Article de revue

Passif et moyen en berbère rifain

Pages 107 à 117

Citer cet article


  • Cadi, K.
(1995). Passif et moyen en berbère rifain. Études et Documents Berbères, 12(1), 107-117. https://doi.org/10.3917/edb.012.0107.

  • Cadi, Kaddour.
« Passif et moyen en berbère rifain ». Études et Documents Berbères, 1995/1 N° 12, 1995. p.107-117. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1995-1-page-107?lang=fr.

  • CADI, Kaddour,
1995. Passif et moyen en berbère rifain. Études et Documents Berbères, 1995/1 N° 12, p.107-117. DOI : 10.3917/edb.012.0107. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-et-documents-berberes-1995-1-page-107?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/edb.012.0107


Notes

  • [1]
    La question de savoir s’il s’agit d’une catégorie unique AspV à deux valeurs (aspect et voix) ou de deux catégories distinctes engendrant deux projections maximales restera ouverte dans cet article. Faute d’arguments suffisants permettant de trancher, nous reproduisons la même configuration donnée dans Cadi (1990). A ce propos, M.-L. Rivero (1992) propose deux nœuds indépendants : «AspectP» dominant dans l’arbre VoiceP, pour le Grec.
  • [2]
    Le problème du complément d’agent (ou Par Passif) ne se pose pas pour le berbère puisque ce constituant n’y est pas instancié.
  • [3]
    Cf. pour le français (A. Zribi-Hertz, 1986:240) les exemples suivants : ia – les gâteaux ont été mangés, b – les gâteaux, ça se mange ; iia –* la nuit a été dormie, b–* la nuit, ça se dort.
  • [4]
    Il existe, par ailleurs, une construction moyenne sans affixe diathétique où les verbes (sous-classe lexicale où l’argument interne exprime un changement d’état) sont conjugués à l’Inac.
  • [5]
    L’exemple (6) montre bien que nous avons au fait dans un verbe complexe deux morphèmes : (t) qui marque, dans le cadre du schème, l’Inac et (m) qui renvoie au moyen (mais peut également exprimer, par ailleurs, aussi bien le passif que le réciproque).
  • [6]
    Rappelons que la non-événementialité du moyen est confirmée par les aspects-temps verbaux (cf. 9).
  • [7]
    Contrairement à l’arabe (Fassi Fehri 1988) le moyen simple vs complexe en rif’ain et à l’instar de l’anglais n’admet pas l’agent implicite récupérable par le biais des constructions finales (i – ci-après) et celles comportant un adverbe orienté vers l’agent (ii) :
    i – *rḥeNi-ya iteDez deġya ḥuma ad yerġeġ
    ce henné se pile vite pour se raffiner
    ii – *iserman-a qeğan mliḥ ne-εmada
  • [8]
    Pour le berbère on peut se reporter au travail de M. Guerssel (1987:27) et pour l’arabe à celui de Fassi Fehri (1988: 29). Nous avons dans Cadi (1990) utilisé également la terminologie structurale de verbes réversibles (sous-classes des V à la fois transitifs et intransitifs).

0. Position du problème

1 Dans ce travail nous essayerons de décrire la relation entre passif et moyen en rifain à partir des propositions théoriques présentées par J.-Cl. Milner (1986) et A. Fassi Fehri (1988) que nous développerons en vue d’enrichir la réflexion sur le statut et la hiérarchie des catégories fonctionnelles (cf. Baker 1988, Speas 1991, Ouhalla 1991 et Rivero 1992).

2 La question essentielle à laquelle nous nous efforcerons de répondre est la suivante : si le passif et le moyen ont la même structure syntaxique apparente produite par le même affixe (tw/tu/t), d’où vient alors leur différence?

3 Nous soutiendrons dans cet article qu’ils forment un seul et même paradigme même s’ils diffèrent sensiblement sur le plan interprétatif et aspectuo-temporel : seul l’aspect inaccompli est compatible avec le moyen (pour certains verbes lexicalement et syntaxiquement contraints) qui couvre les valeurs de gnomique (générique ou d’habitude), car il n’est pas lié (au sens de la théorie du Liage) du point de vue temporel contrairement au passif.

4 Quant à la question des catégories fonctionnelles Aspect et Voix, nous supposerons pour l’instant qu’elles forment en berbère et en arabe une seule projection maximale qui est le Groupe Aspect-Voix (désormais : GaspV).

5 Ce travail est organisé de la manière suivante: dans la 1re section nous exposons la structure du passif berbère qui correspond à une configuration syntaxique à tête prédicative: AspV, qui est responsable de la projection fonctionnelle. Dans la 2e section, nous présentons les points communs entre le passif et le moyen et qui sont en l’occurrence : les restrictions sélectionnelles du SN1 et la condition de passivabilité pour le moyen. La 3e section aborde, au contraire, les propriétés divergentes à savoir l’aspect inaccompli, l’indétermination de la catégorie vide (dorénavant: cv), la forme du sujet et la non-événementialité du moyen par opposition au passif. Quant à la 4e section, elle établit un rapprochement – naturel du reste – entre le passif et l’inchoatif (dit aussi anti-causatif) qui obéit à des idiosyncrasies lexicales. Nous terminerons ce papier par des remarques sur la voix et l’aspect.

1. Le passif : une configuration syntaxique à tête predicative ASPV

6 La tête predicative AspV définit une configuration thématique et une structure arguméntale propres au passif, c’est-à-dire où l’argument direct n’est pas matérialisé en position canonique d’objet direct, mais dans une autre position dont il n’a pas les propriétés thématiques comme le montre l’exemple (1) :

(1) twaTunimaziġeni (SNcv)i
Description de l'image par IA : parenthèse gauche 1 parenthèse droite t w a T majuscule u n i m a z i suscrire g avec point en chef e n indice i position de base parenthèse gauche s indice N majuscule position de base c v parenthèse droite i

7 pass-oublier-ils-Acc berbères, « les Berbères ont été oubliés»

8 Dans (1) la présence de l’affixe passif fait que la structure thématique et arguméntale de la phrase est forcément passive. La nature prédicative de ce marqueur donne lieu à une structure thématiquement transitive, mais où le complément d’objet est une cv. Cette dernière propriété fait partie de la définition du passif qui, en berbère, se trouve sans position thématique pour le sujet, mais avec une fonction sujet thématiquement non-canonique, c’est de là que naît le paradoxe du passif :

9 (2) La construction passive définit une structure arguméntale où les propriétés positionnelles du sujet ne coïncident pas avec la position observable.

10 Ainsi, le rôle fondamental de l’affixe (tw) du passif est de modifier le prédicat thématique en introduisant la non-coïncidence entre rôle et fonction dans la projection syntaxique GAspV dont il est la tête.

11 Étant capable de modifier la structure arguméntale de l’entrée lexicale, cet affixe est donc un opérateur qui attribue des rôles à des arguments. Est-ce à dire qu’il a une projection syntaxique fonctionnelle ? Rien n’exclut de répondre par l’affirmative puisqu’il est la tête de la projection fonctionnelle GAspV. Considérons l’exemple (3) qui est le correspondant actif de (1) :

(3) a – yeTuZman imaziġen
il-oublier-AccTemps berbères, « L’Histoire a oublié les Berbères »
b – twaTunimaziġeni (SN cv)i, « les Berbères ont été oubliés »
Description de l'image par IA : Texte en français avec des termes en alphabet phonétique international (API) et des mots en langue berbère.

12 D’après la contrainte de «la disjonction référentielle» qui organise les relations entre les Syntagmes Nominaux (SN) qui assument une fonction relativement au verbe, il est impossible, « sauf condition particulière, pour un sujet et pour un complément verbal proche d’être coréférentiels» (J.-Cl. Milner, 1986, 26). Or la coréférence est liée, la plupart du temps, à la coïndiciation. Ainsi, (3a) répond positivement à cette contrainte tandis que (3b) semble la violer puisque le sujet et la cv qu’il lie sont coïndiciés. En effet, la seule interprétation possible, échappant à la contrainte, de cette coïndiciation est celle où la cv est une trace anaphorique, et où les deux positions ne portent pas d’indices déterminés différents.

13 Il apparaît clairement donc que c’est l’affixe passif qui détient la clé de cette configuration syntaxique qui lui est propre, et que c’est grâce à lui que la cv peut être coïndiciée. Il est partant la source d’explication de la théorie du passif en berbère et en arabe puisqu’il est la tête fonctionnelle d’une projection syntaxique.

14 Par conséquent, s’il faut parler de projection à son égard, c’est de la projection d’une tête fonctionnelle qu’il s’agit [1]. Cette tête fonctionnelle est mixte, elle contient la catégorie de l’aspect et celle de la voix (AspV); sa projection maximale (GAspV) reçoit la structure (4) :

15 (4)

Description de l'image par IA : Diagram arborescent avec des branches étiquetées GAspv, AspV', AspV, GV, V', V et SN, incluant des mots "spec" à plusieurs endroits.

16 En tant que prédicat flexionnel, la tête fonctionnelle AspV permet de légitimer le fait que l’on puisse évoquer, à propos du passif, la notion d’agent implicite qui a un statut résiduel dans cette construction car il n’importe que dans la mesure où l’on cherche à rétablir la symétrie interprétative entre l’actif (3a) et le passif (3b) ; puisque la relation configurationnelle entre les deux énoncés est bien asymétrique avec une fonction syntaxique sujet indispensable à cause du principe de projection étendu dont les propriétés fonctionnelles sont les mêmes aussi bien à l’actif qu’au passif.

17 Cependant, la configuration du passif comportant une cv de type trace anaphorique (ou trace de SN) est construite sur le modèle d’une chaîne thématique A’ (du genre: SN, cv) où la coïncidence des rôles avec les fonctions et leur non-coïncidence sont directement accessibles à l’interprétation, à partir de la phrase passive elle-même. Mais, la cv ne peut être coïndiciée avec le même terme lexical qui occupe la position non-coïncidente que grâce à la présence du marqueur du passif (tw). La coïndiciation des deux positions (coïncidente et non-coïncidente) doit être perçue donc comme une propriété spécifique de la tête fonctionnelle (AspV) qui engendre une configuration où la cv ne peut pas être interprétée en terme de rôle.

18 Donc, le paradoxe du passif est bien celui de deux géométries : la géométrie des fonctions et celle des rôles qui font que le sujet doit être interprété comme un complément d’objet.

19 Par ailleurs, dans (3b) signalé supra, la configuration passive empêche le sujet structural d’être agent (et partant circonstant), et comme le suppléant potentiel (complément d’agent) est impossible en berbère, le type de circonstant possible serait non-agentif comme en (5) :

(5) a – twaTunimaziġeni (SNcv)izi rebda
pass-oublier- er-ils-Acc berbèresde toujours
«les Berbères ont été oubliés de tout temps»
b- twaTunimaziġeni (SN cv)idi tmurt nsen
pass-oublier-ils-Acc berbèresdans leur terre
«les Berbères ont été marginalisés chez eux»
Description de l'image par IA :

20 Ainsi, dans (5a) le sujet, à cause de la cv, doit être interprété comme un complément d’objet, et le circonstant est temporel dans (a) et locatif dans (b). Le sujet peut recevoir un rôle dans la mesure exacte où il n’est pas un circonstant et ne peut pas l’être à cause de l’affixe (tw).

2. Propriétés communes du passif et du moyen

21 Dans la littérature générative (cf. A. Zribi-Hertz, 1982) il est possible d’épingler deux propriétés essentielles qui rapprochent le passif du moyen : les restrictions sélectionnelles du SN1 et le fait que les GV doivent être passivables [2].

22 En effet, aussi bien dans la configuration passive (cf. 5 supra) que dans celle du moyen :

(6) war itmenziwaryaz bu Nefs
Description de l'image par IA : parenthèse gauche 6 parenthèse droite w a r i t m e n z i w a r y a z b u N majuscule e f s

23 nég il-Inac-moy-vendre homme à- âme

24 « l’homme qui a de la dignité ne se vend pas »

25 Dans (6) le SN1 lexical correspond à l’objet sélectionnel du verbe, soit la fonction syntaxique sujet qui supporte le rôle thématique thème.

26 D’autre part, la construction moyenne ne s’applique que sur les GV passivables [3]:

(7) a - yetwaDezrḥeNi
il-pass-piler-Acchenné, « le henné a été pilé»
b- rḥeNi-yaiteDezdeġya
henné-ci il-Inac-pilervite, « ce henné se pile vite »
Description de l'image par IA : Texte en anglais avec des phrases en français entre guillemets.

27 et elle est impossible avec les GV non-passivables :

(8) a - *tetwaṬesğiret
elle-pass-dormir-Acc nuit,* « la nuit a été dormie »
b - *tetwaṬasğiret
elle-pass-dormir-Inac nuit,* «la nuit, ça se dort»
Description de l'image par IA : Texte en français avec des accents et des guillemets. Deux exemples de phrases avec des variations d'accents et de ponctuation.

28 On peut donc dire que sur le plan configurationnel (où AspV est la tête prédicative), il s’agit de la même structure syntaxique rendue avec le même affixe (tw) et sa variante (m) en rifain surtout, quand on a affaire à un verbe complexe [4]. Est-ce à dire que le passif et le moyen entretiennent un rapport d’homonymie parce qu’ils actualisent le même affixe? La réponse à cette question est bien évidemment NON comme on le verra dans ce qui suit. Qu’est-ce qui les différencie alors et comment en rendre compte?

3. Passif vs moyen

29 L’aspect Inac est l’un des principaux critères formels qui opposent le passif et le moyen :

(9) a – yetwašarzyiŽar
il-pass-labourer-Accchamp, « le champ a été labouré»
b - *itetwašrazmliḥ yiŽar-a
il-Inac-pass-labourerbien champ-ci
«ce champ se laboure bien»
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases sur le travail et le champion.

30 Le contraste entre le passif (9a) et le moyen (9b) est révélateur d’une exclusion mutuelle entre les propriétés formelles du marqueur diathétique (tw) et celle du schème de l’Inac dont la tête est également (t). Il semble qu’il y a là un conflit de position entre les deux têtes fonctionnelles. On constate dans (9) que l’Inac n’est pas un aspect-temps discriminant pour le passif, mais il l’est pour le moyen (Milner, 1986). Autrement dit, il permet d’opposer deux types de verbes en l’occurrence (9b) et (6) que nous rappelons en (10) où c’est le doublet de (tw) qui est utilisé ici pour exprimer le moyen, à savoir (m)[5]. La forme passive de (6) est (10) :

(10) a – yeMenzwġyuri (SNcv)i
il-pass-vendre-Accâne, « l’âne a été vendu »
b – war itmenzi waryaz bu Nefs, « l’homme qui a de la dignité ne se vend pas »
Description de l'image par IA : début tableau 1re rangée  parenthèse gauche 1 0 parenthèse droite a moins y e M majuscule e n z w en normal suscrire g en normal avec circonflexe y m prime i parenthèse gauche S majuscule indice N majuscule position de base c exposant prime position de base parenthèse droite i 2e rangée  i en normal l en normal moins p en normal a en normal s en normal s en normal moins v en normal e en normal n en normal d en normal r en normal e en normal moins A majuscule en normal c en normal c en normal suscrire a n e virgule u l prime a n e a suscrire c avec circonflexe t suscrire e avec circonflexe v e n d u avec circonflexe supérieur à 3e rangée  b en normal moins w en normal a en normal r en normal i en normal t en normal m en normal e en normal n en normal z en normal i en normal w en normal a en normal r en normal y en normal a en normal r en normal b en normal u en normal N majuscule en normal e en normal divisé par s en normal virgule u en normal l en normal prime b en normal o en normal m en normal m en normal e en normal q en normal u en normal i en normal a en normal d en normal e en normal l en normal a en normal d en normal i en normal g en normal n en normal i en normal t en normal suscrire e en normal avec circonflexe n en normal e en normal s en normal e en normal t en normal h en normal a en normal b en normal u en normal s en normal i i fin tableau

31 Ainsi, une deuxième propriété va permettre d’opposer le passif et le moyen, il s’agit de la cv. Dans le moyen, et contrairement au passif, la cv ne porte pas d’indice déterminé puisqu’elle ne correspond pas à un argument capable d’assumer le rôle du complément d’objet ; en plus du fait que le sujet de la phrase moyenne ne serait pas un rôle. Or, s’agissant d’une phrase non-événementielle, son sujet ne pourrait être agent, puisqu’il correspond à un « Hypokeimenon» qui reçoit une propriété [6].

32 La forme du sujet (nom générique) contribue aussi à marquer la non-événementialité du moyen. On peut y distinguer deux cas :

(11) a – rumitmeḵsigw-nebdu
pailleil-Inac-moy-prendre « la paille se ramasse en été»dans-été, :
b – rḥeNi-yaiteDezdeġya (cf. 7 b)
Description de l'image par IA : Texte en français avec des mots et des phrases, incluant des termes comme "paille", "itmeksi", et "dans-être".

33 Dans (1 la) le sujet est générique car l’attribut désigné par le verbe n’est pas essentiel, et dans (11b) le verbe désigne une propriété essentielle concernant un sujet particulier. Dans tous les cas, une interprétation accompagne toujours la construction moyenne, c’est celle de propriété qui s’oppose alors à celle de procès présente dans le passif [7].

34 Sans le recours aux critères mentionnés supra, il est difficile de déceler la valeur du moyen qui semble se confondre avec celle du passif. Dans cet ordre d’idées se situe l’exemple donné par L. Galand (1987: 150) :

35

« (25) ar iTTγway x taqayt (Roux 1955: 38)
(…)
(il fout boire quand on mange le couscous; car) “Part. d’Inacc. il-est-bloqué dans la gorge” : il colle à la gorge. »

36 L’auteur précise que dans pareil exemple «la valeur du passif devient (…) floue (…) (c’est nous qui soulignons). Au fait ce flou dont il parle n’est que le symptôme d’une valeur diathétique non-reconnue, à savoir celle du moyen associé dans cet énoncé à l’affixe (t) qui ne peut pas exprimer le passif à cause justement de l’aspect inaccompli…

37 Nous voyons alors très bien pourquoi L. Galand ajoute le commentaire suivant (Ibid):

38

« le passif étend ici son champ d’application, d’autant plus facilement, sans doute, qu’il ne trouve en face de lui aucune autre forme intransitive, le verbe γw, « bloquer » n’étant pas réversible ».

39 Pourquoi les berbérisants n’ont-ils pas vu cette valeur, à part le père de Foucauld, cité par L. Galand (1987), qui a parlé de « pronominal »? Ceci est d’autant plus étonnant que d’une part, on sait intuitivement qu’à l’Inac, il ne s’agit plus vraiment d’un passif; et d’autre part, l’analogie entre passif et moyen se trouve, également, en arabe (langue appartenant à la même famille chamito-sémitique) comme le signale Fassi Fehri (1988: 26) :

40

« middles have essentially the same structure that passives have and the middle affix has the same entry that the passive affix has ».

41 Bien plus, «en français même – écrit J.-Cl. Milner (1986: 52), il est intéressant de se souvenir des formes dites moyennes : (4. 26) ce texte se lit facilement. On y retrouve une propriété analogue à celle du passif: la coprésence de deux N « coïndiciés ».

42 En définitive, ce qui distingue crucialement le passif du moyen, c’est que le premier malgré l’aspect accompli et la présence de l’affixe (tw) conserve son interprétation événementielle, et le second est intégralement non-événementiel et obligatoirement transitif.

4. Inchoatif et passif

43 La relation entre le passif et l’inchoatif mérite d’être tirée au clair en berbère, car dans la littérature linguistique berbère elle a été peu et parfois même mal élucidée. De plus, de manière générale la comparaison des deux formes s’est toujours imposée aux linguistes dans plusieurs langues. Considérons les énoncés suivants en rifain:

(12) a – išarfufeğaḥtafunast
il-entraver-Acc paysan vache, « le paysan a entravé la vache »
b – tšarftfunastii (SN t)i
elle-entraver-Acc vache, « la vache est entravée »
c – tetwašarftfunastii (SNcv)i
elle-pass-entraver-Acc
« la vache a été entravée »
Description de l'image par IA : Texte en français avec des phrases sur "entraver" et "vache". Inclut des termes grammaticaux et des exemples de phrases.

44 Du point de vue lexical, nous admettrons qu’il s’agit de la même entrée lexicale du verbe « sarf, entraver » dans les trois phrases comme le montre (13) :

45 (13) a –…Vy,x b –

Description de l'image par IA : Ligne avec points V, V', V'' et étiquettes "spec y" et "arg x".

46 Mais sur le plan interprétatif, la structure lexicale primitive de ce verbe se réalise de manière différente en donnant l’actif (12a), l’inchoatif (12b) et le passif (12c). Seulement, à la construction inchoative (12b) ne correspond pas toujours la forme passive du même verbe (cf. Cadi, 1990 pour plus de détails), car les vertes inchoatifs obéissent à des idiosyncrasies lexicales souvent complexes. Le test décisif que nous utiliserons ici pour leur identification est l’anticausativité [8] illustrée en (14) :

(14) a – iqeSḥmed aḵsum
il-couper-Acc Ahmed viande, «Ahmed a coupé la viande»
b – iqeSwḵsumi (t)i
il-couper-Acc viande «la viande est coupée »
c – *yesqeSḥmed aḵsum
il-caus-couper-Acc Ahmed viande, «A. a fait couper la viande»
Description de l'image par IA : Texte avec des formules mathématiques et des phrases en français. Inclut des notations comme "hmed aksum" et "wksum_i(t)i".

47 En plus des restrictions de sélection lexicale qui bloquent l’affixation du (tw) à certains inchoatifs:

(15) a – yeŠurḥmed aġaRaf
il-remplir-Acc Ahmed gobelet, «A. a rempli le gobelet»
b – yeŠuruġaRafi(SNt)i
il-remplir-Acc gobelet «le gobelet est rempli»
c – *yetwaŠuruġaRafi (SNcv)i
il-pass-remplir-Acc gobelet, « le gobelet a été rempli »
Description de l'image par IA : Texte avec des phrases en arabe et en français.

48 et du fait que la construction en (tw) est systématiquement rejetée à l’Inac alors que l’inchoatif est acceptable au même aspect sous de fortes contraintes (autrement, il est exclu, cf. Cadi 1990, ch. 3), le passif tout en étant interprétativement proche de l’inchoatif (à la forme intransitive) s’en distingue drastiquement aux niveaux morphologique et syntaxique. Notre définition de l’inchoatif est la suivante :

49 (16) Un verbe inchoatif est un V transitif qui connaît une alternance diathétique et exprime un changement extrinsèque affectant le rôle thématique thème, que ce dernier corresponde à la fonction objet ou sujet du même verbe ».

50 La différence morphologique avec le passif - d’après cette définition - fait que l’inchoatif ne connaît pas l’affixation du marqueur diathétique tête de la configuration passive (tw) et partant il n’a qu’une projection lexicale simple, tandis que le passif est un prédicat complexe où la projection lexicale est tressée sur la projection fonctionnelle de (tw).

51 Syntaxiquement, l’inchoatif est obtenu par mouvement du SN de sa position d’argument interne à celle de l’argument externe (externalisation) laissant une trace qui lui transmet son rôle thématique et avec laquelle il est coïndicié tandis que le passif dans notre conception n’est pas formé par Mouvement, mais plutôt par représentation directe et simultanée. Donc, l’analyse de l’inchoatif est de type argumentai, alors que celle du passif est fondamentalement prédicative à cause de la présence de la tête fonctionnelle AspV correspondant au prédicat flexionnel (tw).

5. Remarques succinctes sur la voix et l’aspect

52 Nous avons conçu, dans ce travail, les catégories d’aspect et de voix comme appartenant à la même tête fonctionnelle AspV qui est au fond un schème morphologique (simple ou complexe). La catégorie de l’aspect telle que nous l’avons utilisée est encodée morphologiquement, elle est par conséquent grammaticale et elle appartient de ce fait même au système temporel. En berbère, on le sait, l’opposition aspectuelle de base est : Accompli vs Inaccompli (l’aoriste restant neutre de ce point de vue là). Cette opposition nous a servi à distinguer le passif lié à l’Ace et le moyen exprimé par l’Inac. Ce qui veut dire que la diathèse (ou voix) est déterminée par l’aspect que nous tenons à bien distinguer de l’Aktionsart caractérisant le sens lexical inhérent au verbe incluant la durativité, l’itérativité, l’ingressivité et la résultativité.

53 Quant à la voix qui est la représentation lexicale et syntaxique de la relation prédicat-argument(s), elle définit – dans la projection maximale – la structure arguméntale de la tête lexicale.

54 Comme nous l’avons vu, ce sont ces deux catégories (voix et aspect) en plus de celle de l’Aktionsart (contraintes lexicales) qui nous ont permis de foire le départ d’un côté entre le passif et le moyen, et de l’autre entre le passif et l’inchoatif, qui devrait être confronté également au moyen via l’ergatif. Mais ce point peut faire déjà l’objet d’un travail à part entière auquel nous commençons à penser.

Références

  • Baker M., Incorporation, a theory of Grammatical Function Changing, Chicago, 1988, University of Chicago Press.
  • Cadi K., Transitivité et Diathèse en Tarifit: Analyse de quelques relations de dépendances lexicale et syntaxique. Doct. d’État, Paris III, 1990.
  • Fassi Fehri A., « Arabie passive affixes as aspectual predicates », Faculty of Letters, Rabat, 1988.
  • Galand L., « Redistribution des rôles dans l’énoncé verbal en berbère », Actances 3, RIVALC, Paris, 1987.
  • Guerssel M., On Berber Verbs of Change: A Study of transitivity Alternations, L.P.W.P. 9, MIT, Cambridge, 1987.
  • Milner J.-Cl., « Introduction à un traitement du passif», DRL, Paris VII, 1986.
  • Ouhalla J., Functional categories and parametric variation, Routledge, London and New-York, 1991.
  • Rivero M.-L., «Adverb incorporation and the syntax of adverbs in Modem Greek », Linguistics and Philosophy, 15, 1992.
  • Speas, P., ((Functional heads and the Mirror Principle)), Lingua, 84, 1991.
  • Zribi-Hertz A., «La construction "se-moyen" du français et son statut dans le triangle : moyen-passif-réfléchi », Linguisticae Investigationes, VI/2, 1982.
  • Zribi-Hertz A., Relations anaphoriques en français: esquisse d’une grammaire generative raisonnée de la réflexivité et de l’ellipse structurale, thèse de Doctorat d’État, Université Paris-VIII, 1986.

Date de mise en ligne : 09/01/2023

https://doi.org/10.3917/edb.012.0107