2005.
Le berbère et l’histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc)
Études et Documents Berbères,
2005/1 N° 23,
p.153-178.
DOI : 10.3917/edb.023.0153.
URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2005-1-page-153?lang=fr.
Elmedlaoui, Mohamed.
« Le berbère et l’histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc) ».
Études et Documents Berbères,
2005/1 N° 23,
2005.
p.153-178.
CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2005-1-page-153?lang=fr.
Elmedlaoui, M.
(2005).
Le berbère et l’histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc)
Études et Documents Berbères,
23(1),
153-178.
https://doi.org/10.3917/edb.023.0153.
(2005).
Le berbère et l’histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc)
Études et Documents Berbères,
23(1),
153-178.
https://doi.org/10.3917/edb.023.0153.
Elmedlaoui, Mohamed.
« Le berbère et l’histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc) ».
Études et Documents Berbères,
2005/1 N° 23,
2005.
p.153-178.
CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2005-1-page-153?lang=fr.
ELMEDLAOUI, Mohamed,
2005.
Le berbère et l’histoire du plurilinguisme au Maghreb (le cas du Maroc)
Études et Documents Berbères,
2005/1 N° 23,
p.153-178.
DOI : 10.3917/edb.023.0153.
URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-2005-1-page-153?lang=fr.
Sauf une légère réactualisation bibliographique sur certains points, il s’agit du texte d’une
communication faite dans « Language(s) in North Africa : Multiple Practices, Multiple Identities, Multiple Ideologies. A conference sponsored by the American Institute of Maghribi
Studies », May 23-26, 2001, Tangier, Morocco.
La création en octobre 2001 de l’Institut Royal de la Culture Amazighe, puis l’introduction
en 2003 de la langue amazighe dans l’enseignement public a depuis changé la portée de ces deux
dernières assertions.
Ainsi ce n’est que lorsque les usagers des manuels scolaires confectionnés par l’IRCAM ont
ouvertement fait remarquer – lors de l’une de ses « sessions de formation », tenue à Bouârfa à
l’hiver 2006 – que les particularités de leur variante dialectale n’avaient pas été prises en
considération dans la préparation des manuels, que l’un des deux chercheurs marocains ayant
travaillé sur le dialecte de Figuig, Fouad Saâ, fut enfin invité à l’IRCAM pour y donner une
conférence le 3 mai 2006 sous le titre Les particularités de l’amazighe de Figuig en relation avec le
manuel scolaire de l’amazighe. Ce n’est qu’à ce moment là que dans son allocution d’ouverture de
cette journée, le directeur du Centre de la Recherche Didactique et des Programmes Pédagogiques, a souligné que « l’activité s’inscrit dans le cadre des efforts constants que déploie le centre
pour donner à chaque variété amazighe l’importance qu’elle mérite et prendre en considération
la variation comme donnée réelle pour l’élaboration d’une langue amazighe standard » (voir :
http://www.ircam.ma/evenemfr.asp?rd=415).
Ibn Khaldoun lui-même se considère comme d’origine yéménite. Il signe ses manuscrits du
nom d’Abdurrahman Ibnu Khaldun al-haDrami’ (i.e. de Hadramawt en Sudarabie).
Ahmed Assid, enseignant-chercheur (philosophie) et écrivain arabophone, poète improvisateur chleuh dans les agoras du genre « ahwash » et l’un des signataires du Manifeste Berbère, a
identifié récemment (2001) b d’une manière explicite ces zones « exclues des dividendes de
l’indépendance » dans « le Rif, le Moyen Atlas, le Souss, l’Oriental et le Sud-Est », qu’il oppose
à l’axe citadin de « Fès – Rabat – Casablanca ».
Une des manifestations actuelles de ce qui reste d’un tel éclectisme idéologique, après la
disparition dramatique de la référence marxiste-léniniste et l’émergence forte de l’islamisme
activiste avec la révolution iranienne – est l’organisation « panarabe » dite « Congrès Nationaliste
Arabo-Islamique » ! (al-mu’tamaru lqawmii l-âarabii l-islaamii) au sein duquel se côtoient militants
islamistes et anciens activistes notoires qui se proclamaient auparavant du marxisme léninisme.
Parmi les aspects de ces incohérences, il y a le fait que, loin de se limiter à l’ancien slogan
fédérateur de sauvegarde et de promotion même de l’Arabe Standard, langue à valeur liturgique
sur le plan religieux et à fonction de lingua franca sur le plan socio-national, on a fini par
institutionnaliser ouvertement, dans des média financés par l’argent public, un rapport de
valeurs symboliques qui était déjà et est encore, sur le plan des comportements sociolinguistiques, en faveur des différentes variétés de l’arabe maternelle, au détriment des différentes variétés
du berbère, donnant ainsi lieu à maintes aspects de blocage et de refoulement socio-linguistiques
depuis l’aube de l’Indépendance chez un large pan des citoyens. Ainsi par exemple, à part le
bulletin d’information, l’essentiel de ce qui est présenté à la radio et à la télévision comme
programme (chansons, films, pièces de théâtre, interviews, table-ronde, etc.) et qui ne soit pas
francophone ou arabophone oriental (Égypte, Syrie, Golf, Liban), se fait en réalité dans les
différents registres et les différents accents de l’Arabe Marocain, en fonction des locuteurs et/ou
des sujets, et à l’exclusion quasi-rituelle des différentes variétés du Berbère, cantonnées dans les
trois « 4-heurs » successives d’émission sans véritable production en programmes, réservées
depuis l’aube de l’Indépendance, dans le Département de la RTM dit « amaaziighia », au Rifain
(12 : 00-16 : 00), au Tamazight (16 : 00-20 : 00) et au Chleuh (20 : 00-24 : 00). C’est l’accentuation de
ce genre de dérive d’une idéologie nationaliste jadis basée sur des slogans idéologiques mobilisateurs forgés entre autres autours d’une représentation mythifiée du dahir du 16 mai taxé de
« Dahir Berbère », vers des représentations plutôt « essentialistes » et « ethnicisantes » de l’identité, qui a donné naissance à la dimension actuelle de mouvement de masse du MCB, qui n’est
plus l’affaire de certains intellectuels. On n’hésite plus au sein de ce mouvement à dénoncer
ouvertement cette dérive essentialiste et éthnicisante d’une idéologie que l’on voulait « nationaliste ». Par exemple, à une question de l’animateur d’un « programme » en directe, animé en
Rifain le vendredi 8 juin 2001 de 15 : 00 à 16 : 00 sur les ondes du département berbère de la RTM,
relative à la sauvegarde de ce qui le peut encore de la tradition orale dans le Rif, un auditeur du
nom de Abdesslam Talhaoui répond, sur les ondes sans mâcher ses mots, en soulignant qu’il faut
cesser de « pratiquer le favoritisme » en matière de sauvegarde du patrimoine. Il reproche
notamment à la bourgeoisie berbérophone de n’avoir rien fait dans ce domaine. On a toujours
dépensé de l’argent publique, souligna t-il, au profit d’autres aspects du patrimoine marocain
comme la musique andalouse et autres, et comme cela fut le cas récemment lorsque le Ministère
de la Culture s’est investi à fond dans le genre musical arabophone « aroubi » dit εayTa (voir
aussi, à la page 3 du quotidien marocain Alalhdath Almaghribia du 10 mai 2001, une réplique
typique du MCB arabisant, faite par Hassan al-Rami, à un spécimen typique du discours
anachronique « nationiste », que représente un appel solennel d’un faqih se proclamant de
l’Istiqlalal, Abdelhaq el-Amrani ; un appel publié sous le titre traduit « Pas d’indépendance
pour un peuple sans ‘‘langue de la nation’’ » au numéro du 30 mai 2001 du même quotidien).
C’est enfin, peut être, cette nouvelle tonalité du discours du MCB, qui explique une nouveauté,
anecdotique certes, mais symbolique et significative sur le plan du renouveau de la prise de
conscience socio-politique marocaine : quoique le quotidien arabophone alεalam, organe du
vieux parti nationaliste de l’Istiqlal fut précisément la tribune où le vocable « Dahir Berbère » a
été forgé et diffusé comme alibi idéologique depuis 1944, cet organe tire, le 16 mai 2001, une
manchette à la une en rouge pour rebaptiser « convenablement » le fameux dahir en ces termes :
« Le dahir du 16 mai n’a rien à voir avec les berbère ; il faut en rectifier le nom ; il est le ‘‘Dahir
Colonial’’. »
En plus des dizaines de recueils de poésie, de comtes ou de proverbes publiés ces dernières
années en graphie arabe, deux textes semblent être de portée historique : il s’agit de la biographie
du prophète (1995 ) et de la traduction du Coran (2003 ).
Les conditions socioculturelles et constitutionnelles dans lesquelles le mouvement nationaliste est né face à une puissance conçue comme chrétienne et dont la langue avait marginalisé à
l’aide du corps du nouveau makhzen (capitaines, « hakems », caïds, notaires) l’élite lettrée
autochtone traditionnelle toutes ethnies confondues (cadis, adouls, faqihs, etc.), ont fait que
les deux valeurs de l’Islam et de Langue Arabe fussent les deux seuls dimensions fédératrices de
l’identité collective dans cette époque à pouvoir être opposées avec efficacité au colonisateur, dit
nsrani « chrétien » par les arabophones, et arumiy « européen/chrétien » par les berbérophones
(nb. la particularité des représentations du Berbère qui se réfèrent étymologiquement aux
Romains !). La consécration anachronique obsessionnelle après l’Indépendance de cette conception réductrice de l’identité nationale, qui connotait déjà dès le départ un certain rapport de force
des intérêts idéologiques des composantes de la société et une aliénation globale vis a vis de
l’idéologie d’émancipation nationale au Moyen Orient face aux Ottomans et à l’Occident, donne
logiquement à l’ancienne opposition identitaire vis a vis de la puissance coloniale, des dimensions plutôt endogènes après l’Indépendance, surtout dans un pays, très majoritairement
musulman – comme le Maroc – qui n’a jamais connu la domination du khalifat islamique
ottoman des Turques. Cette dernière dimension historique a fait qu’en Orient les premières
aspirations vers l’État-nation aillent de paire avec une idéologie éthnicisante de l’arabisme, en
opposition à la « turkisation » (Ar. tatriik). L’exacerbation évolutives des oppositions identitaires le long de ces nouvelles dimensions endogènes a d’ailleurs débouché, ces dernières années,
dans un autre dogmatisme mythique et nostalgique de même acabit que le panarabisme ou le
panislamisme, à savoir le panberbérisme nostalgique (v. Boukous 1995 : 156-157), qui a en
commun avec les deux autres paradigmes « intégristes » de l’identité, le trait d’incapacité à saisir
les dimensions et l’esprit de l’État-nation moderne, et qui, selon Dourari (non daté p. 6) ne diffère
pas, au fond, des deux autres paradigmes identitaires puisque « les trois s’enferment dans une
perception nostalgique du passé en y soumettant même l’avenir, qui n’est plus regardé que comme
une résurgence du passé idéalisé, revu et corrigé par la vision mythique » où l’ethnie et/ou la
communauté propres sont idéalisées alors que l’Autre est soit diabolisé soit simplement ignoré.
Ainsi, au vieux schéma traditionnel, jusqu’à récemment très officiel, qui fait démarrer l’histoire
du Maroc à partir d’un point donné de l’histoire de l’Arabie, on voit opposer par certaines
associations, depuis le début des années 1990, la dimension des Peuples Autochtones ; tandis
qu’aux slogans qui diluent l’entité nationale dans la nébuleuse d’un panarabisme dogmatique, on
commence à opposer un panberbérisme nostalgique du Monde de Tamazgha, que symbolise le
Congres Mondiale Amazigh. Enfin, pour une discussion de l’instrumentalisation idéologique de
la politique linguistique de la France au Maroc par l’arabo-salafisme du Mouvement Nationaliste v. Assid (2001) a et Dourari (2000) respectivement.
Par « arabisme francophone », nous entendons cette frange de l’élite politico-intellectuelle
qui, tout en affichant un profil francophone sans faille dans le domaine public, produit un
discours dont les contours et la fonction idéologique sont, au fond, les mêmes que ceux de
l’arabo-salafisme marocain. Un exemple concret de ce type de discours, sur le point notamment
de la « politique berbère » de la France au Maroc et du Dahir de 16 mai précisément que cet
arabo-salafisme taxe de « Dahir Berbère », est donné à la page 6 du quotidien marocain Le Matin
du Sahara et du Maghreb du 16 mai 2001 à l’occasion du 71e anniversaire du Dahir. À travers le
prisme, en filigrane, de la conjoncture socioculturelle régionale en cours (les événements de
Kabylie 2001), ledit dahir y est présenté sur le même registre alarmiste de « division de la
nation », et de « hostilité à l’Arabité et à l’Islam » (v. note 6).
Les six derniers numéros (jusqu’en 2001) de la Newsletter de la Moroccan-American
Commission for Educational and Cultural Exchange donnent une idée des percées en thèmes et
en type de questions, que la langue et la culture outre-atlantiques sont en train d’opérer au
Maroc. En plus de l’événement que constitue le Premier Forum des Écrivains Marocains
d’Expression Anglaise tenu à Oujda le 14-15 mars 2001, Mohamed Dahbi, Président de la
MACEE, attire l’attention dans ce sens dans le no 6 de Newsletter (p. 3) sur la conférence
« Locality and Universality in Science », tenue à la Faculté des Lettres de Rabat avec la
participation de spécialistes de l’Université de Harvard, de l’Université de Colombia, de
l’Université du Massachusetts et de l’Université de Georgia, et fait les remarques suivantes :
(i) la conférence a été organisée par les Département de Philosophie, un département arabisé
depuis sa création et dominé jusque là par des courants de pensée des traditions arabe et
française (et indirectement allemande), (ii) ce département n’avait jamais jusque là fait part à
l’Anglais dans ses manifestations culturelles antérieurs alors que toutes les communications
du premier jours de ladite conférence étaient en Anglais, (iii) deux des intervenants en Anglais
à la conférence furent des marocains issus d’universités anglo-saxonnes.
Déjà jouée à Rabat et à Casablanca et programmée pour plusieurs autres villes dont
Agadir, Tiznit et Taroudant, la pièce théâtral chleuhe, « tillas n-wayyur » [l’obscurité de la lune]
fut présentée le 21 juin 2001 au Théâtre National Mohamed V à Rabat ; c’est une première.
Signalons, à titre anecdotique à propos de ce genre de discours anhistorique, que ceux en
Algérie qui avaient vu d’un mauvais œil la tenue du colloque sur St. Augustin, notamment
l’Association des Oulémas, ont fait savoir que ce dernier n’était qu’un « agent du colonialisme
romain en Algérie et un ennemi des Algériens nationalistes qui luttaient pour la libération du
pays » (Le Monde des Débats / le Nouvel Observateur no 25 2001, p. 15), attitude islamisante qui
rappelle curieusement et paradoxalement celle d’un laïc marxisant comme Kateb Yacine, pour
qui « Saint Augustin, c’est Massu, parce qu’il a massacré les donatistes (...) qui (...) avaient pris
position pour les insurgés et les ouvriers agricoles et qui se battaient contre les latifundia, contre
les colons romains, exactement comme nous contre les Français » (T. Yacine 1992 : 60).
I. Le groupe berbère et les autres langues
1 L’école française de comparaison chamito-sémitique admet, depuis Marcel
Cohen 1949, que le Berbère est, à côté du Sémitique, de l’Égyptien et du
Couchitique, un membre de la super-famille chamito-sémitique, dite également « afro-asiatique » (v. Chaker 1995 : 199). Les membres de cette super-famille présentent des affinités typologiques manifestes aux niveaux morphosyntaxiques et partagent l’étymologie d’une partie non négligeable de leurs
fonds lexicaux, chose qui donne lieu à des correspondances phonétiques dont
l’importance et la régularité varient selon les sous-ensembles considérés. La
nature des rapports historiques concrets qui auraient donné lieu à ces affinités
n’est pourtant pas claire à l’état actuel des connaissances : parenté génétique ?
ou bien résultat d’un long rapport historique de substrats et d’adstrats
(v. Durand 1991) ?
2 Quoique l’unité génétique des différentes variétés du Berbère ne se trouve
que confirmée par les connaissances diachroniques et comparatives disponibles aujourd’hui (v. Kossmann 1999), ces mêmes connaissances comparatives obligent désormais à admettre que l’entité « Berbère » recouvre, en fait,
plutôt un véritable groupe de langues parentes dont le champ comparatif peut
être comparé, pour ce qui est du type et du degré d’homogénéité, à celui du
groupe germanique (v. Kossmann Ibid. p. 15) ou à celui du groupe sémitique
cananéen. Selon Chaker 1995 : 7 (cf. Galand 1988), « la Langue Berbère » n’est,
à l’état actuel des choses, qu’« une abstraction linguistique et non une réalité
sociolinguistique identifiable et localisable ». Néanmoins, la régularité des
correspondances phonétiques, la marginalité des différences étymologiques,
dues à des lexicalisations d’anciennes tropes, ainsi que la « périféricité »
des aspects de variation morphologique ou syntaxique, font que la possibilité d’une koinè berbère ne soit pas pratiquement une tâche impossible une fois
certaines conditions socioculturelles et géopolitiques réunies (cf. Durand 1994,
Boukous 1995 : 216, Elmedlaoui 2004, Ameur & Boumalk 2004, Ameur et al.
(sous presse) et 20032003 ). C’est ce que recouvre d’ailleurs le mot
« pan-berbère » dans l’acception de certaines tendances du MCB (Mouvement
Culturel Berbère), et c’est l’optique dans laquelle le grand dictionnaire Arabe-Berbère de Mohamed Chafik, en trois tomes (1990, 1996, 2000a), a déjà été
conçu. La variation linguistique de surface parmi les membres du groupe
berbère, accentuée, semble t-il, depuis le cataclysme sociolinguistique et socioculturel hilalien, concerne aussi bien la phonétique de surface que les règles
phonologiques, morphologiques et syntaxiques ainsi que certains éléments
lexicaux. Elle concerne également le volume et le statut socioculturel du
fond littéraire véhiculé par chacun des membres du groupe linguistique. Le
statut sociolinguistique actuel des différents membres du groupe berbère varie
également énormément. La variété berbère de l’île de Djerba en Tunisie par
exemple, n’est plus parlée qu’à l’intérieur de quelques dizaines de maisons, la
totalité des berbérophones de Tunisie avoisinant à peine 1 % de la population
(v. Boukous 1989 et réf. ; Brugnatelli « sous presse »). En Algérie, par contre,
on constate qu’à côté du Chaouia (parlé par environ 1 400 000 locuteurs dans
les Aurès), du Mozabite (environ 15 000 locuteurs à Ghardaia), le Kabyle
(environ 2 500 000 de locuteurs) est présent partout en Kabylie, y compris
récemment à l’université, aussi bien oralement que sous forme écrite ; et des
efforts académiques et associatifs ne cessent d’être déployés sur place et ailleurs
pour l’aménagement et la promotion de cette langue. Au Mali et au Niger, les
variétés touarègues du Berbère sont reconnues comme langues nationales et
sont enseignées à l’école et aux centres d’alphabétisation depuis les années
soixante (v. Aghali Zakara 1993). Au Maroc, pays de la plus grande population berbérophone (environ 11 millions, répartis entre le Chleuh vers le Sud, le
Tamazight au Centre-Nord et le Rifain au Nord ; v. Ennaji 1999 pour les
chiffres statistiques) et où la constitution souligne que la « Langue Arabe » est
la langue officielle du Royaume, le Berbère n’a certes pas officiellement de
statut et n’est enseigné, jusqu’ici, à aucun stade du curriculum de l’enseignement officiel [2]. Pourtant, au niveau non officiel, une tradition littéraire berbère
quasi-savante, écrite en graphie arabes, et vieille de plusieurs siècles, surtout en
pays chleuh (v. Boogert 1995, 1997, 1998, Galand Pernet 1998), continue à
fleurir en marge de la culture officielle, arabophone ou francophone.
3 Les entités (sous) dialectales berbères consacrées jusqu’ici par l’usage parmi
les spécialistes (Chaouia, Tachelhiyt, Kabyle, Mozabite, Tarifit, Tamazight,
Touarègue (Tadvaq, Tahaggart, Tawellemet, Tayrt, v. Prasse 1972), Ouarglais, etc. ne correspondent pas toujours à des réalités linguistiques concrètes, à
savoir la superposition d’un certains nombre d’isoglosses « importants » bien
définis. Ce sont plutôt les dimensions géopolitiques et d’organisation socio-économique, qui sous-tendent les appellations dialectales consacrées. En réalité, les études « berbérisantes » sont nées dans le creuset de l’ethnographie
du stade des missions de reconnaissance (pré-) coloniale (Chenier, Venture de
Paradis, Edmond Doutte, Delaporte, Charles de Foucaud, etc. ; v. Ould-Braham 1993) et ont souvent été menées par la suite, par des agents, militaires
ou civils, de l’administration coloniale après la conquête militaire et la « pacification » des régions ou pays concernés. C’est ainsi par exemple, que, malgré le
nombre d’isoglosses particuliers qui le caractérisent (l’assourdissement de toute
obstruente géminée, la différentiation de deux /t/ dont l’un est une affriquée,
l’alternance morphologique, comme en Kabyle, entre une sifflante simple et sa
contre partie affriquée, etc. (v. Kossmann 1996, Elmedlaoui 1993, Saa 1995), le
parler de Figuig par exemple, n’a pas été considéré dans la littérature berbérisante comme une entité dialectale, à telle enseigne qu’encore aujourd’hui,
influencée en cela par la tradition berbérisante, une institution officielle qui
s’est donné pour fonction d’aménager un « amazighe standard » (i.e. « un
berbère standard ») à l’échelle nationale au moins, comme l’IRCAM (Institut
Royal de la Culture Amazighe) au Maroc, n’a accordé jusqu’ici aucune attention, ni dans le recrutement des chercheurs ni dans la désignation des membres
de son CA, aux particularités de ce dialecte par rapport aux trois autres
dialectes reconnus par tradition (le Tachelhiyt, le Tamazight et le Tarifit). [3]
Les berbères : histoire et idéologies
4 Les plus anciens textes historiographiques accessibles, relatifs à la phylogenèse ehtnico-culturelle des populations berbérophones actuelles, sont ceux
que Hérodote (ve siècle av. J.-C.) consacra aux « barbares de Libye », nomades
ou cultivateurs autochtones de cet espace dit alors « Libye », qui s’étend du
Cyrénaïque jusqu’aux Colonnes d’Hercule (v. Corréard 1892 : 121-126). Dans ces
textes, « de précieux renseignements se mêlent à des contes fabuleux » – affirme
F. Corréard Ibid. p. 122. Plus conséquents, comme textes historiographiques,
sont ceux d’historiens latins comme Tite-Live et Salluste. Ce dernier (ier siècle
av. J.-C.), qui distingua parmi les autochtones de Libye, les Gétules et les Libyens
« qu’il dépeint comme des êtres grossiers, incultes, etc. » (Camps 1996 : 7), s’était
appuyé notamment « sur des livres puniques qui venaient dit-on du roi Hiempsal », petit fils du grand roi berbère de Numidie à savoir Massinissa, et père du
roi Juba I. Le même Salluste écrivit notamment La guerre de Jugurtha. Jugurtha,
lui aussi petit-fils de Massinissa, régna entre 118 et 105 av. J.-C. et mena une
longue guerre contre ses rivaux et contre le suzerain romain.
5 Il y a une propension, difficile à expliquer, chez la majorité des historiographes et hagiographes à chercher à priori, pour les berbères, une « provenance » hors de l’Afrique du Nord, chose qu’on ne fait pas lorsqu’il s’agit
d’autres ethnies qui ont marqué l’histoire de la méditerranée (Égyptiens,
Phéniciens, Arabes). Toutes les mythologies de la Méditerranée ont apporté
leurs contributions dans cette direction, une des dernières en date étant la
contribution de cette « archéologie » plutôt romantique de l’ère coloniale
française, qui « reconnut » confortablement, au milieu du xixe siècle, dans
les dolmens de Beni Messous à l’Ouest d’Alger « des sépultures des Gaulois qui
servaient dans les armées romaines » ! (Camps p. 10). La plus récente de ces
mythologie vient d’être formulée en des termes qui inverse le sens de la
recherche des « racines » : au nom d’un universalisme de circonstance, qui
n’oserait pas pourtant contester sa « berbérité » à un Jugurtha par exemple,
l’archéologue moderne Serge Lancel s’interdit dit-il « de tomber dans le piège
qui consiste à dire que [St.] Augustin était un ‘‘Berbère’’ » ; car, poursuit-il,
« ‘‘Berbère’’ est un nom moderne ; [et] il ne sert à rien d’‘‘ethniciser’’ Augustin
pour l’opposer aux Arabes » ! (Le Monde des Débats / le Nouvel Observateur
no 25 2001, p. 15).). La légende traditionnelle la plus ancrée dans beaucoup
d’esprits est celle qui rattache les berbères au Levant sur le plan ethnique. Cette
légende a été présentée « pendant plusieurs siècles aussi bien par St. Augustin
(ive siècle) que par Procope (vie siècle) et encore Ibn Khaldoun (xive siècle) » et
d’autres (Camps p. 8) [4].
6 Converties à l’Islam après une longue résistance, notamment au Maghreb
Central, et après plusieurs mouvements présentés dans l’hagiographie arabo-islamique comme autant de mouvements d’apostasie collective (Ar. ‘ridda’),
certaines tribus berbères ont vite récupéré certains premiers cadres doctrinaux
de l’Islam, comme le Kharidjisme ou le Chiîsme pour bâtir, sous le ciel de la
nouvelle donne géopolitique et idéologique, des émirats indépendants vis-à-vis
des empires Omeyyades puis Abbassides du Levant. Cette récupération indépendantiste ou cette berbérisation « nationaliste » de l’Islam (v. Talbi &
Laâbidi 1999 : 20) rappelle le schisme dit donatisme, sorte de berbérisation ou
d’africanisation du christianisme en Afrique du Nord, initiée au milieu du
ive siècle face à une Église devenue sous Constantin le Grand (288-337) une
institution d’État dans un empire monarchique de droit divin. C’est un schisme
aux colorations locales qui fut l’une des premières manifestations de la
décadence de l’empire (cf. L’Histoire no 254, mai 2001) et contre lequel un
fils du terroir, St Augustin – personnage cosmopolite à culture manichéenne,
gréco-latine et judéo-chrétienne – partit en guerre, comme le feraient six siècles
plus tard les berbères almoravides du désert dont les guides idéologiques
fondateurs s’étaient ressourcés en Orient, contre un islam plutôt local d’autres
berbères de la plaine atlantique fertile de Tamsna, à savoir les kharidjites de
Berghwata (v. Talbi & Laâbidi Ibid.).
7 Après les royaumes berbères vassaux de Rome en Numidie (Maghreb
Central) et en Mauritanie (Maghreb occidental), et après les émirats islamiques
berbères entre le viiie et le xe siècles, de véritables royaumes et empires
berbères, comme les Zirides, les Almoravides, les Almoahades ou les Mérinides, ont vu le jour au Moyen Âge musulman dans le Maghreb et en
Andalousie. À l’apogée de sa puissance, l’empire Almoahade s’étendait de
l’Andalousie jusqu’au territoire de l’actuelle Mauritanie, et de l’Atlantique
jusqu’aux frontières de l’Égypte. Après que l’orthodoxie farouche des Almoravides du désert (Sud marocain et Nord de la Mauritanie actuelle) ait mis un
terme, dans la partie ouest du Maghreb, à toute sorte d’islam aux couleurs
fortement locales, considéré par eux comme pure hérésie, et ce en rasant
notamment l’émirat kharidjite berbère des Berghwata dans le Tamsna (plaines
atlantiques entre Rabat et Zemmour, Maroc), la rigueur puritaine du dogme
religieux uniciste des montagnards Almohades du Grand et de l’Anti-Atlas,
mit fin « aux dernières communautés chrétiennes dispersées à travers le pays
ainsi que les rares principautés juives qui gardaient un lointain souvenir de
l’ancienne expansion du judaïsme dans certaines tribus berbères » (Camps Ibid.
p. 39 ; cf. Bousquet 1974 : 39).
II. Repères de « sociolinguistique historique » au Maghreb
8 Sur le plan linguistique, le plurilinguisme a marqué le Maghreb depuis son
entrée dans l’époque historique, comme l’attestent beaucoup d’inscriptions
bilingues (lybico-puniques, lybico-latines ; v. Marcy 1936) dès l’Antiquité, et
comme en témoignent encore aujourd’hui les étymologies des variétés de
l’Arabe Maghrébin et surtout du Berbère. Un trait sociolinguistique ancestral
du Maghreb est que les autres langues de rayonnement international qui se
sont succédées en Méditerranée y ont toujours été vite adoptées, sans qu’aucune d’entre elles ne parvienne jamais pourtant à supplanter les idiomes locaux
dans leurs propres fonctions. Déjà à l’antiquité, on parlait Punique à la cour du
roi berbère Massinissa ; et Hiempsal, son petit fils et père de Juba I, écrivait
dans cette langue (Bousquet Ibid. p. 82). La gestion des rapports sociolinguistiques de ce plurilinguisme fait donc partie intégrante de l’histoire générale de
l’espace nord-africain. Ce sont, cependant, les rapports entre les courants
culturels, idéologiques et de civilisation, en interaction dans l’espace méditerranéen, plus que les rapports de force politique des ethnies, qui déterminent à
chaque époque les termes et les dosages des dits rapports sociolinguistiques. Ainsi
par exemple, Juba II, roi de Mauritanie, fut un historien de culture grecque
alors que la Grèce n’a jamais eu de présence ethnico-colonial dans ce pays ;
tandis que Hiempsal, roi de Numidie fut également un historien mais de
culture punique. Apulée, l’écrivain berbère du Constantinois (125-180), « qui
aimait se faire dire mi-Numide mi-Gétule » (Camps Ibid. p. 27), demeure
célèbre par son ouvrage de fiction, l’Âne d’or, qu’il a écrit en Latin. À l’époque
chrétienne, après des maîtres à penser comme Tertulien et Cyprien, tous deux
berbères latinisés, nés à Carthage, un autre berbère latinisé, natif de Thagaste
(l’actuel Souk-Ahras en Algérie) et d’abord manichéen de conviction, finit par
monter l’édifice du dogme chrétien et par jeter les bases de la pensée occidentale à travers son œuvre colossale écrite en Latin, dont notamment Les
Confessions et La Cité de Dieu. Il s’agit, bien sûr, du Père de l’Église chrétienne,
Saint Augustin, redécouvert dernièrement et aussitôt « nationalisé » par certains en Algérie, dont le Chef d’État, A. Bouteflika, à travers son allocution
d’ouverture du colloque au titre révélateur : « Premier colloque international
sur le philosophe algérien, Augustin : africanité et universalité » (Alger 1-7 avril
2001). On y a redécouvert l’un de ces repères symboliques d’ancrage mythique
dans l’histoire, qui semblent avoir été loupés par le lorgnon idéologique d’un
État aujourd’hui en proie aux tourments et convulsions des dimensions auto-refoulées de son identité nationale. Une redécouverte faite dans des conditions
socio-politiques qui rappellent curieusement les conditions sous lesquelles le
natif de Thagaste, auteur de la Cité de Dieu, vit venir la fin de ses jours en
coïncidence avec l’agonie de la « Cité Terrestre » africo-romaine sous le ciel de
laquelle il avait conçu sa « Cité Céleste » et qui commença soudain à s’écrouler
devant ses yeux sous les coups des Vandales qui se déferlèrent sur la plaine, et
des Circoncellions qui se révoltèrent dans la montagne.
III. Le cataclysme sociolinguistique hilalien
9 Dans des conditions rendues idéologiquement et culturellement propices
par l’effet culturel inhérent aux dogmes-cadre des États et Émirats berbères
eux-mêmes, notamment le Kharidjisme et le Chiîsme et surtout l’almoravidisme et l’almoahadisme, le déferlement au xie siècle sur le Maghreb de
seulement quelques dizaines de milliers d’Arabes bédouins ne se déployant
au début qu’aux confins du désert, à savoir les Beni-Hilal, Beni-Solaïm et Beni-Maâqil, finit pourtant, comme un ferment, par marquer l’échiquier sociolinguistique de la Berbérie plus profondément que ne l’avait fait et que ne le ferait
par la suite aucune autre force ethnique ou politique à travers l’histoire de la
région. Ces nomades de razzias n’avaient pourtant derrière eux aucun pouvoir
étatique servi, et n’étaient non plus animés par aucun esprit pour en bâtir un
(v. Bousquet Ibid. pp. 58-59 ; Camps Ibid. pp. 35-36). Ce sont d’ailleurs les
berbères almoahades qui, en s’en servant massivement sur le plan militaire, ont
accéléré leur pénétration dans la partie occidental du Maghreb. Tout cela pour
dire à quel point les idéologies des Émirats et États berbères eux-mêmes
avaient déjà préparé le terrain sur le plan des valeurs symboliques en assimilant
notamment, à des degrés différents et sous diverses formes, certains traits
chiîtes qui projettent la légitimité politique et socio-culturelle hors du pays
dans l’horizon d’un orient mythifié, ouvrant ainsi la voie à toute sorte de
messianisme, parfois aventurier, où ceux qui réussissent se voient reconnaître
par l’histoire comme chefs d’État (Ibn Toumert, par exemple) alors que ceux
qui échouent (Hamim, par exemple) se trouvent répertoriés par l’hagiographie
dans la liste des faux prophètes (cf. Kaddouri 1994). On cite souvent volontiers, à cause de cette légitimité exogène, le fameux autodafé dont a fait l’objet
sous les Almoravides l’œuvre du fameux théologien El-Ghazali ; on cite
également trop souvent la mise en exil du poète roitelet andalou, Almuâtamid
Ibn Abbad de la part du roi berbère almoravide, Youssef Ibn-Tachfin ; mais on
ne prend pas suffisamment au sérieux les allusions aux autodafés dont le
patrimoine berbère anté-islamique en général et berbéro-kharidjite des Berghwata en particulier aurait fait l’objet sous les berbères almoravides eux-mêmes
(v. Talbi & Laâbidi 1999 : 77) à en croire des indications de l’historien cosmographe, Hassan al-Wazzan (1483-1554), devenu d’ailleurs lui-même Jean-Leon
de Midicis, dit Léon l’Africain ; cet autre berbère rifain polyglotte (Berbère,
Arabe, Hébreu, Castillan, Latin, Italien) né à Grenade et élevé à Fès après la
Reconquista, ambassadeur, voyageur et cosmographe, demeuré célèbre grâce à
sa fameuse Description de l’Afrique, qu’il a écrite en Italien à Rome où il finit
semble-t-il ses jours après y avoir notamment enseigné l’Arabe et écrit la partie
hébraïque d’un dictionnaire multilingue (voir www.leoafricanus.com).
IV. Plurilinguisme et linguistique comparée au Maghreb
10 À partir des premiers siècles du Moyen Âge, des générations d’intellectuels,
idéologues ou hommes de sciences berbères, instruits dans une culture islamique
en Arabe Classique, commencèrent à se succéder au Maghreb jusqu’à nos jours
dans un cadre toujours plurilingue. D’autre part, pendant plusieurs siècles,
l’apport linguistique de l’élément juif, sous forme, entre autres, de différents
types de judéo-berbère et de judéo-arabe (v. Bruno et Malka 1939, Galand-Pernet et H. Zafrani 1974, Zafrani 1980, 1990, 1999, Bar-Asher 1988 et Tedghi
1994a, b 1995 ; Chetrit 1998) a contribué à l’alimentation de cette « bourse
babylonienne » de langues, qui donne lieu, sous certaines conditions, non pas
seulement aux procédés bien connus d’alternance de code (« code switching »)
en communication, mais parfois même à ce genre de « cocktail linguistique »,
selon l’expression de H. Zafrani (1999 : 103), que représente au niveau de la
création littéraire certains genres comme le matruz. Il s’agit d’un genre où
alternent des vers en Hébreu avec d’autres en cet Arabe du registre malhun,
qui consiste déjà lui-même en une « dialectalisation » plus au moins maniériste
d’un fond d’Arabe Classique, parsemée parfois de judéo-arabisme. Dès l’entrée
du Français en scène, le chant intègre aussitôt cette langue au matruz de paire
avec l’Arabe et le Judéo-Arabe (v. Elhaddaoui 2001 : 82). Une illustration
moderne de ce type de « cocktail linguistique » dans le domaine toujours du
chant, vient d’ailleurs de nous être donnée dans la présente conférence-même,
d’une part à travers la contribution de Davies & Bentahila sur les interférences
de l’Arabe dialectal et du Français dans la chanson « Rai » nord-africaine
actuelle, (sans parler du style rap actuel), et d’autre part à travers la contribution
de K. Hoffman sur l’interférence de l’Arabe Marocain et du Chleuh, ancrée
comme tradition dans les chants populaires collectifs des Idawzddut dans le
Souss (Maroc). C’est peut être cette civilisation à fond plurilingue, souvent
consciemment assumé et parfois même entretenu, qui fit que le premier essai
connu de linguistique comparée à base de correspondances phonétiques systématiques fût écrit précisément au Maghreb, neuf siècles avant l’œuvre des
néogrammairiens allemands de la moitié du xixe siècle, considérée à tort par
les historiens de la linguistique comme point de départ fatidique universel de la
linguistique comparée et historique (v. Elmedlaoui 2000). Il s’agit de l’épître dit
« risaala » ou « iggeret », rédigé en Judéo-Arabe et noté en graphie hébraïque,
qu’a adressé le linguiste comparatiste Yehuda Ben Kuraysh al-tahartii al-maghribii (v. Bargès & Goldberg 1857, éds. ; Dan Becker 1984 ed. et van Bekkum
1981) au début du xe siècle à la communauté juive de Fès. Il y dit notamment :
« En ex post, je remarque que vous avez rompu dans vos synagogues avec la
tradition de commenter la Torah en Araméen (Ar. al-suryaanii), et que vous avez
suivi en cela la piste de vos ignorants, qui prétendent s’en passer (...). J’eus alors
l’idée d’écrire ce livre à l’adresse des gens avertis et des personnes pourvues de
raison, pour qu’ils s’aperçoivent que la totalité du lashon qodesh (i.e. la Langue
Sacrée, viz l’Hébreu), manifesté dans al-miqrâ (i.e. l’Ancien Testament) est
parsemé de vocabulaire araméen, mêlé de Langue Arabe et traversé [ça et là] de
vocables étrangers (Ar. aâjamiya) et berbères » (notre trad. du Judéo-Arabe ; cf.
Becker, ed. 1984 : 117).
V. Idéologies et plurilinguisme contemporain au Maghreb
11 Aujourd’hui – où l’on assiste de nouveau à un essor de la linguistique
descriptive et théorique au Maroc tout particulièrement, qui rappelle l’essor
de l’époque de Ben Kuraysh, Ibn Barun, David al-Fasi et autres (v. Bukkum
1981 ; Elmedlaoui 2000) – on trouve au Maghreb en général, d’une part des
œuvres littéraires francophones comme celles d’un Kateb Yacine (1929-1989)
ou d’un Mouloud Mammeri (1917-1989), qui ont tous deux pris fortement
position pour la culture et la langue berbères où ce dernier a même écrit
beaucoup d’ouvrages dont un manuel de grammaire (Tajerrumt n’tmazight.
Maspero 1976) ; et on trouve d’autre part que l’œuvre romanesque d’un
Rachid Boujedra est répartie presque à égalité entre le Français et l’Arabe
en fonction des thèmes et des circonstances socioculturelles. On trouve également une œuvre comme Le pain nu, écrite en Arabe et traduite en une vingtaine
de langues dont l’Hébreu Moderne alors que son auteur, Mohamed Choukri,
ne rate aucune occasion pour souligner qu’il ne se retrouve au fond de soi-même qu’en s’exprimant dans sa propre langue, le Rifain. Au Maroc par
exemple, les écrivains de renom (romanciers, essayistes, sociologues) sont aussi
nombreux en Arabe qu’en Français. Bref, comme à l’antiquité, on assiste
aujourd’hui encore au Maghreb à une culture multidimensionnelle et plurilingue. Et tout comme du temps de Hiempsal et de Juba II, l’adoption du
Punique ou du Grec n’avait été consécutive à aucune colonisation ethnico-militaire, on assiste aujourd’hui également à une place de plus en plus perceptible faite à une nouvelle langue apparemment « lointaine » dans l’échiquier
plurilingue de l’Afrique du Nord, à savoir l’Anglais (v. Sadiqi 1991, Boukous
1995 : 77-83, Ennaji 2005), une langue qui ne cesse de gagner du terrain, y
compris sous forme de publication de recueils de poèmes et/ou de nouvelles.
C’est ce que traduit notamment, entre autres choses la tenue de « The First
National Forum for Moroccan Creative Writers in English », organisé par la
Faculté des Lettres d’Oujda (14 mars 2001) en collaboration avec le British
Council de Rabat (v. Elmedlaoui 2001a, b) et dont les actes sont publiés par la
même faculté.
12 Sur le plan des attitudes idéologiques, on trouve, à titre d’exemple, d’une
part que l’un des philosophes les plus médiatisés actuellement dans la sphère
du nationalisme arabe, Mohamed-Abed al-Jabiri (v. Dourari 1993), se trouve
être un berbérophone natif de Figuig (Maroc), qui n’écrit qu’en Arabe Standard Moderne, qui a consacré l’essentiel de son ouvre philosophique (environ
2 000 pages : 1984, 1986, 1990 et 2000) non pas à la « Critique de la Raison
Pure » mais à la « Critique de la Raison Arabe ». Pourtant, dans une perspective arabiste puritaine, qui rappelle de par l’acuité de sa ferveur, l’ancien zèle
idéologique des Almoravides, ce philosophe berbère dit notamment ceci :
« L’entreprise d’arabisation totale doit viser non pas seulement le Français
en tant que langue de civilisation, de culture et de communication quotidienne ; elle doit assurer aussi – et ceci est d’une grande importance – la mise
à mort des dialectes locaux, qu’il s’agisse du Berbère ou de l’Arabe dialectal » (al-Jabiri ; 1985 : 50). On trouve, d’autre part, et à l’opposé de l’attitude d’al-Jabiri,
qu’avant même l’émergence au grand jour, du MCB actuel (v. Ouazzi 2000),
une personnalité aussi distante sur les plans ethnique et culturel de toute
affinité berbère qu’un certain Mohamed al-Fassi, ancien ministre de la culture
au Maroc et ancien responsable à l’UNESCO, fut cependant l’une des voix
pionnières à inviter les chercheurs arabophones, du haut de la tribune du
Conseil de la Langue Arabe au Caire au début des années soixante, à s’intéresser à l’étude du Berbère. Une des grandes figures de l’Islam salafiste
traditionnel au Maroc toujours, dont le nom vient d’être donné en hommage,
à la Troisième Rencontre Internationale de la Littérature Islamique (Agadir 16-
18 janvier 2001), à savoir le berbérophone chleuh, Mohamed al-Mokhtar al-Soussi, demeure célèbre au Maroc non pas par sa qualité de grande figure du
Mouvement National marocain ou par son titre de Ministre de la Couronne
après l’Indépendance, mais plutôt par son œuvre encyclopédique colossale
(une cinquantaine de volumes) dont le fameux al-maâsuul ; une œuvre écrite en
un Arabe Classique puriste, mais entièrement consacrée à la culture locale
berbéro-islamique du Souss. Il ne s’y réfère au Chleuh que par les termes
ashalha « le Chleuh » ou allugha ashalhiya « la Langue Chleuhe » ; il n’emploie
jamais le terme lahja « dialecte » (v. Khalil 1997). Quarante ans après sa mort,
ses causeries religieuses en Chleuh sont toujours diffusées chaque soir tout le
long du moi de Ramadan. Son père, Hadj Ali Derkaoui, son frère, Hadj
Abdallah, et lui-même, ont, chacun, traduit des œuvres choisies de l’Arabe
Classique en Chleuh noté en graphie arabe (v. Khalil, Ibid.).
13 Durant les années soixante-dix, le mouvement gauchiste marocain fut largement constitué d’une génération de jeunesse universitaire originaire, dans sa
majorité, de ce large Maroc périphérique marginalisé que stigmatise, à la
page 10, le Manifeste Berbère dit « de Bouznika » émis le 1er mars 2000 par
229 signataires parmi les intellectuels marocains défendant la cause berbère, un
espace qui se recoupe largement avec les zones de concentration berbérophone [5].
Pourtant, ce mouvement fut paradoxalement l’un des plus hostiles à la « question berbère » qui avait commencé à pointer à l’horizon sous sa forme associative
revendicative (l’AMREC, la plus ancienne des associations actuelles du MCB au
Maroc, est née en 1967). Cette hostilité des gauchistes s’installa curieusement
juste une décennie après l’appel de l’aristocrate al-Fassi et la mort de l’ascète al-Soussi. La raison à cela est que ce mouvement était traversé, en une sorte de
cocktail insolite, de deux courants idéologiques disparates – esprit de l’époque
oblige : un panarabisme au paroxysme de son dogmatisme au lendemain de la
Guerre des Six Jours, et un marxisme révolutionnaire, toutes tendances confondues, où primaient lute de classes et internationalisme ouvrier [6].
14 Paradoxalement, en parallèle à l’hostilité de cette jeune gauche marocaine
dont on vient de signaler les tribulations et contradictions socioculturelles et
idéologiques, une autre figure, de même gabarit social qu’al-Fassi, mais
d’une génération plus jeune que la sienne, à savoir Abbas al-Jirari (voir
http://www.abbesjirari.com/), lauréat de l’Université du Caire où il avait
soutenu une thèse sur la poésie populaire du malḥun, décoré par Nasser en
1965, jusqu’à très récemment prieur prédicateur à la Mosquée Soukaïna de
Rabat et Président du Conseil des Oulémas de Rabat-Salé, et actuellement
universitaire, professeur au Collège Royal et Conseiller du Roi Mohamed
VI, inaugura aux départements d’Arabe à l’université marocaine au début
des années 1970 une première ébauche de réponse à l’appel d’al-Fassi. Il le
fit – il est vrai – dans le cadre d’un vaste projet tacite et à long terme de
réhabilitation de la culture populaire marocaine et de l’identité spécifique
littéraire marocaine en général face à cette tendance d’hégémonie intellectuelle de l’Orient (v. Al Jirari 2001) que ressentait déjà un Abdallah
Guennoun dans son introduction à son ouvrage-plaidoyer culturel « annubuughu lmaghribii fii l’adabi lâarabii » [Le talent marocain en littérature
arabe]. Les premiers mémoires universitaires en Arabe portant sur la poésie
berbère (chleuhe) furent alors préparés sous la direction d’al-Jirari par
Omar Amarir et Ahmed Bouzid notamment en 1973, tous les deux issus
de l’Institut Islamique de Taroudant (enseignement originel) et auteurs
maintenant d’une série de publications en Arabe sur la littérature berbère.
Le premier publia son mémoire en 1975. Il prépara par la suite et soutint en
1985 sous la direction du même directeur la première thèse de 3e cycle qui
fût écrite en Arabe sur un matériel berbère ; elle porte sur la poésie chleuhe
attribuée à Sidi Hmmu-Talb (vers le xviie siècle). Cette thèse fut également
publiée en 1987. Vient ensuite son doctorat d’État dans le même sens
d’investigation et sous la même direction (voir -2003). Aujourd’hui, si
le nombre des thèses universitaires écrites en Arabe et portant sur le
Berbère (littérature, linguistique, sociologie) est de loin moins important,
il est pourtant loin d’être non significatif (v. notamment 1997, 2003
et2005, que j’ai dirigés moi-même).
15 Tous ces détails pour souligner à quel point, au Maroc très particulièrement,
l’attitude idéologique vis-à-vis de la question linguistique, n’est ni unidimensionnelle dans sa représentation dans les esprits, ni linéaire dans son évolution, ni manichéenne et mécanique dans sa correspondance avec les réalités
ethnico-linguistiques en place. Ainsi, « paradoxalement » encore une fois par
rapport aux a priori et aux conceptions manichéennes et linéaires faites parfois
à propos des réalités socioculturelles au Maroc, ce ne sont pas les « francophones » qui constituent le fer de lance du MCB actuel au Maroc – qu’il
s’agisse de son aspect activiste ou de son aspect purement intellectuel et
littéraire – comme on a tendance à le croire, soit à cause d’un cantonnement
appauvrissant d’une francophonie locale coupée des réalités de son environnement propre et « branchée » sur certaines chapelles qui prolongent la tradition de l’ancienne métropole, soit sous l’influence du discours du Mouvement
Nationaliste dont les leitmotivs sont devenus maintenant presque folkloriques
tels que l’arabo-islamisme comme essence ontologique de l’identité, la théorie
d’une conspiration permanente contre la nation, les forces occultes liées au
colonialisme qui cherchent à diviser pour régner, etc. Les contradictions et
incohérences internes du discours arabo-salafiste de ce dernier mouvement
(v. Assid 2001a, b, c), éclatées au grand jour suite à la nouvelle donne des
rapports socio-économiques de l’Indépendance et suite aux bouleversements
idéologiques du dernier quart de siècle que nous verrons dans le paragraphe
suivant, ont fait qu’en réalité les fondateurs du mouvement associatif du MCB
au Maroc sont paradoxalement issus, dans leur grande majorité, des écoles et
instituts de l’enseignement coranique originel et arabisé comme l’Institut
Islamique de Taroudant (Institut Mohamed V), l’Institut Ben Yousef de
Marrakech, les Ecoles Mohamed V à Rabat, l’École Islamique Taqaddum
de Kénitra et autres ; i.e. ils sont issus des écoles du Mouvement Nationaliste
(v. Assid 2001c) [7]. Cette dernière particularité, relative à la genèse du MCB
marocain, est symboliquement reflétée par le fait que, à part certains textes
indéchiffrables et, en fait, sans lectorat réel, que publient certains hebdomadaires militantistes, ce mouvement reprend inconsciemment et spontanément,
pour l’essentiel de ses publications de recueils de textes, l’ancienne tradition
médiévale de graphie arabe [8] pour noter le Berbère (v. Elmedlaoui 1999 ; 2003
). Ceci malgré le fait que c’est la graphie latine, consacrée à travers un
siècle de travaux de berbérisants et de linguistes, qui offre un fond libraire « de
départ » qui soit accessible du point de vue documentaire, aussi bien en matière
de littéraire qu’en matière de description de la langue. Pour des raisons de
maîtrise de langues, cette accessibilité n’était en réalité pas offerte à ces
intellectuels promoteurs du MCB, formés qu’ils étaient dans des institutions
de l’enseignement coranique originel et/ou arabisé, fondées directement ou
indirectement par le Mouvement Nationaliste. Ces intellectuels « engagés » –
qui stigmatisent souvent d’ailleurs une « passivité » sur le plan associatif et une
« mollesse » sur le plan militant et revendicatif chez ceux de leurs concitoyens
qui, francophones ou anglophones, travaillent sur le Berbère et qu’ils taxent
d’« académiciens » – restent toujours, d’ailleurs, pour la plupart, à cause de
ladite formation arabisée, dans une formidable ignorance du fond de connaissances acquis dans le domaine de la recherche sur les langues et les littératures
berbères.
VI. Renouveau et rééquilibrage sociolinguistique
16 Il est vrai qu’à travers la gestion sociopolitique du plurilinguisme nord-africain de l’après indépendance, basée sur l’idéologie d’un discours qui
prolonge, d’une façon anachronique, le vieux discours mobilisateur du Mouvement Nationaliste des années 1930 [9], dans le cadre d’une politique générale
de développement inégal entre ville et campagne (v. note 5), il y eut effectivement une forte dévalorisation et une grande déperdition du patrimoine symbolique berbère en général, comme l’illustre une étude de cas faite par Boukous
(2000) pour le cas du Maroc (v. aussi Boukous 1995 : 100). Cette dévalorisation
fut à l’avantage des valeurs symboliques d’un (pana) arabisme citadin, arabophone ou francophone, qui a su tirer profit non pas seulement de cette religiosité forte qui caractérise le pays profond, mais également – grâce justement
à cette religiosité – de cette « politique berbère » de la France coloniale qui,
comme le fameux Dahir du 16 mai 1930, dit « berbère » dans le discours du
mouvement nationaliste marocain (v. Bouâyyad 1978), fut un cadeau empoisonné pour toutes les parties et un fiasco total aux yeux même d’un Bousquet
(Ibid. pp. 68-72), cet historien à tonalité « missionnaire » et nostalgique, pour
qui l’histoire de l’Afrique du Nord n’est qu’une agitation éternelle ponctuée de
deux pauses : la pax romana et la pacification française (Ibid. pp. 38) [10] ! Cette
dévalorisation du Berbère fut aussi, d’ailleurs, au profit d’une francophonie
qui se disputait et se dispute toujours l’influence avec l’arabe sous ses différents
registres dans certains secteurs de l’échiquier sociolinguistique nord-africain.
Pourtant, ce déséquilibre fut vite mis sur la voie d’un nouveau rééquilibrage
grâce notamment à l’émergence du MCB actuel, indissociable d’ailleurs d’un
renouveau culturel maghrébin général, qui, quoiqu’il ait sa propre logique
historique interne, serait difficilement sans rapport avec l’émergence des
particularismes dans le monde et l’avènement des valeurs de pluralisme qui
en sont le corollaire, suite à l’évanouissement, à partir des années 1980, de
l’internationalisme marxiste, et au démantèlement de son corollaire géostratégique, la bipolarité Est-Ouest. Ce renouveau ne peut pas non plus être sans
rapport avec le recul – surtout au Maghreb, mais également en Orient – de la
force mobilisatrice du panarabisme, recul qui s’est concrétisé sous forme d’un
affaiblissement du pilotage idéologique et littéraire arabe de l’Égypte après les
Accords de Camp-David (1976), et du Liban après la guerre civile (1976),
pilotage affaibli encore davantage par l’émergence des valeurs de la Révolution Iranienne puis par le recul proportionnellement sensible de la force de
propulsion « pétrodollare » dans le domaine de l’animation, de la publication
et de la diffusion, à la suite de la série des guerres du Golf et de l’embargo sur la
Libye depuis les années 1990. Cette auto-revalorisation de la culture nord-africaine a également été favorisé intellectuellement par l’entrée en scène dans
le paysage intellectuel maghrébin de l’Anglais et des cultures qu’il véhicule,
grâce à l’action notamment du Corps de la Paix depuis les années 1960 et des
programmes Fulbright à partir des années 1980 et grâce au statut actuel de
cette langue dans les nouveaux rapports de mondialisation. Avec cette nouvelle donne culturelle, le choix n’est plus binaire comme par le passé, pour
une frange d’intellectuel (le) s maghrébin(e) s qui ne cesse de s’élargir, entre
(i) une culture arabo-salafiste et/ou panarabiste basée, au fond, sur une longue
tradition de récits hagiographiques illustrés d’arbres généalogiques légendaires, ancrée depuis les premiers émirats chiîtes berbères, et (ii) une instruction francophone moderne d’outre-mer des (anciennes) colonies, basée pour
l’essentiel sur plusieurs générations d’ethnographie coloniale et d’essais de
« sociologisme » post-colonial bâtis tous sur le fond lointain d’un centralisme
jacobin comme vision de l’État et de la société [11].
17 Ce renouveau rééquilibrant n’est donc pas le monopole des seuls milieux
culturels associatifs berbères. Les hauts lieux de la politique marocaine en ont
fait l’écho aussitôt, même si, prises de court comme il parait, la plupart des
formations politiques peinent encore à dégager des visions modernes, explicites, permanentes et cohérentes en matière de politique linguistique et culturelle. Ainsi par exemple, une quinzaine d’années après les événements de 1980
en Kabylie (Algérie) dits « Printemps Berbère » et après le procès en 1982 du
poète berbérophone marocain engagé, Ali Sedki Azaikou, condamné à un an
de prison pour un article sur la dimension berbère de l’histoire du Maroc, trois
ans seulement après la proclamation par des associations berbères marocaines,
en 1991, de la Charte d’Agadir relative aux droits linguistiques et culturels, et
juste trois mois après l’arrestation d’un groupe de jeunes manifestants du
mouvement berbère à l’Est du Maroc (1er mai 1994), feu le roi Hassan II –
encore une fois, un roi polyglotte et de culture multidimensionnelle (maroco-franco-arabo-musulmane) – surprend l’observateur habitué aux représentations manichéennes et aux conceptions linéaires, en appelant dans le Discours
du 20 Août (le 2e en importance après le Discours du Trône) à la promotion du
Berbère. Un des anciens directeurs du Collège Royal n’est d’ailleurs, en fait,
autre que l’auteur du Manifeste Berbère sus-mentionné qui « radicalise » la
Charte d’Agadir, ainsi que l’auteur du grand dictionnaire Arabe-Berbère écrit
en graphie arabe et publié par la très officielle Académie du Royaume du
Maroc dont il est membre, à savoir Mohamed Chafik, cet autre intellectuel
polyglotte de grande envergure, berbérophone natif du Moyen Atlas mais qui
se déclare être d’identité pluridimensionnelle (v. Chafik 2000c), qui a consacré
l’essentiel de sa vie mature à défendre et à promouvoir la « Langue Berbère » et
dont le dernier livre, Pour un Maghreb d’abord Maghrébin, contenant une
anthologie de plaidoyers en Arabe Classique et en Français en faveur de la
culture berbère, vient d’être publié (v. Chafik 2000b) par un centre d’étude
patronné par Hassan Aourid, qui n’est lui-même autre que l’ancien ami de
classe de l’actuel souverain marocain, Mohamed VI, et le porte-parole actuel
du Palais Royal ; il s’agit du Centre Tarik Ibn Ziyad, du nom symbolique de
ce grand général berbère qui, à la tête d’une armée musulmane d’arabes et de
berbères, a franchi le détroit vers le mont Gibraltar qui porte depuis son nom,
et qui a conquis l’Andalousie vers 711. D’autre part, le premier leader politique
contemporain à avoir associé la question berbère à son activité, selon des
modes plus ou moins explicites – il est vrai – en fonction de la conjoncture
politique, à savoir l’ancien ministre de la défense puis de la culture, l’écrivain et
peintre Mahjoubi Aherdan, a maintenu cette association depuis l’Indépendance et continue à la maintenir (cf. sa prestation dans l’émission Grands
Témoins sur la 2M, en avril 2001) en entretenant un discours qui oppose
l’Authenticité Marocaine – concept cher au roi Hassan II – aux différents
courants idéologiques qui ont traversé la société marocaine contemporaine
(nationalisme arabe anti-monarchique du Baâthisme ou du Nassérisme, internationalisme socialiste révolutionnaire, etc.) et que Hassan II ne portait pas
agréablement dans le cœur. D’après le discours d’Aherdan, cette authenticité
s’étend sur deux dimensions : (i) le Berbère comme base identitaire d’une
culture marocaine multidimensionnelle, et (ii) la Monarchie comme « génie
berbère » dans le pays des dynasties d’igldan’ (« rois » en Berbère) en matière
de droit constitutionnel. C’est, en fait, grâce à un calcul socio-politique où
interagissent au sein des principaux mouvements partisans issus de l’Indépendance les rapports de force multidimensionnels entre ce chapelet de villes
du Nord à fond éthnico-culturel dit « aristocratie andalouse » et cet arrière
pays anciennement dit pays du « siba » (v. note 4), entre des intérêts socio-sectoriels amalgamés à des dimensions régionalistes et/ou ethnicisantes qui
couvent en filigrane dans plusieurs corps institutionnels ou d’activité socio-économique plus ou moins ethnicisés à un moment ou à un autre de l’histoire
(commerce, finance, bourgeoisie agricole rurale, nouveaux grands propriétaires agricoles citadins, différents corps armés, etc.), et entre toutes ces forces
et l’institution monarchique à travers l’appareil du makhzen, que certain
partis, comme celui d’Aherdan, presque sans relais substantiels au sein de
l’intelligentsia, ont pu jouir d’une présence notoire dans l’équation de l’échiquier politique marocain depuis l’aube de l’Indépendance et jusqu’à aujourd’hui. Tout ceci, pour souligner à quel point la composante berbère – même en
filigrane – a toujours été essentielle dans l’alchimie politique marocaine et sur
l’échiquier politique de fond au Maroc, avant même que cette composante ne
soit exprimée et formulée consciemment et explicitement en termes de revendications culturelles et linguistiques.
VII. Pré-conclusion
18 En bref, s’agissant de l’évolution de la situation sociolinguistique contemporaine en Afrique du Nord en général, avec son réseau complexe de courants
idéologiques et de mutations socioculturelles et socio-politiques, Bousquet
(1974 : 83) fait la conclusion suivante :
« Il y a bien, certes, le fait qu’un nombre croissant de berbérophones sont
bilingues (...). Mais il ne faut pas tirer de cette constatation des conclusions
inexactes touchant le recul du berbère. »
20 Comme le montre une étude de Simon Levy pour ce qui est du rapport avec
l’Arabe très particulièrement (v. Aguade & Cressier 1998) [12], le rapport historique du groupe linguistique berbère en général avec les grandes langues de
culture et/ou de poids économique ou politique qui se sont succédées dans
l’espace méditerranéen (Punique, Grec, Latin, Hébreu/Araméen, Arabe,
Turque, Français, Espagnol) n’est, donc, pas du tout un rapport de force
linéaire et unidimensionnel, qui se meut selon une trajectoire cumulative sur
une échelle bipolaire et dans un sens déterminé : celui de l’extermination du
Berbère par exemple, comme on a tendance à le prophétiser dans une sorte de
sentiment d’exil. Une telle « vision linéaire et mécaniste, imposée à toute
l’histoire maghrébine », a déjà été stigmatisée par Abdallah Laroui (1970 : 24)
chez des historiens comme G. Camps. De nos jours, cette absence de linéarité
sur le plan de l’évolution de la situation socio-linguistique qui n’a jamais
constitué une dimension pertinente dans les recensements officiels faute de
toute optique sociolinguistique dans la gestion de la société, est illustrée par le
nombre, de nouveau en tendance croissante, de la population berbérophone
citadine dans un pays comme le Maroc. Ce constat qui n’est pour l’instant qu’à
l’état d’observation personnelle immédiate, battrait en brèche, une fois
confirmé par enquête systématique sur le terrain, le schéma traditionnel
selon lequel la campagne et la montagne en particulier seraient le dernier
retranchement-refuge d’un Berbère en perte de vitesse et de plus en plus
menacé par une urbanisation galopante véhiculant la vague ultime d’une
arabisation inexorable. Dans une autre étude historique sur l’arabisation au
Maghreb, P. Cressier (in Aguade & Cressier, Ibid.) a montré que la formation
de centres urbains n’implique pas toujours une arabisation linguistique ou
culturelle (cf. B. Rosemberger in Aguade & Cressier Ibid.). Par exemple, une
ville historiquement berbère comme Taroudant, mais presque entièrement
arabisée à un moment de son histoire, a commencé à recouvrer graduellement,
mais perceptiblement son ancienne berbérophonie à partir du dernier quart du xxe siècle. Le Chleuh commence à y être « affiché » dans la rue de la part des
moins de 25 ans, alors qu’il y était « assigné à domicile » ou restreint à l’usage
de certains vieux commerçants entre eux. À 40 km plus à l’Est, l’émergence
graduelle, à la même période, d’un nouveau centre urbain, Ouled Berrhil, en
plein milieu arabophone de Lmnabha, se poursuit actuellement de paire avec
une « berbérophonisation » non moins perceptible, due, comme à Taroudant, à
une exode massive à partir du Haut Atlas et de l’Anti Atlas. En fait, Simon
Levy, Ibid. a montré la fluctuation historique de la carte linguistique au
Maroc : à travers les siècles, des régions se sont arabisées mais parfois aussi
à nouveau berbérisées. D’autre part, on a signalé dès le début comment, au
Maroc, où le Berbère n’avait jusqu’à très récemment aucun statut officiel et
n’était pas du tout enseigné (voir note 2), une tradition littéraire berbère casisavante a toujours continué de fleurir en une autonomie culturelle totale et en
parallèle avec les cultures officiellement entretenues, arabophone, francophone ou autres. L’action associative du MCB durant les trois dernières
décennies a imprimé un nouvel élan à cette tradition et l’a mise à l’heur de la
modernité : en plus de la poésie, profane ou religieuse, traditionnellement
prépondérante et véhiculée auparavant presque exclusivement par le chant,
voici que le recueil poétique, le roman, le théâtre [13], et surtout le film-vidéo et le
vidéo-clip, commencent à s’affirmer comme nouvelles formes et nouveaux
média d’expression culturelle surtout dans les milieux urbains et semi-urbains,
sans subvention publique aucune et grâce à la seule force de la demande du
marcher, et cela est très significatif comme indice.
VIII. Conclusion
21 On a vu comment l’histoire du Maghreb en général (ou l’Occident Musulman), et du Maroc en particulier, a toujours été marquée par un plurilinguisme
fonctionnel où des langues de statuts différents se complémentarisent ou
entrent en compétition, en fonction des réseaux de valeurs idéologiques qui
traversent la société à partir de son espace méditerranéen au sens large, plutôt
qu’en fonction des rapports de force ethniques. Si St. Augustin, Avéroès,
Maïmonide, Ibn Khaldun, Ibn Batouta, al-Wazzan (Léon l’Africain) et autres
représentent quelque chose pour la pensée universelle, c’est précisément au sein
d’un tel plurilinguisme, et, peut être, grâce à cela entre autres choses, que ces
grandes figures avaient produit ce qu’elles nous ont légué. Il faut donc chercher
les raisons ailleurs si l’on constate que cette partie du monde peine plus ou
moins aujourd’hui à s’engager dans la modernité. En plus des questions de
cohésion et d’équilibres socioculturels au sein d’un État moderne sous les
conditions des nouveaux rapports de mondialisation, la problématique pragmatique finale qui se pose – à la lumière de cette constante historique et
sociolinguistique et à la lumière de la façon dont cette constante s’articule
avec certaines tâches de l’État moderne, en l’occurrence avec la gestion des
secteurs de l’enseignement et de la communication – est la problématique
suivante : alors que la fonction de l’enseignement et de la communication, deux
tâches solidaires qui ne peuvent être assurées que dans une/des langue/s
donnée/s, était par le passé une fonction d’ordre essentiellement idéologique,
consistant à (re)produire et à pérenniser les valeurs idéologiques fondatrices et
sous-jacentes aux rapports sociaux en vigueur, ces tâches se voient assigné de
nos jours, en plus de cette fonction idéologique, d’autres fonctions socio-économiques : elles sont conçues notamment comme des instruments de mobilisation des ressources humaines et matérielles pour réaliser le développement
socio-économique, conçu comme valeur suprême en soi. Dans quelle mesure,
alors, les décideurs maghrébins disposent de moyens d’expertise et d’études
spécialisées qui leurs permettent de prendre des décisions relatives à la gestion
des données du marcher linguistique, dans une stratégie de planification d’une
politique de communication et d’un système d’enseignement et d’éducation,
conçus tous comme autant d’instruments d’intervention politique au service
du développement ? Pour donner à ce genre de questions un ancrage concret, je
signale deux récents faits de portées différentes, tous deux aux contours
anecdotiques, mais tous deux significatifs : le premier est une émission radiophonique d’information et de sensibilisation au sujet des piqûres des différents
types de scorpions au Maroc, diffusée dans la « Langue de Molière » sur les
ondes de la station Méditerranée 1international dans la matinée du 27 avril
2001, et dont l’auditoire effectivement visé reste pour le moins que l’on puisse
dire un Objet Non Identifié, étant donné les zones à scorpion en Afrique du
Nord et la situation linguistique dans ces zones ! Le deuxième fait dont l’aspect
anecdotique a déjà été souligné en son temps par la presse algérienne, notamment Le Matin, est celui où le Chef d’État algérien, A. Bouteflka, s’ingénia,
juste trois jours plus tard (i.e. le 30 avril 2001) et dans un déroutant exercice de
style, à rechercher les mots les plus exotiques d’un Arabe Classique puriste et
outre-académique qui parodie les styles des cabinets de rédaction des califes
Abbassides, afin d’exorciser les mêmes vieux démons « extérieurs » et « intérieurs » d’antan qui complotent contre la Révolution et la Nation [14], et pour
lancer enfin de compte dans cette langue miraculeusement ressuscitée et
magistralement articulée son propre « je vous ai compris ! » à l’adresse
d’une jeunesse kabyle du deuxième PB (Printemps Berbère) révoltée le 18 avril
2001 après l’assassinat par des gendarmes, à Beni Douala, d’un jeune lycéen,
Massinissa Guermah, au prénom bien symbolique, à l’occasion du 21e anniversaire du 1er PB, cette deuxième génération du MCB algérien dont les
parents sont les initiateurs du 1er PB il y a vingt ans, et qui revendique
précisément, entre autres choses, la reconnaissance – non plus seulement
symbolique mais officielle et de fait – de sa langue maternelle, le Berbère
Kabyle ! C’est l’échec total à la communication, ou le degré zéro de l’entente.
Pour ce qui est du rôle d’une prise de conscience de la réalité sociolinguistique
sur le plan plus profond de la politique de cohésion socioculturelle et idéologique de l’État-Nation moderne en construction, je me permets de réitérer ici la
boutade que j’ai déjà lancée dans l’une des séances de discussion de la présente
conférence à propos de l’Algérie toujours, dont le cours violent de l’histoire a
cette particularité et ce mérite de mettre en gras et à nu et sous une lumière crue
et sans fard ce qui est inscrit en réalité à des degrés différents sur la page de tout
le Maghreb. À force de vouloir à tout prix défendre dogmatiquement l’équation uniciste paradoxale de (3×1 = 1), à savoir : un Parti unique + une
Langue unique + une idéologie/Religion unique = un État-Nation, l’Algérie
s’est trouvée face non pas à une trinité mystique à trois moments dialectiques à
la chrétienne, mais plutôt à l’équation non moins paradoxale de (1×1 = 3)
sous forme d’une trilogie à un seul contretemps cacophonique, i.e. un seul
Parti-État (1 Parti×1 État) qui dégénère tragiquement, comme par malédiction, en trois Fronts qui s’affrontent en temps réel dans une Cité métamorphosée en arène, à savoir – schématiquement et symboliquement parlant : un
FLN (Front de Libération Nationale) arabiste, un FFS (Front des Forces
Socialistes) berbériste et un FIS (Front Islamique du Salut) islamiste. C’est une
trilogie de confrontation, que le préambule de la constitution de 1996 a essayé
d’ériger en « Trinité » (Islam, Arabe et Berbère), mais dont les émanations
politiques viennent d’être rejetées en bloc finalement par les récents événements qui ont débuté en Kabylie (printemps 2001) pour gagner ensuite toute
l’Algérie. Les bases de ces événements qui ont déjà fait une centaine de morts
étaient au départ purement identitaires ; elles ont fini pourtant par acquérir des
dimensions qui synthétisent le politique, le sociale et le morale, et que résume le
mot de doléance intraduisible « hogra » (« injustice + mépris + humiliation,
faites par un pouvoir autoritaire »).
22 Sur le plan pratique du savoir, la question revient en fin de compte à
souligner le constat déjà fait explicitement dans l’atelier no 3 (Science du
Langage et de la Communication) tenu le 14 avril 2001 dans le cadre de la
rencontre nationale Recherche Scientifique et Développement, organisée à
Rabat par le Ministère de l’Enseignement Supérieur et le Secrétariat d’État
pour la Recherche Scientifique. Le constat stigmatise un déficit d’intérêt au
Maroc pour les aspects sociologiques des sciences du langage en comparaison
avec l’intérêt pour la linguistique proprement dite. Adil Hajji (2000) conclut à
ce sujet un article-diagnostic magistral sur le malaise de la culture au Maroc en
ces termes : « L’arbre de la vitalité actuelle peut donc difficilement cacher la
forêt des obstacles structurels qui empêchent la culture d’être un facteur
d’impulsion du progrès et de libération de l’imaginaire. ‘‘La situation actuelle,
sur fond de crise de la langue, affirme l’historien Abdesslam Cheddadi, est le
résultat d’une politique qui n’a pas assez pris en considération le problème de
l’éducation et de la culture. Le plurilinguisme est un vrai problème : nous avons
passé cinquante ans à chercher une solution, et nous ne l’avons pas encore
trouvée !’’ » Le plurilinguisme est une constante de base de la société marocaine ; et la nouvelle donne des temps modernes ne fait que l’approfondir ; par
exemple, la situation sociolinguistique des nouvelles générations de l’immigration marocaine en Europe. Cette communauté dont la langue dominante
devient soit le Français, soit le Néerlandais, soit l’Allemand, est toujours en
contact étroit avec le pays, et les possibilités de retour sont toujours envisageables. Les pays d’accueil se sont déjà penchés, à travers des projets d’études et
des programmes de formation, sur les questions que pose la gestion de la
complexité sociolinguistique pour l’éducation de ces générations, quelles que
soient les perspectives d’avenir (v. Herman & de Ruiter 1998) ; mais là non
plus, les autorités compétentes du pays d’origine ne disposent pas encore de
vision rationnelle moderne, et se contentent de réitérer de vieux slogans.
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