Article de revue

Le voyage de Boulifa au Maroc d’après son Journal de route

(Bled es-Siba, hiver 1904-1905)

Pages 35 à 105

Citer cet article


  • Ould-Braham, O.
(1995). Le voyage de Boulifa au Maroc d’après son Journal de route (Bled es-Siba, hiver 1904-1905) Études et Documents Berbères, 12(1), 35-105. https://doi.org/10.3917/edb.012.0035.

  • Ould-Braham, Ouahmi.
« Le voyage de Boulifa au Maroc d’après son Journal de route : (Bled es-Siba, hiver 1904-1905) ». Études et Documents Berbères, 1995/1 N° 12, 1995. p.35-105. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1995-1-page-35?lang=fr.

  • OULD-BRAHAM, Ouahmi,
1995. Le voyage de Boulifa au Maroc d’après son Journal de route (Bled es-Siba, hiver 1904-1905) Études et Documents Berbères, 1995/1 N° 12, p.35-105. DOI : 10.3917/edb.012.0035. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1995-1-page-35?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.012.0035


Notes

  • [*]
    Pour avoir rendu possible la présente recherche, je tiens à remercier ici MM. Jean Landousies et Salah Boulifa, instituteur et arrière-neveu du pionnier kabyle des études berbères.
  • [1]
    Si Saïd Boulifa (né Si ɛmeṛ u Sɛid At Belqasem, à Adeni, Irdjen, At Yiraten) est le nom de plume du pionnier berbérophone, même si son nom dans l’état-civil est Amar-ou-Saïd Boulifa (ou encore Amar ben Saïd Boulifa). Il n’est pas inutile de lever un malentendu à ce sujet : Boulifa est bien le nom patronymique de l’auteur (et non un pseudonyme), nom imposé lors de la généralisation de l’état-civil en Kabylie (1893). Cela dit, un nom d’état-civil est une chose, un nom de plume une autre : dans cet ordre d’idée, autant il est aberrant de dire que Les Cahiers de Bèlaïd, Pêcheur d’Islande et Le Livre de mon ami auraient pour auteurs respectifs : Belaïd Izaârar, Pierre Viaud et François Thibault (alors que dans le domaine de l’histoire littéraire, les noms sont : Belaïd At-Ali, Pierre Loti et Anatole France), autant il est aberrant de refuser à Saïd Boulifa son nom de plume.
  • [2]
    René Basset, « Rapport sur la situation et les travaux de l’École des Lettres d’Alger », in Rapports sur la situation et les travaux des Écoles supérieures d’Alger pendant l’année scolaire 1904-1905, Alger, Jourdan, 1906, p. 74.
  • [3]
    « Manuscrits berbères du Maroc », Journal asiatique, septembre-octobre 1905, p. 333-362 ; Textes berbères en dialecte de l’Atlas marocain, Paris, Leroux, 1909, IV ‒ 387 pp..
  • [4]
    « Manuscrits… » ibid., p. 334. Je cite :« (…) L’exploration de l’Atlas et de quelques oasis du versant sud m’a permis de rassembler des notions générales sur les innombrables peuplades berbères du centre du Maroc. Les quelques observations que j’ai pu faire en cours de route sur les habitants et leurs dialectes se réduisent à quelques renseignements consignés dans mon journal de voyage. »
  • [5]
    Jean Déjeux, Dictionnaire des auteurs maghrébins de langue française, Paris, Karthala, 1984, pp. 80-1.
  • [6]
    « Le grand précurseur berbérisant : Si Amar Ou Saïd Boulifa (1865-1931) », Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée, t. 44, 2ème trim. 1987, pp. 102-113.
  • [7]
    Au Maroc, Paris, Calmann-Lévy, 1890. (Plusieurs rééditions).
  • [8]
    « Le chemin des ambassades ». Bulletin de la Société de géographie, 1886. Voir aussi François Charles-Roux, « Missions diplomatiques françaises à Fès », Hespéris, t. XXXV, 1948, pp. 225-288.
  • [9]
    Plusieurs ouvrages ont traité de cette période : Henri Terrasse, Histoire du Maroc, des origines à l’établissement du protector at français…, Casablanca, Ed. Atlantides, 1949-1950, 2 vol., cartes ; Coissac de Chavrebière, Histoire du Maroc, Paris, Payot, 1931, 554 pp., 5 cartes ; Bernard Lugan, Histoire du Maroc, des origines à nos jours, Paris, Critérion, 1992, 391 pp.
  • [10]
    Les ’abids supprimés, c’est le guich qui gagne une place d’importance, mais, indiscipliné, ses actions sont restées peu efficaces. Le Bled es-Siba continue à s’étendre.
  • [11]
    Pierre Renouvin, La crise européenne et la première guerre mondiale (1904-1918), Paris, PUF, 1969, pp. 148-148 ; Abdallah Laroui, « Initiatives et résistances africaines en Afrique du Nord et au Sahara », Histoire générale de l’Afrique, t.VII, Paris, UNESCO/NEA, 1987, pp. 111-135. VIII-380 pp.
  • [12]
    Les origines du Maroc français, Récit d’une mission (1901-1906), Paris, Pion, 1930.
  • [13]
    Je fais allusion aux voyages de Rohlfs (1861-64), et du Dr Oscar Lenz (en 1879-80). Pour en savoir plus sur cette période, cf. F. Gendre, « Voyageurs et géographes… à la veille du Protectorat », Revue de géographie marocaine, t. XXX, 1946, pp. 11-23 ; 82-98 ; 152-173. Pour plus de détails sur quelques explorations françaises, cf. Roland Lebel, Les voyageurs français au Maroc. L’exotisme marocain dans la littérature de voyage, Paris, Larose, 1936.
    Pour les voyages scientifiques, voir Daniel Rivet, « Exotisme et “pénétration scientifique” : l’effort de découverte du Maroc par les Français au début du xxe siècle », in Connaissances du Maghreb: Sciences sociales et colonisation, Paris, éd. du CNRS, 1984, pp. 95-109.
  • [14]
    Cité in F. Gendre, op. cit.
  • [15]
    Son curieux et intéressant document (Le Maroc inconnu, 2 vol. : I, Exploration du Rif (Maroc septentrional), Oran-Paris, J. André, 1895, 204 p., 2 cartes ; II, Exploration des Djebala (Maroc septentrional), Paris, Challamel 1899, 814 p., 1 phot. h.-t., 1 carte) n’est pas le résultat d’une mission, mais la transcription des informations du derviche errant de la confrérie des Heddawa, Mohammed ben Tayeb, originaire de Bougie. Ce n’est qu’en 1900 qu’il voyage au Maroc, ce qui a donné lieu au récit : Fez, Paris, 1902, 508 p., 12 phot.
  • [16]
    Ses différentes missions ont fait l’objet de rapports : « Une mission d’études au Maroc. Rapport sommaire d’ensemble », Renseignements coloniaux, 1901, pp. 161-178 ; « Troisième voyage d’études au Maroc. Rapport sommaire d’ensemble », Renseignements coloniaux, 1902, pp. 157-164 ; « Quatrième voyage d’études au Maroc. Rapport au Comité du Maroc », Renseignements coloniaux, 1905, pp. 1-16 ; 105-111 ; 148-153 ; 192-200 ; Merrâkech, Paris, Leroux, 1905, 408 pp., 91 fig. ; Missions au Maroc. En tribu, Paris, Geuthner, 1914, 441 pp., 128 phot., 6 pl., 8 pl. en coul.
  • [17]
    Voyage au Maroc, 1901-1907, Alger, Jourdan, 1909, 612, pp. + phot. + cartes ; « Voyages en zig-zag dans l’Atlas marocain », pp. 527-549, Bulletin de la Société de géographie d’Alger, 1904.
  • [18]
    « Rapport sur une mission scientifique dans le Nord du Maroc », Extrait des Nouvelles Archives des Missions scientifiques, t. X, 1903, 35 pp. + 4 cartes.
  • [19]
    A. Bernard, « Une mission au Maroc. Rapport à M. le Gouverneur général de l’Algérie », Renseignements coloniaux, 1904, pp. 221-243 ; 258-243.
  • [20]
    Il s’agit de la Société de géographie commerciale de Paris, de la Société normande de géographie (Rouen) et de la Société de géographie d’Afrique du Nord (Alger), l’Association française pour l’Avancement des Sciences, la Société géologique de France, l’École d’Anthropologie de Paris…
  • [21]
    Alfred Le Chatelier. C’est bien avant d’occuper sa chaire : « sociologie musulmane », au Collège de France, qu’il entreprend au Maroc une enquête sur les « sectes » de l’islam et sur les populations du Sud-Ouest du pays : Tribus du Sud-Ouest marocain, Paris, Leroux, 1891, 91 pp. ; Notes sur les villes et tribus du Maroc en 1890, Angers, 1902, 112 pp.
  • [22]
    Le marquis de Segonzac (né en 1867) a été l’un des grands explorateurs du Maroc à la veille du Protectorat. Jeune officier de cavalerie, il est chargé en 1890 d’une brève reconnaissance en Côte d’Ivoire. Affecté en 1899 au Maroc, il effectue d’intrépides missions en pays insoumis : de Casablanca à Marrakech à travers la Chaouia ; il franchit ensuite le Haut Atlas occidental avant de poursuivre son itinéraire par Taroudant, Tiznit, Agadir et Mogador. On est en 1900. L’année suivante, au printemps, sous un déguisement, il réussit à pénétrer au cœur du Rif. En été 1901, il parcourt la haute vallée de la Moulouya et effectue la première ascension du djebel Ayachi. Tournée de conférences en France et comptes rendus scientifiques : « Voyages au Maroc (1899-1901) » Annales de Géographie, t. XII, 1903, pp. 120-129 ; Voyages au Maroc (1899-1902) avec des appendices politiques, astronomiques, météorologiques, botaniques, entomologiques, numismatiques, géographiques…, Paris, Colin, 1903, XI-408 p., fig., pl., carte en coul., et l atlas.
    Il quitte l’armée pour se consacrer plus librement à une mission de grande envergure comme celle de 1904-1905. Les résultats de ses investigations sont consignés dans son ouvrage, Au cœur de l’Atlas : mission au Maroc, 1904-1905… avec des notes de géologie et de géographie physique par Louis Gentil, préfaces d’Eugène Etienne et du général Lyautey, Paris, Larose, 1910, VII-797pp., pl., cartes et fac-similis.
  • [23]
    Afrique française, t. XIII, 1904, p. 223.
  • [24]
    L. Gentil (1868-1925), né à Alger, parlant couramment l’arabe, est un des pionniers de la géologie marocaine. Ses premières recherches sur le bassin de Tafna lui fournissent des matériaux pour sa thèse de doctorat ès lettres (1902). Au début de 1904, il est au Rif avant de rejoindre la deuxième mission de Segonzac par Tanger. Il se consacre à l’étude de l’Atlas occidental (décembre 1904 ‒ mars 1905). Ce qui donne lieu à de nombreux travaux (cf. Segonzac, Au cœur de l’Atlas, pp. 771-773) dont : « Contribution à la géologie et à la géographie physique au Maroc », Annales de Géographie, t. XV, 1906, pp. 133-151 ; « Itinéraire dans le haut Atlas marocain », La Géographie, t. VIII, 1908, pp. 177-200 ; et surtout son journal : Dans le Bled es Siba. Exploration au Maroc (mission de Segonzac), Paris, Masson, 1906, XV- 364 pp., fig.
    Professeur à la Sorbonne et membre de l’Institut, il a effectué d’autres missions dans des régions du Maroc : « Deuxième rapport sommaire », La Géographie, t. XXI, 1910, pp. 121-125 ; Voyages d’exploration dans l’Atlas marocain, Paris, Publ. du Comité de l’Afrique française, 1923, 155 pp., fig., carte.
  • [25]
    Officier topographe, né à Alger en 1875, il est affecté en 1895 au Service géographique de l’Algérie (il devient, un peu plus tard, le cartographe du Gouverneur général). Sa première mission au Maroc septentrional de 1897 lui permet de donner une carte de 3 600 points cotés; toujours dans l’Empire chérifien, il complète ses travaux en 1902. Dans la deuxième mission de Segonzac (1904-1905), il mène à bien son travail géodésique et topographique. Auteur de Cinq mois de triangulation au Maroc, Alger, Jourdan, 1909,76-XV pp., pl. plans et fig. et « Note sur la triangulation du Houz et de l’Atlas occidental », Afrique française, t. XV, 1905, pp. 198-200. Co-auteur avec A. Bernard de l’Atlas d’Algérie et de Tunisie, Alger, Carbonel, 1928.
  • [26]
    Abd el-Aziz Zenagui est l’auteur du « Récit en dialecte tlemcénien », Journal asiatique, juillet-août 1904. Texte édité et traduit par Gaudefroy-Demombynes ; « [Mission Segonzac. Rapport détaillé sur la capture de M. Segonzac] », Afrique française, t. XV, 1905, pp. 148-149. Nous disposons d’un extrait de son journal in Segonzac, Au cœur de l’Atlas, op. cit., pp. 231-242.
  • [27]
    Saïd Boulifa (Adeni 1870 ‒ Alger 1931) a suscité depuis une vingtaine d’année quelques travaux et notices : Mbarek Redjala, « Un prosateur kabyle : Boulifa », Littérature orale arabo-berbère, no 4,1970, pp. 79-80 (texte repris et légèrement remanié in Mbarek Awadi, « Un écrivain d’expression kabyle : Si Amar Ou Saïd dit Boulifa », Tisuraf, no 3, pp. 9-14) ; Salem Chaker, op. cit. ; Tassadit Yacine, « Relire Boulifa » in Les voleurs de feu. Éléments d’anthropologie sociale et culturelle, pp. 17-47, Paris, La Découverte/ Awal, 1993 [il s’agit de la reprise légèrement retouchée de la présentation à la récente réedition du Recueil de poésies kabyles, Paris, La Découverte/ Awal, 1990, pp. 13-32] ; Salem Chaker, « Boulifa (Si Amar ou Saïd) », Encyclopédie Berbère, t. X, pp. 1592-94, 1991.
  • [28]
    Reconnaissance au Maroc, Paris, Challamel, 1888, 2 vol., t. I, texte, XVI-499 p., 1 frontispice ; t. II, atlas, 22 planches.
  • [29]
    Cf. n. 22,24, 25 et 26.
  • [30]
    Sur cette figure attachante, on peut consulter Gibert Grandguillaume, Nédroma, l’évolution d’une médina, Leiden, Brill, 1976, pp. 177-178 ; Ch.- R. Ageron, « M’Hamed Ben Rahal : une conscience inquiète dans une Algérie en mutation », les Africains, Paris, Jeune Afrique, 1977, t. 8, pp. 313-339 ; Abdelkader Djeghloul, « Si M’Hamed Ben Rahal », Algérie Actualité, n° 699, 8-14 mars 1979 ; id., « La résistance-dialogue d’un notable de Nédroma, Si M’Hamed Ben Rahal (1857-1928)», Éléments d’histoire naturelle algérienne, Alger, ENAL, 1984, pp. 51-59.
  • [31]
    Jean Déjeux, op. cit, p. 68. Tout comme l’instituteur oranais, Ahmed Bouri, a été le premier Algérien de langue française à avoir publié un roman (en feuilleton dans le périodique El Hack, 1912), Ben Rahal a publié une nouvelle (« La vengeance du cheikh ») in La Revue algérienne et tunisienne, littéraire et artistique, n° 13, 26 septembre 1891 : cf. J. Déjeux, op. cit., p. 68.
  • [32]
    Op. cit.
  • [33]
    Louis Gentil se trouve en exploration dans l’Andjera, en compagnie de Buchet, chargé d’une mission par le ministère de l’Instruction publique.
  • [34]
    On peut apprécier peut-être que par « civilisation », il entend le seul modèle d’une civilisation technicienne, l’Atlas étant peuplé « des gens inconnus et barbares » … barbares parce qu’inconnus ?
  • [35]
    Si la linguistique au xixe siècle est restée balbutiante sur la question, l’anthropologie physique a fait fureur en ce temps-là : les Recherches anthropologiques dans la Berbérie orientale : Tripolitaine, Tunisie, Algérie. I. Anthropométrie, craniologie, ethnologie, Lyon, A. Rey, de Bertholon et Chantre ont été publiées en 1913, mais des travaux anonciateurs de cette « somme » ont déjà été nombreux (Cf. Cahiers d’études africaines, t. XXXIII1, 129, 1993, n° spécial : « Mesurer la différence : l’anthropologie physique. Le savant et le berbère »).
  • [36]
    Il fabrique des types, voir par exemple le portrait du fonctionnaire marocain à Tanger. Attention : si un fonctionnaire osait être différent, il n’honorerait pas les paroles de Boulifa !
  • [37]
    Aberrahmane Sedira est le neveu de l’universitaire Belkassem Ben Sedira (décédé en 1901).
  • [38]
    Toute tribu soumise, la totalité des pouvoirs sont détenus par les dignitaires nommés caïds, investis par le sultan. Il s’agit tantôt de personnages issus du makhzen, tantôt de grands propriétaires fonciers ou encore des chefs locaux.
  • [39]
    L’orthographe des noms propres des localités et lieux marocains était peu fixée à cet époque ; elle peut être variante d’un auteur à l’autre. C’est celle du journal de Boulifa qui est adoptée ici.
  • [40]
    Hôtel situé à 8 kilomètres au Sud de la ville (Gentil, Dans le Bled es Siba…, p. 57).
  • [41]
    Boulifa regrette de n’avoir pas emporté un bon burnous kabyle, d’autant qu’il est appelé à jouer le rôle de serviteur du chérif et qu’il ne pourra porter le costume qu’il a emmené, bien chaud mais trop élégant pour cette fonction.
  • [42]
    Pour L. Gentil, les effets dangereux du défrichement par incendie pratiqués près d’Aïn el Ah’djar, à 20 km au nord de Mogador, qui entament la dune pourraient être évités par la plantation despins maritimes et de thuyas. D’où l’incursion de cette remarque : « Aussi le jour où la colonisation tentera, dans les environs de Mogador, de réaliser des progrès comparables à ceux déjà obtenus par le commerce, dans cette ville importante du Sud marocain, la civilisation aura vite fait de reconquérir ce que l’imprévoyance des indigènes a laissé enlever par le fléau envahisseur. » (L. Gentil, op. cit, p. 62).
  • [43]
    René de Segonzac s’adresse ainsi à Saïd Boulifa : «Quant à vous, je n’ai rien pour vous, mon budget ne me permettant pas de vous attribuer la moindre somme ; de deux choses l’une, ou vous venez avec moi, ou vous rentrez à Alger. A vous de choisir ! » Blessé, à juste titre, il fait ses préparatifs de départ, René de Segonzac modifie son attitude, le prie de rester, de l’aider à découvrir les populations de l’Atlas.
  • [44]
    Témoignage de L. Gentil (in « Itinéraires… » op. cit., p. 177): «Par suite de difficultés tout à fait imprévues, le chef de la mission pensa, à Mogador, qu’il était préférable de nous séparer. Et, tandis que M. de Segonzac assumait avec ses vaillants compagnons, Si Saïd Boulifa et Si Abd el Aziz Zenagui., la tâche périlleuse de penétrer les régions inconnues du Haut-Atlas oriental, que M. de Flotte allait jeter un réseau de triangulation en Bled Makhzen entre Mogador, Saffi, Merrakech et Demnat, je me proposais, par plusieurs traversées consécutives, d’explorer la chaîne sur près de 300 kilomètres, à partir du rivage atlantique. »
  • [45]
    Le 10 décembre, René de Segonzac observe l’éclipsé d’une étoile grâce à sa lunette astronomique. Le 11, lecture des journaux, pêche, chasse. Les jours s’écoulent…
  • [46]
    On se demande parfois, à travers ces textes, quel est le sens véritable de cette mission ; l’étude scientifique de ces région a-t-elle une visée de politique économique ? Le but était-il clair dès le départ de la mission ou est-ce Boulifa qui comme beaucoup d’autres explorateurs de son époque est pris au piège d’un comportement, de projets et visées, à résonance coloniale? Il semble, dans certaines pages du journal, plus repérer les potentialités économiques du pays que rechercher avec foi des documents linguistiques.
  • [47]
    Le journal du marquis de Segonzac s’ouvre à la date du 24 décembre, lorsque la mission quitte Mogador. Boulifa, Zenagui et Segonzac ont sacrifié cheveux, barbes, et moustaches à la mode berbère. De la forêt d’arganiers qu’ils traversent, on tire l’huile d’argan, dont les matrones retirent le goût rance en plongeant une galette de pain de mie au fond du poëlon d’huile qu’elles font bouillir.
  • [48]
    Au cœur de l’A tlas : Leur chemin côtoie le champ de bataille de Taffeltecht, où les fractions de la tribu des Chiadma s’entre-égorgèrent. Cette plaine demeura longtemps un charnier où rôdaient les chacals, car la coutume veut que l’on n’inhume les victimes qu’après avoir vengé leur mort.
    Halte chez le gendre de Moulay Abd Ellah (Boulifa parle d’un beau-frère).
  • [49]
    Au cœur de l’Atlas : Deux hommes sont malades et cinq mules sont blessées. Campement dans une nzalat, dont le sol est constitué de fumier, à côté d’âniers et de chameliers.
  • [50]
    Au cœur de l’Atlas : Segonzac compare les places désertes de Merrakech au souvenir qu’il en a gardé, lors d’un séjour cinq ans auparavant : du temps du grand vizir Ba Hamed, les murs étaient ornées de têtes coupées, le pays était calme et soumis.
  • [51]
    Au cœur de l’Atlas : Segonzac souligne la fréquence des parricides et des fraticides chez les Marocains, car les frères consanguins et utérins deviennent des frères ennemis au moment de la succession. Segonzac taxe les Marocains de forfanterie: leur bravoure est une légende, leur cruauté une fable.
  • [52]
    Au cœur de l’Atlas : En l’absence du qaïd, leur campement au pied de la zaouia de Sidi-Reh’al attire la visite de deux notables, qui s’enquièrent de leur destination. Il faut inventer une fable.
  • [53]
    Au cœur de l’Atlas: La zaouïa où ils s’arrêtent est une hôtellerie nègre, ouverte à tous les habitants du Dra. Les chansons et les danses évoquent les bamboulas soudanaises.
  • [54]
    Au cœur de l’Atlas : Description des maisons cubiques, aux murs en tabia rose et aux toits plats en branchage recouverts de terre battue, et des qasbas seigneuriales aux remparts flanquées de tours d’angle. Le qaïd leur envoie la mouna et une garde, en leur recommandant de se méfier autant de leurs gardiens que des voleurs !
  • [55]
    Au cœur de l’Atlas : Avec le qaïd el-H’adj, ils mangent des sfenjs : pains ronds, spongieux, imbibés de beurre et de miel.
  • [56]
    Au cœur de l’Atlas : En quittant la zaouïa Aït-Mhamed, une mule roule dans le ravin : il faut la débâter, la remonter et la recharger.
    Bou ’Antar est caractérisé par trois coutumes : le bendir (tambourin) y est interdit, aucun fonctionnaire du Maghzen ne doit commander, la h’orma (l’asile) est inviolable ; les juifs n’y sont pas tolérés.
  • [57]
    Face au plateau, le massif de Kerouel semble se prolonger par un chaînon occupé par les Aït Salah’. Au sud s’offre le majestueux Djebel R’at au pied duquel habitent les Aït Bou Oulli. La partie la plus élevée du R’at, le Sidi Bou Lkhelt, renferme selon les guides les 140 premiers saints, apôtres de l’Islam.
  • [58]
    Au cœur de l’Atlas : Description de l’élagage des jujubiers.
  • [59]
    En temps de guerre entre tribus, l’a’naya est indispensable pour effectuer un voyage. Un voyageur traversant un territoire ennemi doit, avant de se mettre en route, demander la protection à un ami ou à un parent par alliance appartenant à la tribu qui viendra l’accueillir à la frontière. Cet homme est donc placé sous la protection, sur tout le territoire, de la famille qui vient donner l’a’naya. Personne ne viendra violer cette protection qui, comme la parole donnée, engage l’homme ou le groupement qui l’accorde.
  • [60]
    Au cœur de l’Atlas: De la crédulité des Berbères; l’un d’eux réclame une amulette au chérif pour avoir un fils.
  • [61]
    Cf. Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie (Kabyles du Djurdjura, Chaouïa de l’Aourâs, Beni Mezab), Paris, E. Leroux, 1886, XLII-326 pp.
  • [62]
    Cf. La Kabylie et les coutumes kabyles, Paris, Challamel, 3 vol., 1872-1873.
  • [63]
    Au cœurde l’Atlas : les Berbères sont habillés de longs pantalons, qui descendent jusqu’aux chevilles, de jambières de laine et de chaussures à semelle de peau dont l’empeigne est faite de fibres de palmier nain : les bou irkisen.
    Arrivés à In Guert, l’équipée s’installe entre deux tir’remt-s, mais ils sont sommés de déguerpir, pour planter leurs tentes contre le rempart du qaïd H’addou n’Aït Ichchou. Car un drame passionnel récent entre le fils du qaïd et la fille de son ennemi a ravivé la guerre, déjà longue, entre les deux forteresses.
  • [64]
    Au cœur de l’Atlas: Le qaïd des Aït-Ali accepte de les héberger dans ses olivettes et leur remet deux documents (une lettre de Moulay-el-H’assen et une de Moulay Abd-el-Aziz). Ces Aït-Ali ne manquent jamais de bœuf, ni de veau, qu’ils ne mangent pas. Ils dansent épaule contre épaule (c’est la danse des chaussures).
  • [65]
    Cf. n. 59
  • [66]
    Au cœur de l’Atlas : Ayant reproché aux Aït-Ali leur inhospitalité, ceux-ci leur consentent une escorte pour les accompagner chez les Aït Atta.
  • [67]
    Au cœur de l’Atlas : Photographies des Aït-Içah’, réunis pour collecter la ziara, offrande destiné au chérif de la caravane, pour obtenir la victoire sur les Aït-Ali.
  • [68]
    Les Berbères Chleuh’ donnent le nom de Adrar n Oudren ou Adrar n Dren à l’Atlas, en raison de l’abondance de la variété de chênes Adren, c’est ce que nous dit Boulifa. Mais il n’y a pas de glaciers sur ces montagnes de 4 000 m à cause de l’influence chaude du Sahara. C’est une certitude pour Boulifa qui a l’habitude de distinguer les glaciers à l’aspect de la montagne et de la flore environnante.
  • [69]
    En fait, le gouvernement marocain résiste « aux différentes réformes que la civilisation voudrait introduire dans cette partie de l’Afrique du Nord », et ce, sous l’influence de deux ordres religieux: la zaouïa de Ma-Laïnin et celle de Kettania. «Son but est de faire échec aux conventions françaises et espagnoles ». Il évoque des récentes exactions contre les européens : « On sait que les marins de la Tourmaline n’ont échappé au massacre général que par miracle. » Cette agitation violente qui émane de la zaouïa de Ma-Laïnin, il la date de la prise de Timbouctou. Ma-Laïnin s’est senti menacé dans son empire.
  • [70]
    Comme il vient d’être dit, les conditions d’enquête furent très contraignantes.
  • [71]
    Au cœur de l’Atlas: Quelques réflexions sur les mœurs des femmes berbères, qui pour un peu seraient un bien commun, et ont pour dicton : « Dieu n’y voit pas la nuit ». Mais comment un Berbère pourrait-il satisfaire et surveiller toutes ses femmes, nous dit Segonzac, puisque la polygamie est de rigueur?
    Ici, l’indolence devient une vertu. Dieu n’a-t-il pas donné au cheval quatre jambes et la vitesse, et à l’homme deux jambes et la majesté ?
  • [72]
    Au cœur de l’Atlas : Ils suivent le cours de l’oued Ouaz pour quitter Taseraft, qui signifie la trappe. En sortant de la gorge de Tifelouin n’Attach, dont les parois sont hautes de près de 500 mètres, ils aperçoivent les Arzen n’Aoujgag, petites niches forées à mi-hauteur de la falaise et fermées par des portes en bois, qui servent de magasins aux Aït-Abdi.
  • [73]
    Ce mouvement politique, auquel appartient Boulifa (il a figuré sur la liste conduite par le Dr Benthami ; élections municipales de 1919), rassemble la jeune élite intellectuelle, formée dans les écoles françaises et favorables pour la plupart à l’assimilation et à une représentation plus étendue des musulmans. Ces lettrés s’exprimaient dans une presse très active, créée par eux ou par des amis européens. Cf. Ch.-R. Ageron, « Le mouvement Jeunes-Algériens de 1900 à 1923 », in Études maghrébines, Mélanges Ch.-A. Julien, Paris, PUF, 1964, pp. 217-242; ibid., Les Algériens musulmans et la France (1871-1919), Paris, PUF, 1968, t. II, pp. 1030-1055.
  • [74]
    Du terme de « barbare » vont découler tous les aspect caractéristiques des hommes et de leur comportement : cupidité, injustice et corruption des administrateurs du Makhzen ; manque d’hygiène, paresse et goinfrerie des muletiers de la caravane ; chez les Berbères du Bled Essiba, caractère belliqueux qui est à l’origine des luttes continuelles entre fractions. Mais ce caractère auquel correspond une physionomie particulière s’explique aussi par la fierté des Berbères pour leur honneur et la revendication de leur autonomie, de leur indépendance et de leur liberté tant sociale qu’administrative, voire religieuse par certains aspects. La finesse de l’art culinaire des femmes berbères marocaines, tant apprécié par Boulifa, cède le pas à une façon de manger vulgaire et repoussante. (Notons cette nuance que Boulifa apprécie et goûte les plaisirs de cette cuisine tandis que les hommes de la caravane se conduisent en « goinfres. »)
  • [75]
    Boulifa s’inscrit dans la droite ligne de la pensée humaniste (contre 1’« archaïsme » des indigènes et l’immobilisme ; aider les peuples à suivre le cours de l’histoire en marche ; apologie des technologies nouvelles…), mais où le paternalisme n’est pas absent.
  • [76]
    La question qui se pose aussi est : n’y a-t-il pas une volonté délibérée de la part de notre voyageur, de par son statut d’« indigène » (soumis à un code spécial) mais de culture française et fonctionnarisé, de refuser de se mettre en porte-à-faux par rapport à l’institution qui l’emploit et qui lui donne sa raison d’être ? Son « hyper-contrôle » se manifeste en s’interdisant de trop préciser sa pensée ou de mettre en avant ses convictions profondes, feignant d’adhérer aux idées dominantes du moment. Sous peine d’être l’objet de suspicion aux yeux de l’etablishment, il n’a aucunement affiché, dans le cours de son récit, des penchants qu’on lui connaît : berbérophiles, voire berbéristes.
  • [77]
    La remarque est aussi valable pour le récit de René de Flotte-Roquevaire. Voir n. 25.
  • [78]
    On peut multiplier lesexemples. Boulifa, qui relate l’excursion surles collines desenvirons de Mogador avec L. Gentil relève son récit d’une anecdote sur les puces qui ont assailli le savant-géologue. Cet épisode ne figure pas dans le texte de L. Gentil, non plus que le rappel de Boulifa à ses côtés. Il ressort parfois de son texte l’impression qu’il ne participe pas à une mission composée de plusieurs membres. Esprit d’indépendance?
    Malgré le style scientifique, la relation de Gentil est construite autour de paysages et l’auteur semble avoir un sens d’observation rapide et aiguisé qui permet de dégager une vue d’ensemble.
  • [79]
    Ses recueils de textes et de vocabulaire en tamazight de la région de Demnat ont été constitués lors de son retour à Marrakech (en février-mars 1905).
  • [80]
    Cf. n. 3. Boulifa n’a jamais publié les quelques documents linguistiques relatifs au parler de l’oued Dra, pas plus les intéressants manuscrits anciens qu’il a rapportés de ce voyage.
  • [81]
    A. Lahjomri, L’image du Maroc dans la littérature française (de Loti à Montherlant), Alger, S.N.E.D., 1973.
  • [82]
    Récit de voyage au sens moderne du teme, ce journal, par ses différentes digressions, présente quelques relents de la Riḥla.

1 Si-Saïd Boulifa [1], professeur pour les langues arabe et kabyle à la « section spéciale » de l’École normale primaire de Bouzaréa et répétiteur pour les dialectes berbères à l’École supérieure des Lettres d’Alger, a été adjoint à la deuxième mission du marquis de Segonzac en 1904-1905 [2]. Ce voyage marocain lui a permis de rapporter un certain nombre de documents qui ont donné lieu à deux publications : un ouvrage et un article dans le bulletin de la Société asiatique [3]. Ces faits sont suffisamment connus des berbérisants ‒ comme il est connu que l’auteur du Recueil de poésies kabyles a tenu son journal de bord [4] lors de son périple dans le Sud-Ouest marocain, œuvre qui est malheureusement restée à l’état de manuscrit.

2 Jean Déjeux a, le premier, signalé dans son dictionnaire bio-bibliographique [5] consacré aux écrivains francophones du Maghreb (dans sa notice relative à Boulifa) l’existence de ce journal en donnant les indications exactes du titre et du volume, mais c’est Salem Chaker [6], quelques temps après, qui a confirmé l’existence véritable de cette œuvre en en publiant une dizaine de pages d’après un cahier autographe mis à sa disposition par les héritiers du pionnier berbérisant kabyle.

3 Au cours d’un bref séjour à Alger (mars 1992), je me suis procuré une copie photographique de ce document complet qu’avait signalé Jean Déjeux.

4 C’est à la faveur d’une lecture critique de cette relation quotidienne des événements que j’ai pu tirer une certaine matière, qui, livrée ici, n’est pas inutile à l’intelligence du texte.

5 En suivant notre voyageur d’une manière anecdotique et pas à pas dans sa pérégrination, on peut partager son enthousiasme et ses inquiétudes ; de plus, on ne manquera pas d’être frappé par toute une imagerie marocaine dont les faits saillants ne manqueront pas d’être soulignés ici. Puis vont venir s’ajouter quelques réflexions, avec en filigrane les retombées virtuelles de cette œuvre inédite.

6 Il m’est agréable de pouvoir la faire connaître grâce au bénéfice de circonstances favorables, sans oublier de rendre un hommage mérité à mes devanciers dans cette recherche (Jean Déjeux, Salem Chaker).

I. Contexte du voyage

7 Cette mission n’est pas une ambassade, comme celle de M. de Mornay, dont fit partie le peintre Eugène Delacroix (1832), ou bien celle du ministre Patenôtre (1889) grâce à laquelle Pierre Loti fut du voyage [7], à Fès et à Meknès.

8 Le « chemin des ambassades » [8], suivant la formule de Duveyrier dans le petit compte rendu qu’il donne de la mission de Charles Féraud à Fès en 1885, fait beaucoup moins recette en cette saison 1904-1905. Comme on le verra plus loin, la représentation diplomatique, depuis un certain temps, n’a plus le monopole des missions d’études, car le Maroc ne laisse plus indifférent. Ce pays est avec l’Éthiopie le seul État africain à échapper à l’emprise européenne directe, mais pas pour longtemps. Car l’activité de politique d’influence des grandes puissances ne laisse pas le Maroc à l’écart, et les interventions européennes se font de plus en plus pressantes.

9 Le Maroc, qui provoqua au milieu du siècle dernier un conflit entre la France et l’Espagne ‒ conflit vite réglé entre les deux belligérants ‒, commence avec le développement du commerce européen à s’ouvrir bon gré malgré au régime de la protection des puissances, mais c’est en opposant les rivalités européennes les unes aux autres que le makhzen alaouite a pu gagner du temps et préserver une indépendance ô combien difficile : l’empire chérifien n’arrivait pas à maintenir intacte sa cohésion, et la désagrégation intérieure s’accéléra dans la dernière décennie du siècle et au delà…

Le règne de Moulay Abd el-Aziz

10 Au règne de Moulay Hassan (1873-1894), fait suite celui de Moulay Abd el-Aziz [9] qui succède à son père en 1894 à l’âge de quatorze ans. Jusqu’en 1900, le vizir Ba Ahmed exerce le pouvoir, s’occupant des affaires courantes dans le même esprit que sous le règne précédent. Moulay Abd el-Aziz voulait mettre en œuvre quelques réformes mais son entourage fait scandale : il a attiré autour de lui des personnages européens douteux. Il réforma le système de perception en instituant un impôt unique, le tertib, mais l’innovation se heurte aux intérêts des anciens bénéficiaires du régime et la crise politique devient plus aiguë. Le soulèvement du ragui Ben-Hamara, dans le nord et l’est du pays, n’est pas pour arranger les choses.

11 Vers 1900 comme tout au long du xixe siècle, le problème intérieur ainsi que la forme et les procédés de gouvernement restent les mêmes et le makhzen s’obstine dans son approche de la réalité marocaine [10].

12 La dynastie qui, un siècle auparavant, a réussi à se faire accepter par le pays presqu’entier dans les pires troubles est désormais en butte à une sérieuse menace dans sa cohésion même. La précipitation de plusieurs événements va décomposer doucement le makhzen et rendre les tribus encore plus indépendantes du pouvoir central, ce qui va rendre inapplicables les accords successivement établis entre l’empire chérifien et les grandes puissances d’une part, et les puissances européennes entre elles, d’autre part.

Rivalités européennes

13 Le Maroc, d’une manière évidente, va devenir en cette fin de siècle un enjeu des rivalités européennes [11].

14 En 1890, l’Allemagne obtient un traité qui autorise ses ressortissants à venir faire du commerce dans l’empire chérifien. Mais ce traité est resté sans effet grâce à d’ingénieuses mesures fiscales du sultan. En 1880, la France, fort mécontente de la conférence de Madrid va multiplier des pressions pour se faire reconnaître au Maroc une situation privilégiée. Profitent des mouvements aux frontières et de la faiblesse du sultan Abd el-Aziz (1894-1908), elle occupe en 1900-1903 les confins marocains. Après la conclusion de l’accord franco-anglais du 8 avril 1904, le 7 octobre de la même année, le gouvernement français passe un accord avec l’Espagne. En novembre, la France envoie à Fez une mission dirigée par G. Saint-René Taillandier [12]. Ce dernier est chargé de proposer au sultan un programme de réformes : la réorganisation de l’armée et des finances sous contrôle français.

15 L’Allemagne, tout en déclarant n’avoir pas d’intérêts particuliers au Maroc, et pour mettre fin à l’entente franco-anglaise, décide d’intervenir. Guillaume II débarque à Tanger et, reçu par l’oncle d’Abd el-Aziz, proclame le 31 mars 1905 soutenir l’indépendance de l’empire chérifien et assurer les intérêts de l’empire d’outre-Rhin au Maroc. L’Allemagne réclame en outre une conférence internationale à travers laquelle elle espère isoler la France. La tournure des événements est telle qu’une guerre a presque été déclarée en 1905 par le ministre français des affaires étrangères, Delcassé, avant que celui-ci ait été contraint de démissioner (6 juin 1905). Paris, en fin de compte, accepte l’organisation de la conférence d’Algésiras (janvier-avril 1906), qui confirme pour le Maroc un contrôle international.

Des explorateurs au Maroc

16 En matière de sciences humaines et sociales, tout intérêt scientifique est proportionnel à l’importance de l’actualité du moment. Et le Maroc n’échappe pas à la règle.

17 Des missions sporadiques aux alentours du troisième quart du xixe siècle [13], on passe à un intérêt accru, sinon à un engouement, pour la connaissance des contrées marocaines.

18 Si en 1885, parlant d’une région quasiment inconnue du Maroc, le Rif, Henri Duveyrier, à la Société de géographie, s’émeut en ces termes: « Cette tache géographique est une honte pour l’Europe. On connaît mille fois mieux l’Ouganda, le Ouâdaï et le Baguirmi que le Rif! » [14], le Maroc a vite suscité un enthousiasme croissant des explorateurs et des voyageurs scientifiques. A côté des Anglais (Joseph Thomson et Brant, W.-B. Harris), nous trouvons des Allemands ; en 1899, le professeur Théobald Fisher, de l’Université de Marbourg, et ses compagnons le comte Joachim von Pfeil et le capitaine Wimmer explorent le Maroc occidental (de Mogador à Marrakech, puis des Djebilet jusqu’à Demnat) et la région au sud de Tanger.

19 Au début du siècle, de plus en plus de Français, universitaires ou savants, sont attirés par le « Maghreb Extrême » : le titulaire de la chaire d’arabe Auguste Mouliéras [15], le sociologue Edmond Doutté [16], le géologue Abel Brives [17] et le naturaliste Gaston Buchet [18]. Dans le même temps, le gouvernement général de l’Algérie confie une mission à Augustin Bernard, chargé de cours à la Sorbonne, anciennement professeur de géographie à Alger [19], pour étudier dans la région nord et médiane du Maroc, entre autres, les questions géographiques et scolaires.

La mission du marquis de Segonzac

20 Cautionnée par la Société de géographie de Paris et d’autres sociétés savantes [20] ainsi que par le Comité du Maroc ‒ que vient de fonder Eugène Etienne ‒, qui a procuré l’essentiel du financement, cette mission n’a été rendue publique que le 14 juin 1904 au banquet du Maroc, et le 8 novembre de la même année à la Chambre des Députés où Eugène Etienne, le vice-président, a fermement proposé de tendre des efforts pour un intérêt soutenu relatif au Maroc et d’y développer un arsenal de connaissances pluridisciplinaire aussi exactes que possible.

21 L’inamovible député d’Oran ‒ qui, par la suite, a occupé des hautes charges de l’État ‒ conseille de constituer des missions composées d’ingénieurs agronomes, d’ingénieurs des mines, de médecins mais aussi de négociants ‒ missions comparables à celles d’Edmond Doutté, Auguste Mouliéras et Alfred Le Chatelier [21], dont les savantes explorations ont donné des résultats heureux ‒ et il confirme, en outre, son choix de désigner René de Segonzac, compte tenu de ses missions précédentes, pour une nouvelle exploration toute proche [22].

22 Elle a pour but de foire connaître le Bled es-Siba, le « pays insoumis » [23], qui pose un certain nombre de problèmes à l’expansion économique, et elle a pour programme « le levé de la carte topographique ; une enquête sur l’organisation politique et religieuse ; un inventaire économique des produits du sol et du sous-sol ».

23 C’est pour couvrir ce domaine multiple qu’ont été joints au chef de mission, le marquis de Segonzac, Louis Gentil [24], maître de conférences à la Sorbonne, naturaliste et géologue ; René de Flotte-Roquevaire [25], topographe et cartographe du Maroc ; Abd-el-Aziz Zenagui [26], répétiteur d’arabe à l’Ecole spéciale des langues orientales ; et enfin Saïd Boulifa [27], répétiteur de berbère à l’École supérieure des Lettres d’Alger et professeur d’arabe et de kabyle à l’École normale de Bouzaréa.

24 Si la première mission du marquis de Segonzac n’est, scientifiquement parlant, pas denuée d’intérêt, et dans ses résultats et dans le choix des régions explorées ‒ certains parlent même d’une exploration ayant eu un retentissement très analogue à celle du vicomte Charles de Foucauld [28] ‒, elle a pour acteur le seul Segonzac; la deuxième, celle de 1904-1905, fait appel pour la première fois à des spécialistes qui exerceront chacun, et en profondeur, leur discipline respective.

Description de l'image par IA : Carte historique du Maroc avec des villes et des routes marquées, datée de 1904.

Le récit du voyage de Boulifa

25 Le journal de Saïd Boulifa, véritable chaînon manquant des différents témoignages [29], est composé pêle-mêle d’un récit, de notes de voyage et de commentaires variés.

26 Quelle place lui accorder dans la littérature en Algérie et au Maghreb ? Si l’on peut considérer le notable de Nédroma, M’hamed Ben Rahal [30], comme le premier Algérien de langue française à avoir publié une nouvelle [31], Saïd Boulifa est (avec Abd-el-Aziz Zenagui), dans l’état actuel des connaissances, le premier écrivain musulman francophone du Maghreb à être l’auteur d’un journal destiné à la publication.

27 La copie que je possède est un manuscrit dactylographié (il s’agit, en réalité d’un double exécuté sur pelure), préparé, semble-t-il, pour l’imprimeur ; mais j’ignore les raisons qui ont empêché cette œuvre de voir le jour.

28 Le manuscrit dactylographié (original et pelures) a pour titre : Journal de route (Mission Segonzac), hiver 1904-1905. Exploration du Maroc (Bled-Essiba). ler fascicule : De Mogador aux Sources de la Melouya. Il se présente comme un ensemble complet de 363 feuillets, le recto seul est composé, avec 26 ou 27 lignes par page. La page l étant l’introduction, le début du récit est en page 2 et porte le titre : « Oran » ; la fin du récit se trouve en page 362. A la page suivante (la dernière), on peut lire :

Nota
Ce premier fascicule s’arrêtant
à la vallée de la Melouya, il
reste pour le compléter, à rédiger
les notes concernant les étapes :
ARBALA, AIT-AISSA et
AZERZOUR

29 Hormis les pages 2 à 28, publiées par Salem Chaker [32], ce journal est, jusqu’à preuve du contraire, inédit. Sur la mission Segonzac, c’est donc la première fois que nous avons le point de vue de l’auteur kabyle qui oriente les commentaires de ses critiques, ses conseils et ses inquiétudes. Le départ est prévu d’Oran jusqu’à Tanger en longeant la côte méditerranéenne, puis jusqu’à Mogador. La mission « effective » s’organisera et partira de Mogador pour « aller voir et étudier sur place les lieux et les choses de ce pays si fermé à la civilisation. »

30 A la suite d’un petit chérif, seul moyen de passer en « pays insoumis », Boulifa et ses compagnons vont gagner Marrakech, capitale du Sud marocain, puis de là, ils vont se rendre jusqu’aux confins orientaux du Bled Makhzen, à Demnat. C’est à partir de cette ville, en suivant le Haut-Atlas, qu’ils vont atteindre les sources de la Moulouya, en accédant à la zone de contact entre le Haut et le Moyen Atlas.

31 Nous allons maintenant faire une rétrospective de ce voyage fait incognito, toujours d’après le récit de Saïd Boulifa.

II. En bateau : d’Oran à Mogador

32 Saïd Boulifa s’est rendu à Oran deux jours avant le départ prévu le 5 novembre 1904. Avant le jour J, il se prépare seul, intérieurement peut-être, pour calmer ses inquiétudes et approcher l’atmosphère marocaine. Il réussit à se munir d’une lettre de recommandation auprès du Prétendant. Dès l’abord, il lui paraît facile de lier des relations avec des personnages influents, ce qui le rassure sur la sécurité qu’ils pourront obtenir, lui et ses coéquipiers, durant le voyage par l’intermédiaire de ces recommandations (vraies ou fausses d’ailleurs comme il le sera démontré par la suite).

33 Le premier signe de ce voyage est marqué par l’inquétude de Boulifa, inquétude générale sur le déroulement, les dangers encourus dans ces contrées non explorées de l’Atlas, et inquétudes plus précises quant au choix du mois de départ (novembre), trop proche de la fête du ramadan. L’absence à Oran de Louis Gentil le rend perplexe aussi (le professeur géologue doit les rejoindre à Tanger) [33]. On voit que chaque évènement est susceptible de lui causer quelque souci. Ce ton est sans doute destiné aussi à nous avertir de l’ampleur d’une telle mission et des difficultés qu’elle implique.

34 Un matin, à bord du Tell, ils prennent la destination de Tanger. Après un premier arrêt à Beni-Saf sans descendre à terre, c’est l’inspection des cantines qui commence ; elle nous fait découvrir des objets plutôt insolites pour ce genre de voyage : un gramophone, des outils de pêche, une caisse de savonnette ! Ces objets sont en fait des dons au « Comité du Maroc » et se trouvent là parmi les instruments scientifiques que Boulifa n’évoque d’ailleurs même pas, beaucoup plus intrigué par la présence du gramophone !

Nemours et Mellila

35 Ils font halte à Nemours, un simple poste militaire de frontière à l’embouchure de l’oued Mersa. Boulifa en fait une description sinistre. Il explique l’histoire à venir du déclin de Nemours. C’est le cas, selon Boulifa, de nombre de centres de colonisation créés à la hâte, et qui ne pourront même pas survivre comme petits ports de pêche, tant la baie est exposée et dangereuse. L’œil desespéré de Boulifa poursuit, à chaque port, ou presque son entreprise de destruction visuelle, prophétique bien sûr !

36 Mais Boulifa reste dans ce ton lyrique qui génère une écriture assez passionnée, mais plus amusante que touchante. Écoutons par exemple cette déclaration patriotique : « Le commandant se lève et prend la parole tant en son nom qu’au nom de celui de ses officiers, pour nous souhaiter une bonne santé, chose si utile, surtout pour nous qui allons dans des pays retirés, lointains, pour l’amour et la grandeur de la patrie, pour le bien de la civilisation [34] et de la science… »

37 En route vers Mellila, le marquis de Segonzac leur raconte le voyage qu’il a fait dans le Rif quelques années auparavant. Il s’ensuit une discussion sur l’origine du type blond en Afrique du Nord, origine de tribus barbares du vie siècle selon Segonzac, mais pure hypothèse, puisqu’un voyageur avant le vie siècle parle déjà du type blond sur les côtes de la Méditerranée et de l’Atlantique, rétorque Boulifa. Même si Boulifa est plus réservé (pour dire qu’on ne peut finalement rien affirmer), on voit que l’origine des Berbères, populations les plus anciennes historiquement attestées du Nord de l’Afrique, est une question qui occupe les milieux scientifiques [35] de cette époque. Boulifa témoigne d’ailleurs de cette tendance à vouloir faire des typologies [36], à parler en terme de race, à chercher des éléments physiologiques, et même caractérologiques, pour arriver à généraliser sur un peuple. Constater, c’est une voix royale pour tous les préjugés ! Lorsqu’ils abordent le sujet de la religion, en laquelle Boulifa voit une des causes de division de l’humanité, il est vite taxé d’anticlérical par Zenagui. De ce récit, c’est peut-être le seul débat dont il nous fesse part. Y en eut-il d’autres ?

38 La halte du lundi 7 novembre à Mellila est pour débarquer des marchandises. La ville de Mellila, où se trouve un poste espagnol, est divisée en deux camps : d’un côté des réfugiés rifains en territoire sous administration espagnole, de l’autre les troupes du Prétendant.

39 Pour visiter le lac de Bou-Areg, il est nécessaire d’avoir l’autorisation du Prétendant ; Boulifa s’adresse à l’oukil (percepteur militaire du Prétendant) qui leur refuse la visite. Il garde une très mauvaise impression de Mellila où l’organisation espagnole laisse à désirer. Mal défendu par la force occupante, les Rifains pourraient s’emparer de cet endroit hautement stratégique, et en faire un centre important grâce à la navigation, prévient-il. Il est déjà important par son mouvement commercial. Les Rifains viennent y écouler leur récolte et s’y procurer quelques denrées telles que le sucre, le thé, les épices… L’importance de la contrebande d’armes, et le port généralisé d’armes, est un trait de leur caractère « guerroyeur », selon Boulifa.

Tittaouin

40 Ils sont à Tittaouin, le mardi 8 novembre. La construction de ce type de ville, sans port ni abri, est très fréquente sur les côtes du Maroc. Il est nécessaire d’y accéder avec des barcasses, ce qui ne facilite pas le commerce. Comme cette baie est proche de Gibraltar, les Anglais y viennent pour faire des manœuvres ; leur présence n’est pas anodine mais bien le signe de leur puissance dans cette partie de la Méditerranée. C’est sûrement parce qu’il voit les Anglais en maîtres que Saïd Boulifa se met à critiquer la politique et la diplomatie françaises, molles à ses yeux en ce qui concerne le Maroc. Non seulement la France doit imposer sa présence face aux Allemands (prise de possession de l’Egypte), face aux Espagnols (importante zone d’influence sur les côtes rifaines), mais elle doit aussi faire naître des relations amicales entre les Français et les Rifains. Bien plus, il s’agit d’un devoir pour la France : « Si les Marocains pour des raisons très anciennes ne cherchent qu’à s’isoler, à s’enfermer dans leur état primitif, la France a le devoir de faire des avances et de marcher, avec la justice et la bonté qui la caractérisent. »

Gibraltar

41 Face à Gibraltar, où ils font escale mardi après-midi, l’enthousiasme s’impose : cette cité fortifiée, imprenable, est un important port militaire et commercial. Dans la grande rue, tout lui semble calme et ordonné ; les gens sont imprégnés du caractère britannique. Tout en reconnaissant le succès de la tactique anglaise, qui consiste à faire des conquêtes économiques plus que territoriales, il ne peut s’empêcher de déplorer ce que la France aurait pu faire ou devrait faire, prévoir tout ce que l’on peut réaliser. A l’écouter, le voilà bientôt à la tête du Maroc, ou plus précisément à la tête de la politique coloniale française !

Tanger

42 Le mercredi 9 novembre, c’est le départ pour Tanger où, à 7 heures, le géologue Louis Gentil se joint à eux. La douane marocaine s’oppose à l’entrée des caisses d’instruments et de provisions, nécessaires à leur voyage. Ils stationnent dans la ville où l’organisation de la mission devient préoccupante, elle n’a pas été réglée comme prévue par René de Segonzac au mois d’août, et voilà que le guide refuse de se mettre en route pendant le mois du ramadan. L’organisation matérielle est faite sur place. Des tentes, une douzaine de mulets, trente cantines constituent le matériel de cette mission.

43 Boulifa découvre Tanger qui, avec son activité et sa modernité apparente, n’a « rien de marocain ». Il observe le souk ; les vêtements des femmes sont identiques à ceux des femmes kabyles de l’oued Sahel et des Bougiotes, dit-il. En visitant la casbah en compagnie du lieutenant Sedira [37], il voit un soldat marocain auquel ses vêtements confèrent un aspect carnavalesque ; mais son modèle est bien celui des Turcos et des Spahis créés par la France. Et la France ne devrait-elle pas aussi être à l’origine d’une infrastructure portuaire ? Un port serait tellement nécessaire pour le développement de Tanger. Et la France ne devrait-elle pas « travailler à ouvrir à la civilisation tout le Maroc. Ce pays où la barbarie est depuis longtemps à l’état habituel » ?

44 Les événements politiques, tant français à l’égard du Maroc, qu’au Maroc même, Saïd Boulifa y est très attentif, à juste titre d’ailleurs, car le déroulement de cette mission nécessite une connaissance des réalités politiques. Ainsi doit-il tenir compte durant leur voyage de l’hostilité qui règne dans l’Atlas envers le sultan Moulay Abd-el-Aziz. La monnaie à son effigie n’y a pas cours dans cette partie du Maroc et ils auront à craindre d’être pris pour des espions du sultan. Il met en cause tout le système de la justice pratiquée par le souverain. L’installation de qaïd-s[38] dans des tribus pour assurer un pouvoir délégué n’est pas toujours bien accueilli et suscite de violents heurts entre tribus.

45 Le but de la mission, en fait, intrigue les agents du Makhzen. Le 12 novembre, l’équipe embarque avec douze mulets sur l’Anatolie à destination de Mogador.

Casa-Blanca

46 Arrivés le 13 à Casablanca (que Boulifa orthographie : Casa-Blanca [39]), il est 8 heures, et il faudra patienter une journée pour pouvoir débarquer. La difficulté rencontrée pour accoster est celle d’autres ports, il faut tout charger dans des barcasses pas assez grandes et attendre même qu’elles soient disponibles.

47 Le 14 novembre : réglage des chronomètres et promenade géologique à dos de mulet. Première expérience désagréable, les puces assaillent les membres de la mission, en particulier Louis Gentil. Casablanca jouit d’une grande activité commerciale, plus surprenante à cette époque d’approvisionnement pour l’hiver. La ville tire agrément d’une relative sécurité qui inspire confiance aux investisseurs. Sur place, ils rencontrent le consul de France, M. Malpertuis, avec qui ils dînent à l’hôtel Cavalier où se tient le cercle des Européens.

Mazagan et Mogador

48 Cette côte très dangereuse affecte toutes les compagnies européennes. Située dans un endroit stratégique de l’embouchure de l’Oum-Errebia, Mazagan accueille le bateau le 16 novembre : journée passée à charger puis à décharger des marchandises. Le jeudi 17 et le vendredi 18 novembre, ils restent sur le bateau et Boulifa donne un cours de berbère à ses compagnons. A Safi., il est impossible de débarquer, ils vont donc plus au sud, vers le dernier port marocain sur l’Atlantique : Mogador…

49 A Mogador, grâce à l’intervention de la légation auprès des oumna de la douane, les cantines d’instruments, de produits pharmaceutiques et de munitions peuvent entrer en franchise. Le débarquement de tous ces bagages ne passe pas inaperçu, alors qu’ils évitent les soupçons quant au but de leur voyage. Le chancelier du consulat de France, Si Allai Abdi, vient les prendre à bord et la question du chérif est réglée. Ils ne s’installent pas à Mogador mais à quelques kilomètres de là, à la Palmera [40], hôtel situé sur le plateau des H’ah’a, d’où les caravanes seront organisées à l’écart des commérages…

50 L’organisation d u voyage n’est pas totalement au point et nécessitera encore une semaine. Il s’agit de trouver un guide, ce qui est difficile en raison de la responsabilité engagée envers ces étrangers, et d’attendre l’arrivée d’armes. Pour Boulifa, cet arrêt lui permet ses premières (et peut-être dernières…) notes linguistiques. En discutant avec un h’ertani qui laboure le champ voisin de la Palmera, il recueille un petit vocabulaire de 20 à 30 mots de la langue tachelh’it. Son informateur est originaire du Dra d’où il a été vendu comme esclave. Quant au labour, Boulifa découvre les outils les plus rudimentaires et surtout une pratique très mauvaise de l’attelage (le joug est placé sous le ventre de la bête). La culture mais surtout l’élevage (principalement chèvres) sont très importants. Durant ces journées d’attente, outre une organisation à mener, des bagages allégés au maximum, Boulifa exerce son sens de l’observation : la végétation autour de l’hôtel, les pensionnaires de l’établissement… L’ennui que suscite cette vie inactive est pourtant tempéré par l’enthousiasme des perspectives du voyage. Le marquis de Segonzac lui remet des vêtements marocains, qui lui siéront sûrement mieux que le vêtement « luxueux », peu discret, qu’il avait emporté avec lui [41].

51 Le 25 novembre, ils se préparent enfin à aller vers le nord-est à Aïn Lah’djer, pour couper court aux rumeurs qui entourent le séjour à la Palmera. Un premier incident intervient avec celui qui devient « le chef » dans le récit, c’est-à-dire René de Segonzac. L’organisation qu’il tente d’imposer ne convient pas à Saïd Boulifa qui espère une plus grande liberté pour exercer sa discipline. Ce petit incident est l’annonce d’une confrontation entre deux tempéramments. Saïd Boulifa semble très indépendant, et « le chef » est trop autoritaire et directif pour le chercheur berbérisant. Cependant, le voyage est lancé.

52 René de Segonzac fait une mise au point avec Saïd Boulifa en le priant de réserver ses critiques sur la façon dont la mission s’organise, et lui donne un plan de travail. Boulifa entend garder sa liberté d’action et ne veut s’occuper que de linguistique berbère. Il s’indigne d’être traité comme un vulgaire muletier… Le ton est vif.

III. De Mogador à Demnat

53 Le 28 novembre au matin, ils quittent la Palmera vers 8 heures et vont en direction de Sidi-Yasin Ou Lbaz, chez les Ida Ou Gourdh. Les nuits sont très froides et le voyage s’annonce difficile avec les mulets qui ne sont pas appropriés pour ce genre de transport. A chaque fois, le chargement ou déchargement du campement, rendu difficile par l’inexpérience, la maladresse et la mollesse des muletiers, qui ne savent pas fixer un chouari sur une bête ! leur fait perdre beaucoup de temps. Ils traversent l’oued Leqseb, Boulifa commence ses premières observations botaniques. Les forêts d’arganier et de thuyas dominent. Il est intrigué par l’arganier et l’utilisation de son fruit. On utilise la graine d’argan pour extraire une huile d’amande. Boulifa voit là un prolongement industriel intéressant. Enfin en dépassant Lâdhamna la végétation devient plus clairsemée, il y a des palmiers nains en abondance. Sur le plateau, la végétation subit les conséquences des incendies [42] pratiqués par les bergers pour détruire les mauvais pâturages. Ce grand plateau se termine en une crête qui délimite une sorte de ligne de frontière entre les Ha’h’a et les Chiadhma. Là, abonde une végétation plus luxuriante d’oliviers, de figuiers, d’orangers, citronniers, grenadiers. Ils se trouvent alors dans la tribu des Chiadhma dont les habitants comprennent imparfaitement le « chelh’a ». A Aïn-Lah’djer, ils ont comme lieu de campement une propriété qui leur avait été offerte par un négociant de Mogador. Commence alors, à chaque arrivée de campement, la recherche alentour de provisions et de nourritures pour les bêtes. Outre les voyageurs « scientifiques », ils sont accompagnés d’un Moulay Mbarek désigné pour être le moqueddem de la caravane ; Ah’med originaire de Lfaïdja (Dra moyen), El-Mokhtar qui vient de Tanger et subit un peu les caprices de ses camarades, enfin El-Bachir. Entre tous ces hommes s’instaure une véritable hiérarchie.

Description de l'image par IA : Carte détaillée de la région de Chiad'Ma avec des noms de tribus et de lieux, listés en arabe et en français.

Aïn-Lah’djer

54 Dès cette première étape, alors qu’un orage les contraint à garder la tente, les inquétudes quant à la réussite de la mission se précisent. Le chérif ne présente pas de garanties pour leur sécurité et il serait bon de laisser une liberté d’action à chacun dans sa discipline. Pour Boulifa, il est urgent de régler ce problème entre eux tous ; le 29 novembre au soir est entamée une discussion houleuse. Finalement, comme le souhaitait Boulifa dont le principal souci reste de passer inaperçus aux yeux des Berbères, méfiants vis-à-vis des étrangers, le voyage va se foire en trois groupes: le premier avec René de Flotte-Roquevaire qui restera en Bled Makhzen et fera la triangulation des différents points situés entre Mogador et Merrakech ; le second avec Louis Gentil qui explorera les flancs nord de l’Atlas et fera une tentative dans le Sous sur lequel on a peu de renseignements géologiques. Pour le troisième groupe, les choses se nouent entre René de Segonzac et Saïd Boulifa ; il a oublié d’ajouter « et Zenagui ».

55 30 novembre : une erreur de date s’est glissée dans le carnet. La discussion a bien eu lieu le 28 au soir. René de Segonzac autorise Flotte et Gentil à se détacher de la mission, et enjoint Boulifa de venir avec lui ou de rentrer à Alger, et ajoute qu’il ne peut lui attribuer aucune somme [43]. Piqué au vif, Boulifa, se sentant rejeté, déclare vouloir retourner immédiatement à Alger. René de Segonzac cherche à le retenir, lui promettant de lui accorder toutes les facilités pour accomplir sa tâche et regrettant de l’avoir froissé. Saïd Boulifa accepte donc sa proposition. Cette mise au point a eu lieu le 29. Le 30, René de Segonzac se rend à Mogador pour s’enquérir du sort des armes, qu’ils attendent pour se mettre en route. Pendant ce temps, Saïd Boulifa, accompagné d’un guide, fait une promenade vers le djebel Lah’did, petite montagne boisée de thuya, de chêne et de lentisque. René de Flotte fait des « visées au théodolite » (dont il nous dit seulement qu’il s’agit d’un appareil sur un trépied), ce qui intrigue les bergers. D’un guide, il apprend qu’au nord-est de Mogador se trouve une fraction appelée : Chiatat, tribu très primitive, paraît-il, sans sens de la pudeur. Il faudrait cependant pouvoir vérifier ces informations ponctuelles. Géologiquement, les régions du djebel Lah’did doivent regorger de minéraux, d’ailleurs le nom signifie bien « montagne de fer ». Puis on passe au souci principal qui demeure l’attente de ces indispensables armes ; ils tentent pour cela d’occuper leur journée de promenades aux alentours, en visitant les ruines d’un centre métallurgique, probablement antérieur à la conquête arabe. L’ascension vers le djebel Lah’did leur a permis de s’approcher de Sidi-Yaqoub, sanctuaire d’un marabout très vénéré dans la région.

Description de l'image par IA : Carte politique de H'ah'a avec ses régions et principales villes, bordée par l'océan Atlantique.

56 Après un mois de route, ils n’ont presque rien rassemblé et se trouvent obligés de lever le camp pour retourner dans le pays H’ah’a en raison du problème de sécurité. Le 2 décembre, il court des bruits de guerre entre deux clans des Chiadhma, à propos du remplacement du qaïd. Invités dans la maison de Dar Baba, un protégé français, ils campent donc à Lâdhamna, dernier long séjour avant un vrai départ.

Lâdhamna

57 Louis Gentil et René de Flotte quittent la caravane [44] de Segonzac le 6 décembre ; l’un, déguisé en médecin algérien ira dans les Ida ou Tanan et dans le Sous, l’autre travaillera dans la région côtière. Saïd Boulifa leur recommande de prendre un âne pour monture, et engage Gentil à ôter ses lunettes. Ils promettent tous de se retrouver d’ici un à deux mois à Merrakech. Le reste de la caravane, dont Boulifa fait partie, attend pour se mettre en route l’arrivée des armes, nécessaires pour voyager selon les usages du pays, où le port de la koummia symbolise l’âge de la puberté.

58 Le 7 décembre, Saïd Boulifa essaie de recueillir quelques renseignements linguistiques auprès des Draoua. Ce qui lui redonne un peu d’enthousiasme dans cette mission qui traîne, et qui ne lui a pas permis de rassembler des documents intéressants. Pourtant il note quelques indications d’ordre ethnographique sur la tribu des Ida ou Tanan qui occupe l’extrémité occidentale de l’Atlas. Très indépendante, cette population a résisté aux tentatives de soumission des troupes du Makhzen. L’administration de leur territoire, nous dit-il, est confiée à trois imr’aren. Après avoir commenté l’organisation politique, il traite quatre thèmes : la naissance, la majorité, l’instruction et les fêtes.

Ensemble des itinéraires de la Mission Segonzac.

Description de l'image par IA : Carte historique avec des itinéraires et des localités en Afrique du Nord.

Ensemble des itinéraires de la Mission Segonzac.

59 Nous disposons avec ces commentaires assez longs sur les mœurs des Ida ou Tanan, à peu près des seuls renseignements structurés sur les coutumes d’une tribu. Le travail de notes de Boulifa va s’avérer par la suite très inégal dans cette partie purement ethnographique et, en revanche, les observations botaniques, géographiques supplanteront les renseignements attendus sur la langue, les coutumes.

60 Le 8 décembre, la fin du ramadan est annoncée par une fusillade chez les Aït Esser’ir. Saïd Boulifa inaugure son costume de Marocain, mais il se sent bien maladroit et, surtout, reconnaissable. Il conclut donc qu’il sera préférable de se faire passer pour un Rifain dans la région de Mellila ou de Tittaouin. René de Segonzac se fera passer pour un toubib tripolitain et Abd el-Aziz Zenagui pour un taleb tunisien. Pour fêter la fin du jeûne, tous partent à Mogador ; le lendemain, retour au camp à la tombée de la nuit. Jusqu’au 21 décembre, ils sont dans l’attente de l’arrivée des armes : des journées ordinaires somme toute [45]. Tout le monde repart à Mogador pour, enfin, la livraison des armes le 21. Saïd Boulifa exprime ses regrets d’avoir été cantonné aux camps d’Aïn-Lah’djer et de Lâdhamna ; s’il était resté à Mogador, il aurait pu recueillir quelques textes sur les dialectes parlés dans le Sud marocain. Le départ proche, Boulifa est à nouveau en de meilleures dispositions, ce qu’il manifeste toujours par des conseils, des projets. Il propose à ce moment-là, dans ses carnets, d’organiser un véritable commerce de l’argan, car la région du H’ah’a regorge d’arganiers. Il faudrait installer des usines mécaniques pour décortiquer le fruit, perfectionner la production d’huile, voire étudier les autres utilisations de la pulpe d’argan [46].

Sidi-Abd-Ellah-Ouasmin

61 On peut dire que la mission à laquelle participe Boulifa commence véritablement le 24 décembre [47] – mais quelle idée de voyager en hiver ! se plait-il à répéter – avec pour objet : traverser l’Atlas dans sa partie la moins connue. Le départ est prévu de Demnat pour aller dans la vallée de la Melouya, explorer une partie du Dra, remonter par le Sous et retrouver les deux autres caravanes, à Merrakech, dans trois mois, vers le mois de mars: départ à destination du Souq Telata de Sidi Abd-Ellah-Ouasmin. Boulifa s’inquète des rigueurs de l’hiver et des embûches qui pourraient les retarder.

62 En chemin vers Sidi Abd-Ellah-Ouasmin, ils rencontrent leur chérif et sa suite. La caravane est au grand complet, avec qui plus est deux chérifs, Moulay H’assan, suffisament lettré pour jouer le rôle du fils de Ma-Laïnin auprès des montagnards de l’Atlas, et Moulay Abd Ellah, plus âgé mais rompu à la vie de camp, et, par ailleurs, très gourmand comme la plupart des muletiers. Chaque chérif est accompagné d’un domestique : Si Lmah’joub, qui tient le rôle de fqih, et Si Moh’ammed, un jeune taleb. Zenagui, coreligionnaire de Boulifa, mangera et dormira à côté du chérif, par prudence. Partageant leur repas avec le chérif et ses compagnons, René de Segonzac et Saïd Boulifa doivent manger à la mode bédouine, avec les doigts, non sans maladresse !

63 Les descriptions physionomiques de Boulifa sont étonnantes : il parle d’un homme : Petit, chétif, mou et…« peu décoratif ». Jamais on a vu appréciation aussi amusante. Tout aussi surprenante pour un homme qui connaît tout de même les mœurs, que ce soit en Algérie ou au Maroc, est sa réaction en voyant manger les hommes de la caravane. Il dresse une page de dégoût, de remarques sur la façon de manger le couscous avec les doigts, son écœurement peut lasser parfois… Il se montre délicat et quelque peu sévère !

64 Relatant les premiers jours de voyage, son texte est constellé de ce genre de remarques dépréciatives sur la nourriture, sur les hommes, sur leur lenteur à lever le campement…

Kourimat ; Dar-Moqaddem

65 Si Boulifa ne s’en sort pas en mangeant avec une main, il ne s’en sort pas mieux en marchant avec ses babouches. Ils descendent chez le qaïd des Chiadhma où, pour ne pas être repérés, le marquis de Segonzac et lui s’occupent en priorité du campement à décharger. Le chérif présente Segonzac comme un Tripolitain ou même comme un de ses beaux-frères. La méfiance des Berbères est grande et s’ils sont dévoilés au cours de leur mission, c’est leur propre sécurité qui est enjeu. Le 26 décembre [48], ils quittent Dar Moqaddem avec en mémoire un succulent tadjine de poulet aux raisins secs.

Oulad Bou Essebâ ; Zaouïa de Sidi Lmokhtar

66 En laissant Dar Moqaddem derrière eux, ils approchent du pays des Oulad Bou Essebâ. Cette tribu, qui porte des robes en toile bleue à la mode des Sahariens, a son espace situé sur un vaste plateau aride, sans cultures, mais où l’élevage est la ressource essentielle. Dans l’après-midi, ils traversent une région plus fertile et font une étape chez le beau-frère de Moulay-Abd-Ellah. Saïd Boulifa confectionne un herbier en berbère; René de Segonzac tente d’observer avec sa lunette astronomique – juste après le souper, la lunette dressée est couverte d’une djellaba pour éviter que son cuivre n’attire les regards – mais se trompe d’heure… Tous ces petits détails ne rendent pas cette mission très sérieuse, ou plutôt on n’en saisit pas vraiment l’objectif à travers les dires de Boulifa. La caravane, devenue trop importante, est à nouveau allégée avec la suppression de quatre cantines.

Chichaoua ; Zaouïa Ah’dil

67 Continuant à se diriger vers l’est, la région qu’ils traversent ce mardi 27 décembre rappelle, comme la veille, le désert, mais le décor est très changeant d’une vallée à l’autre. El H’arth a un sol rocailleux et rouge qui a peut-être une importance minéralogique. Dans une autre vallée, quelques groupes d’habitations de huttes en forme conique suggèrent à Boulifa une cité nègre du centre de l’Afrique. Ils campent au bord d’un oued, à 50 mètres de la zaouïa d’Ah’dil, où le représentant vient se plaindre du manque de prospérité de cette région et du joug du sultan. Cette zaouïa, autrefois prospère, est aujourd’hui exploitée par le qaïd Bel Kadhi et par le Makhzen.

Douar Sidi H’emmadi Bibbou

68 Cette longue étape en direction de l’est est physiquement douloureuse pour Boulifa qui est impatient d’arriver dans l’Atlas. Peut-être, se dit-il, qu’en pays berbère, il recueillera des documents, qu’enfin dans l’Atlas commencera pour lui son vrai voyage alors que, pour l’instant, ses remarques sur la végétation et la nourriture sont de première importance, à défout sûrement d’enrichir d’une meilleure manière son récit. Mercredi 28 décembre, ils traversent la région désertique d’Elmadier où alternent un terrain fertile de pâturage et un sol aride. Le froid est vif : le matin, le thermomètre affiche 4 et le soir 9… Après une petite halte au bord de l’oued Lekras, dont les berges sont couvertes de salpêtre, le soir, ils arrivent en contrebas du douar H’emmadi où ils installent leur campement.

H’aouz ; Nzalat Lihoudi

69 Les nuits sont froides et celle de ce jeudi 29 décembre [49] ne fait pas exception à la règle. Moulay H’assan, accompagné de Zenagui et d’un homme, prend les devants et part en éclaireur pour Merrakech tout proche. Le caractère du cuisinier suscite une nouvelle scène de dispute avec les Draoua; il décide de quitter la caravane et Boulifa se félicite d’apprendre cela.

70 Sur leur gauche se profile la chaîne dénudée des Djebilat, sur leur droite, se dresse le mamelon isolé d’Ardouz, avec au fond les crêtes de l’Atlas. Par endroits, le sol est recouvert de tasra et de armaz, deux plantes qui abondent dans la région de Merrakech. La vigne croit sur ce sol riche, de même que le blé et l’orge. Il y a des vergers, entourés d’un mur en pisé, et irrigués grâce à des canaux.

71 Après avoir rejoint le grand chemin de Mogador-Merrakech, dont ils s’étaient écartés durant trois jours pour passer inaperçus, ils traversent l’oued Nfis. Les terres sont ici laissées en friche, ce qui fait dire à Boulifa que la population n’est pas très dense. Ils dorment à la Nzalat Lihoudi, s’étant annoncés au gardien de ce gourbi comme l’escorte d’un chérif Ouazzani.

Merrakech

72 Ils atteignent le vendredi 30 décembre à 11 heures le Bir-Ennatla où se trouve une nzala ; à cet endroit un puits situé au pied d’un tamarix, est particulièrement visible dans cette région, dénommée H’aouz, où poussent des touffes de jujubier. De là, ils aperçoivent Merrakech avec le minaret de sa principale mosquée, la Koutoubia. Aux approches de la majestueuse ville, Boulifa est à nouveau impressionné par le système de canalisation de l’eau, semblable à celui des fougara, employé par les Ksouriens du Sud algérien.

73 Ils installent leur campement à l’est de la ville, face à la porte Bab-Arroumat. Auprès d’un Makhzani, dépêché par le qaïd du Glaoui, Si El Madani, ils se font passer pour le chérif Ouazzani, car ils ne pourront se prévaloir de l’identité de fils de Ma Laînin que lorsqu’ils seront dans l’Atlas, celui-ci étant trop connu à Merrakech. Mais aux abords de la ville, il est déçu, déçu de voir une ville « qui se débat dans son agonie ». Pourquoi ? L’empire se disloque, là il rappelle qu’à Reh’amna au nord-est souffle un vent de révolte contre le sultan. C’est un signe pour Boulifa : « Si le peuple souffre, la tempête est proche ».

74 Le chérif se met en quête de muletiers et Boulifa entre par la porte est de la ville; des grenadiers, des arbres fruitiers abondent mais dès le 31 décembre lorsqu’il visite la ville [50], ses impressions se confirment : « état de délabrement et de saleté». Avec Segonzac, il se rend dans l’ouest de la ville dans le quartier populaire de la Médina, lieu de toutes les transactions. Chaque quartier a sa mosquée. Après l’extinction des feux, les portes ne peuvent être ouvertes à moins de fléchir le garde d’une porte, l’amin, appâté par l’amour du gain.

75 Le premier jour de l’année 1905, il visite le Mellah d’où partent les denrées destinées à l’intérieur de l’Atlas, au Sous et à l’oued Dra. Cette ville essentiellement berbère nous permet de voir différentes corporations. Une étude permettrait de donner une idée de la vie industrielle du Maroc, comme le suggère Boulifa. A-t-il, durant ces deux jours de visites, commencé cette étude intéressante ?

Douar Erriadh

76 Ils auraient voulu changer de muletiers à Merrakech mais faute d’en trouver d’autres, ils doivent pour cette partie la plus dangereuse peut-être du voyage, se contenter des Draoua déjà en service. Le chérif qui en est d’accord décide de les garder, après les avoir fait jurer sur le Koran de ne pas divulguer le secret sur les projets de la mission. Par contre, le cuisinier est remplacé. Sortis de Merrakech, ils passent la région fertile de Houez toute de champs d’oliviers en pleine récolte. Ils traversent le territoire des Ouled Zebri et campent dans la vallée d’Immi-n-Zat, région luxuriante, à quelques pas d’un douar. René de Segonzac initie Saïd Boulifa au maniement de l’équerre.

77 Le douar de Riadh est comme tous une agglomération d’une dizaine de gourbis qui vit de la culture de céréales et de l’élevage de chèvres et de moutons [51].

Sidi Erreh’al

78 Au matin du 3 janvier [52], l’eau des outres est gelée. Ils se mettent en route. Après avoir traversé la tribu des Mesfioua ̶ région sillonnée de saguias, conquise par le qaïd Glaoui Si el Madani ̶, les douars se multiplient sur leur chemin : des Aït Messaoud, des Ouchchani, Imir’enni, Aït Benhemmi, puis vient la terre des Douggana. Seuls, ils rencontrent sur leur parcours des juifs marocains se rendant à Merrakech, reconnaissables à leur calotte et à leur foulard noir, et quelques Chleuhs conduisant des ânes chargés de poudre.

Description de l'image par IA : Carte en noir et blanc du territoire des Glaoua avec des routes et des villes.

79 Après l’oued Foum-Amassin qui marque la limite entre les Dougga na de la montagne et les Zemran de la plaine, ils découvrent un lieu sacré : un endroit isolé avec quelques palmiers où l’on mène les bêtes qui ne veulent pas labourer, les vertus de ce lieu sont renommées pour les bêtes paresseuses ! Le chef-lieu des Zemran est un village, Sidi Erreh’al, bâti sur la rive droite de l’oued Roudhat, au pied de la montagne. Le qaïd absent du village, ils s’installent mais la nouvelle de l’arrivée d’un chérif Ouazzani attire les habitants, déçus cependant de ne pas les voir camper dans le village.

80 Cette tribu réputée pour sa bravoure guerrière leur fournit des gardiens (’assas) pour protéger le campement. Jamais la caravane ne s’installera dans un village, ce qui, par mesure de discrétion et de sécurité, sert les manœuvres instrumentales de René de Segonzac. Il peut ainsi s’isoler pour utiliser des outils sans attirer l’attention des habitants, et garder ainsi secret le véritable but de la caravane.

Taglaouit

81 Le 4 janvier, après une nuit fiévreuse pour Boulifa, ils reprennent le chemin avec un guide car ils doivent traverser le territoire des Serar’na, en révolte contre leur qaïd. Avec le froid, la marche quotidienne, Boulifa a les pieds qui se couvrent d’engelures. Après la plaine fertile des Zemran, ils abordent les flancs de la montagne, qui appartiennent aux Glaoua, et parviennent à Bou-Tazart, où se trouve une grande ferme-bordj. Puis ils touchent aux terres de la zaouia des Naceria, qui jouissent d’une grande influence religieuse.

82 Dans le lit de l’oued Tassaout, ils admirent un manifique champ d’oliviers, Azemmour Bouâchiba, entretenu par des israélites au service de la zaouia. Le chemin conduit au fond de la rivière et les hommes ont de l’eau jusqu’aux genoux. Une fois l’oued traversé, ils sont face à la zaouia de Taglaouit, mais ne peuvent s’y installer à l’intérieur, faute de place leur dit-on. Le manque d’hospitalité à leur arrivée est réparé par la visite du premier serviteur du Moqaddem avec un peu de nourriture et la garantie d’une protection de dix hommes. Cette zaouïa des Aït ou Naçer de Taglaouit n’a pas d’autres religieux que les chefs, et la renommée de sa sainteté en fait un établissement religieux assez riche [53].

83 Le 5 janvier [54], Boulifa consigne quelques réflexions sur la façon dont la zaouïa s’enrichit aux dépens des faibles, sous les apparences de la charité, puisque les Naceria ont une main-d’œuvre à bon marché en offrant le gîte et la nourriture aux familles descendues de la montagne et aux esclaves de l’oued Dra en échange du travail des terres ; puis Boulifa reprend la description du trajet qui les mène de Taglaouit à l’étape suivante. Quittant une région fertile, sillonnée de saguias et riche en arbres fruitiers, ils traversent un ravin, celui de l’oued Tidili, croisent une bande de Derqaoua, reconnaissables à leurs turbans verts et à leurs guenilles, puis suivent un chemin en territoire Glaoui, qui leur permet de contourner celui des Serar’na révoltés. Ils aperçoivent la meh’alla, destinée à réprimer l’insurrection, puis un bordj-ferme où réside le khalife Jakir, chargé d’administrer une partie des Fetouaka.

84 De retour sur le chemin du territoire Fetouaka, ils découvrent, en sortant d’un bois d’olivier, une haute bâtisse (dar) appelée le Dar Jakir du nom du khalife. Ce type de château-fort qui rappelle ceux du Moyen Âge européen se rencontre souvent dans les environs de Demnat. Ils se retrouvent au pied de la montagne près de la plaine des Serar’na appelée : H’amadna, plaine limitée au nord-est par la chaîne des Ennetifa qui se soude au Moyen-Atlas et s’étale jusqu’au pied de Demnat. Au pied de la montagne, la région change d’aspect ; avec l’aridité subsistent seuls le jujubier, le palmier nain. Enfin, ils atteignent Demnat au fond d’une cuvette encadrée de montagnes d’est en ouest. Boulifa cherche à travers le paysage et les habitants des ressemblances ou dissemblances avec la Kabylie : « Dès notre entrée en territoire Demnati, j’ai eu la sensation de retrouver dans ce coin du Maroc, tant par le site que par la flore, un paysage kabyle. » Demnat est une petite ville à moitié en ruines, avec des constructions en pisé.

85 Ils campent hors des murailles, informent le qaïd de leur arrivée et demandent la mouna traditionnelle. A partir de ce point du voyage l’enthousiasme de s’aventurer dans des terres jusqu’alors inconnue est clairement manifesté. La carte laisse en blanc tout l’est de Demnat.

Demnat

86 La caravane est cordialement reçue, d’autant plus que le chérif joue parfaitement son rôle de prince saharien. Le 6 janvier, un vendredi, jour de dévotion des musulmans et de toilette pour les chérifs, Saïd Boulifa et René de Segonzac se font raser la moustache et la barbe à la mode marocaine. Pendant que Moulay H’assan se rend à la qasba pour faire la prière et annoncer au qaïd le prochain départ de la caravane en direction des hautes régions de l’Atlas, du côté de la Melouya, faisant croire à une mission auprès du représentant de la zaouia d’Ah’ençal, René de Segonzac et Saïd Boulifa visitent Demnat, dont les remparts en pisé sont endommagés, mais dont les alentours sont verdoyants, avec quelques carrés de luzerne.

87 Demnat a une histoire très secouée depuis quelques années. En 1884, à la mort du sultan Moulay H’assan, la tribu des Ser’ama tenta d’envahir la région. Le qaïd de l’époque, El Hadj Djilali, les repoussa dans la plaine. Son Mellah’ ressortit saccagé et fut reconstruit en bas de la ville. La puissance et le succès de Djilali, fit des jaloux et provoqua son assassinat en 1904 par le Demnati Si Nacer Ben Le Fqih, de la famille des Aït Oumr’ar. Ce crime fut suivi d’envahissement, de pillage et de destruction, en particulier de la qasba. Son successeur Si El Madani, qaïd Leglaoui, a étendu son territoire jusqu’au massif du Djebel R’at. Ce qaïd n’ayant pour concurrent que son voisin à l’ouest, c’est à l’un et l’autre qu’ils auront affaire dans le Sud. La ville entièrement bâtie de maisons en terrasse, vit de l’industrie et du commerce, et est très renommée pour l’art de la poterie. On indique à Boulifa la présence de ruines carthaginoises, romaines, ou peut-être berbères, sur les hauteurs à l’est de Demnat.

IV. De demnat à la Melouya

Zaouïa Aït Mh’and

88 Deux guides de Demnat les accompagnent pour traverser l’oued Amh’acer de la fraction des Aït Daoudanous. Dans cette région, il se croit en pleine Kabylie. Le samedi 7 janvier, après avoir adressé leurs condoléances au qaïd El Hadj Moh’ammed [55] pour la perte de son fils, ils quittent Demnat dans la matinée. Sur la rive de l’oued Amh’acer, dans le territoire des Aït Daoudanous, poussent des figuiers, des amandiers, des noyers, des grenadiers. Au sommet des chaînons, la végétation consiste en une sorte de ficus, le tikiout, dont l’abeille fait un miel délicieux. L’herbier de Boulifa se poursuit avec des nouvelles découvertes. Ils laissent sur leur gauche les Aït Majdhen, entrent chez les Aït Ikroul et débouchent dans la vallée de Tassaout. Le mulet qui porte la provision de sucre a de l’eau jusqu’au dos, entraîné par le courant de la rivière. Pour atteindre la zaouïa des Aït Si Mh’and, située à 50 mètres de la rive droite, ils doivent tracer à la pioche un nouveau sentier pour que les mulets, chargés de cantines renfermées dans des chouari, puissent passer. Une fois le camp dressé derrière la zaouïa, Saïd Boulifa demande à ce que son dîner et celui de René de Segonzac soient servis dans leur tente, pour qu’ils puissent setenir à l’écart des questions embarrassantes des chefs de la zaouïa. Il s’agit d’éloigner les curieux de la vue des appareils photographiques et des instruments astronomiques.

Bou’anter

89 Le 8 janvier, après un déjeuner copieux de h’érira, suivie de h’erbar (blé écrasé bouilli dans de l’eau salée, arrosé de beurre rance), ils font l’ascension de la montagne [56], jusqu’à une plate-forme nommée Tamadhout, puis de là, grimpent sur les flancs boisés de ciste et de thuya de l’Asedrem, et débouchent sur un plateau [57] où, conservant la direction nord-est, ils parviennent à la zaouïa de Bou’anter, située dans une petite vallée faisant face à la chaîne des Ennetifa. A peine installés, les Aït Tikhleft leur donnent un accueil proportionnel à la réputation du chérif et viennent leur demander protection, se privant pour offrir une ration d’orge aux bêtes ou quelques morceaux de sucre. Ces gens ont le type berbère tant au physique qu’au moral, selon Boulifa. Farouches au premier abord, ils se révèlent très serviables.

90 Les voici, le lundi 9 janvier [58], qui touchent à l’inconnu, à cette partie de la carte laissée en blanc. Ils ne peuvent quitter Bou’anter avant midi, car Moulay H’assan doit prodiguer ses bénédictions et des amulettes en tout genre aux habitants qui le prennent pour le fils de Ma-Laïnin. Reprenant leur route, ils atteignent la vallée appelée Tirsin, très sèche, puis derrière un petit mamelon, la source de la rivière qui irrigue la plaine des Aït Majdhen. Après la traversée d’un bois, ils s’engagent sur le terrain appartenant aux habitants de Tagella, point d’origine du plateau des Kettouia. Ils s’installent au fond d’une cuvette appelée Timchegdhan. Non loin se tient un mellah, d’une trentaine de familles israélites sous la protection des Aït Tagella. Par sa situation, Tagella sert de jonction entre le Blad Makhzen et le Blad Essiba.

91 La bâtisse qui figure à Tagella est un spécimen de la vraie tir’ment berbère, une petite forteresse en maçonnerie rappelant les châteaux forts médiévaux. Boulifa est toujours impressioné par ces bâtiments moyenâgeux. Les Aït Tagella, qui vivent de leur troupeaux et de la culture des céréales, disent faire partie de Imazir’en du centre de l’Atlas. Ils ne parlent que le berbère. Les femmes pauvrement vêtues sont à visage découvert. Les règles du mariage sont à peu près les mêmes que celles des Kabyles du Djurjura. Mais Boulifa est étonné de l’« ignorance » des habitants, car on lui avait parlé des Ennifa comme de gens lettrés, grâce à leur nombreux établissements d’instruction, en particulier celui de la zaouïa Tanar’melt.

Fig. 1.

Vallée de l’oued Tensift. — Halte sous un jujubier.

Description de l'image par IA : Un groupe de personnes se repose sous un jujubier dans une vallée herbeuse.

Vallée de l’oued Tensift. — Halte sous un jujubier.

Fig. 2.

Vallée de l’oued Tensift. — Halte sous un arganier.

Description de l'image par IA : Paysage avec une grande arbre au centre, entouré de végétation, sous un ciel couvert.

Vallée de l’oued Tensift. — Halte sous un arganier.

Fig. 3.

Vallée de l’oued Tensift. — La zaouïa de Sidi Reh’al.

Description de l'image par IA : Horizon plat avec quelques bâtiments dispersés au loin.

Vallée de l’oued Tensift. — La zaouïa de Sidi Reh’al.

Fig. 4.

Vallée de l’oued Tensift. — Maison du khalife Jakir.

Description de l'image par IA : Paysage montagneux avec maison et végétation.

Vallée de l’oued Tensift. — Maison du khalife Jakir.

Fig. 5.

Serar’na : à gauche; Demnat: au centre; collines d’Entifa: au fond.

Description de l'image par IA : Paysage avec Serar’na à gauche, Demnat au centre, collines d’Entifa à l’horizon.

Serar’na : à gauche; Demnat: au centre; collines d’Entifa: au fond.

Fig. 6.

Territoire d’Entifa. — Défrichage par le feu.

Description de l'image par IA : Paysage aride avec des buissons brûlés, horizon montagneux.

Territoire d’Entifa. — Défrichage par le feu.

Fig. 7.

Porte du Mellah’ à Demnat.

Description de l'image par IA : Groupe de personnes devant une porte fortifiée.

Porte du Mellah’ à Demnat.

Fig. 8.

Porte de Demnat.

Description de l'image par IA : Fortification en pierre avec créneaux, personne avec âne devant la porte.

Porte de Demnat.

Fig. 11.

L’oued El-Abid, au confluent de l’oued Ah’ençal.

Description de l'image par IA : Paysage montagneux avec rivière et collines.

L’oued El-Abid, au confluent de l’oued Ah’ençal.

Fig. 12.

Vallée de l’oued Ah’ençal.

Description de l'image par IA : Groupe de cavaliers traversant une rivière dans une vallée aride.

Vallée de l’oued Ah’ençal.

Fig. 13.

L’accueil des Aït Atta.

Description de l'image par IA : Six personnes debout sur une colline rocailleuse, une personne assise.

L’accueil des Aït Atta.

Fig. 14.

Les Aït Bou-Zid font escorte.

Description de l'image par IA : Groupe d'hommes en tenue traditionnelle marche avec un âne chargé, dans un paysage montagneux.

Les Aït Bou-Zid font escorte.

Fig. 15.

Les Aït Isah’ avant le combat.

Description de l'image par IA : Groupe d'Aït Isah avant le combat, assis sur colline rocailleuse.

Les Aït Isah’ avant le combat.

Fig. 16.

Route d’Aït Boulman à Tanoudfï.

Description de l'image par IA : Une personne marche sur un sentier rocheux en montagne, entouré de rochers et de quelques arbres.

Route d’Aït Boulman à Tanoudfï.

Description de l'image par IA : Carte politique du Sud Marocain avec villes et frontières.

92 La réception est vraiment la même qu’à Bou’anter mais un guide les accompagne pour les protéger et les introduire chez les Aït Meççad. Ce guide, zettat, agit comme autrefois en Kabylie, gardien de l’a’naïa[59] qu’il fait respecter; il sera la seule protection sûre d’un point à un autre.

Aït Meççad ; Zaouïa des Aït Ikhlef

93 Le mardi 10 janvier, après le déjeuner et la consultation médicale octroyée par le chérif [60], notamment à un notable impuissant, ils repartent accompagnés d’un guide protecteur qui doit les introduire auprès des Aït Meççad. A deux kilomètres, ils débouchent dans la vallée de Lmoudha’, passent près d’un puits où les femmes font la lessive, sans se dérober à leurs regards. Après avoir escaladé un contrefort, ils traversent une plate-forme boisée, lieu de pâturage où abondent le chacal et le sanglier, et où l’on rencontre parfois la panthère (ar’oulas), puis arrivent sur le plateau des Aït Meççad, très aride. Les Aït Meççad comportent plusieurs fractions, dont les Aït Ikhlef, chez lesquels ils campent ce soir-là. Ils sont reçu par le fils du moqaddem, tous les hommes étant à une réunion provoqué par une dispute entre Aït Ikhlef et Aït Abd Ellah, après le vol de trois mulets. Des notables de Tagella sont présents à la djemâa des Aït Meççad ; ce spectacle rappelle à Boulifa la question des çoffs, aussi vivace dans certaines tribus du Djurdjura qu’en Blad Essiba.

94 Selon Boulifa, le mal vient essentiellement du caractère berbère, de son esprit excessif, belliqueux et épris de liberté individuelle. Cette question des çoffs précise Boulifa, a été traitée par Masqueray [61] et par Hanoteau [62]. L’arrêt du campement chez les Aït Ikhlef est peu remarqué à cause de cette absorbante réunion. Le chemin qu’ils souhaitent prendre pour Ah’ençal s’avère trop difficile, les Aït Meççad leur en indiquent un autre.

Aït Bouzid ; In Gert

95 Mercredi 11 janvier [63], sur le conseil des Aït Meççad, ils passent par la vallée de l’oued La’bid pour atteindre Ah’ençal. Après avoir aperçu une belle tir’remt, propriété de la famille Aït Imelouan, ils récitent une fatiha près de la tombe d’un saint, Sidi Mh’and, pour solliciter sa protection. Puis leur chemin oblique vers le Nord. Comme souvent, Boulifa est impressionné par les petits châteaux forts berbères qui excitent son imagination et lui font défiler l’histoire des Berbères ; et ceux du Maroc sont les plus raffinés, à ses yeux.

96 Ils traversent un plateau où paissent des troupeaux appartenant aux Aït Iferdhen, fraction des Aït Ouboudid, et arrivent chez les Aït Bouzid, en un mamelon d’où ils découvrent la vallée de l’oued La’bid, qui coule au fond de la cuvette de Ouaouizert. Sur le trajet, le chêne est l’arbre le plus répandu. Après avoir touché le territoire des Aït ’Attab, ils rejoignent celui des Aït Bouzid. Le zettat (guide) veille sur eux comme sa propre personne : « car l’étranger en Blad Essiba est comme un objet recommandé que les tribus se passent de mains en mains pour le faire arriver à destination. »

97 A In Gert, le zettat leur fait dresser le camp près d’une tir’remt, construite en pierre et flanquée de quatre tourelles. Chez les Iferdhen, Saïd Boulifa a remarqué une autre sorte d’habitation, cahute presque souterraine, adossée au flanc de la montagne, semblable à celles de certains villages du Djurdjura. Les échos d’une fusillade leur parviennent de Ouaouizert, où l’on se bat depuis huit jours entre Aït Bouzid et Aït ’Atta. Amener les deux ennemis à suspendre les hostilités pour laisser passer la caravane paraît bien délicat aux yeux de Boulifa. Ils sont reçus avec froideur par le chef des Aït Bouzid.

Ouaouizert ; Aït Ali ou Mh’and

98 Le jeudi 12 janvier, deux guides vont les mener chez les Aït Ali ou Mh’and [64], famille maraboutique, neutre dans ce conflit entre Aït Bouzid et Aït ’Atta. Comme le craignait Boulifa, les luttes intestines vont les obliger à modifier leur parcours. Partant de la tir’remt du qaïd H’eddou, ils passent en coupant un ravin profond, le Tafraout n Ourzar, puis se trouvent sur un coteau, Tar’rout Naït ߵAlloui, au sol calcaire et de grès rouge. Les petits champs d’orge sont perdus en raison des gelées. Au bas de la côte, ils traversent l’oued Asemsil Naït ߵAllaoui, qui va se jeter dans l’oued La’bid, et rencontrent un petit berger qui pousse ses bêtes pour les dérober à leur vue, puis crânement allume un feu. Les guides le rassurent. La région de Ouaouizert est déserte par ces temps de guerre, et aride. Arrivés chez les Aït Ali, ils leur font part de leur projet d’atteindre la zaouïa d’Ah’ençal. Les Aït Ali ne peuvent leur être d’aucune utilité, car ils sont ennemis des tribus voisines, mais une djemâa est convoquée pour décider des moyens à employer pour les introduire chez les Aït ’Atta. On les engage à diriger leurs pas vers une succursale de la zaouïa d’Ah’ençal, sur la rive gauche de l’oued La’bid.

99 Saïd Boulifa note quelques informations sur les Aït Bouzid chez qui le déroulement du mariage est différent de ce qu’il a observé jusqu’ici. Le jour de la noce s’organise un véritable simulacre de vol de la jeune mariée. Le jour du mariage le jeune homme attend dans un lieu tenu secret que le rejoigne sa jeune fiancée, enlevée par des amis ; alors, il fait acte d’époux et lorsqu’elle rentre chez ses parents, le mariage est consommé malgré eux. Ensuite, vient la cérémonie. La tribu des In-Gert a aussi une particularité qu’il n’a pu élucider : ils ne mangent pas de viande de bœuf.

Aït Ish’a Ousoummour ; Tif Ar’ioul

100 Le passage d’une tribu à une autre est bien délicat en temps de guerre, bien qu’introduits par l’a ’naïa[65] ; la protection pour être efficace doit émaner d’une collectivité, qbila, fraction ou tribu. Le 13 janvier, la djemâa a donc désigné quatre membres pour accompagner la caravane jusqu’à la frontière des Aït ’Atta [66], en espérant que ceux-ci acceptent de la recevoir, sans quoi les Aït Ali seraient obligés de venger cet affront. La mise en route de la caravane provoque l’alerte, et la voilà bientôt entouré de 50 fusils, ceux des Aït Khijan, tribu voisine et amie des Aït Ali. Les zettat-s s’étant fait reconnaître, les Aït Khijan décident de leur faire escorte. Ces guides vont au-devant, parlementer avec les Aït ’Atta. Comme les émissaires ne reviennent pas, des hommes (Aït Khijan) leur font signe d’avancer quand même, ce qui est imprudent avant le retour des parlementaires. En fait, ils réussissent à traverser Ouaouizert grâce à une accalmie, leurs adversaires s’observent sans attaquer. En fait, que reste-t-il à Boulifa le linguiste berbérisant durant ce voyage? Il lui reste, comme il en convient lui-même, à se rendre utile. A observer aussi et à noter quelques petites choses sur la vie de ces montagnards, comme par exemple remarquer leur attitude religieuse : « Encore une fois, je m’aperçois que ces terribles montagnards sont peu touchés par les tares de la religion : superstitions et pouvoirs surnaturels. S’ils aiment et respectent leur marabout, c’est plutôt par tradition, par devoir social que par croyance et par bigotisme. » Des séjours courts et une grande méfiance l’obligent à une sérieuse réserve et une grande discrétion

101 Enfin, remis aux Aït ’Atta, ils sont conduits dans une région montagneuse, sur la rive gauche de l’oued La’bid, par l’un d’eux. Ils rencontrent un groupe de 400 hommes et craignent de ne pouvoir aller plus avant, mais sont finalement reçus chaleureusement par les Aït Tif-Ar’ioul dès qu’ils apprennent la qualité du chérif.

Aït Tchoukhman (Tabarouchth)

102 Leur itinéraire se poursuit ce 14 janvier, parallèlement à l’oued La’bid, vers l’est, pour atteindre les territoires des Aït Tchoukhman où se trouve la zaouïa de Sidi Moh’ammed Ah’ençal. Le matin, le combat doit avoir lieu et l’on entend des détonations au loin. Mais maintenant, après les émotions éprouvées chez les Aït Meççad, les voilà un peu aguerris, moins inquiets de leur devenir, mais toujours soucieux du climat, et craignant d’être bloqués par les neiges. Avant le départ, les Tif Ar’ioul organisent une quête en l’honneur du chérif de la caravane et chaque guerrier, vêtu de guenilles, y va de son obole. Le chérif, jouant parfaitement son rôle, récite la fatih’a de bénédiction. La renommée du marabout Ma-Laïnin est telle que celui qui se prétend son fils peut se faire respecter. Mais les Aït Ish’a [67], jaloux de leur montagne, ont tôt fait d’amener ces étrangers, si respectables soient-ils, chez leurs voisins, les Aït Tchoukhman, à la succursale de la zaouïa Ah’ençal.

103 Le chemin, vrai sentier de chèvre, contourne le mont Bouallamen, lequel se continue par une chaîne appelée Tagendoufth où se trouvent de nombreuses ruines. Saïd Boulifa se plaint de ne pouvoir récolter autant de renseignements qu’il voudrait, car leurs questions doivent rester prudentes et leurs gestes limités (pas question d’exhiber un carnet de notes !). Ils débouchent sur un plateau nommé Ir’err’ar, où poussent des chênes à glands doux, dont se nourrissent les gens du crû en période de disette. La vallée de l’oued La’bid, qu’ils remontent, est triste et pauvre ; elle est peuplée de quelques pasteurs. Avant de traverser le ravin de Tagnariouth, ils aperçoivent sur le flanc qui leur fait face Tabarouchth, où les guides pensent les faire camper. Au bas de la côte, ils remarquent l’emplacement du marché hebdomadaire où, à leur arrivée, le mauvais temps et la froide réception qui leur est réservée les rendent de triste humeur.

Succursale de la zaouïa Ah’ençal

104 En quittant Tabarouchtch pour une autre étape, ils s’engagent dans un ravin où « pour la première fois, nous avons cru être réellement trahis par les trois guides». Celui des Aït Ish’a leur inspirait déjà peu confiance, ils se font également accompagner de leur hôte qui insiste ; or, dans le ravin, les guides disparaissent tous les trois dans la broussaille. Mais ce n’est qu’un effet de leur imagination, car les zettat-s réapparaissent bientôt, après avoir trouvé un passage praticable et s’être fait annoncer aux habitants d’un lieu nommé Aït Khouia. Après un certains temps, ils reviennent en annonçant qu’ils se sont présentés aux habitants pour donner l’a’naïa. Mais Boulifa soupçonne qu’il y a peut être eu intention de les tromper. Cependant: «Tant que ces braves primitifs ne voient en nous que des musulmans et qu’ils continuent à nous accorder des zettats (guides), je ne pense pas à une trahison possible de leur part ». Le préjugé à l’égard du « primitif » est la réaction première de Boulifa face à ces gens qui vivent dans l’Atlas [68], mais il ne fout pas voir là une simple question de mépris ; s’il se dit entouré de gens simples, bêtes et méchants, ̶ comme si ces trois épithètes ne pouvaient qu’être solidaires ̶ c’est pour montrer sa distanciation face à ses frères Berbères.

105 Saïd Boulifa ne cesse de recommander aux muletiers prudence et patience, car ils auraient vite fait d’être égorgés si les zettats apprenaient le but réel de la mission. Réduit à la fonction de chef muletier, il est tout de même heureux de visiter ce pays inconnu.

106 Un peu plus loin, ils repèrent un groupe d’habitations particulières près duquel se trouve la zaouïa qu’ils vont atteindre. Ces habitations sont des cabanes presque souterraines, couvertes de terre, ou quelques tir’ermin dont les murs sont en double, en pisé à l’intérieur et en maçonnerie à l’extérieur. De ce hameau se distingue la zaouïa près du torrent.

107 La première partie de leur itinéraire est donc accomplie. Mais du fait des rigueurs de l’hiver, ils ont renoncé à atteindre la zaouïa-mère, Ah’ençal, préférant se diriger vers sa succursale, celle de Sidi Moh’ammed Lh’oussain. Il leur faudra donc traverser la région tumultueuse des Aït Tchoukhman. L’itinéraire qu’ils auraient pris pour aller à la zaouïa-mère leur aurait permis de déterminer les sources de l’oued La’bid, d’Ah’ençal et de Tassaout, et de connaître le nom des tribus du centre de l’Atlas.

108 La neige menace de bloquer en pays Aït Tchoukhman où ils risqueront d’être découverts. D’après Boulifa, les habitants sont très sauvages. Longue digression sur l’influence politique de Ma-Laïnin non seulement sur le Makhzen, mais aussi dans les affaires de l’empire chérifien : le sultan Moulay Abd el-Aziz est dirigé par les conseils perfides de la zaouïa de Ma-Laïnin et de celle des Kettania [69].

109 A l’habitude, cette analyse des événements s’accompagne de conseils sur ce qu’il faudrait faire pour enrayer Ma-Laïnin et les tribus pillardes nomades du Sahara: «Je préconise la prise immédiate des points de Tin-Douf et de Chenguetti, seul moyen de couper court aux intrigues néfastes de Ma-Laïnin dont les agents prêchent ouvertement tant au Maroc qu’au Sahara, non pas la Guerre Sainte mais la résistance contre tout ce qui est européen. »

110 Lors d’une discussion avec leur guide H’ançali, ils se croient démasqués, car celui-ci s’indigne de ce que des Européens déguisés en musulmans parcourent le Mor’reb. Mais il n’en est rien.

Aït Boulman

111 Le chemin qui suit toujours l’oued La’bid est de plus en plus lent, difficile, et triste dans ces montagnes déchiquetées à cette époque de l’année. La seule présence humaine, ce sont deux toiles de tentes de bergers, en poils de chèvre. Le chérif Hançali les quitte une fois arrivé au troisième chaînon en partant de la zaouïa. La vallée des Aït Boulman, où coule l’oued appelé Taria Naït Boulman ou N’Barra, reçoit les eaux du flanc nord du djebel Chitou. Les Ait Boulman sont très hospitaliers et les reçoivent le 16 janvier pendant une fête de leur village. Les pauvres rappelaient les riches au respect et à l’application de la coutume locale (selon le kanoun, les riches doivent assistance aux déshérités).

112 La fête s’accompagne de danses et du chant de l’ah’idous: une espèce de rondeau à une ou plusieurs voix. Le chant d’un homme s’adresse à une femme et exige une réponse. Saïd Boulifa ne comprend que quelques mots et, « n’ayant ni le temps ni les moyens de recueillir ces chants populaires, écrit-il, j’en fais mon deuil. » Est-ce que Boulifa s’est totalement résigné à ne pas exercer sa discipline? Son abandon peut paraître léger [70]… La langue, le tamazir’t, est, pour Boulifa, parlé là avec un accent peu agréable car traînant (il note quelques modifications de la langue : la préposition dar remplacée par rour’; le son «g» s’adoucit en «i», exemple argaz = ariaz). Le tatouage excessif des femmes ne lui plaît guère, mais il retrouve bien socialement le statut et l’influence de la femme berbère, aussi important ici, sinon plus, que celui de la femme kabyle.

113 Le 17 janvier [71], ils parcourent l’étape intermédiaire avant d’arriver chez les Aït ’Abdi, pour reposer les mulets. Dans cet endroit désert, boisé de chêne-liège, ils se régalent des galettes préparées par une femme des Aït Boulman.

Thangarfa Naït ’Abdi ; Thasrafth

114 Ils rencontrent des bergers qui, dans ces hautes régions, ne quittent leur terre que pour des hivers trop rigoureux. La veille, ces pasteurs intrigués par la présence des tentes des nouveaux venus s’approchent de ces derniers pour s’informer du sujet de leur visite ; ils ont été rassurés par Sidi El H’oussaien Lh’ançali qui, fier de sa montre, cadeau du chérif de la caravane, ne cesse de vanter la sainteté de Ma-Laïnin et de sa famille, à laquelle il attribue une généalogie commune à celle des Aït Ouh’ançal. Ainsi, le pseudo-fils de Ma-Laïnin, chérif de la caravane, passe-t-il aux yeux de ces montagnards pour un frère. A l’abri des soupçons, la caravane traverse sans encombres ces régions inabordables. Saïd Boulifa se réjouit de la protection de Sidi El H’oussaien, en l’honneur duquel les bergers égorgent un mouton. Avec lui, le cœur des habitants réputés pour leur férocité s’adoucit; seul le mauvais temps reste une menace pour la caravane qui a essuyé son baptême de neige dans la nuit du 17 au 18.

115 Ce mercredi 18 janvier au matin, tout lui semble féerique, avec les crêtes blanches de neige autour d’eux. Leur voyage est couvert par cette protection bienheureuse du chérif. Après l’étape de Tanoudhfi, ils continuent à remonter le ravin et sortent difficilement de la partie encaissée. Le chêne est peu à peu remplacé par le cèdre. Remontant la vallée de la Taria Naït Boulman, ils entament l’ascension du mont Tingar par le versant sud et découvrent à son sommet un paysage enchanteur. Parmi le chaos de montagnes, ils remarquent le massif d’Ir’ounaïen au pied duquel se trouve la zaouïa-mère d’Ah’ençal. Pris pour des Lmoudjahadin, guerriers allant se mettre au service du prétendant Moulay Moh’ammed, ils ne démentent pas car dans ces régions, en plein territoire des Aït ’Abdi, il est prudent de se déclarer adversaire plutôt que partisan du Makhzen.

116 Du massif Ir’ounaïen sortent, paraît-il, l’oued La’bid et l’oued A’hençal surnommé l’oued Anergi. Les voilà maintenant à deux étapes de la Melouya. Depuis le col d’Afoud n Tinger, ils sont en plein territoire des Aït ’Abdi. Au tiers du vallon, quelques traces d’un petit village restent sans pouvoir expliquer et justifier sa disparition. Peut-être à la suite d’un passage des troupes du Makhzen, mais comment auraient-elles pu atteindre cette région ? On peut vraisemblablement rattacher cet événement au passage de Moulay H’assan se rendant à Tafillalt. Cette incursion est ancrée dans le souvenir des habitants de la région.

117 Ils passent le col d’Agerdh n Ouadhou pour déboucher dans une vallée qui s’élargit : Thangarfa Naït ’Abdi dont les habitants se disent Aït Boudrar. Le campement est dressé à 30 mètres de Tasrafth, village de 150 feux, qui les a cordialement servis. Le seul qui doive se « déguiser » est le marquis de Segonzac qui s’enduit le visage, les jambes, les bras de henné. Malgré cette apparence, il est préférable d’éviter qu’il soit directement interpellé.

Bou-Farda

118 Il leur reste deux étapes pour rejoindre la vallée de la Melouya. En quittant Tasrafth, ils entrent (jeudi 19 janvier) [72] dans une région dominée par le marabout Sidi Ali Amh’aouech. Là, ils essayent de trouver une personne qui les accrédite auprès de cet homme. L’amr’ar, chef de la fraction, et cinq notables, sont désignés comme guides jusqu’à la zaouïa d’Arbala. Boulifa évoque la question du prosélytisme de l’Islam qui a peu de succès auprès des Berbères. Ceux-ci restent en effet, par leur indépendance affirmée, plus fidèles à leurs traditions. L’organisation administrative étudiée ne diffère pas de la Kabylie d’avant 1857.

119 C’est à cette étape que s’achèvent les notes de voyage de Boulifa auxquelles une conclusion d’ensemble fait évidemment défout, tout comme il manque ici la relation du chemin de retour.

V. Images du Maroc berbère

120 Berbère et technicien de sa langue maternelle, Saïd Boulifa est imprégné des idées intellectuelles et politiques que revendique son milieu et que détermine sa formation. Sa position particulière lui confère le statut et l’état d’esprit d’un Algérien musulman européanisé, et voyageant au Maroc, il se comporte comme tel ; et il fonde toute une imagerie sur les hommes, les mœurs et la vie sociale du Maroc. «Européen», il l’est dans une certaine mesure mais avec l’idée qu’en tant qu’homme instruit, il est porteur d’une mission civilisatrice dont les effets sont le progrès économique et social. On peut plus le qualifier de Jeune Algérien[73]. Son regard est donc plus ajusté pour apprécier les potentialités économiques, commerciales et industrielles susceptibles d’être développées sur les côtes et les terres marocaines.

121 Il souhaiterait, pour que ce pays puisse profiter des avantages de la modernité, un homme de la trempe de Jules Ferry, c’est-à-dire un homme de réformes en faveur de la population marocaine: l’administration, la perception des impôts, la justice, l’octroi de droits de représentation, un ambitieux programme de scolarisation. Un homme qui apporte, en un mot, la civilisation !

122 L’opposition entre civilisation et barbarie [74] est le rapport qui sous-tend en permanence ses observations. La civilisation technique et scientifique ayant de fait une supériorité, puisqu’elle se donne en terme de progrès avec les qualités de justice et de vertu intrinsèques à son modèle. La disparité entre Européens et Rifains est tant apparente (dans les vêtements) qu’inhérente à la nature de l’homme. L’Européen transpose au Maroc son microcosme, ainsi Boulifa fréquente le cercle européen de Casablanca, les hôtels destinés aux Européens. Les vêtements marocains sont portés comme un «déguisement». Il trouve le soldat marocain carnavalesque dans son habit, l’autorité de l’uniforme ne faisant plus effet. Avec ce regard cependant, il se pose en observateur curieux et étonné des mœurs locales, prêt à signifier telle ou telle caractéristique, vestimentaire, sociale.

123 Bien qu’il ne perçoive que peu de différences entre les mœurs des Kabyles et des Berbères marocains, il semble induire de ses observations que la femme a ici un comportement plus «libre». En effet, lorsqu’il croise un groupe de femmes sans voile, elles ne fuient pas le regard des hommes, qui plus est d’étrangers. Il entend également parler de femmes lettrées qui choisissent leur mari. Un des critères de choix du futur et de le soumettre à un examen intellectuel.

124 Saïd Boulifa compose ainsi un journal qui conforte une vision et en fournit tous les éléments. Il est européen au Maroc ou « Algérien évolué » et semble le justifier à l’excès par des remarques qui identifient facilement les différences: vêtements, cuisine, caractère (qui implique comportement, organisation, rapport…) et vont aisément s’inscrire dans l’imaginaire de tout Européen. Ce regard qui s’identifie avec tant de force est un point de vue intéressant une position ; mais pour la même raison, il n’est pas assez critique envers lui-même et souffre de ne pas pouvoir se fondre dans une culture et donc de ne l’approcher qu’avec la distance de fait de sa disparité, prisonnier de l’image qu’il se donne de lui-même.

125 Or, il évoque les travaux d’un homme de son époque, Masqueray, lequel, en tant qu’Européen auprès des Berbères, approche une civilisation en historien et sociologue plus qu’il ne s’y confronte. Peut-être jouit-il en plus de cette faculté que l’originalité et qui donne à ses notes la force du passionné sans pourtant se défaire du regard « ethnocentrique » de tout voyageur en terre étrangère.

Le caractère berbère

126 A partir d’une remarque de René de Segonzac, qui soutient que les Rifains ne peuvent descendre que des tribus barbares ayant envahi le midi de la France et le sud de l’Espagne au vie siècle, Saïd Boulifa rétorque que le navigateur phénicien Hannon signalait, bien avant l’invasion des Barbares (Vandales), l’existence du type blond. Blanc ou noir, Kabyle ou Rifain, Chelhi ou Chaoui, le Berbère garde intact ses traits physiologiques caractéristiques, ses traditions et surtout sa langue. Non écrite, celle-ci a résisté au grec, au latin et à l’arabe littéraire. Le Berbère, même s’il a une grande facilité à assimiler les choses du dehors, fait ainsi preuve d’une grande ténacité. D’une façon générale, le Marocain berbère est jaloux de son indépendance, pour laquelle il se voit de jour en jour menacé, et ne voit dans tout Européen ou dans tout agent du Makhzen qu’un espion.

127 A Mellila, qui fait beaucoup de contrebande d’armes, le moindre Rifain possède son Martini, ou son Remington, de même que les montagnards de l’intérieur arborent la Mokohla, ce qui est un signe d’affranchissement. L’amour des armes, toujours proprement entretenues, parfois exhibées avec orgueil, indique assez le caractère guerroyeur du Berbère, qui n’hésitera pas à vendre son troupeau de chèvres pour en acquérir une plus perfectionnée.

128 A Bou’anter, chez les Aït Tikhleft, Saïd Boulifa pense retrouver pour la première fois le type vraiment berbère : farouches et insociables au premier abord, ce que l’on peut prendre pour de la froideur ou de la méfiance, ils se révèlent par la suite aimables, hospitaliers et serviables. Simples dans leurs manières, sobres dans leurs paroles, francs et fidèles, ils ont les caractéristiques des tribus du Djurdjura. Jusqu’aux traits physiques : le corps est maigre, mais musclé, apte à supporter les privations et les souffrances. Pour recevoir la caravane aussi dignement que possible, ils iront jusqu’à se dépouiller et se passer d’un ou deux repas.

129 Farouche, peu respectueux du bien d’autrui, méfiant, frondeur, mais courageux, et surtout fier, tel est le Berbère.

130 Les montagnards aiment et respectent les marabouts par tradition et par devoir social, plutôt que par croyance. Ils supportent la religion sans la subir.

131 Seule la richesse qui donne puissance leur en impose. Entêtés, ils ne s’inclinent que devant la force. L’Amazir’, froissé dans sa dignité ou frustré dans son bien, s’emporte facilement jusqu’à commettre des actes regrettables sur la personne de l’insulteur ou du trompeur. Un petit vol de mulets peut dégénérer en guerre civile. Mais ce culte de la liberté individuelle s’efface, devant la volonté de la famille, de la qbila, fraction ou tribu. La djemâa règle parfois à l’amiable ces affaires de vol. Le sentiment national ne va guère au-delà de la tribu. Certaine alliances inter-tribales se font et se défont au gré des intéressés.

132 Pour Boulifa, le Bled es-Siba marocain évoque la Kabylie d’avant 1857 ; la question des çoffs, si vivace dans les tribus du Djurdjura, se retrouve ici dans toute son acception. Si, grâce à l’administration française, les guerres intertribales ont disparu en Kabylie, l’entêtement du Kabyle se manifeste dans son comportement procédurier.

La démocratie berbère

133 L’organisation administrative et politique des « principautés », dont chacune est une « république », ne diffère guère de celle qui régissait la Kabylie avant 1857. Chaque disrict a sa djemâa, dirigée par l’amr’ar et par les notables. La fonction de l’amr’ar est gratuite, comme celle de l’amin kabyle, et ne peut être exercée que par un notable jouissant de la considération de tous les habitants de la fraction puisqu’elle est élective. Plus fortuné que les autres, c’est lui qui héberge les hôtes de marque. Les frais de la réception sont supportés par les habitants en proportion de leur richesse, lorsque la dépense de la réception est excessive.

134 Les k’anoun-s des Aït Boulman prévoient une assistance obligatoire à l’égard de déshérités ; chaque année, les familles aisées doivent cotiser pour secourir financièrement les miséreux de leur circonscription. Ce fait de solidarité constaté chez les Aït Boulman ne leur est pas spécifique. En effet, les Kabyles du Djurdjura partagent la viande (thimechret’), mais c’est un acte de charité publique. Chez les Aït Boulman, ce secours pécuniaire est un devoir pour les riches, et un droit pour les pauvres qui en fixent le montant. La démocratie berbère justifie par là ses principes d’égalité et de charité.

La zettata

135 En Bled es-Siba, comme en Kabylie autrefois, un étranger, pour circuler dans le pays, doit être accompagné d’un personnage connu apte à faire respecter son a’naïa et celle de sa tribu. A chaque étape, la caravane aura donc à régler la question des zettat-s, nom donné à ces guides protecteurs. La zettata, qui correspond à l’a’naïa des Kabyles du Djurdjura, est le seul sauf-conduit permettant de circuler en toute sécurité dans l’Atlas. La dignité, la h’orma, du zettat est engagée tant que celui-ci n’a pas remis en mains sûres cet étranger, qui est comme un objet recommandé passé de tribu en tribu jusqu’à destination.

136 Tout comme en Algérie, cette prospection ne peut être efficace en temps de guerre que si elle émane d’une collectivité, qbila, fraction ou tribu. L’a’naïa émanant d’un seul individu, respectée en temps ordinaire, pourra être violée en période d’effervescence. Cette trahison peut rester impunie si celui qui a donné L’a’naïa de sa propre volonté ne peut se faire respecter. L’individu investi de l’an’aïa doit se faire reconnaître le plus tôt possible ; sa personnalité annoncée et reconnue, il peut faire avancer les personnes qu’il protège. A l’approche d’un centre, il se tient en tête de la caravane de façon à être remarqué d’aussi loin que possible. Lié par les obligations de l’a’naïa, il se ferait tuer plutôt que de trahir sa propre dignité.

La cupidité du Makhzen

137 Le fonctionnaire marocain, déjà décrié par Saïd Boulifa lors de l’escale à Tanger, n’a d’autre sentiment que la cupidité et l’ambition. A son mépris du faible, se conjugue l’obséquiosité vis-à-vis de ses supérieurs. Ayant payé la fonction qu’il exerce, il est corrompu et ne suppose pas qu’un service rendu ne puisse lui être largement rétribué.

138 Outre la zaïra annuelle, le caïd doit payer la caïdat. L’achat d’un caïd par un autre est une expression fréquente dans la bouche des Marocains.

139 Les tribus en révolte obligent parfois leur qaied à fuir rasant sa maison et saccageant ses biens. Avec quelques intrigues et quelques douros, les notables des fractions insurgées se laissent influencer et réintègrent le fonctionnaire. Mais lorsque le qaïed maltraité reprend ses fonctions, il fera payer cher à la tribu son audace, et la spoliera comme il l’entend, sans avoir de compte à rendre, pas même au Sultan qui ne demande que le paiement régulier de l’a’chour.

Les mœurs berbères

140 A Aïn Lah’djer a eu lieu une conversation avec un guide sur les mœurs des Chiatat. Ces Chiatat, qui vivent au nord-est de Mogador, ne connaissent pas la pudeur ; il est d’usage que le mari, au septième jour du mariage, aille graver un phallus, destiné à montrer sa puissance virile, sur un rocher d’une falaise ; la jeune mariée en ferait ensuite autant, dessinant son sexe ; tous les rochers de cette falaise seraient ainsi couverts de dessins obscènes.

141 A Ladhamna, Saïd Boulifa fait une longue descriptions des mœurs des Ida ou Tanan. Cette tribu qui occupe l’extrémité occidentale de l’Atlas jusqu’à’ la côte, a toujours résisté aux tentatives de soumission du Makhzen, et vit en entité indépendante. L’administration de leur territoire est confiée à trois imr’aren, chaque amr’ar étant élu par l’assemblée générale, elle-même constituée par les imr’aren n teqbilin, chefs de l’assemblée de chaque cité, et par les notables de la tribu. Il existe enfin une assemblée nationale, qui règle les intérêts généraux de la confédération des Ida ou Tanan.

142 Comme chez les autres peuples guerriers, la naissance d’un garçon est mieux vécue que celle d’une fille. La venue d’un héritier est l’occasion de réjouissance pendant sept jours. Au septième jour, le garçon est nommé par son père, la fille par sa mère. Un repas public est offert. A deux ans, l’enfant est conduit au marabout pour la fatih’a de bénédiction; on lui coupe les cheveux pour la première fois. Comme chez les Kabyles, la circoncision n’est pratiquée que lorsque l’enfant est formé, en âge de supporter les souffrances.

143 Lorsque l’enfant a accompli son premier jeûne, à la puberté, il peut être admis à la djemâa si sa précocité intellectuelle et physique sont en sa faveur. Jeune homme, il porte le fusil et le poignard et disparaît de la maison pendant une semaine pour manifester son affranchissement.

144 Les formalités du mariage sont identiques à celles de Kabylie: tout est soumis à l’autorité paternelle. L’entente ayant eu lieu avec les parents de la jeune fille, on fixe le prix de la dot à payer par le prétendant, qui sert en partie à acheter des bijoux et des vêtements: foulards, pièce d’étoffe, bracelets et babouches. Le droit de répudiation peut être exercé par l’homme ou par la femme, à condition que celle-ci rembourse sa dot.

145 Chez les Aït Tagella, les règles régissant le mariage seraient semblables à celles des Kabyles du Djurdjura. Une fois pubère, une fille ne peut se marier qu’avec le consentement de ses parents ou tuteurs. Tout homme qui se marie doit offrir une dot à sa future, d’un montant minimum assez faible (50 ouqia), ainsi que des vêtements pour sa femme, sa belle-mère et sa belle-sœur. Le droit de divorce est réservé à l’homme, mais la femme peut obliger l’homme à la répudier, par un droit d’insurrection ; l’homme peut alors exiger d’elle 50 réaux.

146 Les femmes lettrées, qui ont acquis une instruction à la zaouïa de Tanar’melt, ne sont pas rares contrairement aux gens de Tagella, plutôt illettrés. Emancipées, ces jeunes filles en âge d’être mariées ne se donnent qu’à l’époux de leur choix.

147 Chez les Aït Bouzid, l’usage veut que, le jour de la noce, le prétendant mette les parents de la jeune fille dans l’obligation de ne plus pouvoir refuser sa main, en simulant un enlèvement : le jour du mariage, il se cache dans la campagne ; à la tombée de la nuit, des amis vont distraire les parents pendant que d’autres enlèvent la jeune fille et la livrent au fiancé, qui fait alors acte d’époux. Le mariage est donc consommé malgré les parents, qui décident de faire venir des témoins pour réciter la fatih’a finale. Conduite dans sa nouvelle demeure, la mariée est reçue par les parents du mari, qui lui reste dérobé au regard public pendant trois jours.

148 Chez les In Gert, la consommation de viande de bœuf est frappée d’interdit.

149 Chez les Aït Ish’a et les Aït Tchoukhman, les mœurs semblent relâchées. Mais une fille séduite devra être épousée par le séducteur, sous peine de mise à mort. Il n’est donc pas rare qu’un homme ait plusieurs femmes. L’influence sociale de la femme berbère de l’Atlas paraît, en tout cas, aussi étendue (sinon plus) que celle de la femme kabyle.

V. Éléments de la vie materielle et observations sur l’alimentation

La tenue vestimentaire

150 Le costume marocain : outre la djellaba et les babouches, Saïd Boulifa doit compléter son déguisement en se rasant la tête et les moustaches. Mais le port de la djellaba ne suffit pas à faire de lui un Marocain du Sud-Ouest. Il lui est plus facile de se faire passer pour un Rifain de Mellila ou de Tittaouin.

151 Les montagnards de l’Atlas se reconnaissent à leur khidous noir orné d’une plaque rouge à l’arrière.

152 En flânant dans le souk de Tanger, Boulifa remarque la similitude de l’habillement des femmes kabyles du Djurdjura et de celles de la tribu des Andjera : elles circulent à visage découvert et portent une large ceinture de laine rouge, faite de plusieurs cordelettes nouées entre elles de distance en distance ; elles sont toutes chaussées de babouches. La plupart sont ta touées sur le front, les bras et les jambes. Les hommes sont vêtus d’une culotte en cotonnade, ou en laine, et d’une courte gandoura recouverte de la djellaba. A l’intérieur de la maison, la babouche est remplacée par des irkasen, sandales de simple peau de bœuf fixée au moyen de ficelles. Toujours à Tanger, le militaire se distingue du civil par le port du t’erbouch (calotte rouge), insigne du Makhzen.

153 Les Ouled Bou Esseba ont les mœurs des Sahariens : les femmes, souvent voilées, portent une robe de toile bleue, étoffe recherchée par les gens du Sud.

154 Les juifs marocains s’habillent comme les Arabes ou les Berbères, mais se reconnaissent à leur coiffure : ils ne portent jamais de rezza, mais se couvrent la tête avec une calotte ou un foulard noir. Les Derquaoua se reconnaissent au port d’un turban vert ; leurs guenilles rapiécées forment une espèce de manteau simplement destiné à cacher leur nudité. Ils ont un énorme chapelet à grains autour du cou et un long bâton ferré en guise de canne. Cette secte fait acte d’abnégation des richesses d’ici-bas.

155 Les Aït Tikhfelt ont tous les burnous qu’ils mettent sur l’aqechchab (gandoura en laine) ; seuls, les gens aisés ont des vêtements de cotonnade. Les autres, vêtus de laine, se couvrent le corps d’une couverture enroulée autour de la taille et des épaules. Le sommet de la tête doit rester découvert ; les belr’a-s sont réservées aux riches, les moins fortunés se chaussent d’une sandale tissée en palmier nain. Ce costume chleuh ressemble à celui des montagnards du Djurdjura.

156 Les Aït Bouzid sont le plus souvent vêtus de laine et portent la gandoura. Au sommet de leur tête nue et rasée, une petite touffe de cheveux est tressée sur le côté gauche. Un chiffon tient lieu de rezza. Les hommes vont pieds nus ou portent des irkasen (sandales).

157 Certains guerriers, réunis à Tif-Arioul, portent des jambières ou une sorte de pantalon-caleçon en laine. Avant de se rendre au champ de bataille, ils se dévêtent de leurs beaux habits, contre de vieux haillons.

158 Les Aït Khidjan ne couvrent que le bas de leur corps, afin que leurs ennemis ne puissent profiter des habits de leurs dépouilles.

159 Les Aït Ish’a, qui portent d’énormes anneaux d’argent aux oreilles, sont armés d’une mokh’la et d’un poignard à lame droite et renferment leur poudre dans une gibecière en cuir ou dans une corne de buffle.

160 Chez les Aït Boulman, chaque homme est muni de sa chekkara, sacoche toujours portée en bandoulière, qui contient un poignard à lame droite. La djellaba sans capuche ou le burnous complète une couverture de laine appelée tha’bant. La robe des femmes est ample, en cotonnade; ces femmes sont exagérément tatouées de croix, de losanges ou de triangles. Leurs lèvres sont peintes en noir, leurs pommettes en rouge.

161 A Tasrafth, les femmes Aït Boudrar sont vêtues de tissus teints en rouge; leurs jambières sont en fils de différentes couleurs.

La gastronomie

162 Si farouches et si grossiers soient-ils, les montagnards marocains ont quelques raffinements qui les font paraître moins rustres que les Kabyles du Djurdjura: chaque famille a son service à thé, et les femmes marocaines excellent dans l’art culinaire. Elles apprêtent remarquablement les viandes bouillies ou rôties avec des sauces succulentes. Le couscous, dont le grain peut être fin (ibrin) ou non (berkoukes) est assaisonné de façon très variée. Les tadjines, plats de viande ou de poulet mangés par les citadins, sont agrémentés de cinq ou six sortes de salades aromatisées. Les sauces au miel, au beurre frais, au raisin sec, saupoudrées de sucre pilé accompagnent le tout. Le pain au levain, les galettes d’orge ou de maïs, les sucreries complètent le repas.

163 Outre les cadeaux traditionnels offerts à tous les étrangers, comme le pain de sucre, accompagné d’un peu de thé et d’un paquet de bougies, à certaines haltes, la mouna, véritable repas, est offerte aux voyageurs. Les chorfa de premier ordre ou les gens du Makhzen en service sont en droit de l’exiger. Couscous assaisonné d’une marga de pois chiches et de poulet, et parfois tadjine de poulet aux raisins secs des plus exquis, qu’il faut manger à la mode bédouine, les doigts préalablement trempés dans un peu d’eau. Il leur faudra, parfois, en région montagneuse, se contenter d’une simple galette. Malgré leur faim, Boulifa et ses compagnons ne goûteront pas au pain et au beurre fondu vieux de quatre ans (!) qui leur sera servi dans un douar, chez les Ouled Bou Esseba. Au déjeuner du matin, ils se régaleront d’un rouina, rôti de mouton au beurre salé ou frais. Une autre fois, on leur apportera dès le matin un peu de h’essoua, bouillie de semoule d’orge assez liquide et pimentée.

164 Les Aït Mh’and ne les laisseront pas partir sans les avoir convenablement restaurés d’une h’érira, suivie de copieux plats de h’erbar (blé grossièrement écrasé, bouilli dans l’eau salée) arrosé de semen (beurre rance). Le tout complété d’une galette au miel.

165 L’askif est une bouillie liquide et pimentée de forine de maïs ou d’orge, qui leur est donnée par les Aït Tagella.

166 Dans la région de Merrakech, les indigènes en temps de disette, utilisent le tasra et le armaz, deux plantes peu goûtées des animaux ; la première à titre de saponaire, la seconde à titre de comestible. La feuille d’armaz, d’une saveur légèrement salée, est mangée crue ou cuite. Bouilli avec une poignée de farine de blé ou d’orge, ce plat évoque l’ah’loul des Kabyles du Djurdjura, qui remplacent l’armaz par la mauve.

Comment les Draoua pêchent-ils ?

167 En été et en automne, les jeunes gens pêchent le poisson à mains nues, certains à coups de matraque ou de fusil, ou encore, comme les Kabyles, en jetant des racines pilées de jusquiame, plante vénéneuse ; ainsi empoisonné, le poisson remonte à la surface.

Comment les Marocains récoltent-ils l’argan ?

168 La province du H’ah’a est boisée d’arganiers, dont le fruit mûr tombe de lui-même. A l’époque de la cueillette, les troupeaux de chèvres, brebis, moutons, bœufs, chameaux sont lâchés sous les arbres pour manger cet argan, qu’ils vont digérer, sauf le noyau. Le lendemain, les femmes passent dans l’étable ramasser ce noyau qui aura été rejeté, pour en extraire l’amande dont on tire une huile. Les amandes sont torréfiées puis moulues ; la pâte ainsi obtenue est pétrie, et l’huile se détache petit à petit de la pâte. Il faut ensuite la clarifier et l’épurer, en la chauffant puis en la précipitant en y ajoutant de l’eau froide. Le tourteau d’argan, résidu du pétrissage, est donné aux animaux.

169 La récolte des olives se fait comme en Kabylie : le fruit mûr est, une fois gaulé, ramassé à la main. Les oliviers sont plantés en ligne et greffés, et, en hiver, constamment irrigués, avec plus de soin que par les Kabyles du Djurdjura.

À Tagouidert : le labourage des H’ah’a

170 La charrue est trop petite et mal conditionnée, la traction se fait par deux petits bœufs, ou par une vache et un âne ; mais le joug est placé sous le ventre de la bête. Ce système d’attelage fait souffrir l’animal. Et le soc pénètre à peine dans le sol.

171 Aux environs de l’Atlas, Saïd Boulifa constate que l’apiculture est fort en renom chez les Berbères. Dans la région de Demnat pousse une plante grasse, la tikiout, euphorbiacée butinée par l’abeille.

L’habitat

172 Dans le H’ah’a et, en règle générale, au Maroc, chaque famille a son habitation isolément sur ses propres terres. Cet éparpillement peut faire faussement croire à une densité élevée de la population. Saïd Boulifa constate à plusieurs reprises qu’il n’en est rien.

173 A Aïn Lah’djer, dans les champs environnants, Boulifa visite des vestiges d’habitations, construites en pisé et avec de la chaux et du gravier mélangé de scories, déchets de forges ou de fonderies qui existaient jadis.

174 Les douars arabes correspondent à une agglomération d’une dizaine de gourbis, entourés de haies de jujubiers ; ils sont espacés les uns des autres. Certains gourbis sont surmontés d’une sorte de coffre d’aspect cylindrique ; ce récipient est destiné à emmagasiner les céréales ; formé de roseaux et de joncs, il est extérieurement crépi de bouse de vache mélangée à de l’argile, qui séchée au soleil, devient imperméable et préserve de l’humidité. Ce genre d’habitation se trouve dans la partie de la plaine de Merrakech où l’élément arabe prédomine.

175 Les arasi sont des vastes champs entourés d’un mur de pisé de 1 m 50 à 2 m, irrigués par des canaux. Olivier, oranger, citronnier, pêcher, abricotier s’y marient parfaitement.

176 Aux approches de Merrakech, Saïd Boulifa est frappé par les travaux d’irrigation. L’eau est amenée par des galeries souterraines de 15 à 20 m de profondeur, avec tous les cinquante mètres, des bouches d’air sous forme de puits. Ce système est identique à celui des Ksouriens du Sud algérien. Plus ils avancent dans l’intérieur, plus Boulifa s’émerveille de l’habileté des Marocains dans l’art de capter les eaux des oueds. La plus importante dérivation des eaux de la Tassaout a été faite en territoire des Zemran, sous les auspices du Makhzen.

177 Les constructions sont de solidité très variable: de la hutte, de forme conique, entourée d’une haie circulaire destinée à loger les troupeaux la nuit, aux grandes bâtisses en pisé. Certaines rappellent les petits châteaux forts du Moyen Âge, comme le Dar Jakir en territoire Glaoui. Ces tir’ermin constituent des postes de vigie ou de défense quasi imprenables par des assaillants non munis d’artillerie. Boulifa s’étonne quand même de ce que les demeures soient construites en terre alors que la pierre ne manque pas dans ce pays de montagnes. A Demnat comme dans tout le Mor’reb, les maisons de pisé sont toutes à terrasses. La tuile, objet de luxe, ne se voit que sur les mausolées ou les mosquées. Ces mausolées sont d’ailleurs facilement reconnaissables, car ils sont blanchis à la chaux ; ces monuments élevés sur la tombe d’un marabout sont, comme partout, dénommés koubba. Mais lorque la sainteté n’est que du troisième ou du quatrième ordre, le mausolée n’est pas blanchi.

178 Sur le plateau des Kettouia, le pisé est remplacé par la maçonnerie, mais les maisons bâties en pierre ne diffèrent pas quant à la forme ou au plan, et sont couvertes en terrasses.

179 En traversant les Iferdhen, Boulifa aperçoit un genre d’habitation plus archaïque : un trou rectangulaire est creusé dans le sol en pente d’au moins 450 ; lorsque le talus supérieur atteint près de 3 mètres, on élève les autres murs à même hauteur, au moyen de piquets plantés les uns à côté des autres ; une ouverture servira de porte ; dans le sens transversal sont installées des poutres qui supporteront la terrasse, qui se trouve ainsi au même niveau que le sol. Ces cahutes souterraines des Aït Meççad et des Aït Bouzid sont semblables à celles observées à partir de mille mètres d’altitude dans le Djurdjura, ce qui confirme la conformité des mœurs entre Chleuh’s ou Imazir’en et les Kabyles, remarque Boulifa.

180 En région montagneuse, les rares habitations sont toutes dans les bas-fonds, contrairement à ce qui se constate en Kabylie. La densité de la population paraît faible, les lieux habités étant distant de 20 à 25 kilomètres. Les tir’ermin des Aït Khouia sont plus solidement construites que les autres: les murs atteignent parfois un mètre de largeur à la base, s’amincissent en hauteur; ils sont doubles, en pisé à l’intérieur, en maçonnerie à l’extérieur. Ce mur de couverture, assez inhabituel semble destiné à protéger de la pluie et de la neige le pisé, facilement désagrégé par l’humidité.

181 Chez les Aït Boulman, la plupart des terrasses de leurs habitations souter raines sont couvertes en liège comme dans certaines tribus du Djurdjura. De grandes feuilles de liège, sur lesquelles est répandue une couche de terre argileuse, sont posées à plat sur la charpente de la toiture ; cette couverture bombée au centre facilite l’écoulement des eaux ; une petite ouverture permet à l’air et à la lumière de pénétrer à l’intérieur.

182 Enfin, l’usage de la tente, résidence par excellence de l’Arabe, est connue des pasteurs montagnards, dont le nomadisme ne dépasse pas le territoire de leur tribu.

VI. Réflexions sur ce journal

183 Entre les perspectives du départ, le rôle annoncé de la mission, celui de Saïd Boulifa et ce récit, une marge d’absences, de non-dits peut-être, s’est creusée au fil des pages. On attendait d’y découvrir de nombreuses informations, et des plus pertinentes, sur les populations rencontrées, et surtout une pénétration d’esprit plus manifeste chez un homme dont la spécialité et l’expérience en matière berbère devraient mieux s’ouvrir aux autres, avoir une plus grande faculté d’adaptation et une meilleure compréhension pour d’autres mœurs, d’autres modes de vie. Sa première réaction, exprimée en terme de dégoût violent, peut étonner; elle ne correspond en rien à l’idée que l’on peut se faire de l’homme ; il est censé étudier les populations berbères, il est censé aussi s’adapter à un voyage austère et sans les commodités de confort, de nourriture qu’il semble désirer. Outre ces aspects, qui s’estompent peut-être plus au fur et à mesure le voyage avance, il y a l’esprit obstiné de critiques, ne cessant de prodiguer des conseils et qui semble plus se préoccuper de la situation politique au Maroc que de la langue des habitants de l’Atlas. Est-ce le ton des notes de voyage, est-ce la volonté de ne pas alourdir de texte d’études, d’analyses sur la langue, les populations ; ou est-ce tout simplement que la mission à laquelle participe Saïd Boulifa comporte bien d’autres enjeux non exposés au grand jour? C’est le questionnement que l’on peut se faire lorsqu’on s’attarde sur les analyses de la politique étrangère française, officielle ou non, au Maroc, qui reviennent un peu comme un leitmotiv dans le texte.

184 Bien sûr, il y a un autre point de vue, celui qui consiste à mesurer le danger de cette mission dans l’Atlas, la difficulté qu’elle implique, et à comprendre qu’il n’y a donc pas de possibilité pour Saïd Boulifa de mettre en pratique sa spécialité. Cependant, lorsqu’il se retrouve dans telle ou telle «tribu» de l’Atlas, à le lire, on a l’impression qu’il est avare de recherches d’information dans le domaine qui le concerne, d’observations aussi qui pourraient lui en apprendre beaucoup. Mais le pouvait-il vraiment? La question est de savoir aussi, si tout ce qui manque ici n’a pas été réuni ailleurs.

185 L’aspect scientifique est supplanté par la précision du trajet, la description de la végétation et les quelques remarques parsemées sur la politique au Maroc dans les régions de l’Atlas. Au final, cela ne constitue pas ces notes auxquelles on s’attendait et le récit en lui-même reste mitigé : riche de certains renseignements, il nous laisse sur notre faim sur d’autres. Mais il constitue un excellent document pour l’histoire et la critique littéraire.

Boulifa auto-représentant son rôle

186 Avec son parti-pris d’intellectuel moderniste [75], très marqué par les valeurs de la culture française, Boulifa n’est tout de même pas indifférent à plusieurs aspects de la culture locale : c’est à se demander si les critiques négatives émaillant le texte ne sont pas calculées, relevant en quelque sorte de la pure tactique [76]. De même que l’auteur se taille incontestablement un beau rôle.

187 En effet, dans l’introduction, Saïd Boulifa fait remarquer qu’il aurait mieux valu le consulter pour fixer la date de départ, car le choix du mois de novembre n’était guère judicieux, puisqu’il coïncidait avec le ramadan, pendant lequel les musulmans voyagent rarement, outre les grandes difficultés de s’aventurer dans l’Atlas en hiver.

188 C’est assez souligner le rôle de conseiller influent qu’il a pu avoir par la suite. A l’en croire, c’est sur sa suggestion que les membres de la mission se sépareront en décembre, Gentil se rendant dans le Sous, Flotte dans la région côtière, le marquis de Segonzac, Zenagui et lui dans l’Atlas, pour mieux passer inaperçus aux yeux des Berbères. Son principal souci est d’éviter d’être démasqués, surtout lorsqu’ils sont dans des régions inconnues, habitées par des guerriers redoutables, en révolte fractions contre fractions ou contre le Makhzen. Il use donc de stratagèmes, se faisant passer tantôt pour un Rifain lorsqu’ils sont à Mogador, tantôt pour l’escorte du chérif Ouazzani lorsqu’ils sont à Marrakech, tantôt pour celle du fils de Ma-Laïnin dans l’Atlas. Il s’habille et se rase à la mode marocaine, il joue le rôle de chef muletier tout en recommandant patience et prudence aux muletiers. Enfin, il tient à l’écart le marquis de Segonzac, afin que celui-ci n’ait pas à répondre à des questions indiscrètes. S’il regrette de ne pouvoir vraiment se consacrer à la collecte de données linguistiques, car prendre des notes serait éveiller des soupçons, il tient son journal où il consigne chaque soir ses observations sur la végétation, le climat, la densité des populations, le type d’habitation, les coutumes des différentes fractions, la nourriture, les vêtements, les cultures… en véritable explorateur. Enfin, il aide certaines nuits René de Segonzac à dresser la lunette astronomique, à manœuvrer l’équerre, le sextant ou le théodolite. En outre, il confectionne un herbier, et ne manque jamais de visiter les vestiges archéologiques, signalant l’existence de dessins rupestres dans les grottes de Gerouel par exemple…

Le récit de Saïd Boulifa comparé avec ceux de René de Segonzac et de Louis Gentil

189 Le récit de Saïd Boulifa ne diffère pas de celui de René de Segonzac, quant à la nature des événements, des incidents qui émaillent leur voyage. Les noms de lieux et des tribus ne sont pas toujours orthographiés de la même manière, mais le trajet ne change pas.

190 On a pourtant l’impression de lire deux histoires différentes, car l’un et l’autre n’ont pas les mêmes soucis. Saïd Boulifa s’inquiète beaucoup et fait tout pour ne pas attirer l’attention des autochtones. C’est lui, paraît-il, qui a joué le rôle de conseiller éclairé. Il a parfaitement rempli son rôle, puisqu’ils ne seront pas inquiétés dans la montagne, malgré l’état de guerre qui divise les tribus. Mais le récit de Saïd Boulifa, hormis les pages du début, est exempt de critiques sévères à l’égard des habitants, ce dont ne se prive pas René de Segonzac, sous la plume duquel les Marocains deviennent vantards, «leur bravoure est une légende, leur cruauté, une fable », mais il souligne la fréquence des parricides et des fratricides. Ils sont aussi crédules, parfois inhospitaliers (comme les Aït-Ali), et indolents. Leurs femmes ne sont ni jolies, ni propres, ni bien vêtues; elles sont curieuses, frivoles, et se réjouissent de ce que les maris vont à la prière pour profiter de leurs amants !

191 Saïd Boulifa décrit minutieusement le paysage, René de Segonzac apporte plus de détails culinaires. Tous deux détaillent les vêtements et font référence aux coutumes, mais le berbérisant kabyle en dit plus sur la h’orma, l’a’naïa, la djemâa et les relations avec le Makhzen.

192 Le récit de René de Segonzac est plus alerte, plus incisif, mais sa vision presque photographique manque un peu d’indulgence. Il est plus extérieur aux faits : c’est à peine s’il semble avoir eu peur lorsqu’il est fait prisonnier, et il semble supporter sans désespérer sa captivité. Saïd Boulifa est plus tourmenté : il dévoile facilement ses états d’âme.

193 Voyons maintenant l’autre témoignage, celui de Louis Gentil: les récits du voyage commun du berbérisant kabyle et savant géologue présentent de sérieuses disparités dans le ton choisi, dans les faits relatés et surtout quant à leur teneur respective. A la différence de Saïd Boulifa, l’épisode du voyage en bateau chez Louis Gentil est évoqué de manière très brève et sans remarques personnelles, quand il n’est pas purement et simplement omis chez René de Segonzac.

194 Louis Gentil n’est guidé que par son travail géologique, ainsi son récit est de facture purement technique [77]. Cette motivation première confère cependant au texte la marque d’un regard toujours positif face aux événements. Par exemple, le désagrément d’être arrêtés à Safi. sans pouvoir faire escale est occulté par la beauté du paysage et de l’architecture de la ville que l’on peut admirer [78]. A l’inverse de Boulifa, il évacue toutes considérations sur l’organisation matérielle de la mission et sur ses relations avec les autres membres : sa relative indépendance semble être le fait du pur chercheur, cantonné dans le cadre étroit de sa discipline.

195 Cependant, la technicité de Louis Gentil, absorbé par l’analyse et la description du terrain, n’exclut pas une certaine poésie de son propos. Son sens de l’observation a la qualité de rendre un texte concis, épuré, qui communique une vision du paysage en lui donnant un certain charme. Qu’il s’agisse d’événements, ou de la situation politique du Makhzen, par exemple, tout se trouve condensé en une page.

196 Nous avons deux façons de relater un voyage pourtant commun, l’une qui favorise le détail et l’anecdote, l’autre qui communique plus une vision d’ensemble et qui privilégie l’aspect géologique en conformité avec la spécialité de l’auteur.

La démarche scientifique

197 Saïd Boulifa, comme tous les autres membres de la mission, a des qualités d’homme de science, dans le domaine de la linguistique berbère plus particulièrement. Il est donc pris dans le cadre de cette mission, au même titre que ses compagnons, en raison de compétences spécifiques. La différence va tenir peut-être à son statut particulier, et à l’absence de documents dans son domaine de prédilection, documents qu’il ne lui a pas été possible de rassembler au cours de la partie la plus dangereuse du voyage [79]. Il nous faut prendre en compte ce fait et également observer comment Boulifa s’adapte à cette situation.

198 Puisqu’il ne peut exercer pleinement sa spécialité, Saïd Boulifa élargit son domaine, et sa curiosité lui sert ainsi à s’initier à la botanique, à la géographie et à l’ethnographie. Il peut ainsi donner un récit étayé d’indications et de remarques au-delà de sa discipline ; il enrichit son texte de cette forme de regard scientifique simple. Il glane tout ce que ses observations peuvent lui fournir. Mais cela n’aboutit pas à un simple enchevêtrement de données, car il tente d’être précis et d’approfondir ses remarques. En «botanisant» par exemple, il ne se contente pas de relever la végétation ; il veut comprendre les différentes utilisations (de l’arganier par exemple) de telle ou telle plante, saisir les techniques de l’irrigation, établir des similitudes entre telle ou telle configuration du paysage, voire comparer ce paysage avec celui qu’il connaît bien de la Kabylie. Ainsi, l’ouverture de son champ d’investigation sauve son texte d’une rigueur scientifique aride, d’une trop grande spécialisation. Sa position, sa connaissance toujours rappelée de la Kabylie confère à son texte une approche scientifique intéressante. Elle assoit également l’autorité et la crédibilité de son récit.

199 Boulifa s’inscrit-il dans la lignée de ces voyageurs-chercheurs dont l’ambition est justement de promouvoir leurs connaissances spécialisées, de mettre en avant leur savoir, leurs découvertes, au sein de revues savantes, de journaux ou dans le cadre de rapports officiels et de conférences ?

200 Cette attitude sert une démarche scientifique pleine de curiosité et un texte d’une certaine tenue littéraire.

Un texte à vocation littéraire

201 Malgré les apparences, la forme d’écriture que choisit Boulifa s’apparente bien plus à la tradition du récit de voyage. Récit, au sens littéraire, qui privilégie le commentaire et les impressions personnelles, qui cherche à donner une tonalité et un rythme en relatant des anecdotes, en articulant des rebondissements et en joignant une part de relations humaines. L’enjeu ne semble donc pas d’ordre uniquement scientifique, mais bien à vocation littéraire. Est-ce cependant exclure que Saïd Boulifa ait pu par ailleurs publier des articles spécialisés, entreprendre des travaux linguistiques à l’issue de ce voyage? Il l’a bien sûr réalisé, mais partiellement [80]; mais là, son rôle est tout autre, il se présente simplement comme un voyageur et découvreur «européen» et honnête homme berbère, imprégné de culture française.

202 Ainsi agence-t-il un paysage, des personnages et des mœurs qui composent une imagerie toute « européenne », teintée d’exotisme et de différence. Ce décor bien construit par la vision toute faite [81], doit cependant répondre à une double exigence : dépayser le lecteur français tout en restant conforme aux visions de son imaginaire. Il faut, en effet, que ce texte puisse «fonctionner» auprès du destinataire et gagner de surcroît un large public. Il ne joue pas seulement sur cette imagerie mais doit conserver sa crédibilité de savant ; il ajuste ainsi les deux en se démarquant des travaux de ses collègues de la mission. C’est peut-être cette voie nouvelle qu’il tente de réaliser dans ce récit, avec la volonté de se distinguer des travaux que publieront, chacun dans leur domaine, ses compagnons de voyage. Cette position lui permet aussi une plus grande liberté. Dans son rôle d’homme de culture qui semble découvrir un pays et ses habitants comme s’il en avait une première vision, il peut s’opposer ou s’écarter des opinions de ses confrères. On le remarque, par exemple, lorsqu’il évoque à dessein une discussion avec le marquis de Segonzac sur l’origine du type blond berbère : il met sous la réserve du doute et de l’ignorance la théorie de Segonzac pour proposer une autre hypothèse.

203 Saïd Boulifa recherche peut-être ce qu’un scientifique qualifierait de «vulgarisation». Ne veut-il pas séduire un public européen en lui offrant ce qu’il attend : pouvoir s’identifier à ce voyageur et apprendre avec lui ? L’auteur manifeste le désir et l’ambition de voir ce récit publié et ouvert à un public, au delà du milieu scientifique. Mais il s’écarte peut-être du rôle que lui assignait cette mission et cette voie risque aussi de lui en fermer d’autres, plus universitaires, plus académiques.

204 Dans son texte l’aspect littéraire ne fait pas de doute, il se présente en effet comme un auteur à part entière, en mettant en avant sa personne sous la forme du «je ». Il est la pièce importante de cette mission puisqu’il tient à lier tous les aspects qu’elle peut revêtir. Précis dans ses remarques ethnographiques, présent auprès d’un laboureur du Ha’h’a pour expliquer les techniques de cultures, présent encore pour constituer un cahier de botaniste. Seul à s’opposer à l’autorité de René de Segonzac, c’est lui qui prend l’initiative de diviser la mission en trois caravanes. Il entend dans cette mission être le héros, être l’organisateur et parfois même le protecteur de René de Segonzac. Pour la sécurité du chef de la mission, qui est plus identifiable que lui, il mange à ses côtés sous la tente, lui permet de faire ses visées au théodolite, l’écarte des autochtones lorsque sa présence nuit à la sécurité.

205 Il est de tous les moments de l’organisation et du déroulement de la mission, la personne choisie, le héros de ce voyage. Il y a dans cette présentation une volonté littéraire évidente mais également un caractère singulier relevé par une indépendance affirmée. Il aurait peut-être aimé diriger cette mission, les nombreuses critiques à l’égard de René de Segonzac le prouvent. Il insiste pour faire remarquer que l’organisation est mal faite depuis le début, les choix toujours tardifs, les décisions mauvaises. Son altercation avec René de Segonzac permet d’ailleurs un renversement judicieux dans le récit. Il déprécie l’autorité du chef pour mieux implanter la sienne, et rendre crédible la prééminence de son «je » dans le cours du récit.

206 Cette œuvre se refuse à être impersonnelle ; avec sa part de subjectivité ̶ qui ne cède en rien à l’objectivité et à la vision rationnelle des choses ̶ Saïd Boulifa en dit long sur les dangers qu’il a courus et sur les misères qu’il a endurées. De même qu’il révèle facilement ses déceptions et ses inquiétudes, il révèle aussi ses enthousiasmes, sa passion. Mais le souci d’être précis et exacte dans ses descriptions n’est pas absent ̶ avec parfois une débauche de détails techniques et linguistiques ̶ et apporte du soin à la forme qui se manifeste par un exposé clair, des termes précis et une écriture «classique». Mais ce texte n’est pas facilement classable [82]: l’auteur passe sans détours de la géographie à la politique, de la linguistique à la botanique et de l’ethnographie à une peinture impressionniste des scènes et des événements. C’est un savant et un écrivain qui donne en hommage au Mor’reb berbère une œuvre dans laquelle la littérature et la science restent liées.


Annexe. Suite du voyage d’après le récit de Segonzac

207 20 janvier. Aferda

208 La caravane est une lourde charge pour les Aït ou Aferd, mais René de Segonzac sollicite une prolongation de leur séjour, quitte à rémunérer cette hospitalité, car les 23 hommes et les 14 bêtes ont besoin de repos. Il y a des tensions dans l’escorte : les serviteurs se disputent pour les gardes de nuit, etc. L’autorité de Segonzac croît sur eux, tandis que celle de Mouley el H’assan décroît. Un notable les reçoit à dîner et demande au chérif de réconcilier ses deux femmes.

209 21 janvier

210 Trois serviteurs Aït Soukhmann se confessent publiquement d’avoir voulu piller la caravane ; l’obscurité croissante les en a empêchés, par trois fois. Signe du ciel ? Départ d’Aferda, en direction de djebel Toujjit. Halte à la zaouïa d’Arbala, dont la h’orma est inviolable.

211 22 janvier

212 Surnommé le Sultan de la montagne, le chérif d’Arbala, Sid Ali Amh’aouch, grand personnage religieux du Sud-Est marocain, vit avec l’austérité des Derqaoua. Il leur narre le meutre de Mouley Srour, venu soutenir le candidat du Makhzen.

213 23 janvier

214 Découverte de la plaine de la Melouya, encadrée du Moyen et du Haut-Atlas. Sid Ali les accopmpagne jusqu’à ce qu’ils aient atteint les tribus dangereuses de Aït Ih’and. Campement chez les Aït Yah’ia.

215 24 janvier

216 Fête des Aït Aïssa en leur honneur : un lab-el-khiel (fête équestre).

217 25 janvier

218 Sid Ali les remet aux mains des Aït Ih’and. La neige est tombée. Sortie de la vallée de l’oued el Abid et installation à Azenzour.

219 26 janvier

220 Cap au sud. Avec la traversée du Haut-Atlas pour gagner l’oued Dra, commence la deuxième partie de leur voyage. Le chef des Aït Ih’and les remet sous la protection des Aït Yah’ia.

221 Veillée pastorale.

222 27 janvier

223 Ils sont retenus par les Aït Yah’ia, qui réclament l’honneur de les héberger. A Tounfit, ville de 50 feux, un Draoui déclare à Segonzac avoir confié les projets de la mission à quatre de ses compatriotes lorsqu’ils étaient à Mogador. Ceux-ci connaissent donc leur intention de revenir par l’oued Dra et risqueraient de les dénoncer et de les piller, en cas de rencontre dans la région.

224 René de Segonzac préfère alors éviter cette région de l’oued Dra, en longeant les pentes sud de l’Atlas. Arrivés au Dadès, il disloquera la caravane, trop grande pour ces régions pauvres.

225 28 janvier

226 Une heure de pourparlers pour avoir deux guides : c’est jour de marché à Tounfit, et personne ne veut les accompagner.

227 En traversant des gorges sauvages, deux brigands font mine de leur couper la route, mais leurs zettats les en empêchent.

228 Gîte à Tagourdit, dont les habitants, inhospitaliers, leur vendent des provisions à des prix exorbitants.

229 29 janvier

230 Ils suivent le lit de l’oued Msaf et dorment au village des Aït H’attab.

231 30 janvier

232 Deux heures pour négocier le tarif de passage : une peseta par bête de somme ou de selle !

233 Escalade du djebel Aberdouz et campement à Taribant.

234 31 janvier

235 Nuit agitée : grêle de pierres sur leurs tentes. Le droit de passage s’élève à 5 pesetas par bête : c’est presqu’une rançon ! L’escorte fournie par les Aït H’addidou est piètre : ce sont des enfants, munis de bâtons. Comme on raconte que les Aït Mer’rad les attendent fusil au poing, Segonzac fait croire que les Aït Izdeg, derrière eux, vont leur donner la chasse.

236 Ils quittent donc la montagne pour le désert, où règne la famine.

237 1er février

238 Ils suivent le lit de l’oued Taria, qui coule au fond d’un canyon. Les habitants de cette région sont mieux vêtus, mieux armés et plus lettrés que ceux de la montagne. Campement à Semgat.

239 2 février

240 Croyant que la caravane est un convoi d’argent destiné au gouverneur du Tafilelt, les gens de la plaine se méfient et les exploitent.

241 3 février

242 Marche difficile. Les serviteurs craignent un guet-apens. Traversée de la plaine de Hadeb, encadrée des monts roses de l’Atlas et des collines bleues du Carro.

243 Campement à la zaouïa de Sidi el-Houari, centre vénéré des Derqaoua. Ils y séjournent un jour pour diviser le matériel, car une moitié de la caravane va rentrer à Merrakech avec Boulifa, tandis que l’autre explorera le bassin de l’oued Dra.

244 Segonzac confie à Boulifa les documents et les observations collectés pendant la première partie du voyage, mais se débarrasse aussi de tout ce qui est encombrant, inutile et fatigué.

245 5 février

246 Quelques remarques sur la confrérie des Derqaoua et sur la crédulité des Marocains. Ils traversent une longue palmeraie, où se trouvent de nombreux tombeaux de marabouts. Visite du marché d’Asrir.

247 Segonzac et ses compagnons ont quitté le rôle d’escorte du fils de Ma Laïnin, pour redevenir de simples commerçants. Segonzac n’est plus qu’un simple muletier.

248 6 février

249 Parvenus aux palmeraies de l’oued Todr’a, la caravane se sépare en deux. Le campement de ceux qui vont avec Segonzac se réduit donc à trois tentes. Ils sont huit hommes, avec sept mules et un âne.

250 Les Aït el-Fersi, fraction des Aït ’Atta, ne les accueillent qu’après force palabres.

251 7 février

252 Droit vers le sud, en cheminant dans un pays morne, sans eau, sans habitants et sans faune. Halte à Tiguelna, au pied du tombeau d’une sainte, Rouda ’Aïssa.

253 8 février

254 Neuf heures de marche à travers les collines d’Achich, la plaine de Tifrit n’Fraoun. Arrivée nocturne au qçar de Tarbalt, où ils séjournent un jour pour se reposer, dans la vallée de l’oued Amjou.

255 10 février

256 Rude étape de Amjou à Tamegrout, où l’on refuse de leur ouvrir la zaouïa. Ils campent non loin, à El-Mguerba, sans avoir pu abreuver leurs mules.

257 11 février

258 Le moqqadem de la zaouïa Naciria vient s’excuser de l’accueil inhospitalier qui leur a été réservé la veille et leur fait promettre d’y revenir le lendemain.

259 12 février

260 Retour à Tamegrout, où ils séjournent jusqu’à la fête de l’Aïd Kébir. Ils sont ici en pays noir : avec les Draoua, les H’aratin, les Qebala, les Cheurfa, dont de Segonzac dresse le portrait.

261 14 février

262 Visite du tombeau de Sidi Moh’ammed ben Nacer et de la bibliothèque de la zaouia. Le soir, René de Segonzac repère l’occultation d’étoiles.

263 15 février

264 Fête de l’Aïd Kébir. Une fois les hommes partis à la prière, la ville est livrée à la curiosité des femmes. Segonzac et Zenagui préfèrent rester près de leur matériel, pour le protéger du regard inquisiteur des femmes.

265 16 février

266 Se dirigeant vers la zaouïa de Sidi Merri, ils cherchent un itinéraire qui longe les pentes de l’Anti-Atlas. Campement à Rous el-Tlèt, chez les Aït ’Alouan.

267 17 février

268 Encore une longue marche. Campement dans le désert, près du puits de Ras er Richa.

269 18 février

270 Ils atteignent une magnifique palmeraie, dans la dernière partie du cours de l’oued Zguid. Après le qçar de Çmeira, ils sont accostés par une dizaine d’hommes, qui les prient d’accepter leur hospitalité. Mais bientôt, une soixantaine d’hommes les entourent et les désarment.

271 On les prend pour l’escorte d’un chérif qui a volé trois h’aratins, délégués pour aller chercher des chevaux dans le Sous. Les gens de Çmeira les laissent finalement partir, mais sans leurs armes.

272 Campement au pied du qçar des Oulad Hellal, à la merci des pilleurs.

273 19 février

274 Leur faqih, qui a eu si peur, veut les abandonner, entraînant avec lui un serviteur. Mouley el H’assen déclare qu’il n’ira pas jusqu’à l’oued Noun. Mais le cheikh des Oulad Hellal négocie avec les gens de Çmeira pour leur faire restituer les fusils.

275 21 février

276 Zenagui recueille des documents linguistiques auprès du chérif Sid Henini, poète et chanteur. L’incident avec Çmeira est clos : les armes ont été rapportées.

277 Le faqih et le serviteur, rassurés, renoncent à les quitter, d’autant que Mouley el H’assen leur fait croire que Segonzac les tuerait s’ils partaient.

278 22 février

279 En route pour Sidi Merri.

280 23 février

281 Ils aperçoivent de loin Sidi Merri, puis bifurquent en direction du Sous. Campement à Timguissent. Les mules, très maigres car seulement nourries d’herbes et de dattes, doivent être allégées.

282 24 février

283 Réveil au son du rebab et de tobbal-s, en guise de déjeuner.

284 Remontée du lit de l’oued Tisint jusqu’à Ajmour.

285 25 février

286 Le cheikh d’Amjour les accompagne, car une bande de brigands serait embusquée sur leur route. Campement à Aqqa-Iren, grosse bourgade, où on leur confirme que leur sécurité est précaire.

287 El Hajni, l’un des h’aratins qui les auraient vus à Mogador est sur place et s’enquiert des chrétiens qui ont fait le voyage ; il demande à se joindre à la caravane. Segonzac l’embauche et le charge de constituer une escorte.

288 26 février

289 Personne n’acceptant de les accompagner sur la route d’Ilir, à travers le désert, ils optent pour la route du sud-ouest, en direction de l’oued Noun. Le chérif de Targant les prévient que leurs guides veulent les conduire à un guet-apens. Mouley el H’assan congédie aussitôt el-Hajni. Il ne leur reste plus qu’à fuir, en traversant la zone dangereuse d’Adnan. Ils atteignent à la nuit tombée les remparts d’Ilir, place de commerce prospère.

290 28 février

291 Difficile de trouver un zettat. Un cheikh. Ils se retrouvent bientôt encerclés par des hommes armés. Pendant que les serviteurs s’enfuient, le cheikh ben Tabia palabre avec les brigands, qui ont une lettre du cheikh d’Aqqa-Iren prétendant qu’un infidèle se cache dans l’escorte. C’est El Hajni qui les a trahis.

292 Mouley el H’assan, Zenagui et Segonzac prennent le parti de nier farouchement la présence d’un chrétien parmi eux. Ben Tabia leur propose de les ramener à la zaouïa. En chemin, Segonzac est jeté à terre, battu et presque égorgé. Ses agresseurs, curieux de savoir à quoi servent les objets hétéroclites qui constituent ses bagages lui laissent finalement la vie sauve, jusqu’à nouvel ordre.

293 Zenagui échappe à la mort en récitant le Coran ; il est finalement libéré tandis que de Segonzac, prisonnier, est emmené dans la montagne. Segonzac prétend être un simple muletier, serviteur du médecin de la caravane, ce qui lui vaut d’être épargné ; ses affaires sont distribuées.

294 Le cheikh ben Tabia l’envoie à Anzour, pour guérir son neveu, dont la jambe est rongée par les vers. Sitôt arrivé à Anzour, Segonzac est conduit dans la famille des ben Tabia.

295 Pendant ses douze premiers jours de captivité, Segonzac cherche à gagner la confiance de ses geôliers. Il dit être Tripolitain, sujet turc et musulman hanafite. Ce que confirme, par chance, un vieux hadj, qui avait séjourné à Tripoli l’année où Segonzac avait visité Trablès (Tripoli).

296 Dès lors, Segonzac a le droit de récupérer certaines de ses affaires; il dérobe les autres et les enterre au fur et à mesure dans le jardin.

297 16 mars

298 Une journée à Anzour. Description de la vie du bourg.

299 17 mars

300 Fête de l’Aïd el Achour.

301 18 mars

302 Une lettre du qaïd de Goundafi s’enquiert de René de Segonzac, qui prend ainsi une certaine importance aux yeux de ses ravisseurs, conscients de la gravité de leur méfait, dont ils redoutent des représailles. René de Segonzac fait toujours office de médecin, et on vient le consulter de loin. Il prodigue conseils et amulettes, mais aussi quelques médicaments.

303 20 mars

304 Violente querelle entre le cheikh Moh’end et Segonzac.

305 21 mars

306 Propos sur les femmes de la région, et en particulier sur Fathma, fille aînée du cheikh Abd er-Rahman, le frère de Moh’end.

307 Visite de l’Amr’ar Bella, qui veut être soigné pour une paralysie des fléchisseurs, consécutive à une fracture du coccyx. En apparté, l’amr ’ar offre à Segonzac de l’enlever aux mains des ben Tabia.

308 22 mars

309 Mais trois courriers arrivent pour savoir quelle est la rançon fixée par les ben Tabia pour libérer le chrétien. Ce qui accroît le prestige de Segonzac.

310 Abd er Rahman propose à Segonzac d’épouser Fathma ! Segonzac prétend être déjà marié et montre la photographie de ses neveux, les désignant comme ses fils.

311 23 mars

312 Les ben Tabia répondent, aux trois lettres qu’ils ont reçues, que Segonzac est leur hôte et leur ami.

313 24 mars

314 Visite du cheikh H’ammou, envoyé par le qaïd du Glaoui pour s’enquérir de la situation de Segonzac.

315 26 mars

316 Ah’med, un envoyé venu de Merrakech, propose à Segonzac d’écrire une lettre pour donner de ses nouvelles.

317 27 mars

318 Les ben Tabia répondent au qaïd Glaoui : ils demandent une somme de 1 200 pesetas, un cheval et la promesse de ne pas être inquiétés pour avoir capturé Segonzac.

319 28 mars

320 Expédition des ben Tabia contre Ounzin. Le butin se monte à quelques moutons.

321 29 mars

322 Des rumeurs courent dans le sud de l’Anti-Atlas selon lesquelles Segonzac serait le sultan Mouley Abd el-Aziz, déguisé pour aller visiter son empire…

323 Description des costumes des Chleuh’s.

324 30 mars

325 Lettre du chérif de Tamesloh’t pour savoir quelle est la rançon fixée en échange du chrétien.

326 31 mars

327 Entouré d’un important cortège, Mouley Ah’med, qui fut guide dans la caravane de René de Flotte, vient négocier la libération de René de Segonzac.

328 Autre visiteur, le cheikh el-Mtagui, ami des ben Tabia, vient accompagné d’un envoyé de Peppe Ratto, négociant anglais, pour faire libérer le chrétien.

329 1er avril

330 Les négociations échouent, car les ben Tabia ne veulent rendre Segonzac qu’au qaïd du Glaoui, pour respecter leur parole.

331 4 avril

332 C’est au tour de el Mtagui d’entrer en pourparlers, mais les ben Tabia lui opposent un argument imparable : si el Mtagui résoud cette affaire, le makhzen saura qu’il est l’ami des ben Tabia et prélèvera sur ses richesses l’indemnité que les Roumis ne manqueront pas de réclamer.

333 5 avril

334 Au départ de el Mtagui, Segonzac le supplie d’envoyer un homme qui l’aiderait à s’évader. Rendez-vous pris à la source, la nuit suivante.

335 René de Segonzac prépare son évasion.

336 6 avril

337 Mais le guide n’était pas au rendez-vous.

338 7 avril

339 Le cheikh H’ammou, envoyé du qaïd du Glaoui, apporte une lettre donnant satisfaction aux desiderata des ben Tabia. Ceux-ci rétorquent qu’ils préfèrent donner Segonzac au cheikh des Mtagua !

340 8 avril

341 Jour d’attente.

342 9 avril

343 Après quarante jours de captivité, René de Segonzac quitte enfin Anzour. En compagnie du cheikh H’ammou qui a finalement persuadé les ben Tabia, leur faisant choisir entre la poudre et l’argent.

344 Toutes les cantines de Segonzac ont été saccagées et pillées. Etape à Teifst, village zenagua.

345 10 avril

346 Etape à el-Mdinet.

347 11 avril

348 Arrivée à Azdeïf, résidence du cheikh H’ammou.

349 12 avril

350 Description de la tribu des Zenaga.

351 14 avril

352 Exploration de villages troglodytes.

353 15 avril

354 Ayant entendu parlé d’un roumi habillé en musulman, qui faisait l’ascension du djebel Siroua quinze jours plus tôt, et qui est probablement Louis Gentil, René de Segonzac décide de se rendre immédiatement auprès du qaïd du Glaoui. Le passage de Gentil dans le djebel Siroua rend inutile l’excursion que Segonzac voulait y faire.

355 Le cheikh H’ammou décide d’accompagner Segonzac, pour rendre hommage à son suzerain, avec une escorte de 60 hommes et de nombreux présents.

356 18 avril

357 Apprenant que le qaïd a l’intention de se rendre à Merrakech, ils accélèrent leur marche.

358 20 avril

359 Arrivée à la qaçba du qaïd Sid el Madani.

360 23 avril

361 Le qaïd accompagne, avec 500 hommes, Segonzac jusqu’à Tazert. Ils discutent politique. Etape à Zerkten.

362 24 mai

363 La route est longue de Zerkten à Tazert.

364 Une femme implore justice auprès du qaïd : on vient de lui voler son enfant, probablement pour en faire un esclave. L’escorte du qaïd rattrape les voleurs. Arrivée à Tazert.

365 25 mai

366 Supplice des voleurs, que l’on frappe au sang à coups de lanière et que l’on jette ensuite à vie dans un cachot.

367 [Le journal de route de René de Segonzac s’arrête sur cette scène.]


Date de mise en ligne : 09/01/2023

https://doi.org/10.3917/edb.012.0035