Camille de Villeneuve Aimer pour rien La forme intellectuelle de l’amour pur, XIIe-XXe siècles. Cerf, 2025, 304 pages, 24 €.
- Par Blandine Lagrut
Page 143
Citer cet article
- LAGRUT, Blandine,
- Lagrut, Blandine.
- Lagrut, B.
https://doi.org/10.3917/etu.4335.0144
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■ Quel sens y a-t-il à aimer sans retour ? Pour répondre, Camille de Villeneuve retisse patiemment les fils d’une tradition à la fois littéraire, spirituelle et philosophique. Son projet : exhumer le chaînon médiéval manquant, celui qui relie les sources anciennes de l’amour désintéressé (Job, Platon) à son expression extrême dans le pur amour de Fénelon. Au cœur de l’ouvrage, la lecture du Miroir de Marguerite Porete montre que le drame de la non-réciprocité n’est pas forcément une impasse mais une épreuve qui, une fois traversée, dilate le désir et l’ouvre à une expérience métaphysique capable d’inclure la totalité du réel. Du polyamour avant l’heure ? Plutôt une « diversification des objets en Dieu » : aimer chaque chose, chaque être depuis sa source unique, en l’inscrivant sur l’horizon de Dieu. Cette insistance sur le moment médiéval permet de relativiser la rupture du XVIIe siècle, lorsque la quête mystique du pur amour se fige en système sacrificiel. Chez Fénelon et Madame Guyon, la pureté de l’amour exige en effet de renoncer à l’élan propre vers le bonheur, voire d’accepter la damnation. Disloqué, l’amour de Dieu est alors « mysticisme du pervers » (Gilles Deleuze) confondant, sous couvert de sainteté, haine et exaltation de soi. Avec une acuité remarquable, l’autrice repère les échos de cette perversion qui hante l’amour désintéressé jusque dans la littérature moderne où les héroïnes de Boccace, Robert Musil ou Vincent Jouve « prouvent » leur amour en consentant au désir masculin jusqu’à leur propre malheur…