Un parler amazighe de l’anti-atlas approche phonologique
Pages 121 à 132
Citer cet article
- DOUCHAÏNA-OUAMMOU, Rqia,
- Douchaïna-Ouammou, Rqia.
- Douchaïna-Ouammou, R.
https://doi.org/10.3917/edb.029.0121
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- Douchaïna-Ouammou, R.
- Douchaïna-Ouammou, Rqia.
- DOUCHAÏNA-OUAMMOU, Rqia,
https://doi.org/10.3917/edb.029.0121
Notes
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[1]
L’étude descriptive du parler tagnaoute (Douchaïna : 1996) a aboutit à des hypothèses et à des conclusions. Les données de cette étude ainsi que ses hypothèses et ses conclusions ont été largement exploitées par certains phonologues du domaine de tachelhite pour approfondir la recherche sur la syllabe et sur d’autres phénomènes phonologiques.
-
[2]
L’étude descriptive du parler tagnaoute (Douchaïna : 1996) a aboutit à des hypothèses et à des conclusions. Les données de cette étude ainsi que ses hypothèses et ses conclusions ont été largement exploitées par certains phonologues du domaine de tachelhite pour approfondir la recherche sur la syllabe et sur d’autres phénomènes phonologiques.
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[3]
Les analyses de ces auteurs divergent sur certains points. En ce qui concerne le principe de directionalité, c’est la proposition de Boukous que je retiens, i.e. droite guache.
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[4]
Pour plus d’information sur l’histoire politique et sociale de cette cuvette de l’Anti-Atlas voir Justinard (1954 : 9 et suiv.) et Pascon, 1983.
-
[5]
Goudailler (1991 : 10) disait : « au-delà de la fonction de communication qu’elle exerce, une réelle jouissance n’est-elle pas aussi fournie par toute forme langagière, qu’elle soit académique ou non ».
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[6]
Je préfère le terme « langage spécial » à celui d’« argot » que Denis François utilise et qui, ici, peut prêter à confusion.
-
[7]
Pour le gabarit syllabique du tachelhit et ses instanciations, voir Boukous (2009 : 191).
-
[8]
Il ne s’agit ici que de règles générales et systématiques. Les règles spécifiques et contextuelles qui exigent des contextes déterminés pour s’appliquer ne peuvent être traitées dans les limites étroites de cet article.
-
[9]
Rappelons que la syllabicité est une propriété déterminée par la fonction d’un segment dans la syllabe.
1. Introduction
1La phonologie de l’amazighe (tachelhite, parler du sud-ouest marocain) est un chapitre de la grammaire de l’amazighe qui a beaucoup intéressé les linguistes amazighisants. Des phénomènes pertinents de cette phonologie ont été analysés dans de nombreux articles, des thèses et des ouvrages entiers (Jouad 1983, Bounfour 1984, Boukous 1987 et 2009, Elmedlaoui 1985, Jebbour 1996, Marouane 1997, Louali 1990, pour ne citer que quelques thèses et ouvrages). Cependant, et comme le souligne Boukous (2009 : 15) des domaines entiers restent à défricher : celui des phénomènes prosodiques, de la phonologie historique et comparée ainsi que la description articulatoire et acoustique des sons par la méthode expérimentale.
2L’objectif de la présente étude est de contribuer à l’approfondissement de l’analyse des phénomènes prosodiques, plus particulièrement celui de la représentation syllabique en amazighe. Pour ce faire, les données empiriques d’un parler secret, le tadoubirte, seront mises à contribution. Ce genre de parler présente un intérêt certain pour la linguistique amazighe [1] L’analyse de la grammaire spécifique de tadoubirte fournira des éléments empiriques qui peuvent être utilisées dans la description de certains aspects de la grammaire de l’amazighe [2]. En effet, la description des règles de transformations en œuvre dans ce parler, l’analyse des contraintes qui pèsent sur l’agencement de ces règles, l’étude des phénomènes phonologiques provoqués par la réorganisation des séquences de segments du lexème de tachelhite pour obtenir un lexème de tadoubirte, tous ces phénomènes linguistiques peuvent, me semble-t-il, servir de données empiriques dans la confrontation des hypothèses et des conclusions auxquelles ont aboutit les recherches dans le domaine de la phonologie de l’amazighe, particulièrement dans le domaine prosodique.
3Cet article ne prétend pas aborder toutes ces questions. Il essayera uniquement de démontrer que l’opération de segmentation du mot du tachelhite par tadoubirte découle de principes généraux qui régissent les structures syllabiques du tachelhite. L’intérêt est centré sur la description sommaire des règles de transformations dans leur relation avec la structure syllabique.
4L’analyse adoptée s’inspire des modèles appliqués aux tachelhite, modèles menés dans le cadre de la théorie relationnelle de la sonorité. Ces modèles sont ceux de Boukous, 2009 et de Dell et Elmedlaoui, 2003 [3], etc. qui se sont à leur tour inspirés d’auteurs comme Halle et Vergnaud, 1979 et 1980, Clements, et Keyser, 1983 et Selkirk, 1984.
2. Présentation du parler
5Tadoubirte est un parler secret utilisé par certains hommes de Tazerwalte [4] (sud-ouest marocain) : c’est le parler secret de la troupe de troubadours « rrma » de cette ville. Les membres de cette troupe l’utilisent entre eux chaque fois qu’ils sont en présence d’étrangers à leur communauté restreinte de troubadours, que cela soit à Tazerwalte, dans les souks, les anmouggars (foires annuelles), où ils présentent leurs numéros, ou dans d’autres villes où leur activité d’artistes les amène à vivre dans une communauté plus large de troupes d’artistes, poètes, chanteurs, comédiens, bref, partout où le besoin de communiquer entre eux sans être compris par les autres impose l’usage de ce parler. C’est aussi sur scène en présence des spectateurs que ces troubadours éprouvent la fierté [5] de l’utiliser. Contrairement à des parlers secrets comme tagnaoute (Douchaïna 1996 : 11-17, 1998 : 197 et 2007 : 56) qui assure deux fonctions, ludique et cryptique, le parler tadoubirte a une fonction strictement cryptique jamais ludique. Il indique donc, pour reprendre les termes de Denis François (1963 : 623) « une volonté de connivence, de solidarité, voire de défense sociale ».
3. Définition de tadoubirte
6Pour une brève définition par comparaison, tadoubirte est un langage spécial du type verlan (ou backslang) (Calvet 1994 : 60-64) dont le procédé formel est un type de dérivation parasitaire (Denis François 1991 : 5). Ce procédé consiste à transformer un lexème du tachelhite en inversant ses parties. Ce qui fait de ce parler, qui est confiné dans le groupe restreint des initiés, un parler dérivé du tachelhite qui est le parler commun de toute la communauté tachelhitophone. Comme le précise Denis François (1963 : 627) « C’est dans le cadre de la grammaire et de la phonologie d’un instrument de communication commun (langue ou dialecte) que l’argot [6] se forge un vocabulaire particulier ». En effet le parler tadoubirte procède par le maniement du lexique du tachelhite qu’il transforme en le déguisant pour le rendre opaque.
4. Règles générales de tadoubirte
7Deux règles président à ce processus : de manière générale, tadoubirte consiste à découper un lexème du tachelhite en deux parties, puis à déplacer la deuxième partie pour la préposer à la première.
8Soit, par exemple, un lexème de type abcde :
- on découpe le mot en deux, ab# cde, puis
- on intervertit les places des deux parties, ce qui donne : cdeab.
10Les problèmes à résoudre sont donc les suivants :
- expliciter les conditions qui permettent de déplacer un ou plusieurs segments ;
- spécifier la nature de ces segments ;
- expliciter les conditions qui requièrent la suffixation ou la non suffixation d’une voyelle ;
- spécifier la nature de cette voyelle.
12Les deux règles générales et les quatre problèmes à résoudre constitueront la grammaire de tadoubirte.
5. La base phonémique de tadoubirte
13Contrairement au parler tagnaoute qui opère à partir du squelette consonantique du lexème du tachelhite, i.e. la racine lexicale du lexème (Douchaïna 1998 : 208), l’hypothèse de la base phonémique des règles de transformation de tadoubirte se révèle fausse quand on considère les lexèmes monolitères, bilitères, trilitères et quadrilitères suivants :
5.1 Les monolitères
| (i) Tachelhite | (ii) tadoubirte | |
| ini | niji | « dis » |
| tnna | nnat | « elle a dit » |
| anu | nuwa | « puits » |
| tanut | nutta | « petite cuvette » |
14Si le nombre de consonnes radicales était pertinent pour les règles de transformation de tadoubirte, les lexèmes dans (ii) présenteraient une structure formelle commune. Or, chacun de ces quatre lexèmes monolitères aboutit, après l’application des règles de transformation, à une forme différente selon qu’il est un nom masculin, un diminutif, un prétérit ou un impératif. Autrement dit, les morphèmes (modalités nominales et verbales) sont retenus, dans le lexème de tadoubirte en même temps que les consonnes radicales.
5.2 Les bilitères
| imkli | lijmk | « déjeuner » |
| afud | udafu | « genou » |
| ifaddn | addnifa | « genoux » |
15Comme dans les cas précédents, il s’avère que deux lexèmes du tachelhite (un singulier afud « genou » et son pluriel ifaddn « les genoux »), formés à partir d’une même racine bilitère FD donnent deux lexèmes distincts en tadoubirte.
5.3. Les trilitères
| afrux | ruxaf | « garçon » |
| tafruxt | ruxttaf | « fille » |
| tamγart | γarttam | « la femme » |
| timγarin | γarintim | « les femmes » |
16Une fois encore, le parler tadoubirte applique ses règles au lexème du tachelhite sur lequel il agit en tant qu’unité lexicale.
5.4 Les quadrilitères
| aglzim | zimagl | « pioche » |
| taglzimt | zimttagl | « binette » |
| asrdun | dunasr | « mulet » |
| tasrdunt | dunttasr | « mûle » |
| iggrnunnz | nunnziggr | « avoir les dents agacées » |
| iwwnzr | zriwwn | « saigner du nez » |
17Les remarques faites pour les monolitères, les bilitères et les trilitères sont valables pour les quadrilitères. Les exemples dans (5.1-5.4) montrent que le nombre de consonnes radicales n’est pas pertinent pour les règles de transformations opérées par tadoubirte. En effet, deux lexèmes distincts du tachelhite formés à partir d’une même racine monolitère, bilitère, trilitère ou quadrilitère aboutissent, après l’application des règles de transformation de tadoubirte, à des formes différentes, puisque, comme le montrent les exemples, le lexème est retenu en tant que syntagme : le nom avec ses modalités centrales de genre et de nombre ; le verbe avec ses modalités centrales, à savoir, les indices de personne et les morphèmes thématiques.
6. La base syllabique de tadoubirte
18Ce qui préside à la formation du lexème de tadoubirte sont, me semble-t-il, les conditions de structure séquentielle que j’examinerai en termes de structure syllabique. C’est au niveau du domaine prosodique de la syllabe, en tant que représentation de l’organisation des suites de segments, que l’analyse et la description de la grammaire de tadoubirte doit se faire. En effet, la syllabe est l’unité phonologique qui permet de saisir de façon adéquate les règles de grammaire de tadoubirte. L’objet central de ce paragraphe est de démonter la procédure en œuvre dans la formation du lexème de tadoubirte. La démarche est la suivante : je procèderai à la syllabation des syntagmes de tachelhite et j’essayerai de relever les éléments que tadoubirte déplace dans sa transformation du syntagme tachelhite en un syntagme tadoubirte. L’observation de ces exemples permettra de déduire les règles de transformation qui régissent cette opération.
6.1 La classe des monosyllabes
19Un monosyllabe [7] du tachelhite étant donné, voici comment tadoubirte le transforme
20 (i) Le monosyllabe de type CVC
21(Où C réfère à tout segment consonantique et V à tout segment syllabique, vocalique ou consonantique) :
| ruħ | ṛuħ | uħ.ṛu | « passe la nuit » |
| laẓ | laẓ | aẓ.la | « faim » |
22Règle : dans les monosyllabes à attaque non branchante et à rime branchante dont le noyau est vocalique, déplacer la rime puis suffixer une voyelle au résultat obtenu.
23(ii) Le monosyllabe de type CVCC
| ṭṭafħ | ṭṭafħ | afħṭṭa | « j’ai » |
| sillf | sillf | ill.fsi | « fais signe avec la main » |
24Règle : dans les monosyllabes à attaque non branchante et à rime complexe dont le noyau est vocalique, déplacer la rime puis suffixer la même voyelle au résultat obtenu.
25(iii) Le monosyllabe de type CCVC
| mraw | mraw | aw.mra | « dix » |
| kṛaḍ | kṛaḍ | aḍ.kṛa | « trois » |
| ħmad | ħmad | ad.ħma | « prénom masculin » |
26Règle : Dans les monosyllabes à attaque branchante et à rime branchante dont le noyau est vocalique, déplacer la rime puis suffixer la voyelle au résultat obtenu.
27(iv) Le monosyllabe de type VCC
| ixss .. | ixss .. | ṢṢix | « os » |
| ils | ils | sil | « langue » |
28Règle : Dans les monosyllabes constitués d’une rime complexe où le noyau est vocalique, déplacer l’élément extrême de la coda.
29(v) Le monosyllabe de type CCV
| ttẓa | ttẓa | ẓatt | « neuf » |
| tnna | tnna | nnat | « elle a dit » |
30Règle : Dans les monosyllabes à attaque branchante et à rime non branchante à noyau vocalique, déplacer le deuxième élément de l’attaque (A2) et le noyau (N) de la syllabe.
31(vi) Le monosyllabe de type VC
| rrgg | rrgg | ggrr | « terre plaine sans arbres » |
| llγ | llγ | γll | « lécher » |
32Règle : Dans les monosyllabes à attaque nulle et à rime branchante où le noyau est consonantique, déplacer C (C = coda)
33(vii) Le monosyllabe triconsonantique de type CCV
| kšm | kšm | šmk | « entre » |
| sγl | sγl | γls | « mesure » |
34Règle : Dans les monosyllabes à attaque branchante et à rime non branchante à noyau consonantique, déplacer le deuxième élément de l’attaque et la rime à l’initiale du syntagme de tadoubirte.
35A l’issue de l’analyse de ces formes, nous pouvons dire que ce sont les structures intrinsèques de l’attaque et de la coda qui sont pertinentes et déterminent le nombre de segments à déplacer de la finale du syntagme du tachelhite à l’initiale du syntagme de tadoubirte.
6.2 La classe des disyllabes
36Un disyllabe étant donné, voici comment le locuteur de tadoubirte le transforme :
37(i) Le disyllabe de type VC. CV
| aglu | ag.lu | lu.jag | « toponyme » |
| ikšm | ik.šm | šmik | « il est entré » |
38(ii) Le disyllabe de type CVC. CV
| tigni | tig.ni | ni.tig | « couture » |
| tijjni | tijj.ni | ni.tijj | « dattes » |
39(iii) Le disyllabe de type V. CVC
| nttat | n.ttat | ttat.n | « elle » |
| xtad | x.tad | tad.x | « celle-ci » |
40(iv) Le disyllabe de type CVC. CVCC
| tawrirt | taw.rirt | rir.ttaw | « colline » |
| taglajt | tag.lajt | laj.ttag | « œuf » |
41(v) Le disyllabe de type CVC. CV
| γajlli | γaj.lli | lli.jaγ | « ce que » |
| tifssi | tif.ssi | ssi.tif | « légèreté » |
42(vi) Le disyllabe de type CV. CVC
| jafuf | ja.fuf | fuf.ja | « tamisé » |
| talat | ta.lat | la.tta | « torrent » |
43 (vii) Le disyllabe de type CV. CV
| walu | wa.lu | lu.wa | « rien » |
| tasa | ta.sa | sa.ta | « foie » |
44Au vu des exemples dans (i, ii, iii, iv, v, vi, vii), il apparaît que la règle de transformation des disyllabes consiste à déplacer la deuxième syllabe pour la préposer à la syllabe précédente et ceci quelle que soit la structure intrinsèque de l’attaque et de la coda des deux syllabes.
6.3. La classe des trisyllabes
45(i) Les trisyllabes de type V. CV. CVC / CV. CV. CVCC
| aγaras | a.γa.ras | ra.sa.γa | « chemin » |
| a
| a.
| bu.ra.
| « voile » |
| asngar | a.sn.gar | ga.ra.sn | « maïs » |
| axwṛbiš | a.xwṛ.biš | bi.ša.xwṛ | « salle » |
| ikkrnunns | i.kkr.nunns | nunn.si.kkr | « être frisé » |
46Règle : Dans les trisyllabes dont ϭ 3 (ϭ = syllabe) est à rime branchante ou complexe et à noyau vocalique, déplacer ϭ 3 à l’initiale du mot de tadoubirte. (ii) Les trisyllabes de type V. CV. CV / V.CVC. CV
| idduqqṛ | i.ddu.qqṛ | uqq.ri.ddu | « il est bête » |
| iggunfr | i.ggun.fr | un.fri.ggu | « être émoussé » |
| iggrml | i.ggr.ml | rm.li.ggr | « être croustillant » |
| igṛužžm | ig.ṛu.žžm | užž.mig.ṛu | « mal cuit » |
47Règle : Dans les trisyllabes dont ϭ 3 est une syllabe dégénérée à rime non branchante, déplacer ϭ3 et la rime de la syllabe précédente.
48La différence entre les formes dans (i) et celles dans (ii) se situe au niveau de la syllabe 3 qui est du type CVC ou CVCC à noyau vocalique dans (i) alors que dans (ii) elle est du type CV, c’est-à-dire, une syllabe à rime non branchante et à noyau consonantique.
49En fonction des données dans I, II et III, le résumé des règles [8] de transformation comme suit :
50L’élément déplacé vers l’initiale du lexème de tadoubirte dépend vraisemblablement du nombre de syllabes du lexème du tachelhite. En effet, tadoubirte déplace :
- la ϭ 2 d’un énoncé disyllabe du tachelhite
- la ϭ 3 d’un énoncé trisyllabe sauf si ϭ 3 est une syllabe dégénérée à rime non branchante, si c’est le cas, déplacer la rime de ϭ 2 et ϭ 3
-
Dans la classe des monosyllabes, trois règles déterminées par le type
syllabique du lexème du tachelhite :
- dans un monosyllabe à attaque nulle et à rime complexe dont le noyau est vocalique, déplacer C2 (C = coda) ;
- dans un monosyllabe à noyau vocalique ou consonantique, à attaque branchante et à coda nulle, déplacer A2 (A = attaque) + R (R = rime) ;
- dans un monosyllabe à noyau vocalique et où les positions attaque et coda sont occupées par un ou deux segments, déplacer la rime et suffixer une voyelle.
52Les classes des disyllabes et des trisyllabes présentent une certaine régularité formelle alors que celle des monosyllabes est beaucoup plus compliquée. Cette complication s’expliquerait par le nombre de segments réduit qui n’offre pas suffisamment d’éléments à intervertir.
53Après l’application des règles de transformation, l’énoncé disyllabe et
trisyllabe en tachelhite et son équivalent en tadoubirte ont le même nombre
de syllabes sauf dans les cas ou des contraintes phonotactiques produites par le
nouveau réarrangement des suites de segments interviennent, exemple du
disyllabe is.γa qui donne le monosyllabe γajs à cause de la nouvelle position
du segment /i/ qui se trouve contigu à la voyelle basse ā entrainant la formation
de semi-consonne en contexte d’hiatus ; autrement on aboutira à une syllabation du type a.js, i.e. CV.CV fait possible si on admet avec Boukous (2009 :
261) que la semi-consonne j a ici un indice [9] de sonorité 0.
7. Ajout de voyelles
54Précisons tout d’abord qu’il ne s’agit pas dans cet ajout de voyelle de n’importe laquelle, mais d’une voyelle identique à celle de l’unité lexicale à transformer. Cela revient à dire que seuls les lexèmes à rime vocalique peuvent prétendre à cette suffixation de voyelle si les contraintes sur leur structure syllabique le requièrent. Or, même les lexèmes sous forme de séquence consonantique sans voyelle peuvent avoir recours à l’ajout d’une consonne syllabique. Observons les énoncés suivants :
(i) Les monosyllabes avec suffixation de voyelle
55Reprenons les formes monosyllabes qui présentent une voyelle suffixée :
| ruħ | uħru |
| laẓ | aẓ.la |
| ṭṭafħ | afħ.ṭṭa |
56Sans suffixation de voyelle, nous aurons : *uħṛ, *aẒl, *afḥṭṭ, c’est-à-dire, les syllabations suivantes : *uħ.ṛ, *aẒ.l et le monosyllabe *af.ħṭṭ puisque les segments f et ḥ ont le même indice de sonorité (IS=3) alors que ṭṭ a un indice inférieur (IS=1)
57Dans les deux premiers exemples, à savoir *uħṛ et *aẒl, les syllabations *uħ.r et *aẒ.l, c’est-à-dire VC. V sont conformes au gabarit syllabique de l’amazighe. Comment expliquer alors le rejet de cette syllabation par le locuteur de tadoubirte ? Nous ne pouvons prétendre que le nombre de syllabe soit à l’origine du choix puisque dans les deux syllabations, celle prédite par le locuteur et celle qu’il rejette, nous avons un monosyllabe de tachelhite qui donne un disyllabe de tadoubirte. Apparemment les liquides (l et r) ne peuvent occuper la position de noyau dans une syllabe à attaque et à coda nulles, se situant à la finale du lexème. Autrement dit, pour le locuteur de taboudite, les liquides /l/, /r/ ne peuvent constituer une rime à segment unique à la finale absolue.
58Dans la forme afħṭṭ, la suffixation de la voyelle peut s’expliquer, encore une fois, par la préférence de certains types de structure syllabique. L’ajout de la voyelle permet d’aboutir au type afħ.ṭṭa, i.e. VCC. CV conformément au gabarit syllabique de l’amazighe (cf. Boukous 2009 : 192).
(ii) Les trisyllabes avec suffixation d’un segment syllabique
| idduqqṛ | i.ddu.qqṛ |
| iggunfr | i.ggun.fr |
| iggrml | i.ggr.ml |
| igṛužžm | ig.ṛu.žžm |
59L’application de la règle de tadubirte régissant les trisyllabes consiste à déplacer ϭ 3, ce qui donne les formes suivantes :
| *qqri.ddu, | *fri.ggun, | *mli.ggr et | *žžmi.gṛu ou |
| CCV. CV | CCV. CVC | CCV. CV | CCV. CCV |
60Les formes dans (ii) sont tout à fait conformes au gabarit syllabique de l’amazighe et pourtant le locuteur de tadoubirte prédit des formes avec ajout de voyelle (uqq.ri.ddu, un.fri.ggu, rm.li.ggr et užž.mi.gṛu). Cet ajout d’un segment syllabique peut s’expliquer par le besoin d’aboutir, après l’application des règles de transformation, à un trisyllabe conformément à la règle générale de la grammaire de tadoubirte qui postule que le nombre de syllabes du lexème de tadoubirte doit être égal à celui du lexème de tachelhite. Même l’argument de restrictions sur les séquences à l’attaque ne peut être retenu puisque nous avons là des suites de segments qqr, fr, ml et žžm bien attestés en tachelhite : (qqršl, frm, ml, žžmak), respectivement « carder, être ébréché, montrer, jouer du tambourin ». Il faudrait peut-être attendre l’étude détaillée de ce parler pour pouvoir tirer des conclusions plausibles.
Conclusion
61Du point de vue descriptif, la présente étude a permis de faire la présentation succincte du parler tadoubirte. Cette description m’a conduit à : (i) présenter le contexte sociolinguistique du parler, à savoir les conditions de sa genèse, sa fonction, ses locuteurs ; (ii) examiner les règles qui régissent les transformations d’un lexème du tachelhite en un lexème de tadoubirte.
62Du point de vue théorique, cette étude contribue à montrer l’importance de la syllabe en tant qu’unité phonologique. En effet, tadoubirte fournit des arguments permettant de confirmer que le parler tachelhite exploite un des domaines prosodiques de la représentation phonologique, à savoir, la syllabe. Cette unité prosodique est donc pertinente.
63En outre, cette étude permet de soutenir les hypothèses sur la représentation de la compétence des locuteurs de tachelhite. Cette compétence comprend les règles qui régissent les structures syllabiques du parler. En effet, les locuteurs segmentent les énoncés en syllabes ; ce qui implique que la syllabe est certainement une réalité psychologique. Le parler tadoubirte permet d’éclairer de manière pertinente cette réalité psychologique de la structure phonologique intériorisée par le locuteur.
- Boukous, Ahmed, 2009, La phonologie de l’amazighe, Rabat, El Maârif Al Jadida.
- Calvet, Louis-Jean, 1994, L’argot, coll. Que sais-je ? no 700, Paris, PUF.
- Denis, François, 1968, « Les argots », Le langage, Encyclopédie de la Pléïade, Paris, PUF, pp. 620-646.
- Denis François-Geiger, 1991, « Panorama des argots contemporains », Langue française. Vol. 90 N1. Parlures argotiques, pp. 5-9.
- Douchaïna-Ouammou, Rqia, 1996, Tagnaoute, un parler secret des femmes berbères de Tiznit (Sud-Ouest marocain), Thèse de Doctorat Nouveau régime, INALCO, Paris.
- Douchaïna-Ouammou, Rqia, 1998, « la morphologie du verbe en tagnaoute », Études et Documents Berbères, no 15-16, pp. 197-210.
- Douchaïna-Ouammou, Rqia (2007) « langue et changement social : exemple d’un patrimoine à sauvegarder », Revue des sciences humaines et sociales, no 49, Rabat, Kawtar Print, pp. 53-61.
- Dell, François & Elmedlaoui, Mohammed, 2003, Syllabes in Tachelhiyt Berber and in Morroccan Arabic, Boston, Kluwer Academic Publishers.
- Goudailler, Jean-Pierre, 1991, « Argotolâtrie et argotophobie », Langue française. Vol. 90 N1. Parlures argotiques, pp. 10-12.
- Justinard, le colonel, 1954, Un petit royaume berbère. Le Tazerwalt. Un saint berbère, Sidi Ahmed ou Moussa, Paris, Maisonneuve.
- Pascon, Paul, 1983, La maison d’Illigh et l’histoire sociale du Tazerwalt, Casablanca, Najah El Jadida.
- Selkirk, Elisabeth O. 1984a, « On the major class features and syllable theory », in M. Aronoff & R. Oehrle (eds), Language sound structure, Cambridge, MIT Press, pp. 107-136.