Correspondance
Pages 183 à 187
Citer cet article
- TAÏFI, Miloud,
- GAST, Marceau,
- AYAYOU, Ali
- et LEFÉBURE, Claude,
- Taïfi, Miloud.,
- et al.
- Taïfi, M.,
- Gast, M.,
- Ayayou, A.
- et Lefébure, C.
https://doi.org/10.3917/edb.006.0183
Citer cet article
- Taïfi, M.,
- Gast, M.,
- Ayayou, A.
- et Lefébure, C.
- Taïfi, Miloud.,
- et al.
- TAÏFI, Miloud,
- GAST, Marceau,
- AYAYOU, Ali
- et LEFÉBURE, Claude,
https://doi.org/10.3917/edb.006.0183
Le lexique berbère (parlers du Maroc central)*
1 La lexicographie berbère a produit beaucoup de travaux d’inégale importance, surtout des lexiques et des glossaires concernant des parlers ou des dialectes. Le touareg a été étudié par Charles de Foucauld dans un monumental dictionnaire (Dıctionnaire touareg-françaıs, dialecte de l’Ahaggar) et le kabyle a fait l’objet d’un travail lexicographique important de la part de J.M. Dallet (Dıctionnaire kabyle-françaıs, parler des At Mangellat, Algérie).
2 Aucun des dialectes berbères du Maroc n’a jamais été l’objet d’un recensement important du lexique comparativement aux travaux cités ci-dessus. C’est pour combler partiellement cette lacune que j’ai entrepris une recherche lexicographique sur quelques parlers berbères du Maroc central en présentant un dictionnaire tamazight-françaıs.
3 La thèse est composée de trois parties interdépendantes : une introduction (44 pages), un dictionnaire (870 pages) et un chapitre consacré à l’étude des schemes nominaux (55 pages). Elle comporte en outre une bibliographie de 47 références et des annexes (7 pages) où sont présentés les procédés de conjugaison en tamazight, des tableaux dressant l’inventaire des pronoms et enfin une liste des prénoms berbères. Le dictionnaire est accompagné de 26 planches.
4 Les parlers étudıés. — Le tamazight est constitué de plusieurs parlers. On distingue généralement deux groupes de parlers : ceux du Nord et ceux du Sud qui occupent de vastes étendues au-delà de Midelt et du Jbel Ayyach jusqu’au Taillait. Une telle distinction est fondée sur la répartition géographique et non sur quelques faisceaux d’isoglosses. L’unité et l’homogénéité du tamazight ne font aucun doute. Dans l’état actuel, le mouvement des populations a créé un brassage des parlers qui a renforcé l’intercompréhension. Les parlers présentent néanmoins dans les faits des différences phonétiques, morphologiques et lexicales. Ces différences sont suffisantes pour caractériser chacun des parlers.
5 Seuls neuf parlers font l’objet de mon étude lexicographique. Le choix a été déterminé par les possibilités d’enquête lexicologique et la disponibilité des travaux qui ont précédé ma recherche. Le corpus analysé émane en effet des enquêtes que j’ai effectuées en 1983 et en 1986 et du dépouillement des textes, lexiques et glossaires déjà publiés.
6 Méthode de classification. — Le lexique recensé est classé par racines. Ce sont les structures morphologiques du berbère qui exigent un tel procédé de classification. Le mot berbère combine en effet, comme en sémitique, une racine et un scheme. L’association des racines et des schemes permet la formation des mots ; ceux-ci sont organisés en familles lexicales. La classification par racines, contrairement au classement par ordre alphabétique, permet donc de réunir dans le dictionnaire ce qui est réuni dans la langue.
7 La racine ne doit pas cependant être considérée seulement comme un simple groupe de consonnes qui apparaît dans plusieurs mots. La détermination sémantique des racines est aussi nécessaire pour éviter des regroupements lexicaux aberrants. L’opération n’est pas toutefois simple dans la mesure où les affinités et les parentés de sens entre les mots sont difficiles à délimiter. Il s’agit en somme du problème classique de l’opposition polysémie/homophonie, mais rendu plus complexe, en ce qui concerne le berbère, par les différentes modifications que connaissent les racines.
8 Reconstitution des racines. — J’ai procédé justement à la reconstitution, sur le plan synchronique, des racines qui ont subi des altérations. Je n’ai noté évidemment que les évolutions dont j’ai pu rendre compte en comparant les neuf parlers étudiés dans le dictionnaire. Les racines peuvent subir plusieurs types d’altérations, trois phénomènes sont les plus courants :
- — Les changements phonétiques, soit des évolutions simples, soit des accommodations ou des assimilations.
- — La réduction des racines (par exemple des trilitères devenant des bilitères) due généralement aux assimilations phonétiques, mais une racine peut aussi perdre simplement l’une de ses radicales.
- — L’augmentation de la racine due à l’adjonction d’éléments consonantiques. Ces éléments à valeur expressive ne sont ni de véritables radicales ni des formants du scheme. L’augmentation de la racine est un phénomène rare en berbère.
10 Contenu du dictionnaire. — Le dictionnaire recense les racines dégagées à partir des matériaux recueillis dans les neuf parlers retenus. Il contient environ 5 000 racines, chacune constitue l’entrée-vedette d’un ou de plusieurs articles. Les différents sens de chaque forme de mot sont illustrés par des exemples d’emploi. Les exemples sont généralement tirés du corpus recueilli, ils reflètent donc la vie sociale et culturelle de la communauté linguistique étudiée. J’ai noté aussi des proverbes, des chants et des devinettes pour montrer certains emplois ou sens particuliers.
11 Le dictionnaire se situant dans une perspective comparatiste, j’indique à chaque fois à quel parler appartient telle ou telle variante phonétique, morphologique ou lexicale. Il m’a semblé utile de procéder aussi à la comparaison des données du dictionnaire avec le kabyle et avec l’arabe dialectal marocain.
12 Traduction. — La traduction des mots et des exemples berbères en françaıs n’est pas sans poser de problèmes etje n’ai pas échappé dans mon entreprise aux difficultés que connaît toute pratique de lexicographie différentielle. J’ai cependant évité le mot à mot en donnant, au contraire, à l’entrée berbère plusieurs équivalents en français pour que le lecteur ne procède pas à des transpositions abusives.
13 Transcription. — J’ai adopté une transcription à tendance phonologique. Je n’ai pas tenu compte des variations individuelles et des variations contex-tuelles. De même la spirantisation de certains sons occlusifs ainsi que quelques particularités phonétiques propres à chaque parler n’ont pas été notées. J’ai dressé un tableau phonétique du tamazight et j’ai expliqué dans l’introduction les options et applications pratiques auxquelles j’ai procédé.
14 Etude des schemes. — Un chapitre (qui peut être considéré comme un appendice au dictionnaire) est consacré à l’étude des schèmes. J’y donne un inventaire des schèmes des dérivés Noms d’action et Noms d’agent. Des tableaux statistiques montrent comment les schemes sont distribués. L’interprétation des résultats permet de dégager deux caractéristiques essentielles des schèmes : la pléthore et la dispersion. Je discute quelques faits linguistiques qui seraient à l’origine de l’éclatement relatif du système des schèmes en tamazight.
15
Miloud Taifi
Faculté des lettres et sciences humaines Fès. Juin – 1989.
[À propos de la revue]
16 Monsieur,
17 J’ai apprécié avec beaucoup de plaisir, au fur et à mesure de leur parution, la qualité des livraisons de vos Etudes et Documents berbères et en particulier le n" 5 que je trouve particulièrement riche en documentation ethnographique et linguistique.
18 Ce retour à l’observation fine des coutumes et pratiques sociales, domestiques et matérielles, qui expriment bien mieux l’originalité culturelle des populations que de grands discours théoriques, me paraît une discipline indispensable et préalable à toute appréciation ou étude qui se veut générale et globale à des niveaux plus abstraits, malheureusement aussi souvent plus mondains. Je reste persuadé qu’avant de se vouloir ethnologue ou anthropologue, il faut avoir été aussi un bon ethnographe pour savoir de quoi l’on parle, et avoir appris d’abord à laisser s’exprimer les gens eux-mêmes. Former de jeunes étudiants aujourd’hui à ce travail d’écoute et d’observation d’eux-mêmes et des autres devient à nouveau possible en Afrique du Nord bien qu’avec beaucoup de difficultés et malgré les déviations de la politologie qui fait profession d’anthropologie.
19 Vous savez revaloriser des observations anciennes qu’on ne peut toujours et éternellement taxer de « coloniales » parce qu’elles portent la marque naturelle de l’authenticité et de l’indépendance idéologique de leurs producteurs.
20 Je suis personnellement très sensible à la qualité de ces directions parce qu’elles sont un retour aux sources. Il manque à susciter une génération de chercheurs ou même d’amateurs de bon niveau qui prennent le relais des anciens, mais dont les objectifs de recherche ne soient pas uniquement linguistiques. C’est ce que nous essayons de réaliser à Aix-en-Provence par le biais des cursus de formations où nous intervenons, mais que l’on retrouve aussi dans d’autres instituts comme l’Institut agronomique Hassan 11 de Rabat par exemple.
21 Avec mes compliments, je vous prie de recevoir, Monsieur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
22 Marceau Gast
Une mise au point
23 Monsieur le Chercheur,
24 Après avoir lu avec beaucoup d’intérêt votre dossier sur amdyaz dans la revue Études et Documents Berbères, je suis fort aise de retrouver l’homme queje voyais pendant quelque temps dans cette vallée de l’Atlas Central parmi les gens de Msemrir, et pour qui, alors élève au primaire, j’avais exécuté des dessins de femmes Ait Hdiddou, Ait Atta et Ait Morghad. Votre analyse sur tamdyazt est fort intéressante, en revanche un fait divers, que vous relatez dans ce dossier, semble être mal connu de vous et de votre informateur. Il s’agit de la nommée taεdit dont vous dites qu’elle était volage ce qui l’a entraînée à « déserter le foyer conjugal pour suivre un séducteur… elle l’a décapité d’un coup de houe… etc. ». Permettez-moi de vous dire que cela est erroné, qu’il n’a jamais été question ni de femme volage ni d’adultère dans cette histoire comme vous l’affirmez, qu’au contraire, cette femme, comme il est de coutume dans notre région, a quitté son mari pour épouser « le séducteur » qui a été son premier époux dans le même village au vu et au su de tout le monde et en toute légalité. Elle a laissé au mari deux filles qui, dans l’izli, sont symbolisées par les petits de la brebis. Il s’agit alors plus d’une querelle d’hommes que d’une question de femme volage, car ces deux hommes s’arrachaient cette femme qui, finalement, sera la victime de ce crime.
25 Quant au vers que vous citez, non seulement vous en avez inversé les hémistiches, mais sa traduction n’est pas exacte du moins la première partie ; en voici la forme originale telle qu’elle est connue dans la tribu des Ait Morghad où ledit fait divers a eu lieu :
26 Lah ! xs rεab a Dunit aydinγan, a tixsi iṭfrn uŠn tagi išrwān. Par Dieu ! je suis très étonné de voir une brebis suivre le chacal délaissant ses petits.
27 tNaš taεdit a uZu : grat amān ! hayaγ g Šrε ar ayNa iga rBi. O uZu ! taεdit te dit : « mets de l’eau sur le feu [pour siroter ton thé], désormais je dépends de la justice pour le temps que Dieu voudra. »
28 J’espère que vous comprendrez que je tenais uniquement à apporter une information supplémentaire pouvant rendre votre analyse plus claire et rendre justice à cette femme qui est, après tout, une partie de votre dossier. En attendant de voir l’erreur rectifiée, veuillez agréer, Monsieur le Chercheur, l’expression de mes sentiments les meilleurs.
29
Msemrir, le 12 mai 1989
Ayayou Ali
30 Retour d’écoute des plus gratifiants pour le chercheur, et parfaitement rare en dépit du souci qu’il peut en prendre : un témoin de son enquête le relance après lecture. Dans ce cas précis quelles retrouvailles !
31 Au début des années 70, dans la haute-vallée du Dadès, l’école n’était pas à la porte de chacun. Exilés pour suivre la classe, Ali et trois ou quatre de ses compagnons — quarante ans à eux tous — se débrouillaient seuls dans une bicoque proche du souk de Msemrir. Mon propre déracinement sans doute et, pour l’accident, des destins que j’avais demandés, me distinguèrent le leader des oisillons. Sa vivacité d’esprit, son coup de crayon : je lui offris la moitié de mes Cârân d’Ache, simplifiant d’autant mes relevés cartographiques. En retour, quel plaisir de savourer ses inter-prétations de tel ou tel de mes sujets d’observation. Voici qu’il m’écrit comme il dessinait.
32 Aussi bien, mes réactions restent voisines. D’abord infiniment de plaisir, à peine teinté de nostalgie, renforcé plutôt par ce queje pressens d’un devenir. Puis je remercie mon correspondant pour ses précisions, au service du bon droit comme de la vérité (à moins d’une tournure affaiblie, cependant, le point de traduction ne paraît pas recevable). Par-delà l’espace et le temps, sachez bien, toi Ali et tant d’autres, que vous êtes très présents pour moi, je reste à votre écoute.
33 Cl. Lefébure