23. Le prix des choses sans prix
- Par David Le Breton
Pages 87 à 90
Citer cet article
- LE BRETON, David,
- Le Breton, David.
- Le Breton, D.
https://doi.org/10.3917/etu.hs20.0087
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- Le Breton, David.
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https://doi.org/10.3917/etu.hs20.0087
1Le coronavirus a provisoirement mis en échec le néolibéralisme, il a paradoxalement rendu nécessaire le soutien de l’État aux populations les plus affectées par la crise sanitaire. Les services publics se sont révélés un soutien majeur pour soutenir le lien social et maintenir les activités fondatrices de la vie quotidienne. Nous sommes dans une période de suspension, et il est malaisé de savoir comment les États et l’économie en tireront une leçon. La crise sanitaire rappelle l’étroite interdépendance de nos sociétés, l’impossibilité de fermer les frontières. Ni même d’ailleurs les frontières biologiques entre les composantes des innombrables mondes vivants, entre l’animal et l’humain. La pollution et le réchauffement climatique, avec ses dérèglements, nous le rappellent au quotidien. Le surgissement du coronavirus est un nouveau tour d’écrou. Un paradoxe, d’ailleurs, c’est qu’en réduisant la circulation automobile et aérienne, en arrêtant d’innombrables activités polluantes, le virus procure une sorte de respiration écologique pour la planète, et notamment pour le règne animal. Après des années d’indifférence royale à l’encontre des revendications sociales, cette pandémie nous rappelle la nécessité anthropologique de partager. Nous sommes interdépendants, pour le meilleur et pour le pire. Réinstaurer l’humanisme social violemment attaqué dans le monde entier par un capitalisme triomphant et cynique est un impératif, pour relancer le goût de vivre, protéger la diversité écologique de la planète et soutenir les plus vulnérables. « L’argent des uns n’a jamais fait le bonheur des autres », disait Pierre Dac, que nul n’a jamais contredit sur ce point.
2Mon propos sera plus discret afin de rester dans les limites du possible, au regard de l’imperfection ontologique du monde. Il touche à l’existence qui est à la fois assurée et fragile, toujours quelque peu sur le fil du rasoir et vouée à une part d’incertitude. Chaque jour dévoile son lot inégal d’événements attendus et de surprises. Le matin ignore ce que réserve le soir. La condition affective et sociale n’est jamais donnée une fois pour toutes, elle impose un débat permanent avec les autres, avec les événements, au risque d’en être meurtri. L’existence n’est pas ciselée dans la calme évidence de son aboutissement, comme un fil tendu au cordeau enjambant les difficultés du terrain. Elle est plutôt sinuosités du chemin, ambivalences. Elle est propre à engager sur des voies que rien ne laissait présager. L’individualisation du lien social, la personnalisation des significations et des valeurs induit l’éloignement des autres, avec les protections qu’ils étaient susceptibles d’offrir.
3Pourtant, un monde sans risque serait un monde sans aléas, sans aspérités et livré à l’ennui. Hypothèse cependant impensable car, dès lors qu’un vivant existe, il est projeté dans les incertitudes de son milieu et plus encore l’humain à qui les circonstances imposent des choix innombrables dont les conséquences restent toujours à venir. Si les autres ne sont pas nécessairement l’enfer pensé par Jean-Paul Sartre, ils introduisent inéluctablement de l’imprévu. La projection tranquille dans la longue durée, avec l’assurance que rien jamais ne changera, que toute surprise est exclue, suscite l’indifférence, à défaut d’obstacles donnant à l’individu l’occasion de se mesurer à son existence. Se sentir vivant implique d’éprouver parfois le frisson du réel. La rançon possible de la sécurité est la fadeur. À l’inverse, l’établissement dans le danger, s’il s’impose à son corps défendant à l’individu, est rarement une condition heureuse, investie avec passion : il engendre la peur, l’anxiété devant l’irruption probable du pire.
4La pandémie rappelle que l’existence individuelle oscille entre vulnérabilité et sécurité, risque et prudence. Parce que l’existence n’est jamais donnée par avance dans son déroulement, le goût de vivre l’accompagne et rappelle la saveur de toute chose. La riposte à la précarité relative de la vie consiste justement dans cet attachement à un monde dont la jouissance est mesurée. Seul a de prix ce qui peut être perdu et la vie n’est jamais acquise une fois pour toutes comme une totalité close et assurée d’elle-même. De surcroît, la sécurité étouffe la découverte d’une existence toujours en partie dérobée et qui ne prend conscience de soi que dans l’échange parfois inattendu avec le monde. Le danger inhérent à la vie consiste sans doute à ne jamais se mettre en jeu, sans chercher à inventer, ni dans son rapport au monde, ni dans sa relation aux autres. Ainsi, ni la sécurité, ni le risque ne sont des modes d’épanouissement et de création de soi. Le goût de vivre engage une dialectique entre risque et sécurité, entre capacité de se mettre en question, de se surprendre, de s’inventer, et celle de rester fidèle à l’essentiel de ses valeurs ou de ses structures d’identité. Parce que nous avons la possibilité de la perdre, l’existence est digne de valeur.
5L’expérience du confinement est venue briser une certaine insouciance de l’écoulement des jours, en rappelant avec brutalité la précarité de l’existence mais aussi de l’instant. Une certaine banalité enveloppait ces comportements, ils retrouvent aujourd’hui leur dimension de sacralité : prendre un café à une terrasse, marcher dans un parc ou dans la forêt, rencontrer des amis, aller au théâtre ou au cinéma, ou même simplement le fait de sortir de chez soi à sa guise et rentrer à son heure sans rendre de compte à personne. Le fait de se déplacer relevait d’une telle évidence qu’il n’était plus perçu comme un privilège. La crise sanitaire est en ce sens un memento mori, le rappel à une échelle planétaire de notre inachèvement et d’une fragilité que nous ne cessons d’oublier. Elle rétablit une échelle de valeur occultée par nos routines. Seul a de prix ce qui peut nous être arraché. Le confinement rappelle brutalement, dans la nostalgie, le prix des choses sans prix, ces activités anodines du quotidien effectuées sans y penser tant elles coulent de source mais dont la soudaine privation marque la valeur infinie. Voilà le chiffre que nul ne doit oublier dans ses relations aux autres et au monde.