Tifinaγ, de la plume à l’imprimante
Pages 187 à 191
Citer cet article
- CLAUDOT-HAWAD, Hélène,
- Claudot-Hawad, Hélène.
- Claudot-Hawad, H.
https://doi.org/10.3917/edb.006.0187
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- Claudot-Hawad, H.
- Claudot-Hawad, Hélène.
- CLAUDOT-HAWAD, Hélène,
https://doi.org/10.3917/edb.006.0187
1 Les fonctions relativement limitées des signes tifinaγ, en usage chez les Touaregs, n’ont pas empêché leur transmission ni leur conservation, au fil des générations. En milieu nomade, en effet, écrire ou déchiffrer ces caractères alphabétiques est à la portée de chacun.
2 Le rôle essentiel des tifinaγ revient à la correspondance confidentielle (par exemple lettres entre chefs politiques ; lettres d’amour…). Ils servent aussi à établir des listes occasionnelles de marchandises, le temps d’une caravane, ou encore à graver sur roche un nom ou une déclaration dans les lieux de passage. Mais ni la mythologie, ni les contes, ni l’histoire des tribus et des familles, ni les généalogies, ni la connaissance sophistiquée de la flore, de la faune, de l’hydrologie, de toute l’écologie locale… n’ont été fixés par écrit. Ces disciplines ont toujours été communiquées et enseignées oralement.
3 Il existe cependant des exceptions. Certains savants locaux ont cherché à consigner par écrit leurs observations, comme par exemple la vieille Lama des Ikazkazen, dont le savoir médicinal ainsi que juridique était réputé. En soumettant à une utilisation plus intensive les tifinaγ pour établir ses notes de travail, Lama a éprouvé la nécessité d’améliorer cet alphabet consonantique en lui adjoignant des voyelles (Claudot 1985).
4 Suivant le même cheminement, des tentatives de vocalisation des tifinaγsont apparues de façon dispersée en pays nomade et se sont multipliées au cours des dernières années. La confrontation du monde touareg à la société dite « moderne » a créé de nouvelles circonstances incitant au passage à l’écrit. Les premières conditions ont été privatives. En effet, la colonisation française puis l’avènement des Etats africains ont entravé la libre circulation des hommes et donc des nouvelles orales entre régions. D’autre part, nombreux sont les Touaregs qui, individuellement ou par familles entières, se sont exilés dans des contrées lointaines (comme le Soudan ou l’Arabie Saoudite). Enfin, jusqu’à aujourd’hui, beaucoup déjeunes gens, surnommés les « chouméra » (du terme français « chômeurs »), partent à la recherche d’un travail dans divers pays d’Afrique, les éloignant souvent de leur aire culturelle et linguistique pendant des années. Pour communiquer avec les familles restées au pays, les missives rédigées en tifinaγ et acheminées par la poste ou par des voyageurs, ont alors été largement utilisées. Par ailleurs, l’expansion des tifinaγ a accompagné la naissance d’une littérature d’auteur.
5 Mise à l’épreuve pour exprimer des faits variés, cette écriture a connu plusieurs adaptations. Partout, la création de voyelles semble avoir, représenté une obligation de premier ordre. Des solutions diversifiées ont été proposées quant au nombre, à la nature et à la notation de ces voyelles (Claudot 1985). Du côté des linguistes, les travaux reflètent sur la question du système vocalique touareg autant de disparités de points de vue, ne permettant pas jusqu’à présent de privilégier un choix plutôt que l’autre. Précurseur en la matière, Ch. de Foucauld dans son Dictionnaire touareg-français (1950-1951) utilise trois séries (brève, normale, longue) d e cinq voyelles (ɩ, é, a, u, o) e t deux variantes (brève, normale) d’une voyelle centrale notée e. De son côté, Karl Prasse propose de distinguer, dans une perspective diachronique, deux voyelles centrales brèves (a et ə) et cinq voyelles longues (a, e, i, u, o). Enfin, la notation officielle établie à Bamako en 1966 par des experts de l’UNESCO prévoit deux séries (brève, longue) de cinq voyelles (a, e, i, u, o) et une seule voyelle centrale : ə (Galand 1974). Dans une optique plus synchronique, la tendance serait, parmi les utilisateurs non linguistes, de ne retenir pour la notation du touareg qu’une voyelle centrale brève (ə) et les cinq voyelles a, e, i, o, u. De nombreux autres problèmes de transcription se posent : d’une manière générale, faut-il adopter une notation plus phonologique que phonétique, un découpage visible des lexemes et des morphèmes, la ponctuation européenne en vigueur, etc. C’est probablement l’usage qui progressivement permettra de trancher.
6 Notons que le courant de modernisation des tifinaγ, initialement parti des campements, parvient à faire aussi des émules parmi les « scolarisés » qui, jusqu’à présent, avaient préféré adopter un alphabet exogène (latin ou arabe). Ainsi, certains d’entre eux commencent à suggérer des solutions, comme Ghubayd Alojaly, auteur d’un lexique touareg-français (1980) qui propose un ensemble de six voyelles (ibetan), proche du système établi par K. Prasse et traduit par les symboles suivants :
7 L’étape de l’intensification de l’écrit accomplie et celle de l’utilité de la vocalisation admise, la question de la reproduction des textes touaregs écrits en tifinaγ se posait. L’ordinateur allait permettre de réaliser dans de bonnes conditions ce passage de la graphie manuscrite à la machine.
8 Avec l’aide de Frank Falcoz, étudiant en informatique, une police de caractères tifinaγ a été créée. Le programme établi convertit aisément les caractères romains en caractères tifinaγ, et inversement, ce qui facilite les vérifications et les corrections.
9 Les cinq voyelles produites sont empruntées à Hawad ad, auteur de quatre ouvrages rédigés en tifinaγ mais dont la traduction française seule a pu être publiée (Hawad, 1985, 1987a, 1987b, 1989), accompagnée de calligraphies.
10 Ces premiers essais ne tiennent pas compte de la distinction établie entre voyelles brèves et voyelles longues.
11 notent respectivement la voyelle centrale e, le a, le u, le i et le é.
12 La notation en caractères romains correspond pour les consonnes et les semi-consonnes à l’alphabet international à trois exceptions près : le j prend la valeur de la fricative palato-alvéolaire sonore (j français), le ι correspond à la chuintante sourde (ch français) et le y à la semi-voyelle prépalatale sonore (son y de « yeux » en français). Pour les voyelles, é représente la voyelle antérieure non arrondie mi-fermée (é français) et e la voyelle neutre dont le timbre oscille suivant l’entourage consonantique entre un a bref et un o.
13 La phrase suivante
14 Kél Ahaggar el Kél Ajpr aret iyen.
15 se note en tifinaγ consorantiques :
16 et en tifinaγ vocalises :
17 En application pratique de cet alphabet tifinaγ vocalisé, je présenterai un texte de tindé de l’Aïr, dont j’ai eu l’occasion de commenter le contenu dans un article récent (Claudot 1989). Dans la transcription, j’ai adopté une option phonologique pour la préposition du complément de nom et pour la préposition de coordination. En effet, les variations phonétiques de ces unités suivent une règle stricte selon la nature de leur entourage ; s’il est consonantique, elles se réalisent en en et ed et s’il est vocalique en n et d. Pour tous les cas, j’ai retenu la notation unique de n et d.
Bibliographie
- Alojaly (G.), Lexıque Touareg-Français, Akademisk Forlag, Copenhague, 1980.
- Claudot (H.), Tifinar’, Du burin à la plume, Atelier du Triangle, Dauphin, 1985, 17 p.
- Claudot (H.), « Les Touaregs ou la résistance d’une culture nomade », ROMM, 1989, pp. 63-73.
- Foucauld(Ch.), Dictionnaire Touareg-Français, Dıalecte de l’Afiaggar, Paris, Imp. Nation., 1950-1951, 4 vol., 2 028 p.
- Galand (L.), Introduction grammaticale, in : Petites Sœurs de Jésus, Contes touaregs de l’Aïr, Paris, SELAF, 1974, pp. 15-41.
- Hawau, Caravane de la soif, Edisud, Aix-en-Provence, 1985.
- Hawau, Citants de la soif et de l’égarement, Edisud, Aix-en-Provence, 1987 (a).
- Hawau, Testament nomade, Sillages, Paris, 1987 (b).
- Hawau, L’anneau-sentier, sous presse.
- Prasse (Ê.G.), Manuel de grammaire touarègue (tahaggart), Copenhague, 1972- 1974, 3 vol.