des occupants.

17Le matériel toponymique berbère est constitué de plusieurs couches superposées les unes sur les autres, similaires à celles que dégage, par exemple, le géologue dans l’écorce terrestre ou l’archéologue dans la formation d’un site historique, qui sont stratifiées en fonction de / des :

A. langues des populations qui se sont succédé dans Tamezgha ou la Berbérie.

18Lors des différentes occupations (phénicienne / punique, romaine, arabe...) du territoire berbère se sont superposées des couches toponymiques formées dans les langues de ces populations sur celles qui y préexistaient. Aux différentes strates toponymiques berbères se sont ajoutées, lors des présences de ces différentes langues dans le territoire berbère, les couches toponymiques formées dans :

19

  • le phénico-punique, ex. Rusadir... (cf. Sznycer, 1975) ;
  • le latin, ex. Volubilis... (cf. Desanges, 1975) ;
  • l’arabe (le classique et les dialectes) ; ex. Ain Defla, Dar El Bayda, El Mohammadia... ;
  • les langues romanes (français, espagnol...) ; ex. Cabo Negro, Petit Jean, Qasita...

20Les couches provenant du phénico-punique, du latin et des langues romanes sont quantitativement moins importantes que celles qui sont formées dans l’arabe (le dialectal notamment) qui a fait superposer – et qui continue à le faire –, pour les raisons qu’on vient de voir (cf. ci-dessus) une importante couche toponymique sur celles qui sont formées notamment dans les différents stades du berbère.

B. l’évolution du berbère

21Les strates toponymiques berbères sont formées dans les stades évolutifs de cette langue en fonction desquels elles sont stratifiées. On y distingue en allant de la couche supérieure à celle qui est la plus profonde :

22

  • La strate formée dans le berbère moderne : « une partie importante du matériel linguistique actuellement vivant, commun à la généralité des parlers berbères, toujours reconnaissable malgré les modifications phonétiques subies » (Laoust, 1942 : 151) ; ex. Tit mellil « la source blanche », Tamda nwezru « l’étang / mare du rocher », Adrar issaffen « la montagne des rivières », Taghzut nwanu « le bas-fond / lit de vallée du puits », Maroc, etc.
  • Le matériel toponymique opaque qui ne peut être lu ni par le berbère moderne, ni par aucune autre langue parmi celles qui étaient utilisées dans le territoire berbère : « une autre partie non moins importante compte des représentants archaïques, dépourvus de toute valeur sémantique actuelle » (cf. idem). Il s’agit de strates formées dans les stades antérieurs de cette langue, ex. :
    • Markinid, Maroc ;
    • Bertinech, Maroc ;
    • Isser (O) (Serbes Flumen des auteurs anciens), Algérie ;
    • Frenda, Algérie, Brenda, Maroc ;
    • Gafour, Tunisie ;
    • Sbou (Oued) (l’ancien Subur d’après Pline), Maroc ;
    • Kansara, Maroc ;
    • Kander, Maroc ;
    • Oringa (O), Maroc.

23Ces strates toponymiques anciennes sont si différentes de la structure du berbère moderne que Laoust a évoqué le problème de substrat préberbère : « Il est prématuré d’affirmer ou d’infirmer l’existence de radicaux préberbères dont une toponymie vivace aurait retenu les formes » (idem, p. 155). On rappelle que l’on a postulé la même chose pour les inscriptions libyques (cf. Galand, 1960 et autres). Vu le stade où en était la recherche en linguistique historique berbère, on n’envisageait pas d’autres structures du berbère que celle qui caractérise son état moderne. Force est de constater qu’on continue malheureusement à le faire – quoique de façon différente – bien que plusieurs faits aient été éclaircis depuis. L’utilisation des résultats des comparaisons interdialectales dans les études diachroniques berbères a imposé et généralisé cet état de fait, ce qui a abouti à une diachronie berbère sans dimension historique (cf. plus haut), où se sont généralement des variations dialectales qui sont transposées sur le plan diachronique (cf. plus haut et Allati, 2002, 2011).

24L’hypothèse d’un substrat préberbère ne tient pas compte des éléments linguistiques dont notamment l’histoire millénaire de cette langue et, en général, de l’afro-asiatique (cf. plus haut). De plus, quand on examine les faits de plus près, l’on se rend compte que l’absence de relations entre les données toponymiques anciennes et le berbère moderne n’est qu’apparente. Celles-ci ne peuvent pas être lues par le berbère moderne qui est un stade linguistique évolué – et donc différent – de ceux dans lesquels elles sont formées, mais il en conserve des vestiges maintenant les liens entre eux.

25Le berbère moderne conserve en effet les résidus de structures anciennes (phonologiques, morphologiques, lexicales...) qui sont justement celles qui caractérisent les strates toponymiques berbères opaques, inexplicables ou de sens inconnu, ce qui montre qu’il s’agit de traits des stades évolutifs antérieurs de cette langue (cf. Allati, 2002, 2011). Le préverbe ad/a et ses allomorphes hé, za/zé, auxquels il a évolué dans le touareg (cf. idem) constituent, par exemple, les vestiges de l’évolution des occlusives dentales t et d en s/z et h, qu’on relève dans le matériel toponymique (cf. Allati, idem). Étant un des procédés de base de la formation du mot dans la couche toponymique ancienne, la composition est en outre un procédé marginal de la formation du mot dans le berbère moderne où il conserve des formes archaïques correspondantes à celles attestées dans le matériel toponymique (cf. Allati, idem et 2013b). Le pont entre les stades anciens (conservés dans le matériel toponymique) et le stade moderne de cette langue (dont les vestiges des stades antérieurs qui y sont conservés) étant rétabli, cela écarte toute hypothèse de langue(s) préberbère(s) qu’infirment également les données préhistoriques, anthropologiques, archéologiques...

IV. Les aspects linguistiques des données toponymiques

26La toponymie berbère accuse un grand retard, et ce en raison des centres d’intérêt des structuralismes et des générativismes en linguistique moderne qui ont orienté les recherches vers des domaines particuliers faisant de la toponymie un objet désuet (recherche des étymons...), indexé à la recherche linguistique proprement dite, mais également des éléments inhérents à l’objet d’étude et notamment à la situation des études diachroniques berbère et afro-asiatique (cf. plus haut), et de divers facteurs externes. Du point de vue linguistique, ce domaine peut être appréhendé d’au moins trois aspects différents que nous allons rappeler brièvement.

1. Approche classique de la toponymie berbère (recherche de l’étymon / sens)

27La toponymie en tant qu’étude de l’origine et du sens (recherche des étymons) des noms de lieux ainsi que des différentes déformations que ceux-ci subissent (intégration, attraction, réinterprétation par l’étymologie dite « populaire »...) est un parent pauvre de la linguistique berbère. Comme dans tous les domaines toponymiques formés dans les langues de longue histoire, voire millénaires, on dispose d’un savoir toponymique avant l’avènement de la toponymie comme discipline moderne. Pline et Festus Avenius ont, par exemple, indiqué le sens et l’origine du toponyme Agadir dont on possède, comme quelques autres noms de lieux de la Berbérie, des attestations anciennes (cf. Sznycer, 1975, Allati, 2000). Les différentes propositions des historiens, des géographes, des archéologues... portant sur l’étymologie et / ou le sens des noms de lieux berbères (dont celles de Gsell, de De Slane, par exemple) font partie également de ce savoir toponymique dont les bribes, de valeurs inégales, sont à glaner dans de nombreux documents appartenant aux plusieurs champs de recherche.

28Il fallait attendre les débuts de la linguistique berbère pour que paraissent quelques travaux toponymiques proprement dits, le dictionnaire de Foucault (cf. de Foucault, 1940), quelques articles de Basset, de Galand et d’autres, mais surtout le remarquable travail d’Émile Laoust sur La toponymie du Haut-Atlas, Adrar n Deren (cf. Laoust, 1942). On ne dispose pas pour l’instant, autant que je sache, de travail équivalent qui porte sur la toponymie d’une région déterminée, qui se base sur la confrontation des données provenant des différentes variétés berbères et qui respecte scrupuleusement les principes d’établissement des étymologies et d’attribution des significations aux toponymes : « ces considérations sont tirées d’un examen suffisamment précis (...) paraissent, dans leur ensemble, assez conformes aux enseignements des toponymistes de l’école européenne » (Laoust, 1942 : 155). Aussi demeure-t-il la référence de base dans ce domaine qui, vu le stade où en sont les recherches sur les différentes variétés berbères modernes, constitue un champ presque vierge.

29Mais une démarche comme celle de Laoust où sera renforcée l’utilisation des données disponibles sur les différentes variétés (les dictionnaires des différentes variétés berbères, les ouvrage traitant du berbère...) ne rendra compte que de la strate toponymique formée dans le berbère moderne. Il reste toujours une partie importante du matériel toponymique berbère qui est impénétrable par les données berbères modernes, mais dont l’étude n’est pas moins importante que la précédente. Aussi l’analyse des couches toponymiques formées dans les stades antérieures du berbère doit-elle se poursuivre par d’autres moyens et se baser, en absence de documents écrits nous renseignant sur l’évolution cette langue, principalement sur les caractéristiques des données toponymiques et sur les vestiges des stades évolutifs antérieurs du berbère qui sont conservés dans son stade moderne.

30À la différence des unités du langage courant, les toponymes et les microtoponymes renvoient à des lieux dont ils décrivent généralement les caractéristiques topographiques et, dans certains cas, les types de faune et de flore les caractérisant aux stades historiques où ils sont formés (tawrirt nwuššen « la colline du loup », La’ri[1] n wari « la montagne d’alfa »). Si l’on laisse de côté ces deux derniers domaines (la faune et la flore) qui changent en fonction du climat, la partie du matériel toponymique berbère décrivant la topographie des lieux que ceux-ci dénomment, peut être décrite à l’aide des données géographiques.

31Les correspondances systématiques entre les éléments toponymiques et les caractéristiques topographiques du paysage des lieux qu’ils dénomment permettent de déterminer des bases lexicales (et certains des morphèmes dont celui du nombre) et leurs significations (al/el « eau », tal : « montagne », bal « falaise », par exemple) que la langue a perdues quand les stades évolutifs auxquels elles appartenaient avaient évolué en ceux qui leur avaient succédé. Par leurs références topographiques, on retrouve les liens que le temps a fait émousser ou effacer entre les bases lexicales et leurs variantes, ce qui permet de déterminer les changements phonético-phonologiques ainsi que les différentes formes d’altération (attraction contraction, réduction...) qu’elles ont subies. La détermination des bases lexicales permet en outre celle des éléments grammaticaux qui sont mis en rapport avec leurs vestiges qui sont, pour la plupart (nombre, genre...), conservés dans le berbère moderne facilitant ainsi la lecture des segments où ils sont attestés.

2. Toponymie berbère : matériau de reconstruction

32Étant formé dans les stades linguistiques anciens des langues vivantes ou disparues, le matériel toponymique ancien est utilisé pour reconstruire les traits structurels de ces langues et déterminer les types d’évolution qui les caractérisent. Les recherches de ce genre ont été menées notamment sur les strates toponymiques anciennes de l’Europe qui ont été exploitées pour la reconstruction des traits des langues pré-indo-européennes de ce continent (cf. Vennemann et autres).

33Si la plupart des chercheurs ont souligné le caractère conservateur des noms de lieux berbères et leur importance dans l’étude de l’histoire de cette langue (cf. Basset, Galand et autres), il n’y a pas eu cependant de travaux similaires qui se fondent sur le matériel toponymique ancien pour accéder aux stades antérieurs de cette langue, voire reconstruire son proto-système et déterminer l’évolution que celui-ci a subie (cf. Allati, 1998, 2000, 2002, 2011). L’exploitation de ce matériel toponymique dont l’aspect conservateur a été souligné par tous les chercheurs (Basset, Laoust, Galand et autres) a été, en raison notamment de la complexité des données et de la vision où se sont enfermées les études diachroniques berbères (cf. plus haut), renvoyée aux calendes grecs : jusqu’au moment où l’on disposera de renseignements suffisants – que nous n’aurons peut-être jamais – sur les stades antérieurs de cette langue pour pouvoir s’y aventurer, s’y hasarder...

34Les données toponymiques berbères ne sont pas, dans cette perspective qui est très liée avec la précédente, analysées en elles-mêmes (étymon, sens...), mais en tant que matériel formé dans les différents stades de cette langue dont les éléments linguistiques les caractérisant qui y sont figés et fossilisés. Elles renferment ainsi des renseignements sur les stades évolutifs de cette langue dans lesquels elles sont formées et des sédiments linguistiques recelant les changements et le type d’évolution que ces derniers ont subis.

35Étant généralement des segments de longueurs variables, les éléments constituant les strates toponymiques anciennes se sont figés en des unités toponymiques où sont fossilisés leurs traits structurels quand les stades linguistiques berbères dans lesquels elles étaient respectivement formées ont évolué en ceux qui leur avaient succédé. Étant formés dans les stades anciens du berbère, les toponymes et les microtoponymes anciens renferment des renseignements lexico-sémantiques, syntaxiques, morphologiques et phonologiques sur les stades linguistiques de cette langue dans lesquels ils ont été formés, et recèlent les changements que celle-ci a subis tout au long de son histoire. En dépit de ces altérations qu’ils ont subies au cours des millénaires, ils renferment des sédimentations où sont fossilisées les structures anciennes de cette langue et son évolution ce qui permet ainsi d’y accéder et de les reconstruire (cf. Allati, 1998, 2000, 2002, 2011).

36Outre la reconstruction des éléments phonético-phonologiques et la détermination de leur évolution, l’identification des bases lexicales toponymiques permet celle des désinences qui leur sont affixées, celle du type et du mode de leur adjonction aux éléments qu’elles déterminent, du type de base et de formation du mot, du type d’agencement des unités dans l’énoncé..., et ce en les mettant en rapport avec leurs résidus conservés dans le berbère moderne. Si bien que ce qui est fossilisé dans le matériel toponymique et leurs traces vestigielles dans le berbère moderne s’éclairent mutuellement, permettant ainsi de retrouver ce qui est perdu de part et d’autre (cf. Allati, idem). Il s’agit de reconstruire les traits généraux du proto-berbère et de déterminer l’évolution qu’il a subie jusqu’au stade moderne à partir, d’une part, des éléments et des structures linguistiques des différents stades du berbère qui sont figés et fossilisés dans les strates toponymiques anciennes et, d’autre part, de leurs vestiges conservés dans le berbère moderne.

37Nous n’avons envisagé, pour l’instant, que la reconstruction des strates anciennes de cette langue à laquelle on accède par une coupe verticale dans le matériau analysé, ce qui permet de reconstruire, en se fondant sur les formes qui y sont fossilisées et leurs vestiges conservés dans le berbère moderne, la forme système proto-berbère et de déterminer son évolution. Des coupes horizontales aux niveaux des différentes couches toponymiques anciennes dont notamment celles qui sont les plus profondes mettent à jour l’extension des fossiles toponymiques caractéristiques – des bases lexicales, mais aussi des traits phonético-phonologiques, morphologiques, syntaxiques (cf. Allati, 2011) – ce qui permet de déterminer une ou des aire(s) linguistique(s) ainsi que les traits structurels les caractérisant à des époques inaccessibles à la recherche historique directe (cf. Allati, idem).

38Vaste projet qui permet de resituer le berbère et l’afro-asiatique dans l’aire ou les aires linguistique(s) préhistorique(s) du pourtour de la Méditerranée et de déterminer leurs relations avec les langues pré-indo-européennes de l’Europe. Cela contribuerait de même à mieux comprendre, outre les nombreuses correspondances caractérisant les matériaux toponymiques de Tamezgha ou la Berbérie et de l’Europe, l’existence des monuments mégalithiques disséminés dans un vaste territoire allant de l’Afrique du Nord jusqu’au nord de l’Europe et, du même coup, à éclairer des phases encore obscures de la préhistoire des deux continents.

3. Graphie des noms de lieux

39La graphie des noms de lieux a trait surtout à la notation graphique des toponymes et des microtoponymes et du type de codification et de normalisation dont celle-ci a fait l’objet, et ce en étroite relation avec les situations et les politiques linguistiques et toponymiques menées par les États où ceux-ci sont attestés ; situations qui sont régies par des éléments historiques, politiques, sécuritaires, économiques, géopolitiques, géostratégiques...

40Pour ce qui nous concerne ici, la situation de la notation des noms de lieux berbères est très diversifiée et se présente de manières différentes en fonction des types de codification et de normalisation graphiques (en graphie arabe et / ou en graphie française) adoptés dans des différents États actuels formant la Tamezgha ou la Berbérie (Afrique du Nord [avec des différences selon les États], Mali, Niger, Mauritanie, îles Canaries...). Plusieurs linguistes dont notamment Galand ont réagi aux types de graphies (en français) que les géographes utilisent pour la notation graphique des noms de lieux berbères, graphies qui se basent principalement sur le système de translittération (arabe – français) établi par les arabisants et les recommandations officielles de 1932 (cf. Galand, 1950). Certains d’entre eux (Basset, Galand et d’autres) ont attiré l’attention sur les profondes déformations dont ont fait l’objet des noms géographiques berbères et ont insisté sur la nécessité d’adopter une notation qui leur soit adéquate.

41Le Comité de Géographie du Maroc, créé en 1950 (cf. Galand, idem), a publié en 1955 les principes de notation des noms de lieux qui ont amélioré quelque peu la ou les notation(s) existante(s), sans pour autant, selon Galand, atteindre le niveau escompté (cf. Galand, 1955 / 1956). À en juger par les notations qui sont usitées actuellement par les services de cartographie des États concernés, ce genre de recommandations n’a pas eu d’écho dans la communauté des géographes, dans les services de cartographie des États en question... où prédomine la translitération sauvage (arabe – français) dont les ravages sont désastreux.

42Pour ce qui est de la notation en graphie arabe (dans les États dont la langue officielle est l’arabe) des noms géographiques berbères, rien de tel n’y a été en revanche entrepris, car, suivant les politiques linguistiques et toponymiques menées dans ces États tendant – directement auparavant, de façon dissimulée actuellement – à éradiquer le berbère et à arabiser et leurs territoires et leurs habitants, le matériau toponymique est ramené à l’arabe. La notation en graphie arabe de ce matériel toponymique est ainsi devenue un outil de son arabisation formelle (phonologie, morphologie, cf. plus bas) et sémantique dont les actions se conjuguent avec les procédés d’attraction... dont le processus a commencé il y a bien longtemps [2]. Cette notation est devenue ainsi une tradition très bien ancrée dans l’esprit des gens, si bien que la question des déformations est rarement posée. Ceux-ci se transforment cependant en gardiens du temple et s’élèvent farouchement contre toutes rectifications des notations déformantes de ce matériel toponymique dont, par exemple, Description de l'image par IA : oméga exposant i suscrire s avec point en chef

(Fās) = Description de l'image par IA : oméga exposant suscrire s en gras avec point en chef (Fas) ; Description de l'image par IA : ♯ en normal égale 2 plus petit ou égal à 1(Agādīr) = Description de l'image par IA : Y majuscule de ronde exposant s sans empattement I majuscule sans empattement (Agadir) où les voyelles brèves des toponymes berbères sont allongées et leurs formes morphologiques sont ramenées à celles du mot arabe.

43On continue à écrire les noms de lieux berbères comme l’ont fait les premiers géographes/historiens arabes dont notamment El Bekri en les ramenant aux structures phonologique et morphologique du mot de cette langue. De plusieurs altérations qui prennent des formes diverses, on signale notamment :

44

  • La substitution des lettres n’ayant pas de graphèmes dans la graphie arabe par celles qui sont jugées les plus proches : g par j par exemple, Description de l'image par IA : flèche avec crochet droite infini en normal[taržīst] : Targuist, Description de l'image par IA : double flèche bilatérale[fižīž] : Figuig ;
  • Le passage des voyelles brèves berbères aux longues correspondantes ; ex. Description de l'image par IA : 2 k sans empattement indice j position de base l sans empattement indice g : [wārgla] : Wargla, Description de l'image par IA : union exposant plancher à gauche suscrire s avec circonflexe plancher à droite position de base[fās] : Fas, Description de l'image par IA : suscrire 0 avec barre horizontalle g exposant barre verticale position de base y exposant suscrire 0 avec barre horizontalle[tafrāwt] : Tafrawt ;
  • La préfixation de la glottale Ɂ aux toponymes commençant par une voyelle ou leur suffixation par -t (morphème du féminin arabe) ; ex. Description de l'image par IA : union début valeur absolue phi fin valeur absolue[Ɂifrān] : Ifrane, Description de l'image par IA : x égale 1 plus petit ou égal à 1[Ɂagādīr] : Agadir, Description de l'image par IA : ♯ en normal flèche droite 1[Ɂaždīr] : Ajdir, Description de l'image par IA : a plus petit ou égal à indice 2 position de base étoile noire indice 9 position de base[wārgla (t)] : Wargla, etc.

45Ce qui donne aux noms de lieux berbères des structures phonético-phonologiques et morphologiques calquées sur des formes phonologiques et morphologiques arabes.

46Malgré les efforts entrepris à l’échelle internationale (cf. les résolutions adoptées par les neuf conférences des Nations unies [1967, 1972, 1977, 1982, 1987, 1992, 1998, 2002, 2007] sur la normalisation des noms géographiques), la notation graphique des toponymes berbères n’a pas connu de changements notables dans la Berbérie ou Tamezgha. Ni la ratification de ces résolutions par la plupart des États de cette région, ni le changement qu’a connu le statut politique du berbère dans certains d’entre eux en d’Afrique du Nord (langue nationale en Algérie, officielle au Maroc depuis 2011...), n’ont eu d’impact réel sur cette situation.

47Tout au plus, on peut signaler des tentatives isolées (Tunisie, Algérie...) qui n’accèdent pas au rang de politique toponymique proprement dite. Elles se sont enchevêtrées dans des problèmes engendrés par les types de modèles de notation choisis – dont notamment le modèle arabe (Système de Beyrouth de 1970 est revu plusieurs fois et est devenu, en 2008, le Système de translittération arabe), le modèle francophone (le Système de translittération de l’arabe vers les caractères latins proposé, en 1967, par l’Institut national Géographique de France) – et par les types de notation graphique adoptés qui ne tiennent pas compte des traits inhérents au matériel à translittérer, que l’on traite comme s’il était entièrement arabe.

48Aussi attend-on encore une ou des politique(s) toponymiques qui déterminera / détermineront des critères pour une notation fidèle des noms géographiques berbères, notation qui, sans prétendre à la minutie de la transcription phonétique, n’en déforme pas pour autant la prononciation, la structure, voire la signification. Le changement de statut politique du berbère notamment en Algérie et au Maroc conduira en principe à la codification et à la normalisation des noms géographiques berbères en différentes graphies (latine, néo-tifinaghe) que les différents États de Tamezgha ou la Berbérie ont adopté, et dont les problèmes vont se superposer sur ceux des notations graphiques existantes.

V. Conclusion

49Un domaine délaissé ou presque, c’est ce que montre le stade où en sont les recherches dans ces trois aspects de la toponymie berbère que nous venons de voir. Sans insister sur ce retard – qui pourrait de toutes les façons être rattrapé – et sans nous attarder longtemps sur les ravages engendrés par ce désintérêt général et généralisé, nous voudrions attirer ici l’attention sur un point qui nous semble très important.

50Étant donné la période à laquelle remontent les documents écrits berbères (inscriptions libyques), les renseignements sur les états antérieurs de cette langue que renferment les structures fossilisées dans les strates toponymiques anciennes sont sans doute plus anciens que ceux que contiennent ces inscriptions et ceux que pourraient contenir d’autres documents écrits s’ils avaient existé – ne serait-ce que par le fait que l’adoption de l’écriture intervient généralement à un stade avancé de l’histoire des langues. Aussi le matériel toponymique berbère constitue-t-il un trésor précieux de valeur inestimable, surtout pour une langue comme le berbère qui, si l’on excepte les inscriptions libyques, n’est connue que par son état moderne – dont les textes berbères médiévaux notés par la graphie arabe (cf. Allati, id.). Il recèle non seulement des renseignements historiques sur cette langue millénaire, mais conserve les traces de l’appropriation linguistique de l’espace géographique et de son occupation depuis la nuit des temps, des types d’utilisation qui en étaient faits.

51De par cet aspect conservateur, ce matériel toponymique est ainsi un patrimoine non seulement berbère, africain, afro-asiatique..., mais foncièrement mondial qui conserve les éléments linguistiques, culturels d’une des plus anciennes civilisations du monde (cf. « Patrimoine culturel immatériel », la convention de l’Unesco du 17 octobre 2003) et qui doit être conservé et protégé des différents types d’altération qu’il subit dont notamment ceux que provoquent l’usure du temps, mais surtout les facteurs externes – très ravageurs – dont tout particulièrement les notations graphiques, les adstrats linguistiques – arabes ou autres. Tout le monde est ainsi interpellé, la communauté scientifique (linguistes, géographes...), les États de Tamezgha ou de la Berbérie, les Organisations internationales (ONU, UNESCO, etc.), la société civile.

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Date de mise en ligne : 02/02/2020

https://doi.org/10.3917/edb.032.0123