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Questions préliminaires sur le mètre de la chanson rifaine

Pages 161 à 191

Citer cet article


  • Elmedlaoui, M.
(2006). Questions préliminaires sur le mètre de la chanson rifaine. Études et Documents Berbères, 24(1), 161-191. https://doi.org/10.3917/edb.024.0161.

  • Elmedlaoui, Mohamed.
« Questions préliminaires sur le mètre de la chanson rifaine ». Études et Documents Berbères, 2006/1 N° 24, 2006. p.161-191. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2006-1-page-161?lang=fr.

  • ELMEDLAOUI, Mohamed,
2006. Questions préliminaires sur le mètre de la chanson rifaine. Études et Documents Berbères, 2006/1 N° 24, p.161-191. DOI : 10.3917/edb.024.0161. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2006-1-page-161?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.024.0161


Notes

  • [*]
    À l’origine de ce texte, une communication au colloque L’Amazighe dans l’Oriental et le Nord du Maroc : variations et convergences (En hommage à Naïma Louali), organisé par le Centre d’Aménagement Linguistique de l’IRCAM en collaboration avec la Faculté des Lettres d’Oujda (Faculté des Lettres – Oujda, 10-11 nov. 2005). Etant donné les conditions organisationnelles particulières dans lesquelles ladite communication a pu être faite et qu’il n’y a pas lieu d’exposer ici, l’auteur a choisi EDB pour la publication du texte au lieu de le soumettre aux actes dudit colloque. Il remercie, à l’occasion, ses collègues au sein du CAL, qui ont tenu à ce que la communication soit faite, l’encourageant par là à s’investir davantage pour donner corps aux idées exprimées dans le présent texte.
  • [2]
    Les symboles de notation phonétique ont les valeur qu’ils ont en API, sauf pour ce qui suit : le point d’exclamation « ! » qui précède un morphème indique que les apicales de ce morphème sont emphatiques et que le mot tout entier est emphatisé ; /s̆/ et /z̆/ sont des post-alvéolaires chuintantes, sourde et voisé respectivement ; /x/ et /γ/, des fricatives uvulaires, sourde et voisée respectivement ; /ħ/ et /ε/, des fricatives pharyngales, sourde et voisée respectivement ; [e] schwa. Le trait d’union « - » marque la jointure d’affixation, le signe « = », la jointure de prépositions ou de clitiques.
  • [3]
    Je remercie Mohamed El-Ouali et Abdelmounaim Azzouzi de m’avoir communiqué une copie d’un enregistrement analogique de cette chanson, qui a fait l’objet d’une analyse littéraire en arabe de leur part (v. 2004 Description de l'image par IA :). Je remercie également mon collègue Hamid Souifi de son aide au traitement numérique de l’enregistrement. L’aide à l’écoute de la part M. Souifi ainsi que de notre collègue, Nora Elazrak, tous deux locuteurs natifs du Tarifit (Hoceima), m’a permis de m’assurer de la syllabation effective de certaines chaînes sonores, qui ne m’était pas chose évidente.
  • [4]
    Avec tout de même une conception nouvelle de la façon dont une syllabe peut se manifester dans les langues naturelles, notamment la possibilité, pour les consonnes dans certaines langues dont le Tashelhiyt, de remplir la fonction de noyau de syllabe sous certaines conditions (v. Elmedlaoui 1985, Dell & Elmedlaoui 1985, 1988, 1997, 2002).
  • [5]
    Pour le détail des arguments qui étayent ces principes de syllabation pour le Tachelhiyt, abstraction faite de la nature métrique ou non métrique de l’énoncé, v. Elmedlaoui 1985, Dell & Elmedlaoui 1985, 1988, 2002. Pour l’application de ces principes à la scansion de la poésie Tachelhiyt, v. D & E 1997, 2002, 2006, « à paraître » et « en préparation ».
  • [6]
    Il peut y avoir parfois enjambement syllabique, et même morphémique, entre la fin d’un vers et le début du vers suivant (v. D & E à paraître), mais il ne peut jamais y avoir de hiatus (i.e. pas de noyaux syllabiques contigus) ni d’extrasyllabicité à l’intérieur d’un vers (i.e. pas de segment qui ne soit ni noyau, ni attaque, ni coda, contrairement à ce qui semble se passer en Tarifit sous certaines conditions ; v. D & T 1992 : 134 et cf. III.5.2 infra).
  • [7]
    Selon les références citées dans la note 4, le découpage de cette échelle, pertinent pour le Tachelhiyt est le suivant (« >> » veut dire : « plus sonore ») « a » >> « u/w », « i/y » >> les liquides >> les nasales >> les fricatives >> les occlusives obstruantes.
  • [8]
    Par « traditionnelle » (ou « amarg aqqdim ») on exclut la nouvelle « poésie » à genèse écrite accouchée sur papier, de certains intellectuels chleuhs d’à partir des années quatre-vingts du xxe siècle (i.e. la catégorie « d » dans El Moujahid 2004, p. 218 dont Ali Azaykou est le plus notoire.) ainsi que les paroles d’une catégorie de la chanson chleuhe modernisée (par exemple Mbarek Amori, Yuba, etc.).
  • [9]
    Pour une approche comparative de ce type, quoique d’ordre plus général, v. Bounfour 1999 : 113-179, où les traditions métriques, chleuhe, kabyle, rifaine, tamazight, et touareg ont été examinées.
  • [10]
    En plus des conventions de notation donnée dans la note 1, nous rajoutons ce qui suit : / ř / représente un « r » strident, d’un seul battement, historiquement issu, dans le Tarifit, du /*l/ historique ; il est phonétiquement analogue au ř tchèque (v. Elmedlaoui 1993, pp. 129, 145, 166), se gémine en [ddž] et donne lieu à[ttš] par assimilation croisée avec un /t/ qui le suit dans le mot (ex. [iγiř] « bras » [tiγittš] « petit bras », [tiγaddžin] « petits bras ») ; /e/ représente une voyelle réduite dite « schwa » ; les variantes spirantes (i.e. apico-dentales) de /d/, /!d/ ou /t/ ne sont pas distinguée en notation.
  • [11]
    D’après notre constat personnel, les pronoms objets indirects ainsi que le pronoms objet directe 1er singulier ont deux variantes contextuelles à distribution complémentaire dans cette variante du Tarifiyt : une commençant par la voyelle /a/ (/=aZ/ ; Z, une variable) dans le contexte poste verbal, et l’autre commençant par la consonne /d/ (/=daZ/) dans le contexte préverbal (contexte de montée des clitiques).
  • [12]
    Les textes des lignes 32’, 32’’, 34 » et 34’ » ne figurent pas dans les deux notations d’Azzouzi et Al-Ouali.
  • [13]
    Voir Elmedlaoui (1988) b, (1993 : 45 et note 29) et (1991Description de l'image par IA :) à propos de la phonologie du segment /ř / (< */l/) du Tarifiyt de Nador. Pour la caractérisation phonétique de ce [ř], v. Chami (1979) et surtout Hamdaoui (1985 : 186).
  • [14]
    Voir Khalafi 2002.
  • [15]
    Deux spécimens de chants religieux :
    sidi εli l-hessani* Sid εli l-hessani
    wa ! llah yenfeεna bih* wa ! llah yenfeεna bih
    Scansion
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    sidiεlilħessanisidiεlilħessani
    walahyenfeεnabihwalahyenfeεnabih
    Description de l'image par IA :
    ! allh ! allah ! allah * allah a mawlana
    Scansion :
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    a-lahalahalaha-la-hamawlana
    Description de l'image par IA :
    Un spécimen de chant profane :
    l-malik l-hasan bu u-qbbu y a-ziza
    a mani=mma i-ggur ta-mur-t tt-nhzza
    Scansion :
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    lmaliklħasanbuqebbuyaziza
    amani-mayeggurtamurtettenhezza
    Description de l'image par IA :
  • [16]
    Le poème commence ainsi (v. Khalafi 2002) :
    a ya ! dhar u ! barran * a ya ssus n=y-xs-an
    zi=zzayk i- ! γarr-n * a=zzays i- ! γarr zzman
    Scansion
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    ayadharuba-ranaya-susenyexsan
    Øzi-zaykiγa-rena-zaysiγa-rezzman
    Description de l'image par IA : début fraction début racine carrée Delta majuscule en normal au carré fin racine carrée sur Delta majuscule en normal Delta majuscule en normal fin fraction début fraction début racine carrée Delta majuscule en normal au carré fin racine carrée sur Delta majuscule en normal Delta majuscule en normal fin fraction début fraction début racine carrée Delta majuscule en normal au carré fin racine carrée sur Delta majuscule en normal Delta majuscule en normal fin fraction
  • [17]
    Le poème commence ainsi noté en deux lignes :
    mun-ent t-meddukkař
    amašnaw ti-bšrar
    Scansion
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    munentetmeddukaramašnawtibešrar
    Description de l'image par IA :
  • [18]
    (Ziani 1993 : 16) : 3 vers tels qu’ils ont été notés en 3 lignes :
    maša mani te-ddža rextu, mani te-ddža
    t-uyur te-žža=yi weħdi di=t-amara
    te-žža=day ti-messi dg=g-uř =inu ! t-rγa
    Scansion :
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    mašamanitedždžarextumanitedždža
    Øtuyurtežžayiweħdiditamara
    težžadaytimessidegguřinuta :γa
    Description de l'image par IA :
    (Ziani 1997 : 36) : 2 vers tels qu’ils ont été notés en 2 lignes
    šmm i-ks-in a-žnna di= ! t-ittaw-in=nnm
    i-ššur-n s t-lelli di=t-udr-t ! t-rzzm
    Scansion :
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    šemmiksinažennaditi-tawinennem
    i-šurensetlellidituda : ttarezzem
    Description de l'image par IA :
  • [19]
    Les 4 premières ligne du poème :
    ye-ħdaž=iš uř=inu
    am=u-symi a-mεnan
    i ye-ħdaž-n ře-ħmu
    n=ymmas ! i-weddar-n
    Scansion :
    S1S2S3S4S5S6S7S8S9S10S11S12
    yeħdažišuřinu##amusimyameεnan
    iyeħdaženřeħmu##nyemmasiwedda : n
    Description de l'image par IA :
  • [20]
    (i) constituer chaque voyelle pleine (a, u, i) en un noyau de syllabe, (ii) il ne peut pas y avoir de hiatus (i.e pas de deux noyaux en adjacence, ce qui implique que chaque noyau est précédé d’une attaque, obligatoire sauf au début du domaine de syllabation), (iii) de droite à gauche, grouper en une syllabe toute suite de deux consonnes ou semi-consonnes non encore syllabées et insérer un schwa entre les deux segments ainsi groupés, (iv) doter les syllabes à voyelle pleine d’une coda simple en leur rattachant toute consonne ou semi-consonne éventuelle non encore rattachée par le mécanisme de syllabation ; (v) certaines consonnes (toutes étant obstruantes coronales appartenant à des classes déterminées de morphèmes) sont marquées dans le lexique comme extraprosodiques en cela qu’elles ne sont pas rattachables à la structure syllabique dans le cycle de syllabation primaire (mot et groupe clitique).
  • [21]
    Pour les particularités de ces géminées en Tachelhiyt, v. Elmedlaoui 1985, 1988a, D & E 1997a, 1997b.

I. Introduction

1 Cet article se propose d’examiner un certain nombre de questions préliminaires relatives au mètre et à la versification en Tarifiyt, une des trois grandes variantes du berbère au Maroc (de plus en plus dit amazighe au Maroc). Parmi les descriptions phonologiques portant sur des parlers particuliers de cette variante, on peut citer notamment Chami 1979, Chtatou 1982, Hamdaoui 1985, Tangi 1991. Dans une perspective contrastive, qui conçoit la notion de « variation » linguistique et dialectale comme une notion qui renvoie à la distribution des dispositions linguistiques particulières vis à vis d’un nombre fini de paramètres linguistiques à l’intérieur d’une communauté sociolinguistique donnée, lesdites questions portant sur le Tarifiyt ont été inspirées par une batterie de questions analogues, qui avaient déjà été examinées dans le cadre des recherches menées ces dernières années et qui portent sur le modèle métrique du Tachelhiyt, le modèle le mieux étudié jusqu’ici parmi les modèles métriques berbères. Il s’agit notamment des questions suivantes :

2 (1) Questions à propos de la versification

  1. Quelles sont les entités prosodiques terminales ultimes (syllabes ou mores) dont le calcul établit les unités métriques majeures (hémistiche, vers, strophe) de la versification en Tarifiyt ?
  2. Quel est le statut du schwa – phonologiquement gouverné et phonétiquement bien perceptible en Tarifiyt – dans la constitution de ces entités prosodiques ultimes ?
  3. Quelle est la valeur des consonnes géminées dans la constitution de ces mêmes entités prosodiques ultimes ?
  4. Quel est le domaine de syllabation (mot, hémistiche, vers) à l’intérieur duquel les contraintes et mécanismes qui construisent ces mêmes entités prosodiques ultimes sont observées et appliqués ?

4 Ces questions seront traitées pour le Tarifiyt sur la base de l’analyse d’un ensemble de matériel versifié dont le noyau dur est une chanson rifaine traditionnelle de 38 vers, /mwami leεziz inu « Chéri, mon cher ! » [2], dont nous disposons d’un enregistrement sonore [3].

5 En plus de l’apport descriptif en soi de ce travail, le caractère contrastif de l’approche ici adoptée, propose en même temps ladite batterie de questions comme un programme de départ pour les études détaillées à venir qui ont pour objet la métrique des autres traditions poétiques et de chant berbères. Le travail est structuré de la manière suivante : la section II, qui suit, fournit les concepts généraux nécessaires à la formulation des questions de détail en se basant notamment sur les progrès réalisés dans le domaine de la recherche sur la versification chleuhe. Les sous sections III.1 à III.4 exposent et établissent les données du Tarifiyt. Enfin, la sous section III.5 analyse les données du Tarifiyt par rapport aux questions (1) ci-dessus, et ce dans une perspective contrastive toujours par rapport aux faits du Tachelhiyt.

II. Généralités à propos de l’approche

6 Dire d’un genre de discours dans une langue donnée qu’il est métrique, revient, en somme, à supposer que, de par les structures des éléments prosodiques des textes de ce genre, notamment ses accents, s’il y en a, ses mores et ses syllabes, ainsi que leurs groupements en unités prosodiques supérieures, le genre en question présente certaines régularités formelles de telle façon, par exemple, que :

7 (2) lesdits éléments prosodiques y donnent lieu à des régularités de construction et/ou à des périodicités directement ou indirectement observables. C’est le cas, par exemple, du nombre de syllabes, qui reste 12, d’une ligne à l’autre dans chacun des exemples de (7) a-d ci-dessous, tirés du Tachlhiyt. C’est le cas aussi de la périodicité des tranches A et C des suites L/H dans (7) d et (7) e respectivement, ou de l’alternance des tranches A et B des suites L/H dans (7) e (cf. D & E 2006 à propos du critère de la périodicité). Ou de telle façon encore que :

8 (3) le groupement des éléments prosodiques minimaux terminaux (mores et syllabes) en unités supérieurs (pieds, dipodes, vers) obéit dans le genre en question à des conditions contraignantes et limitées, de bonne formation, découvrables par analyse et énonçables de façon formelle. Ou de telles sorte enfin que :

9 (4) les deux propriétés précédentes (2) et (3) ci-dessus soient toutes les deux valables, la première, là où il y en a, n’étant qu’une manifestation particulière et épi-phénoménale de la seconde.

10 D’autres régularités, d’un autre type, sont envisageables comme procédés et propriétés métriques, telles que l’assonance, la rime et d’autres éléments de démarcation, qui permettent de saisir des cyclicités plus larges de type « hémistiche », « vers », et « strophe ».

11 Depuis le travail de Jouad (1983), il a été observé par exemple, en ce qui concerne le type de propriétés (2)- (4) ci-dessus, que, dans un morceau métrique du Tachelhiyt (cf. Idem 1995, Bounfour 1984, 1999 ; D & E 1997, 2002 et à paraître) et de certains parlers du Tamazight (Moyen Atlas), les régularités directement observables consistent, entre autres choses, en ce que résument les généralisations de (5), deux généralisation que nous désignerons dans la suite de la discussion par le syntagme « patron métrique » (PM), ce que Jouad 1995 appelle « formule matricielle » ou « formule étalon ».

12 (5) Le patron métrique PM en Tachelhiyt

  1. Isométrie : tous les vers ont le même nombre de syllabes [4],
  2. Équipartition morique : la distribution des syllabes légères (L, d’après l’anglais « Light ») à une seule more, et des syllabes lourdes (H, d’après l’anglais « Heavy ») à deux mores, reste la même à travers les vers du poème considéré (Jouad 1995 : 44-45).

14 Avant de donner des exemples concrets (v. (7) infra) pour illustrer les deux généralisations de (5), relatives aux PMs en Tachelhiyt, ainsi que les phénomènes évoqués en (2), un bref rappel s’impose des principes qui régissent la syllabation dans cette variété de langue, d’où les exemples qui suivent dans ce préliminaire sont tirés, et ce afin d’expliquer au lecteur qu’est ce qui fait qu’une suite donnée (ex. t-lkm-tnt « elle les a rejointes ») des segments des mots d’un vers dans cette langue soit déoupée en syllabes, d’une façon (.tl.km.tnt.) et pas autrement (*.t.lk.mt.nt. par exemple) [5].

15 (6) Syllabation et poids métrique en Tachelhiyt

  1. Le domaine de syllabation par défaut est l’étendue du vers au moins[6] ; ce qui veut dire, entre autres choses, que le groupement des segments en syllabes ne tient pas compte des limites de mots à l’intérieur de ce domaine.
  2. Une syllabe contient nécessairement un noyau, vocalique ou consonantique, selon une hiérarchie d’aptitude et de priorité des segments du tachelhiyt à former un noyau de syllabe, basées sur un découpage maximalement détaillé de l’échelle naturelle de sonorité des segments des langues naturelles [7].
  3. Les conditions d-h qui suivent étant prises en compte, tout segment phonétiquement réalisé du matériel morphosyntaxique ou d’insertion est susceptible en principe de constituer un noyau de syllabe.
  4. Sauf au début du vert, une syllabe est forcément dotée d’une attaque, de sorte que deux noyaux de syllabe ne se trouvent jamais en contiguïté (i.e. interdiction d’hiatus) à l’intérieur du domaine de syllabation.
  5. Une fois les noyaux repérés selon la hiérarchie et dotés chacun d’une attaque, qui ne dépasse jamais un segment (i.e. pas d’attaque complexe), les segments non encore intégrées par le mécanisme de syllabation, ni comme noyaux ni comme attaques, sont rattachés, chacun en coda à la syllabe qui le précède.
  6. Sauf dans le cas où elle consiste en une géminée, la coda ne peut jamais non plus dépasser un seul segment (i.e. pas de coda complexe).
  7. Selon le principe d’exhaustivité de syllabation (i.e. pas d’extrasyllabicité), tout segment phonétiquement réalisé du matériel morphosyntaxique ou d’insertion phonologique doit appartenir à une position dans une syllabe (noyau, attaque ou coda).
  8. De quel degré de substantialité qu’il soit phonétiquement, dans la diction de parole ordinaire ou dans celle des paroles versifiées et chantées, un vocoïde [α] (α de qualité et de timbre variables) qui ne correspond à aucun des trois phonèmes /a/, /u/ /i/ du lexique ou d’insertion, et qui est toujours déterminé, pour ce qui est de sa distribution et/ou de sa qualité plus ou moins perceptible ainsi que de son timbre, par la transition articulatoire entre consonnes contiguës (v. D & E 1996a, 1996b) et/ou par la nature et le tempo de la diction, est un élément très tardif qui ne compte jamais comme composant structural de la syllabe.
    i) Une syllabe est dite lourde (désignée ci-après par la lettre H) lorsque cette syllabe est fermée par une coda ; elle est dite légère (et désignée ci-après par L) autrement, i.e. lorsqu’elle est ouverte, sans coda.
  9. Lorsque la coda d’une syllabe, Sn, consiste en la seule première moitié d’une géminée, alors que l’autre moitié de cette géminée sert d’attaque à la syllabe suivante, Sn+1, le poids de Sn est ambivalent : elle peut compter aussi bien pour H que pour L, selon ce que requiert sa position à l’intérieur du PM (patron métrique) abstrait du poème (v. D & E 1997 : 17).

17 Voici maintenant des exemples d’illustration, tirés du Tachelhiyt et donnés, chacun suivi de sa scansion métrique. Dans toutes les tables de scansions de ce travail, une géminée dont la première partie vient après un noyaux de syllabe consistant soit en une voyelle pleine (i. e. qui ne soit pas un schwa, pour le cas du Tarifiyt) soit en une consonne syllabique, et dont la deuxième partie sert d’attaque à la syllabe suivante, n’est représentée pour sa première partie que par le tiret « - » comme signe de liaison. Ainsi les suites tachlehiyt /t-nna/ « elle a dit » et /ta-nna/ « celle qui » seront syllabées comme (.tn.na.) et (.ta-.na.) respectivement, alors que le tarifityt /t-nna/ « elle a dit » où le noyau de syllabe est un schwa, se verra syllabé comme (ten.na) et pas comme (te-.na).

18 (7)

19 (a) (La chanson « matta γikad nga » de Fatima Tabamrant. Sawt Al-nu-juwm. 1989 (v. Ben Ahya 2002 : 101-103)

20 inna=hlli kki-γ i=zzaman siγ=aγ z̆urra-n

21 urd l-maħabba urd a-marg lla-n=gitnγ

123456789101112
HLLLLLLHLHLL
innahlli-kiγi-zamansiγaγz̆u-ran<n
urdlmaħa-bawrdamargllangitn<γ
Description de l'image par IA : Trois carrés avec les chiffres 1, 8, 10. Deux lignes de carrés avec des mots : "in, our" et "man, mar, say, lan".

22 (7)

23 (b) Rays Mohamed Ben Yahya (cassette Koutoubiaphone KTP5109, face A)

24 ! alatif ! yalatif ! alatif a I-muħibb-t

25 a-safu n=z̆ahnnam a t-ss- ! rγa l-muħibb-t

123456789101112
LLHLLLLLLHLH
alatifyalatifalatifalmuħibb<t
asafunz̆ahnnamatssrγalluħibb<t
Description de l'image par IA : Deux colonnes de chiffres et lettres sur fond noir.

26 (7)

27 (c) (La chanson ! uzu n ! lwrd. du rays Haj Hmad Amntag. Tichkaphone TCK 701 Face1)

28 nkki yan ! uzu n=l- ! wrd a=s=kullu kki-γ akal

29 [nkkiyawwzu]

30 aynna γ=t ufi-γ a- ! du=ns a=yyi=t i-mmala-n

123456789101112
LLHLLLHLLLLL
n-kiyawwzunlwrdasku-lu-kiγaka<l
aynnaγtufivadunsa-yiti-mala<n
Description de l'image par IA : Deux colonnes de texte en anglais avec des lettres et des mots, sur fond noir.

31 (7)

32 (d) (La chanson ddrst n itbirn du rays Haj Hmad Amntag. Tichkaphone TCK 604. Face2)

33 ! allaεawn-at msalxir a ddrs-t n=i-tbir-n

34 [tiytbirn]

35 a wi-lli lsa-n-in l-ħrir lsi-n t-as̆s̆rbil-t

36 ad=aγ i-s-mun ! rbbi d=yan i-ga-n t-agadda=nw

123456789101112
LLHLLHLLHLLH
a-liεawnatmsalxira-drstiytbir<n
awi-lilsaninlħrirlsinta-rbil<t
adavismunr-bidyanigantagadan<w
Description de l'image par IA : Quatre cases avec des chiffres et lettres, certains mots en anglais.
Description de l'image par IA :

37 (7)

38 (e) La chanson « a yak ddunit vika » de raysa Fatima Tabamrant. Sawt Ayt Baamran. (v. Ben Ahya 2002 : 259-262)

39 i-mnεa l-kibr f=wada γ=a tt-ħrrak-n

40 ira ad=k i- ! bdu d=lħbab ula l- ! εmmar-t

41 [irakkib]

12345678910
LLHLHLLHLH
i-mnεalkibrfwadaγattħrrak<n
ira-kibdudlħbabulalεmmar<t
Description de l'image par IA : Quatre cases avec des nombres (3, 5, 8, 10) en haut, contenant des lettres en bas (sd, prf, catt, rak) et des mots (kb, ith, lef, n, mar).
Description de l'image par IA :

42 Les PMs des exemples (7) a-d se distinguent du PM de (7) e, entres autres choses, par le nombre de syllabes. Les premiers sont des PMs dodéca-syllabiques (i.e. à 12 syllabes), alors que le dernier est un décasyllabique (i.e. à 10 syllabes). D’autres part, les quatre dodéca-syllabiques de (7) a-d ont, chacun, une distribution particulière de la quantité syllabique en termes de « L » et de « H ». Ainsi, si l’on ne retient comme repère et critère de définition d’un PM que les numéros des syllabes qui sont de type H, cette distribution est de 1,8,10 pour (7) a, de 3,10,12 pour (7) b, de 3,7 pour (7) c et de 3,6,9,12 pour (7) d. Parmi plus d’une centaine de PM recensés par D & E (en préparation), 11 sont des dodécasyllabiques, qui ne se distinguent que par la distribution des syllabes ‘H’ ; la liste en a été donnée dans l’exemplier distribué par D & E 2006.

43 Ne s’agissant que des deux critères de (5) a-b (i.e. le nombre de syllabes et la distribution des H) comme base de catégorisation des PMs, plus d’une centaine de PMs ont déjà été recensés dans D & E (en préparation) en Tachelhiyt pour la seule poésie traditionnelle des « rways » et des « ahwash » [8]. Étant donné un tel nombre de PMs, nombre non exhaustif en plus, la grande question qui se pose actuellement à la recherche (v. D & E en préparation) est la suivante :

44 (8) Comment le mètre du Tachelhiyt est-il encodé dans la compétence ?

  1. S’agit-il d’un répertoire fermé de PMs abstraits que les usagers intériorisent par mémorisation comme ils mémorisent les listes des items lexicaux de la langue ?
  2. ou bien s’agit-il d’une syntaxe métrique et/ou d’un système de contraintes d’association paroles-rythmes, qui font partie de la compétence cognitive des usagers, et qui permettent à ceux-ci de distinguer, en production et en perception, ce qui est métriquement bien formé de ce qui ne l’est pas ?

46 La prédiction capitale du cas de figure hypothétique (8)-ii ci-dessus, est qu’en théorie, la liste potentielle des suites conformes au mètre est ouverte comme l’est celle des phrases concrètes conformes à la morphosyntaxe dans une langue naturelle donnée, et que le fait qu’on ne trouve qu’une partie de ces suites dans l’usage effectif, sous forme de PMs, recensés formellement ou pas encore, et/ou le fait que quelques uns de ces PMs en usage effectif soient plus fréquents et « populaires » que d’autres, ne seraient, du point de vue métrique formel, que des faits épiphénoménaux relevant du conjoncturel, dus aux aléas de la collecte empirique et à la sociologie des « succès » de certaines pièces (i.e. l’impacte de certaines pièces « réussies » à cause de facteurs « métamétriques » et/ou « métapoétiques »), plutôt qu’une chose déterminée par les potentialités génératrices de la grammaire métrique qui fait partie de la compétence cognitive des usagers.

47 Comme indice, « de surface » au moins, de ce que seraient les éléments d’une telle syntaxe du mètre ou d’un tel système de contraintes du cas de figure hypothétique de (8)-ii ci-dessus, Jouad (1995 : 333) a, par exemple, fait une remarque de type observationnel important. C’est la suivante :

48 (9) Parmi la quarantaine de PMs exploitées par Jouad, il n’y en a pas un PM où l’on trouve une suite de deux syllabes lourdes en adjacence (c’est-à-dire : *HH).

49 En fait, si l’on prend les PMs pour de simples combinaisons linéaires des éléments L et H, portés, pour chaque PM particulier à un nombre donné, et dans un ordre ouvert d’alternance, l’arithmétique de la combinatoire génératrice de ce modèle serait d’une énorme richesse quant au nombre de PMs qu’elle peut générer. Au lieu donc que l’absence observée de toute suite HH reste un simple constat fortuit et se trouve par conséquent tout simplement stipulée comme telle dans l’analyse, cette absence doit être prise comme un indice négatif révélateur de l’existence de quelque chose comme (10) qui le détermine :

50 (10) Hypothèses sur la nature de ce qui définit les PMs possibles en tachelhiyt :

  1. Ou bien, une syntaxe du mètre, qui génère les suites bien formées d’éléments L et H ainsi que des éventuels multiples structuraux de ces éléments (pieds, dipodes, etc.),
  2. Ou bien, un système de contraintes d’association entre rythme musical et paroles, en supposant qu’à un certain niveau de leur genèse et de leur perception, les paroles dites métriques sont toujours associées à un rythme musical défini en termes de cyclicité des différents degrés de temps forts,
  3. Ou bien que les possibilités théoriques, a et b ci-dessus sont toutes les deux à l’œuvre comme types de mécanisme, qui déterminent les PMs en particulier et la métrique en général en Tachelhiyt.

III. Analyse métrique d’un poème rifain chanté

52 C’est dans une perspective contrastive, conçue à la lumière des questions des deux sections préliminaires précédentes, que nous comptons formuler et aborder un ensemble de questions que la métrique du Tarifiyt nous semble devoir poser [9]. Il s’agit des questions suivantes (cf. (1) et (5)) :

53 (11) Questions à propos de la métrique rifaine

  1. Y a t-il, ou non, une isométrie (au sens de (5)-a supra) en versification rifaine ? Et si c’est Oui,
  2. Y a t-il une équipartition morique (au sens de (5)-b supra) ?
  3. Quel est le statut syllabique et métrique du schwa (cf. (6)-h supra) ?
  4. Quel est le domaine de syllabation en versification ?

55 Nous allons aborder les questions de (11) en examinant un ensemble de matériel métrique du Tarifiyt, à commencer par la chanson mwami leεziz inu (v. note 2 supra). Présentée par Azzouzi et El Ouali (A&E dorénavant) dans un colloque tenu à Rabat les 23-25 octobre 2003 (v. (2004) Description de l'image par IA :

), cette chanson a fait l’objet de deux transcriptions, distribuées lors de ce colloque par les deux auteurs sous forme d’exemplier, et faites l’une et l’autre, à partir d’un enregistrement d’une qualité imparfaite dont nous disposons. Il s’agit d’une notation en graphie latine et d’une autre en graphie arabe. Seule la dernière figure dans les actes du colloque puisque le texte de l’intervention fut rédigé et présenté en arabe (v. Ibid.).

56 Nous donnons en (III.1) la notation en graphie latine des auteurs, doublée de la notre. Pour chacun des numéros 1 à 35 de III.1, nous donnons, en première ligne, la transcription latine des auteurs telle qu’elle figure sur l’exemplier distribué ; dans la deuxième ligne, nous donnons notre propre transcription basée sur notre propre écoute du document sonore (v. note 2 supra). Sauf dans des cas où une transcription phonétique étroite est donné entre crochets sous la tranche correspondante de la ligne, notre propre transcription ne note pas le schwa quels que soit le degré et le timbre de sa manifestation. Dans certains cas, où cela s’avère pertinent pour la comparaison, le mot correspondant dans la notation arabe distribuée, est donné dans la même ligne où son correspondant est souligné. La raison à cette transcription multiple est en rapport avec une question méthodologique, jamais sérieusement soulevée ; celle de la notation métrique (opposée à la notation purement morpho-syntaxique et/ou orthographique) qui établit la variante métrique du texte en tenant compte des assimilations et contractions phonologiquement optionnelles ainsi que des éléments purement phatiques mais effectivement réalisés (ex. les éléments noté en majuscule dans le texte III.1 ci-dessous). L’établissement de cette variante du texte est une condition sine qua non de toute discussion métrique à propos d’un corpus versifié. C’est l’objet de la section III.2.

57 (12) Conventions supplémentaires de notation

  1. Tout matériel mis entre parenthèses dans la première ligne d’un numéro de III.1 (par ex. « (wa) » dans la première ligne du numéro « 1 ») est un matériel qui, d’après notre écoute, existe sur le document sonore, mais dont la notation latine de l’exemplier ne fait pas état. Toujours dans la première ligne, un élément de notation entre deux blancs, qui est marqué d’un astérisque, est un matériel qui ne correspond pas exactement à ce que présente le document sonore (par ex. *zeg dans la première ligne du numéro « 6 ») ;
  2. par contre, tout matériel noté dans la première ligne, mais qui n’a pas de base dans le document sonore selon notre écoute, est mis entre chevrons (par ex. « <i> » dans le deuxième mot graphique de la première ligne du numéro « 3 »).
  3. Pour ce qui est de la deuxième ligne de chaque numéro (i.e. celle de notre propre notation), tout matériel mis entre crochet sous un mot ou un groupe de mots qui lui correspondent, représente la prononciation chantée effective du matériel en question, pour ce qui est de la syllabation et du timbre vocalique (par exemple, [yemřaš] sous le mot y-mřš dans le numéro 1).

III.1 La chanson mwami leεziz inu (Tarifiyt) [10]

1 ! mami leεziz inu (wa) nnan ayi yemřeš
mwami l-εziz=inu WA nna-n=ayi y-mřš [yemřaš]
Description de l'image par IA :
(wa) tsa ynu ddat inu γa yeqqim<e>n atehřeš
WA t-sa=ynu ddat=inu γa y-qqim-n t-hřš [netehřaš]
yenna y <i> mu temrišed a llukes awa : γi
y-nna=ay mu t-mřiš-d a l-luks ! a-wrγ-i [yennay] [temřišidallukesawa : γǽy]
Description de l'image par IA :
(a) ttεayan<e>x ! arida mani day γa yawey
A tt-εayan-x ! arida mani=day [11] γa y-awi [yawǽy]
Description de l'image par IA :
(w) abrid ! nettumubin areεwin da ! semmad
WA a-brid n= ! ttumubin, a ř-εwin d-a- ! smmad [wabridnettu]
Description de l'image par IA : Une femme marche dans une rue de Paris, des bâtiments anciens en arrière-plan.
Description de l'image par IA : Une femme marche dans une rue de Paris avec des bâtiments anciens et des cafés.
Description de l'image par IA : Une femme marche dans une rue bordée d'arbres avec un sac à main.
Description de l'image par IA : Une femme marche dans une rue de Paris, des bâtiments anciens en arrière-plan.
Description de l'image par IA :
6(a) wš=ayi=d ad sw-ex *zeg fus *ineš ! azeřmad
A wš=ayi=d ad sw-x s=u-fus=nš a- ! zřmad [dadeswax]
Description de l'image par IA :
7wa newwi εamayen wa newwi εam ! uness
WA nwwi εamayn, WA nwwi εam ! unss [εamayin] [εamuness]
Description de l'image par IA :
8munex *kides iž ! nhar a-ysum ! yewda x iγess
munx=kis iž ! nhar a-ysum y- ! wda x=i-γss [yewdaxiγess]
Description de l'image par IA :
9! mami leεziz inu, mami buremħayen
mwami l-εziz=inu mwami bu ř-mħayn
10yennayi rbar=inu šekk i da=y γa ye-nγ-en
ynna=ayi ř-bař=inu škk i=day γa y-nγ-n [yennayiř] [yenγen]
Description de l'image par IA :
11(a) ewwet ! anzar (a) ewwet ħuma d ! yeššar žžubb
A wwt ! a-nzar, A wwet ! ħuma ad y- ! ššar žžubb [ħumadyeššrežžub]
Description de l'image par IA :
12(y) aterqaħ ! arida ħuma d yenžaħ lħubb
YA ad t-řqaħ ! arida ħuma ad y-nžaħ l-ħubb [yateřqa] [ħumadyenžaħelhub]
Description de l'image par IA :
13(wa) lεadawem arežwad lħubb mayn ixeddem
WA l-εadaw=awm a ř-žwad l-ħubb mayn i-xddm ! [wlεadawmařež]
Description de l'image par IA :
14(wa) iħekkem *ran netta amšnaw rmexzen
WA i-ħkkm řa ntta amšnaw l-mxzn [netta∼amešnaweřmexzen]
15wayya lalla yemma (wa) *ššext ag eršemmun
WA YA lalla-ymma, WA šši-x=t ag=ř-šmmun [wayya]
Description de l'image par IA :
16nešš yeššin buna : žuf, (a) deg wexriž i-mun
nšš y- šši-n bunaržuf A dg=w-xřiž i-mun [ye ššin] [na : žufadeggwex]
17maεlik day i te-nni-d baεεed ayri baεεdex
maεlik=dayi t-nni-d bεεd ayri bεεd-x [baεεedayribaεεdax]
Description de l'image par IA :
18maymi day i te-žži-d awmi=kid<e>š nnum-ex
maymi=dayi t-žži-d awmi=kidš nnum-x [kidšennumax]
Description de l'image par IA :
19*uyur šway šway (t) am w-aman di t-ara
YA užur šway šwayt am w-aman di=t-ařa [yawžurešwayešway]
20(w) aqqa yamšan inu mani ggix ! arida
WA aqqa [y] a-mšan=inu mani ggi-x ! arida [waqqayam]
Description de l'image par IA :
21ynnay<i> maymi ! teqdid, ddewr<e>d am u-firu
y-nna=ay maymi t- ! qdi-d t-dwr-d am=u-fiřu [yennay] [teqdid#ddewredamu]
22(wa) εla sibbat enneš ! mami leεziz inu
WA εla sibbat=nnš, mwami l-εziz=inu
23mušwwaf a-zira waxaf tbasila
mu u-šwwaf a-zirar, war=xafi ! tbasila [mušuwa] [zira : wa : xafit]
24<a>qa $em ! tettarebted zi llif=inem a-mezwar
qa šm t-tt- ! rbt-d zi llif=inm a-m-zwar [tettarebtad]
Description de l'image par IA :
25(wa) l-kiya xelkiya (wa) lkiyaynu teγza
WA l-kiya x=l-kiya WA l-kiya=ynu t-γzar
26(wa) lkiya ggurawen ! ža : r ! idudan inu
WA l-kiya g=w-uř-awn žar=i- ! dud-an=inu [walkiyagguřawen] [žarǽydu]
Description de l'image par IA :
27(ya) zzuddž-ex warewwix atenn i wa ye- ! γr-in
YA zzuddž-x war wwi-x A t-nni war y- ! γr-in [warewwi] [wa : yeγrin]
Description de l'image par IA :
28(a) ! lħuruf ntebrat wa tessin mayen din *
A l- ! ħuruf n=t-bra-t war te-ssin mayn=din [wa : tessin]
Description de l'image par IA :
29*akide š i ssawarex, awen dayi fehmen
γark ay=d ssawař-x a ywn=day i-fhm-n [γa : kay des sa wa ra xay wen da yi feh men]
Description de l'image par IA :
30(w) a(y) wen day γa yawyen reεma : deg gumayen
WA ywn=day γa y-wy-en ř-εmar dg=yumayn [waywendayγayewyan] [řeεma : deggumayen]
Description de l'image par IA :
31abrid ! nettumubin addin eγzex ddsas * a-brid n= ! ttumubin ad=din γz-x d-dsas [nettu] [naddineγzexeddsas] Description de l'image par IA :
32<ad>din bni-x rfuqi ! buna : žuf d aεessas
din bni-x ř-fuqi bu-naržuf d-a-εssas [buna : juf]
32’0000000000000000000000000[12]
A t-ini-n ! nnadur, ha gs bulisiya [atininennado : hages]
32’’00000000000000000000000000000
mwami l-εziz=inu šħa yksi n=t-amara
33(w) ade qqn-ex ! tittawin ad ! wdix degg wanu
WA ad qqn-x t- ! ittaw-in ad ! wdi-x dg=w-anu [wadeqqnex] [nadewdixdeggwanu]
Description de l'image par IA :
34(ya) umi qaħ ! ta : riyyad di ! buna : žuf inu
YA umi qaħ t- ! ariya-d di=bunaržuf=inu ?
[buna : žu]
34’00000000000000000000000000000
mwami l-εziz=inu, mwami bu-řmħayn [mwam] [mwam ǽy]
34’’00000000000000000000000000000
y-nna=ayi ř-bař=inu škk i=day γa y-nγ-n
35(ya) ! rwaħ annmεahad *wakidm ttemεihidex
! YA ! arwaħ ad n-m-εahad war=kim t-mεihid-x [ya : waħannemεahad] [wa : kimtemεihidax]
Description de l'image par IA :
36 Description de l'image par IA :! mammi šem ! ttamezzyant wa (r) zzayem stiminex
mwami šem d-ta- ! mezy-an-t war=zzaym stiminx [šem<t>tamezyan<t>wazzaymestiminax]

III.2 L’établissement du texte à partir d’un document sonore

59 Les deux transcriptions données par A & E à partir du même document sonore divergent parfois de façon fort cruciale pour l’analyse métrique. En fait, comme cela arrive souvent lorsque c’est quelqu’un qui maîtrise la langue, qui fait la transcription des paroles à partir d’un document sonore, l’écoutant transcrivant s’approprie d’emblée le contenu global de ce qu’il entend coup par coup à partir du document sonore ; et du moment où il écoute une tranche (parfois un syntagme, parfois une phrase parfois un vers, selon les cas) et arrête le déroulement du document sonore, jusqu’au moment où il finit de transcrire ladite tranche écoutée, il se passe parfois des opération de « retouches » morphosyntaxiques inconscientes, dues aux particularités dialectales et/ou aux dispositions mentales et de performance du sujet qui écoute et transcrit. Dans la mesure où le sujet qui fait la transcription d’un texte versifié a un sens métrique du vers, et qu’il ne concentre pas son attention uniquement sur le contenu sémantique à cause de certaines attitudes conceptuelles de l’approche littéraire qu’il adopte, ces retouches n’affectent pas le mètre, même si le transcripteur trahit la substance sonore soit par synonymie ou variation dialectale ou libre, soit par paraphrase inconsciente. Nous allons d’abord donner un spécimen de ce type d’écart dans la transcription du poème à l’étude, celui qui n’affecte pas les éléments du mètre, et ce afin de pouvoir par la suite en tirer argument d’interprétation en ce qui concerne les questions posées dans (11).

60 Parmi les manifestations de ces « retouches » inconscientes en transcription, dues aux particularités dialectales, on peut citer, à titre d’exemple, pour ce qui est de la notation de A & E, l’inconsistance à travers leurs deux transcriptions, de la notation du suffixe verbal, indice personnel, 1e sg. Sur les treize occurrences de ce morphème dans le poème, la notation arabe note six sous forme de l’uvulaire sourde /-x/ et le reste sous forme de la variante voisée /-γ/, qui est la variante des Iqelεiyen notamment (région de Nador), alors que la notation latine note systématiquement ce morphème sous forme /-γ/, variante caractéristique notamment des Bni Touzine. Il y a également le traitement phonétique du segment */l/ des emprunts à l’arabe notamment. En principe, plus l’emprunt est ancien, ce segment s’intègre au berbère dans beaucoup de parlers rifains, celui du Nador notamment, sous forme de /ř/ [13]. Ainsi, dans la ligne 28 du poème par exemple, la notation arabe commence le premier mot (Description de l'image par IA :

[raħruf] « les lettres de l’alphabet ») par le graphème arabe pour /r/, là où la notation latine note /l/ (/lħuruf/). Le dernier mot de la ligne 31 est noté sous forme de /Description de l'image par IA : ([llsas]) dans la notation arabe, alors que la notation latine donne la variante [ddsas] (« fondations »). Signalons enfin que d’après la distribution que la notation en graphie arabe fait du diacritique dit « šidda » qui marque la gémination du graphème la portant, cette notation reflète, par cette distribution, une dégémination (réduction d’une géminée en une simple) systématique de fin de mot, qui caractérise la variante Tarifit des Iqelεiyen notamment (v. Elmedlaoui 1993 : 158-159), un phénomène que la notation en graphie latine ne reflète pas puisqu’elle note la gémination même en fin de mot (par ex. /uness/ « et demi » à la fin de la 1re ligne du numéro 7 et /lħubb/ dans le numéro 13 du texte III.1.

61 Parmi les manifestation des « retouches » inconscientes en transcription qui sont dues non pas aux filtres des particularités dialectales mais plutôt aux dispositions mentales de celui qui écoute et note ainsi qu’à l’état de sa performance, nous soulignons surtout un exemple saillant parmi tant d’autres sur lesquels nous reviendrons en partie par la suite par ce que révélateurs de la nature des entités métriques du Tarifit. Il s’agit du premier syntagme nominal du numéro 28 de la chanson (III.1). Dans la transcription latine de l’exemplier d’A & E, ce syntagme est rendu par /l-ħuruf n=t-bra-t/ [el. ħu.ru.fen.teb.rat.] (« les lettres d’un message ») alors que la transcription en graphie arabe donne /r-ħruf n=t-bra-t-in/ [reħ.ru.fen.teb.ra.tin.] (« les lettres des messages »). Les manipulations morphologiques et de variation libre par rapport au document sonore, qu’a opérées la notation arabe pour ce syntagme nominal ne changent en rien la structure syllabique : dans les deux cas, il s’agit de 6 syllabes, LL LL LH, et ce type de faits est très significatif pour les questions de l’existence ou non de l’isométrie et de l’équipartition morique dans le mètre rifain.

62 Il y a également tout les vocatifs sémantiquement nuls, ou bouche-trous métriques (/a/, /wa/, /ya/), qui sont fréquents surtout aux débuts de vers ou d’hémistiches et que notre propre notation a tenu à distinguer en caractères majuscules pour attirer l’attention (i) sur leur caractère crucial pour le mètre en tant que matière sonore (le plus souvent une syllabe) qui contribue à la structure du PM et (ii) sur le fait que, n’ayant pas de contenu sémantique, ils sont souvent omis des transcriptions des textes, ce qui pose, par la suite, d’énormes problèmes à quiconque se sert de ces textes ainsi transcrits, pour l’analyse métrique. Ainsi ces éléments purement phatiques, ne sont notés dans les deux transcriptions d’A & E que très rarement, comme l’indique notre rajout de ces éléments entre parenthèses (pour le rôle des ces éléments bouche-trous dans la versification du Tamazight du Moyen Atlas, v. Peyron 2006 : 19-21).

III.3 Scansion et rythme de la chanson

63 Contrairement à la notation d’A & E, donnée à la première ligne de chaque numéro de III.1., notre propre transcription, donnée à la deuxième ligne, est une représentation phonologique sous-jacente. Elle ne note donc pas l’entité phonétique, schwa, que nous représentons dans cet article par « e » et dont la place est prédictible en rifain par un mécanisme formel de syllabation d’après l’étude consacrée au parler des At Sidar dans Dell & Tangi (D & T dorénavant) 1992 : 129-130. En plus du fait qu’elle correspond aux données phonétiques du document sonore, la distribution des schwas dans la scansion III.4 ci-après, qui scande les lignes de notre propre notation (i.e. les deuxièmes lignes des numéros 1-36 III.1.), est aussi en accord avec le mécanisme de syllabation proposé par D & T (Ibid.). Cette distribution de schwas ne diffère d’ailleurs de celle de la notation d’A & E que dans des endroits bien précis : la notation d’A & E distribue les schwas en syllabant les mots, chacun considéré dans son état d’isolation (par ex. le mot « yeqqimen » dans la ligne numéro 2 du texte de la chanson), c’est à dire en ignorant la resyllabation qu’entraîne l’affixation et la cliticization (v. D & T Ibid. p. 135), alors que ce qui compte pour le calcul métrique de la versification est la syllabation définitive du domaine de syllabation le plus large (cf. (1)-iv supra).

64 Dans la scansion qui suit en III.4, nous disposons les syllabes de chaque deuxième ligne des numéros 1-36 du texte donné en III.1 en deux parties de nombre égale de syllabes, mises sur deux lignes : une ligne pour les syllabes S1- S6, suivie d’une autre ligne pour les syllabes S7-S12. Dans cette scansion, chaque paire de numéros (1-2, 3-4, etc.) constitue les paroles du cycle musical (CM) de l’air, qui se répète le long de la chanson. D’après les deux fonctions musicales usuelles des airs populaires, « Appel » (Ap), et « Réponse » (Rép), les quatre lignes de chaque paire de numéro dans III.4 sont associées à la structure multiplanique suivante :

Description de l'image par IA :
(13) Le cycle musical encadrant les syllabes (4-fois 2-mesures de 4/8)
{[APPEL* Réponse]Ap**[Appel*REPONSE**]Rép }CM... Air
6S 6S 6S 6S........... Syllabes

65 Du point de vue du rythme de l’air de la chanson, chaque ligne de 6 syllabes est portée par deux mesures de quatre croche (4/8), la première commençant par un contre temps de la valeur d’une noire pointée (N.) mise à la charge de la dernière syllabe de la ligne précédente (v. la grille rythmique à la tête de la table III.4 infra). Les grands « X » de la grille rythmique en tête de la table de scansion III.4 indiquent les temps super forts du rythme, alors que les petits « x » du rang inférieur indiquent les petit temps forts fractionnaires des deux temps « X ». Dans la troisième ligne de cette grille, les valeurs rythmiques de l’air de la chanson sont indiquées par les notes, [C] pour une croche, et [N.] pour une noire pointée. Pour chaque paire des numéros 1-36 de III.4, la syllabe S6 de la première ligne est systématiquement allongée dans le chant pour couvrir la totalité de la valeur temporelle de la noire pointée « N. » qui la domine, alors que la syllabe S12 correspondante est alternativement suivie d’un silence d’une noire, pour les numéros impairs, et allongée pour les numéros pairs, et ce pour la valeur d’une noire pointée.

66 Voici maintenant la scansion de notre propre notation du texte du document sonore, donnée dans les deuxièmes lignes des numéros 1-36 de III.1

III.4 Scansion de lignes 1-36 de (III.1)

67 Mesure : 4/8 (2 par ligne commençant par un contre temps de N.)

XX
.xxxx
.CCCCCN.
.S1S2S3S4S5S6
.S7S8S9S10S11S12
1mamileεzizinu
.wa-nanayiyemřeš
raš
2watsaynu-datinu
.γayeqqimnatehřeš
raš
3yennaymutemřišed
šid
.a-lukesawa :γ-i
γǽy
4atεayanxarida
.manidayγayawi
5abridnettumubi<n
.ařeεwindasemmad
6awšayidadeswex
wax
.sufusenšazeřmad
7wanewwiεamayen
yin
.wanewwiεamuness
8munexkisižnha<r
.aysumyewdaxiγess
9mamileεzizinu
.mamibuřemħayen
10yennayiřbařinu
.šekkidayγayenγen
11a-wetanzara-wet
.ħumadyeššarežžub
12yateřqaħarida
.ħumadyenžaħelħub
13walεadawmařežwa<d
.lħubbmaynixeddem
14wayħekkemřanetta ∼
.∼amešnawelmexzen
15wayala-layemma
.wa-šixtageřšemmun
16neššyeššinbuna :žu<f
.adegguxřižimun
17maεlikdayitennid
.beε
baε
εedayribeεε
baεε
dex
dax
18maymidayitežži<d
.awmikidennumex
19yawjurešwayešway<t
.amwamanditařa
20wa-qayamšaninu
.manigixarida
21yennaymaymiteqdid<...
.d>dewredamufiřu
22waεlasi-batenneš
.mamileεzizinu
23mušewwafazira :
.wa :xafitbasila :
24qašemtettarebted
tad
.zi-lifinmamezwa :
25walkiyaxelkiya
.walkiyaynuteγza :
26walkiya-guřawen
.žaraydudaninu
27ya-zu-džexwarewwi<x
.atenniwa :yeγrin
28alħurufentebrat
.wa :tessinmayendin
29γa :kaydessaware<x
.aywendayifehmen
30waywendayγayewyen
.řeεma :deggumayen
31abridnettumubi<n
.a-dineγzexeddsas
32dinebnixeřfuqi
.buna :žufdaεessas
32’atininenna-du :
.hagesbulisiya
32’’mamileεzizinuš
.ħayeksintamara
33wadeqqnexti-tawi<n
.adewdixdegganu
34yawmiqaħtariyad
.dibuna :žufinu
34’mamileεzizinu
.mami
mey
buřemħayen
34’’yennayiřbařinu
.šekkidayγayenγen
35ya :waħa-nemεahad
.wa :kimtemεihidex
36mamiŠem<t>tamezYan<t>
.wazaymestiminex
Description de l'image par IA : Deux mots en haut, "wat" et "say" à gauche, "qim" à droite. Deux mots en bas, "at" à gauche, "van" et "day" à droite.
Description de l'image par IA : début tableau 1re rangée  z début suscript souscrire avec accolade inférieure fin scripts moins Oméga majuscule en normal 2e rangée  z début suscript souscrire avec accolade inférieure fin scripts moins Oméga majuscule en normal 3e rangée  z début suscript souscrire avec accolade inférieure fin scripts moins Oméga majuscule en normal fin tableau
Description de l'image par IA : Des mots écrits en blanc sur fond noir, disposés verticalement et horizontalement.
Description de l'image par IA : Des mots blancs sur fond noir, disposés en motifs diagonaux et verticaux.

III.5 Commentaire sur la scansion du texte

III.5.1 L’entité « vers » dans la chanson à l’étude

68 Comme il a été signalé plus haut, chaque paire de numéros (1-2, 3-4, etc.) de la table de scansion (III.4) ainsi que de ce qui lui correspond dans le texte (III.1), constitue les paroles qu’encadre le cycle musical (CM) de l’air qui se répète le long de la chanson et dont la structure est schématisée sous forme de (13). Comme le montre (13), ce cycle est organisé en une alternance de phrases « Appel » et phrases « Réponse’, de six syllabes la phrase. Au niveau des syllabes, ces phrases sont ponctuées de césures bien marquées, que (13) représente par des astérisques simples /*/ ou doubles /**/. Les simples, qui suivent la syllabe S6 de chaque numéro de III.4, sont réalisées systématiquement sous forme d’un allongement de cette syllabe et correspondent systématiquement à la fin de composants syntaxiques majeurs (Phrase, SN ou SV). L’enjambement morphosyntaxique apparent auquel cette césure par allongement donne parfois lieu ne concerne que la dernière consonne de S6 (toujours consonne finale d’un mot), qui peut servir d’attaque à S7 lorsque celle-ci s’en trouve dépourvue. Dans ce cas la consonne en question est marquée d’un chevron ouvrant (<C) en fin de ligne. Les doubles astérisques de (13) ainsi que de (14) ci-dessous, qui correspondent à l’après S12 de chaque numéro de III.4, représentent alternativement, un silence, pour les numéros impairs, et un allongement de S12, pour les numéros pairs. Sur le plan syntaxiques des paroles, ils correspondent systématiquement à la fin d’une proposition.

69 Sur la base de ces seuls faits, à savoir (i) l’existence régulière des /*/ et des pauses /**/ et (ii) le fait que ces dernières correspondent systématiquement à des fins de propositions alors que les pauses /*/ peuvent correspondre à des composants syntaxiques de degré inférieur (13 fois S-N et 1 fois un S-Prép. sur les 36 cas offerts par le texte), autorise déjà, en attendant d’autres arguments formels, à dire que le texte poétique est organisé en une suite de distriques (izřan ; pl. dr izři) de vers dodécasyllabiques (i.e. 12 syllabes) à deux hémistiches (Hém) sous la forme suivante en (14), qu’on appelle řmizan ! anεaši « le mètre à douze » ou řmizan n-buya « le mètre de ‘‘buya’’ » selon la préface de Bouziani Description de l'image par IA :

pour Almoussaoui (2002 Description de l'image par IA :).

70 (14) L’unité métrique (izři) de la chanson à l’étude :

- ---------- A---------- *- - - - - - - - - - - B - - - - - - - - - **
- - - - - - - - - - - - - - - - - - - - Hém-1 *- - - - - - - - - - - - - - - - - - - Hém-2 **
S1 - - - - - - - - - - - - - - - - - - -S6 *S7 - - - - - - - - - - - - - - - - - S12 **
Description de l'image par IA :

71 La structure métrique (14) peut avoir une variante acéphale, c’est-à-dire dépourvue de S1 de Hém-1 (v. ‘Ø » dans les scansions des exemples des notes 15 et 17). Il reste à explorer d’autres données pour voir si Hém-2 peut également avoir une variante acéphale, et dans quelles conditions. Ce n’est, en fait, qu’en explorant ce type de faits, ainsi qu’en examinant la distribution de la rime le long des strophes, que l’on parviendra à établir définitivement l’entité « vers » (dodéca, ou hexa ?) dans ce pan de la versification rifaine. En fait, même les locuteurs natifs, qui examinent ou tout simplement notent les poèmes de ce type, hésitent, d’après la disposition des paroles en lignes à l’écrit, à considérer les éléments A et B de (14) comme des hémistiches, en mettant les paroles correspondant à toute la suite A-B sur une même ligne de transcription des paroles, ou à considérer chaque élément, A et B, comme un vers indépendant, en mettant les paroles qui correspondent à chacun sur une ligne, comme vers indépendant. C’est le cas, par exemple, de Khalafi (2002) dans sa notation de la matière poétique objet de son étude, toute versifiée selon le canon général de (14).

72 En tout cas, les structures de versification de type (14), souvent organisées en strophes, et où les éléments A et B sont chacun un hexasyllabique pour le cas prépondérant (on trouve des pentasyllabique ou des heptasyllabique), constituent en fait, de loin, le type de structure métrique le plus usité dans la versification rifaine de canon ancien, génétiquement associée au chant. En plus de toute la production du chant populaire traditionnel de type dit « ralla buya[14] », qu’elle soit de nature profane ou d’édification religieuse [15], le spécimen le plus connu de ce patron de versification est le fameux long poème épique, dit ’ ! ddhar ! ubarran’ (v. Chami ????, Khalafi 2002, Serhoual 2006), qui relate les épisodes de l’une des batailles d’Abdelkerim Khattabi contre l’occupation espagnole au début des années vingt du xxe siècle [16] (voir aussi l’anthologie ms. de Bouziani Description de l'image par IA :

).

73 La nouvelle poésie, celle dont la genèse est l’écriture d’abord, puis vient la déclamation solennelle éventuellement, comme chez Ahmed Ziani (1993, 1997, 2002), n’adhère pas toujours, de rigueur, à l’isométrie dans la versification. La primauté des contenus idéologiques et/ou la recherche de nouvel « expressionnisme » imagé, de nouveaux rapports de métaphore et de métonymie, ainsi que de nouvelles dimensions intellectuelles et même cérébrales, l’y emportent souvent sur la rigueur de la mesure métrique. Ahmed Ziani, pour le cas du Tarifit, est sur ce point, l’équivalent de Ali Azayku pour le cas du Tachelhiyt (v. note 7) tel que l’art de versification de celui-ci a été décrit par exemple par Assid (1990 : 65-68). Mais, dans la mesure où l’attraction du patron (14) ci-dessus reste toujours un modèle dans la production de Ziani, même s’il ne s’y plie pas toujours de rigueur, on relève chez lui également la même hésitation, dans sa disposition des paroles en lignes à l’écrit, entre la conception dodéca-syllabique (A + B = une ligne, donc 1 vers) et une conception hexa-syllabique (A + B = 2L, donc 2V). Ainsi, par exemple, le poème « timddukkar » (« les amies » ; Ziani 2002 : 65) est noté selon la conception ‘hexa’, [17] alors que c’était la conception « dodéca » qui fut systématiquement appliquée dans Ziani 1993 et 1997, comme par exemple le poème « ža y ad řuγ » (« laisse-moi pleurer » ; Ziani 1993, p. 14-16) ou le poème « illis n umsterdam » (Idem 1997 : 36) [18]. Par contre, Fadma El Ouariachi 1998 adopte systématiquement la conception hexa, le long de son recueil ; par exemple, le poème « yeħdaž iš uř inu » (« mon cœur a envi de toi » ; Ibid. p. 19) [19], où la façon dont la syllabation est faite entre S6 et S7 reflète, d’ailleurs en fait, l’indépendance pour elle de chacun des éléments, A et B de (14), chacun en tant que domaine fermé de syllabation (ce que représentent les dièses « # » dans la scansion de la note 18) sachant qu’en Tarifit (cf. D & T p. 132) comme en Tachelhiyt (cf. (6) d), il y a interdiction d’hiatus à l’intérieur du domaine de syllabation. À ce titre, la versification d’Almoussaoui (2002 Description de l'image par IA :

) est plus régulière et sa notation adhère à la conception dodécasyllabique du vers.

III.5.2 De la syllabation dans la chanson à l’étude

74 L’opération qui syllabe les paroles de la chanson à l’étude, et qui, pour ce qui concerne les représentation et l’analyse, régit la distribution des segments de ces paroles, telles qu’elles sont transcrites dans III.1, entre les cases de la scansion de III.4, est pour le fond compatible avec le mécanisme défini dans Dell & Tangi (1992) (v. aussi Tangi 1991) pour le parler rifain des At Sidar [20]. On a pas besoin d’être un locuteur natif, ni même pas d’avoir une connaissance passive de la langue, pour procéder à cette opération en appliquant ce mécanisme à une transcription adéquate des données. Les faits et principes qui sous-tendent ce mécanisme (v. note 19), et qu’il n’y pas lieu d’exposer ici en détail à cause du mangue d’espace, sont différents de ceux qui sous-tendent la syllabation dans le Tachlhiyt tels que ceux-ci ont été résumés dans (6) ci-dessus (comparer (6) à note 19). Deux de ces particularités qui distinguent la syllabation du Tarifit méritent quand même d’être signalées : (i) le rôle du schwa [ə] (transcrit ici sous forme de « e ») dans la syllabation et les conditions de son apparition (v. D & T p : 130) et de sa réalisation, et (ii) ce qui semble être un aspect d’extraprosodicité (v. Ibid. p. 134).

De la voyelle schwa

75 Comme il a été montré dans D & T, pour le parler At Sidar, tout noyau de syllabe en rifain doit contenir un vocoïde, /a/, /u/, /i/ ou [ə], ce dernier étant phonétiquement inséré par le mécanisme de syllabation à l’intérieur de toute syllabe (YZ) ou Y et/ou Z sont des consonnes ou des semi-consonnes (v. note 19). Les données de scansion de la chanson à l’étude, basées aussi bien sur l’écoute du document sonore que sur l’hypothèse de l’existence d’une condition d’isométrie, présentent une particularité par rapport aux généralisations de la description de D & T portant sur les conditions auxquelles schwa est soumis dans le parler At Sidar.

76 Selon les généralisations de cette description, un schwa en une syllabe ouverte, [.Cə.] (C, consonne ou semi-consonne), ne se présente qu’en tant que produit de resyllabation dans un domaine plus large que le mot, immédiatement avant un clitique à initiale vocalique rattaché au mot, comme le datif /=as/ par exemple (D & T, p. 135). Or, les données de la syllabation métrique III.4, qui scandent la chanson III.1, présentent des schwas en syllabe ouverte dans des conditions moins restrictives (voir les cas des numéro 3, 11, 17, 21, 31 de la scansion III.4 et vérifier le contexte morphosyntaxique dans les numéros correspondants du texte III.1). Avec les données du texte à l’étude, le phénomène évoque plutôt ce que D & E 2002 (p : 242-247) appellent « syllabes à schwa final » en Arabe Marocain où, la ressyllabation des domaines plus larges que le mot, dont le domaine du vers, ne fait pas de différence entre syllabes à noyaux vocalique plein et syllabe à noyau en schwa dans la réaffectation d’une coda du stade antérieur de la syllabation, celui du mot, pour qu’elle serve d’attaque à une syllabe suivante qui en est dépourvue dans le domaine plus large en question. Ainsi par exemple l’AM /la te- ! qteε/ « ne romps pas ! » est syllabé sous forme de (la.teq.teε.), mais sa resyllabation dans un domaine plus large, comme /la te- ! qteε ! rža=na/ « ne romps pas notre espoir », ressyllabe la même suite en plaçant le vocoïde schwa dans une syllabe ouverte donnant : (la.teq.te.εer.ža.na).

77 Pour ce qui est de la diction du chant, le timbre du schwa peut donner par fois lieu, à de véritable [a] ou [i], en fonction de l’environnement, surtout sous les super temps forts du rythme (ceux dominés par les grands « X » dans la scansion III.4) où la syllabe est allongée dans le chant. Il arrive également, dans le même contexte rythmique, qu’une syllabe /Ci/ (‘C’, consonne) se diphtongue sous forme de [Cey], et parfois même [Cǽy]. Des exemples non exhaustifs de cette phonétique de surface sont donnés en italique dans les cases correspondantes de la scansion III.4.

De l’extraprosodicité

78 En ce qui concerne la deuxième particularité, celle de l’extraprosodicité, les données de syllabation métrique de la chanson à l’étude, à supposer toujours qu’il y ait isométrie du mètre en versification rifaine, n’offrent que trois cas apparents, dont on n’est pas sûr s’il s’agit en fait (a) d’une extraprosodicité prévue dans la langue, (b) de simple bancalités de versification ou (c) d’un épiphénomène émanant d’autre chose, ce que nous soupçonnons être le cas. Signalons que nous venons de faire, au passage, une autre hypothèse qui reste à consolider par d’autres arguments pour qu’il n’y ait pas de circularité vicieuse dans d’argumentation par rapport à l’isométrie ; il s’agit de l’hypothèse, implicitement ici admise, que le domaine de la syllabation métrique est le vers en Tarifiyt, état qui prévaut également en Tachelhiyt sauf dans des cas particulier d’enjambement syllabique à travers les vers (v. D & E à paraître).

79 Les trois cas des éléments « C » soupçonnés d’extraprosodicité à l’intérieur du domaine de syllabation qui est supposé être le vers à deux hémistiches, sont indiqués dans les numéros 21 et 36 de la scansion III.4 par la mise de l’élément soupçonné d’extraprosodicité entre chevrons, sous la forme <C>. Dans le cas (.yan.<t>.wa.) de la ligne 36, ce matériel (le suffixe nominal fs /-t/) correspond à l’une des classes de morphèmes à laquelle l’analyse de D & T (p : 136) du parler At Sidar, dit que les morphèmes à segment extrprosodique appartiennent, à savoir la classe des morphèmes grammaticaux (suffixes et clitiques) consistant en un seul segment non géminé. Le cas (did.<d>.dew.) de la ligne 21 est marqué dans le chant par une pause sous forme d’un silence (#) après la syllabe (.did.) qui termine le premier hémistiche, au lieu qu’il y ait un allongement de celle-ci comme c’est de règle ailleurs (voir plus haut). Cet état de chose suggère qu’il s’agirait en fait, à travers ce procédé, d’un passage, au niveau du mètre, d’un dodécasyllabique où le domaine de syllabation est de 12 syllabes à un hexasyllabique où ce domaine est de 6 syllabes. La même chose vaut pour le cas (.yan.<t>.wa.) de la ligne 36, qui se trouve dans le même contexte métrique. Si cette alternance de PM s’avère autorisée de tradition dans la versification rifaine, il n’y aura plus de question d’extramétricalité, surtout que les deux cas d’hiatus apparents que nous avons relevé jusqu’ici se situent dans le même contexte (i.e. après S6), et que dans le troisième cas apparent d’extraprosodicité (šem<t>ta) du numéro 36, l’élément <t> est la première partie d’une géminée [tt] issue de l’assimilation /dt/. Le seul cas d’hiatus apparent que la chanson présente (il y en a deux autres apparents dans la scansion de la note 18), le cas de la suite (net.ta.∼.a.meš.) dans la jointure entre les deux lignes du numéro 14 de III.4, renforce lui aussi l’hypothèse de la possibilité de ladite alternance métrique de PM. Le premier des deux /a/ qui semblent constituer un hiatus, correspond à la 6e syllabe du numéro 14, et est donc interprétable comme la fin d’un vers hexasyllabique.

III.5.3 Patron métrique (isométrie et équipartition morique)

80 A observer la table de scansion III.4, mais aussi toutes celles qui sont données comme exemples ponctuels à travers les notes 14-18, on est autorisé de faire l’hypothèse que la versification rifaine de canon ancien, obéit à la condition d’isométrie dans le sens donné à ce vocable dans (5) a, tout au début du présent travail, à savoir que tous les vers d’une pièce versifiée consistent, entre autres choses, sur le plan prosodique, en la périodicité de suites d’unités d’un même nombre de syllabes. C’est sur cette hypothèse de travail que se base la sous hypothèse d’analyse qui suppose que le matériel mis entre chevrons dans les numéros 21 et 36 de III.4 est soit du matériel extraprosodique, soit des aspects de bancalités métriques, soit des indices d’alternance de PM.

81 Reste la question de l’équipartition morique dans le sens que (5) b donne à ce syntagme, à savoir la propriété, pour la distribution des syllabes légères (L) et lourdes (H) sur le PM, de rester la même à travers les vers du poème. Comme c’est le cas pour la syllabation, ce qui est sûr au sujet de l’équipartition morique, c’est que les choses ne se présentent pas du tout comme dans le Tachelhiyt. Les exemples de (7) montrent que les positions des syllabes H sur le patron métrique, PM, sont fixes le long du poème en Tachelhiyt. A ne s’en tenir qu’aux seuls faits directement observables à travers la scansion du poème à l’étude donné en III.1, mais aussi à travers les scansions des exemples des notes 14-18, à savoir la distribution des cases ombrées qui signalent les syllabes dotées coda { (c) vc}, considérées comme de poids H, on peut faire l’assertion préliminaire q’il n’y a pas d’équipartition morique en versification rifaine, au moins de la même façon dont cette propriété se manifeste en Tachlhiyt et y est observable en surface. Mais ce qui est ainsi signalé, et qui devient directement observable sur les tables de scansion, à savoir le marquage ombré des syllabes considérées comme des « H », on opposition au reste, considéré comme des légères, des ‘L’, n’est en fait lui-même, en partie, que le reflet d’une interprétation qui reste à asseoir sur des arguments indépendants. Il y a par exemple l’hypothèse encore à vérifier qu’une syllabe à schwa de type (. CeC.) compte pour L (cf. à ce sujet Bensoukas 2003). Le seul argument, s’il en est vraiment un, que nous avons pour le moment pour appuyer cette hypothèse est le fait que dans le numéro 34’, la syllabe /mi/ du mot le plus répété dans la chanson / mwami/ « chéri », tombe à deux fois sous deux formes phonétiques différentes dans un même contexte métrique (à savoir la 2e position syllabique de l’hémistiche) et rythmique (à savoir sous le temps super fort X). Comme il vient d’être signalé plus haut qu’il arrive, au niveau de la diction du chant, de diphtonguer un /i/ en une semi-consonne précédée d’un schwa sous forme de [ey], la chanteuse à choisi de faire cette diphtongaison pour la syllabe /mi/ de / mwami/ dans le deuxième hémistiche mais pas dans le premier, ce qui implique, puisque les contextes, métrique et rythmique, sont les mêmes, que les deux syllabes Ci et Cey ont un même poids, celui de Ci, qui est une syllabe légère L.

82 Il semble fort bien néanmoins que la distribution du poids syllabique sur les positions du PM n’est pas fortuite, même en Tarifit. Il est important de remarquer ce qui suit à propos des données ici exposées de la versification de cette langue : (i) à part les cas des syllabes de type CeCC, où CC est une géminée et dont il reste aussi à établir le poids étant donné les particularités des géminiées [21], toutes les syllabes de poids H se trouvent limitées aux trois premières positions de l’hémistiche hexasyllabique ; (ii) si, contrairement au cas du Tachlhiyt (cf. (9)), on trouve des suites de deux « H » en adjacence (il y en a 5 dans III.4), on en trouve jamais des suites de trois.

83 Tout cela, ce sera le point de départ, avec un appui sur davantage de données, pour (a) émettre des hypothèses sur le type d’entités prosodique supra syllabique (pieds et dipodes) à l’oeuvre dans la versification rifaine, et (b) voir quelle est la syntaxe qui régit la combinaison de ces entités en unités métriques majeures, i.e. en hémistiches et en vers.

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  • La littérature amazighe : oralité et écriture, spécificités et perspectives. Actes du colloque international. Publication de l’IRCAM. Rabat. Série colloques et séminaires No 4. pp. 278-289.

Date de mise en ligne : 19/07/2022

https://doi.org/10.3917/edb.024.0161