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Compte rendu

Claire JOUBERT, éd. — Le Postcolonial comparé : anglophonie, francophonie. (Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, 2014, 290 p., 20 €)

Pages 242 à 244

Citer cet article


  • Roy, S.
(2016). Claire JOUBERT, éd. — Le Postcolonial comparé : anglophonie, francophonie. (Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, 2014, 290 p., 20 €) Études anglaises, . 69(2), 242-244. https://doi.org/10.3917/etan.692.0214o.

  • Roy, Sneharika.
« Claire JOUBERT, éd. — Le Postcolonial comparé : anglophonie, francophonie. (Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, 2014, 290 p., 20 €) ». Études anglaises, 2016/2 Vol. 69, 2016. p.242-244. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2016-2-page-242?lang=fr.

  • ROY, Sneharika,
2016. Claire JOUBERT, éd. — Le Postcolonial comparé : anglophonie, francophonie. (Saint-Denis : Presses Universitaires de Vincennes, 2014, 290 p., 20 €) Études anglaises, 2016/2 Vol. 69, p.242-244. DOI : 10.3917/etan.692.0214o. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-anglaises-2016-2-page-242?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etan.692.0214o


1 Le Postcolonial comparé : anglophonie, francophonie, édité par Claire Joubert, réunit des articles qui mettent en regard les études postcoloniales anglophones et francophones. Le recueil fait aussi dialoguer, de manière plutôt inédite, les domaines hispanophone et néerlandophone. Cette diversité linguistique va de pair avec une approche transdisciplinaire consistant à confronter des travaux en sciences politiques, histoire, littérature postcoloniale et littérature comparée. Ce travail ambitieux de comparatisme — un défi que le livre relève brillamment — est prolongé à la fin dans la riche bibliographie transdisciplinaire des ouvrages cités par les contributeurs. L’œuvre se divise en deux parties. La première partie, intitulée « Postcolonial Studies et l’épreuve comparatiste » porte sur la théorie postcoloniale ainsi que sur sa réception dans les milieux universitaires anglophone et francophone. La deuxième partie, « Les Caraïbes : lieu critique du postcolonial », propose une réflexion sur l’émergence de la théorie et de la littérature caraïbes, considérées comme illustration emblématique des enjeux postcoloniaux.

2 Dans le premier article, « Le “postcolonial” à la différence des langues », Claire Joubert interroge le « monolinguisme des Postcolonial Studies » (14). Elle s’attache à élargir et actualiser le domaine postcolonial, en le mettant en rapport avec les théories de la mondialisation et la notion du « transcolonial ». Cette perspective transcoloniale lui permet de déconstruire les catégories monolithiques : sous cet angle, le « colonialisme » apparaît « minoré » par « les effets internes de rivalités entre colonisateurs » ; le « racisme » par les mouvements de solidarité noire dépassant les frontières nationales et linguistiques (le panafricanisme, par exemple) ; et le « mondial » par « ses différentiations » en époques, en géographies et en langues (18). Dans le contexte de la mondialisation actuelle, elle attire également notre attention sur les conditions de la production des savoirs universitaires, notamment le néolibéralisme de la « research university » américaine et la priorité accordée à la compétitivité de « l’économie de la connaissance » par l’Union Européenne en 2000. Cette auto-réflexivité concernant le milieu académique marque aussi l’article de Robert Young. Dans « Littérature anglaise ou littérature en langue anglaise », il met en relief la manière dont la langue, auparavant mise au service d’une idéologie nationaliste à l’université (par exemple, « The English Novel » comme épreuve d’examen à Oxford), peut se transformer en moyen de résister à ce nationalisme académique à travers un corpus transnational (grâce à la création du nouvel intitulé « The Novel in English » à l’université, qui permet d’inclure les auteurs non-britanniques et diasporiques). Selon lui, la littérature postcoloniale nous offre un « langage » pour penser la littérature non seulement comme objet de savoir mais comme politique du savoir. Dans l’article suivant, Christine Lorre-Johnston étudie l’émergence des « whiteness studies » aux États-Unis et au Canada. Elle soutient que leur pertinence pour les études postcoloniales réside dans leur prise de position ambivalente, qui consiste à mettre la race au centre d’un paradigme, tout en dénonçant la discrimination qu’elle engendre. Jean-Marc Moura analyse la réception des études postcoloniales en France dans « Critique francophone du postcolonial et critique postcoloniale de la francophonie ». Il met en avant les limites de l’approche postcoloniale (tendance à décontextualiser et à déshistoriciser le fait colonial) ainsi que ses apports pour les études littéraires en France (une vision alternative et transnationale des auteurs francophones). L’utilité de la perspective postcoloniale pour le monde francophone est illustrée dans les trois articles qui suivent. Alice Goheneix-Polanski explore la politique coloniale de la langue française à travers l’argument civilisateur : elle montre que cette politique fondée sur la soi-disant « universalité » de la langue française en tant que vecteur des droits de l’homme est en réalité celle de la singularité ethnocentrique. Dans « Edward Said, Frantz Fanon et Aimé Césaire », Dominique Combe met en relief l’influence translinguistique des textes fondateurs de deux francophones (Césaire, Fanon) et d’un anglophone (C.L.R. James, traducteur de Césaire), qui forment un « véritable socle » de l’œuvre d’Edward Said (119). Martin Mégevand dans « Théâtre, terreur et mémoire en contexte postcolonial » met les théories postcoloniales de la terreur à l’épreuve de la tragédie grecque ainsi que du théâtre anticolonial (Kateb Yacine) et documentaire (Le Groupov). Selon lui, ces genres rendent visible la terreur en la « montrant », mais aussi à travers la défiguration violente de la langue et du langage scénique.

3 Dans la deuxième partie consacrée au cas des Caraïbes, la question de la poétique vient à l’appui des réflexions sur les rapports entre pouvoir et savoir amorcées dans la première partie. J. Dillon Brown présente les conditions de l’institutionnalisation de la littérature caraïbe. Il montre que les textes caraïbes ont traditionnellement été évalués en fonction de leur degré de résistance nationaliste. Prenant ses distances par rapport à cette grille de lecture, Brown propose d’aborder ces œuvres sous le prisme de l’« interdépendance culturelle » (172) et de l’ambivalence vis-à-vis de l’Angleterre (ancien pays colonisateur) et des États-Unis (pays néocolonial). Dans « Hybridité heureuse ou tragédie féconde », Michael Dash affirme que la force du théoricien francophone Edouard Glissant (comparé aux anglophones comme Stuart Hall et Paul Gilroy) réside dans sa manière de penser les Caraïbes comme lieu à la fois ancré dans les spécificités locales et « en relation » avec d’autres lieux historiques. Sandra Monet-Descombey Hernández quant à elle, souligne les affinités entre la Relation et l’œuvre « cosmopoétique » (191) de Nancy Moréjon, poète et traductrice cubaine. Elle montre que dans ses poèmes, l’histoire écrite par les hommes européens cède la place à un espace-temps caribéen et féministe en constante métamorphose et métaphorisation. Kathleen M. Gyssels met en dialogue les anthologies de deux écrivains, l’un francophone né en Guyane (Léon-Gontran Damas) et l’autre néerlandophone du Surinam ou ex-Guyane hollandaise (Albert Helman). Tous deux adhèrent à une vision multiculturelle de l’identité, jetant des ponts entre les Guyanes, leurs ancêtres amérindiens, l’archipel caribéen, la diaspora afro-américaine et l’Europe. Faisant écho à la thèse de Brown sur l’interdépendance culturelle, Claire Hennequet montre l’ambivalence du journaliste et poète hispanophone José Martí vis-à-vis des États-Unis. En tant qu’expatrié cubain vivant dans ce pays, il s’accorde le pouvoir du regard du spectateur. Fasciné et révulsé par les États-Unis, il articule une vision corrective de « Notre Amérique » (234) comprenant les États-Unis et le Cuba. Enfin, Myriam Cottias et Madeleine Dobie mettent en parallèle deux femmes diasporiques noires, l’anglophone Joséphine Baker et la francophone Mayotte Capécia. Elles démontrent que toutes deux étaient à la fois soumises aux stéréotypes coloniaux (la sauvage sexuelle, la mulâtresse antillaise), mais qu’elles ont su aussi les mettre à profit à leurs propres fins personnelles et professionnelles.

4 Malgré la diversité des auteurs (y compris ceux qui font autorité dans leurs domaines comme Combe, Dillon, Dash, Moura et Young), ce recueil se caractérise par sa grande cohérence grâce au faisceau des renvois théoriques et thématiques entre les articles. Il présente un intérêt particulier pour les spécialistes qui apprécieront l’heureux côtoiement des aires anglophone, francophone, hispanophone et néerlandophone, d’autant plus que les trois derniers sont usuellement éclipsés à des degrés différents par le premier. Ce recueil est également susceptible d’intéresser les non-spécialistes, grâce aux articles proposant des survols fort utiles des études postcoloniales et de la littérature caribéenne. Si d’autres pays postcoloniaux comme l’Inde ou l’Afrique du Sud ne sont pas étudiés, c’est parce que ce recueil a fait le choix — judicieux — de se resserrer autour des Caraïbes, qui se trouvent déjà en « relation » étroite avec d’autres cultures. La prise de position engagée de plusieurs contributeurs pourrait déconcerter certains lecteurs et même prêter le flanc au reproche d’un certain utopisme. Or, cette volonté de politiser la théorie et la pédagogie est bienvenue : elle s’inscrit au cœur même du projet postcolonial où politique et poétique, pouvoir et savoir sont inextricablement liés. Enfin, la mise en rapport des champs d’étude, traditions universitaires et aires linguistiques est éminemment louable : elle fait la force de ce recueil. Ainsi, Le Postcolonial comparé constitue un apport majeur aux études postcoloniales en France. — Sneharika Roy (American University of Paris)


Date de mise en ligne : 22/11/2016

https://doi.org/10.3917/etan.692.0214o