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Article de revue

La popularité des zombies

Pages 365 à 373

Citer cet article


  • Coulombe, M.
(2012). La popularité des zombies. Études, 417(10), 365-373. https://doi.org/10.3917/etu.4174.0365.

  • Coulombe, Maxime.
« La popularité des zombies ». Études, 2012/10 Tome 417, 2012. p.365-373. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-2012-10-page-365?lang=fr.

  • COULOMBE, Maxime,
2012. La popularité des zombies. Études, 2012/10 Tome 417, p.365-373. DOI : 10.3917/etu.4174.0365. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2012-10-page-365?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etu.4174.0365


Notes

  • [*]
    Sociologue et historien de l’art. Professeur d’histoire de l’art à l’Université de Laval (Québec, Canada).
  • [1]
    Sur l’évolution et les transformations du motif, nous renvoyons le lecteur à Maxime Coulombe, Petite philosophie du zombie, Paris, Presses universitaires de France, 2012.
  • [2]
    Catherine Malabou évoque de même la proximité entre traumatisme biologique (maladie, blessures cérébrales) et traumatismes politiques et sociaux : « Les comportements des sujets victimes de traumatismes dus à la maltraitance, à la guerre, aux attentats terroristes, à la captivité, aux abus sexuels, présentent des points communs très frappants avec ceux des cérébro-lésés. Il est possible de nommer ces traumatismes des “traumatismes sociopolitiques”. Sous ce terme générique, il faut entendre tous les dommages causés par l’extrême violence relationnelle. » (Les Nouveaux blessés : de Freud à la neurologie, penser les traumatismes contemporains, Paris, Bayard, 2007, p. 37, souligné par nous).
  • [3]
    Giorgio Agamben, Enfance et histoire : sur la destruction de l’expérience (1978), Paris, Payot-Rivages, 2002, p. 24-25.
  • [4]
    Walter Benjamin, « Sur quelques thèmes baudelairiens », Œuvres III, Paris, Gallimard, 2000, p. 338.
  • [5]
    Ibid., p. 341.
  • [6]
    Cette contradiction apparaît d’ailleurs dans le passage sans transition, chez le zombie, de l’apathie à une terrible agressivité.
  • [7]
    Comme l’exprimait Giorgio Agamben dans une formule admirable qu’il nous faut garder en mémoire : « Il n’y a pas, d’abord, la vie comme donnée biologique naturelle et l’anomie comme état de nature, et, ensuite, leur implication dans le droit par l’état d’exception. Au contraire, la possibilité même de distinguer vie et droit, anomie et nomos, coïncide avec leur articulation dans la machine biopolitique. La vie nue est un produit de la machine et non quelque chose qui lui préexiste » (État d’exception : homo sacer II, t. I, Paris, Le Seuil, 2003, p. 147).
  • [8]
    Thomas Hobbes, sans doute le plus connu des théoriciens de l’état de nature, soutient que sans « contrat social » organisant nos rapports, nous serions dans un état de guerre de tous contre tous. Le monde ne serait que menaces, et l’ « homme », selon l’expression devenue célèbre, serait un « loup pour l’homme ».
  • [9]
    Voir aussi, Maxime Coulombe, Le Monde sans fin des jeux vidéo, Paris, Presses universitaires de France, p. 129-139.

1Les zombies, ces morts-vivants sans esprit et avides de chair, sont partout. Singuliers produits de la rencontre entre la culture haïtienne et le cinéma américain des années 1960 et 1970, ils ont désormais envahi la culture populaire contemporaine [1]. Des comédies sentimentales comme Shaun of the Dead (Edgar Wright, 2004) ont comme trame de fond des attaques de zombies. Des romans comme The Road (Cormac McCarthy, 2006), avec son cannibalisme, son univers postapocalyptique, son retour à l’état de nature, évoquent le genre de façon plus ou moins directe. On ne compte plus les jeux vidéo (pensons à la série des Resident Evil, ou les Left 4 Dead) où l’essentiel de l’action tient, pour le joueur, à survivre à des attaques de morts-vivants, à leur faire exploser le cerveau à l’aide d’une amusante panoplie d’armes. Des séries télé, parfois d’une belle complexité psychologique, sont maintenant tournées sur fond d’attaques de zombies (The Walking Dead, Frank Darabont, 2010). Et des individus de tous horizons, souvent dans la vingtaine ou la trentaine, se costument, se maquillent, puis marchent à l’unisson d’un pas traîné dans les rues de leur ville dans ce que l’on appelle Zombie Walk (marche de zombies).

2On a même vu apparaître des romans reprenant la trame de classiques de la littérature et y ajoutant des attaques de zombies, comme si des romanciers s’étaient interrogés : que se serait-il passé si la petite madeleine de Proust avait ouvert non pas au passé doux et mélancolique de Combray, mais à des souvenirs autrement plus troublants et déchirants, ceux d’attaques de zombies ? L’exemple est factice, mais Orgueil et préjugés et zombies de Seth Grahame-Smith, largement inspiré du roman de Jane Austen, a connu, malgré sa médiocrité, un succès planétaire. Une telle popularité, déjà, a de quoi soulever l’attention.

3Il est parfois des images qui fonctionnent comme les révélateurs d’une époque. À lire l’époque à l’aune de celles-ci, à la plonger dans le bain acide de ces images, elle gagne en contrastes, en clarté aussi. En cela, le zombie est un Virgile, un guide pour regarder notre société occidentale.

4D’un tel guide, on sourira, on rira même. Sous le rire, comme souvent, loge pourtant une vérité profonde : le zombie nous ressemble. Il est une caricature de l’homme. Sa démarche, son corps, sa chair, sa violence, les ruines même qu’il sait créer nous parlent intimement de nous, et cette créature ahurie, hébétée, renvoie moins à une altérité terrifiante, à un monstre, qu’à l’homme lui-même ; loin d’être exotique, le zombie pastiche un sujet traumatisé, brisé par quelque drame, voire par le rythme du monde moderne. Même lorsqu’il est mû par un appétit meurtrier, il se fait moins inhumain que « trop humain » et paraît alors révéler ce qui loge au cœur de l’homme, ce qui bat sous le vernis de la civilisation et de la culture. Voilà bien pourquoi le zombie nous intrigue : il figure les limites de la condition humaine, celles de la conscience, de la mort, de la civilisation. Il donne vie à certaines des inquiétudes les plus contemporaines concernant ces limites : la conscience, notre vie intérieure, notre subjectivité ont-elles toujours un rôle et un sens aujourd’hui ?

5Le zombie n’est pas qu’une figure simple et unifiée, univoque et monolithique ; en lui battent des imaginaires parfois contradictoires qui dynamisent sa figure. Cadavre et reflet de nous-mêmes, monstre sanguinaire et individu traumatisé, victime et coupable : le zombie incarne ces figures successivement et parfois même à la fois. Impossible, du coup, d’en épuiser le sens.

6À titre d’exemple, nous souhaitons brièvement esquisser, ici, deux figures, deux imaginaires qui rythment – littéralement – le comportement du zombie. Il est, au fond, deux zombies : celui qui attend, qui erre dans les rues dévastées, catatonique de ne pas savoir quoi faire. Celui-là semble esseulé, il est le zombie de l’attente. Et puis, il est un zombie qui, en présence d’humains, se met en chasse avec une détermination et une violence inouïes. Celui-ci est monstrueux, dangereux, horrible. Il est le zombie de l’action. À être articulées à notre culture et notre société occidentale, ces deux facettes du zombie et surtout les deux imaginaires qui les animent esquissent quelque chose comme une conception contemporaine de la conscience.

Le zombie de l’attente et du vide

7

Ce n’était plus une rue, mais un monde, un espace-temps de pluie de cendres et de presque nuit. Il marchait vers le nord dans les gravats et la boue et des gens le dépassaient en courant, avec des serviettes de toilette contre la figure ou des vestes par-dessus la tête. […] Il était en costume et portait une mallette. Il avait du verre dans les cheveux et sur le visage, des éraflures marbrées de sang et de lumière. […] Quelqu’un sortit du diner et ébaucha le geste de lui tendre une bouteille d’eau. C’était une femme portant un masque antipoussière et une casquette de baseball, puis elle ramena la bouteille à elle pour dévisser le bouchon avant de la lui tendre à nouveau. Il posa sa mallette pour la prendre, à peine conscient de ne pas utiliser son bras gauche, d’avoir dû poser la mallette pour prendre la bouteille. Trois véhicules de police fonçaient vers le bas de la ville dans un hurlement de sirène. Il ferma les yeux et but ; il sentit l’eau passer dans son corps, entraînant la poussière et la suie. Elle le regardait. Elle dit quelque chose qu’il n’entendit pas et il lui rendit la bouteille puis ramassa sa mallette. Il y avait un arrière-goût de sang dans la longue gorgée d’eau.
Don DeLillo, L’Homme qui tombe, Paris, Acte Sud, 2008, p. 9-11

8Le zombie paraît souvent sans affect, hagard. Sa mécanique simple fonctionne à vide et on le voit alors répéter bêtement, comme les reliques d’un autre temps, les gestes de son ancienne vie. Tel balayeur continuera à frotter le plancher de ce restaurant ; telle danseuse refera maladroitement et grotesquement, comme un pantin détraqué, un pan de sa routine. Si la conscience a été emportée, quelque chose comme une mémoire des gestes survit dans le cerveau ravagé du zombie. Dans ces moments où les gestes sont répétés, lentement et sans but, le zombie paraît presque touchant, et son malheur assez triste. Un peu, et on en viendrait à souhaiter le consoler. L’empathie que sait susciter le zombie dans ces moments vides où la mémoire des gestes remonte à la surface tient à ce que le mort-vivant rappelle alors moins un monstre qu’un individu traumatisé. Il ressemble à ce clochard hébété par le froid, la souffrance, la maladie et l’alcool, ou encore à ces gens foudroyés sur place par un drame terrible qui les aura laissés en ruine. On le sait, les blessures invisibles sont toujours les plus profondes ; le zombie nous attendrit de l’évoquer.

9Le zombie décline un paradigme central dans l’Occident contemporain : celui de l’individu ébranlé par un drame. Que ce drame soit l’une des catastrophes majeures qui auront ponctué le début du xxie siècle (11 septembre, tsunami, ouragan, etc.), ou un accident, une crise personnelle (drogue, traumatisme cérébral ou maladie, etc.), le sujet se fait zombie d’être un vivant absent de lui-même. Que l’effet de ce drame soit temporaire ou permanent, la conscience est mise à mal, brutalisée. Un choc trop grand aura fait vaciller ce qui nous définit comme humains : notre capacité à penser [2].

10Le zombie serait une figure d’exception, donc… Pourtant, à regarder notre société un peu plus attentivement, on observe que le « traumatisé » semble incarner, non seulement un accidenté, mais également nombre de sujets victimes de la modernité et de sa cruelle logique de la performance. Du coup, ce zombie conservant à la main sa mallette et portant un complet déchiré rappellerait moins un sujet dont le cerveau aurait été ravagé que, plus simplement et de façon plus troublante, ces employés vidés et épuisés, rentrant du boulot après une journée effrénée, folle, éreintante. Ce zombie évoque ces individus aveugles à tout, à leur voisin comme à la beauté du monde. Voilà ce qu’il importe d’analyser.

11Dans un célèbre article de 1940 sur Charles Baudelaire, Walter Benjamin s’interrogeait sur l’expérience moderne des villes. Il notait que l’habitant des villes modernes est certes de plus en plus stimulé, mais d’une stimulation le laissant non pas plus riche, mais plus pauvre en termes d’expérience. Force est de constater que cet effet s’est exacerbé au cours du dernier siècle. Giorgio Agamben illustrait ainsi la pensée benjaminienne lorsqu’il écrivait :

12

Dans une journée d’homme contemporain, il n’est presque plus rien en effet qui puisse se traduire en expérience : ni la lecture du journal, si riche en nouvelles irrémédiablement étrangères au lecteur même qu’elles concernent ; ni le temps passé dans les embouteillages au volant de sa voiture ; ni la traversée des enfers où s’engouffrent les rames du métro ; ni le cortège de manifestants, barrant soudain toute la rue ; ni la nappe de gaz lacrymogènes, qui s’effiloche lentement entre les immeubles du centre-ville ; pas davantage les rafales d’armes automatiques qui éclatent on ne sait où ; ni la file d’attente qui s’allonge devant les guichets d’une administration ; ni la visite au supermarché, ce nouveau pays de cocagne ; ni les instants d’éternité passés avec des inconnus, en ascenseur ou en autobus, dans une muette promiscuité. L’homme moderne rentre chez lui le soir épuisé par un fatras d’événements – divertissants ou ennuyeux, insolites ou ordinaires, agréables ou atroces – sans qu’aucun d’eux se soit mué en expérience[3].

13Les villes que semble fréquenter Agamben, avec « leur nappe de gaz lacrymogènes », et leurs « rafales d’armes automatiques », sont particulièrement angoissantes – c’est peu dire. Sur le fond, toutefois, le philosophe italien décrit bel et bien notre expérience contemporaine : nous sommes constamment sollicités par le monde, mais d’une sollicitation nous dépossédant de nous-mêmes.

14Le drame de l’époque moderne tiendrait à ce que les chocs constants qu’elle impose auraient fini par endurcir la conscience du sujet. Perpétuellement heurté par le rythme du monde, il s’y serait habitué : « À mesure [qu’ils] sont plus fréquemment enregistrés par la conscience, on peut moins escompter un effet traumatisant de ces chocs [4]. » La chose est lourde de conséquences : à lever de plus en plus haut le mur de la conscience, de moins en moins de traumatismes, mais aussi de moins en moins d’expériences se fraieraient un chemin jusqu’à la mémoire. Nous serions plus endurants, mais plus pauvres ; plus résistants mais plus vides : « […] plus la part de l’élément de choc est importante dans les impressions singulières, plus la conscience, cherchant à se prémunir contre les excitations, doit être inlassablement aux aguets, plus elle y réussit enfin et moins ces impressions entrent dans l’expérience. [5] » Lent processus, et processus incertain, évidemment : nous ne sommes pas zombies, mais cet abrutissement de la conscience et cette difficulté à vivre des expériences caractérisent bel et bien notre époque.

15On a le monstre non pas que l’on mérite, mais que l’on craint. La conscience aura ainsi su sécréter son cauchemar : le zombie. L’ordre du monde – celui du libéralisme économique, celui de l’urgence – est désormais sans guide, ses nécessités aveugles ; il n’accorde plus aucun rôle à la conscience, entendue comme moment d’introspection permettant une éthique singulière et personnelle, une déprise du monde pour en penser la cohérence. Que le zombie ressemble à un homme en dit long tant sur le zombie… que sur notre époque.

Le zombie du trop-plein et de l’action

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Les stations de radio, de télévision dans le pays mettent tout en œuvre pour vous informer des derniers développements de cette crise. À l’heure actuelle, nous avons enregistré une véritable épidémie de meurtres en série commis par une armée d’assassins non-identifiés. Les meurtriers s’attaquent aux villages, aux villes sans raison. Il s’agirait d’une explosion soudaine et générale de meurtres de masse. Nous avons quelques descriptions des assassins. Certains d’entre eux ont l’air d’être en transe. […] Il n’y a pour l’instant aucun moyen de savoir comment lutter contre eux, contre ces monstres. La police recherche la meilleure méthode pour agir rapidement. Les forces de l’ordre, les services d’urgence sont littéralement submergés d’appels. Les dirigeants de Pittsburgh, Philadelphie et Miami ainsi que les gouverneurs d’État de l’Est pourraient faire appel à la garde nationale sous peu. Les seuls ordres officiels qui ont été communiqués sont de ne pas quitter votre domicile. […] Une dépêche nous informe que des gens terrorisés se sont réfugiés dans des églises, des écoles, des immeubles administratifs pour fuir ces créatures avides de meurtres.
Extrait du bulletin de nouvelles dans Night of the Living Dead

17L’agressivité et la violence du zombie trahissent une autre inquiétude qui taraude notre époque. Si le zombie métaphorise un sujet traumatisé et catatonique, il se fait aussi – et de façon presque contradictoire [6] – l’avatar d’une hypothèse extrêmement répandue en Occident et voulant que sous le vernis de notre civilisation batte le cœur d’une bête sanguinaire. Nous serions, fondamentalement, des monstres. À gratter ce vernis, à briser ces verrous, nous verrions le monstre que nous sommes véritablement, au plus profond de nous.

18Les balbutiements d’explications concernant le comportement du zombie tournent toujours autour du même trope : son cerveau serait mort, à quelques connexions nerveuses près ; une infime partie de son cerveau survivrait, la partie la plus ancienne, la plus primitive, celle qui est responsable des pulsions : l’hypothalamus. Violence, abrutissement, cannibalisme : le zombie se comporterait ainsi car son cerveau est réduit à son plus simple appareil. Se trahit là, dans ces explications neurologiques et pseudo-scientifiques, une conception inquiétante et révélatrice de la psyché humaine. Au plus profond du cerveau de l’homme – littéralement – logeraient de terribles pulsions agressives, une violence première que la civilisation maintiendrait en cage et dissimulerait.

19Les films de zombies racontent, à chaque fois, l’histoire d’une épidémie dissolvant la conscience et le vernis de notre civilisation. Ces films donnent ainsi à voir une conception cynique et sombre de la psyché, une conception qu’ils n’ont pourtant pas inventée : le zombie évoque une certaine forme de retour à l’état de nature.

20L’état de nature est un état fantasmatique, mythique, un artifice de la philosophie. Il a pour but d’imaginer comment les hommes se comporteraient si les règles, les conventions sociales et les lois étaient abolies [7]. Si, chez Hobbes comme chez les autres théoriciens de l’état de nature, une telle condition ne correspondait pas à un état historique, mais bien à une hypothèse théorique, les médias contemporains ont perdu une telle nuance [8]. Ces derniers tiennent à l’état de nature comme la clef de lecture et le point de fuite de la violence contemporaine. La place grandissante accordée aux faits divers, le ton même des journaux trahissent une fascination morbide pour une violence qui ramperait sous nos conventions sociales et qui pointerait au fur et à mesure que la trame symbolique et notre vernis d’humanité s’aminciraient. Les zombies, avec leur cannibalisme, leur violence, leur agressivité figurent clairement ce retour à l’état de nature. Ils ne sont pourtant pas les seuls. Les survivants, aussi, incarnent parfaitement cette condition et sont une image à peine déformée de notre propre condition contemporaine…

21Dans le cinéma de zombies, les survivants, sous le jour de l’épidémie, craignent, frémissent et se défendent de tout, des vivants et des morts. Le tissu social se déchire, l’argent même perd toute valeur. L’agriculture s’est arrêtée, les centrales électriques sont abandonnées, seules quelques radios émettent encore. Mais peut-on faire confiance aux messages qui s’y transmettent ? Et s’il s’agissait d’un piège, visant à dépouiller les naïfs de leur nourriture, de leurs armes et de leurs médicaments ? L’approvisionnement en essence s’est depuis longtemps tari, les stations-service sont pour la plupart vides. On verra des colonnes de voitures immobiles, seules traces de ces sujets ayant tenté de quitter les villes.

22Tout inconnu est un ennemi potentiel, tout ami un mort-vivant en puissance. Il ne reste que les membres de sa famille auxquels tenir. Même un mari pourra bien, en cas de danger, abandonner sa femme. Seuls les liens de sang demeurent, comme fondés au-delà de toute raison, comme unique attachement, comme refuge. Ces liens de sang seront le véritable lieu de l’engagement, du risque. On se mettra en danger pour sauver un membre de sa famille, rarement pour quelqu’un d’autre. De toute façon, les intentions des autres sont toujours louches. Les gestes désintéressés apparaîtront indécents. Le don, dans un climat de pénurie, semble un sacrifice, une forme de masochisme. Le geste d’un dérangé. Et mieux vaut conserver au plus près de soi tout ce qui pourrait avoir de la valeur : les protagonistes apparaissent comme d’étranges sans-abri.

23Posséder un moyen de se défendre, dans un tel contexte, semble être une nécessité. Une arme à feu représente le degré zéro de la sécurité, l’arme blanche n’est qu’un pis-aller. Éviter les lieux de haute concentration humaine, sinon pour s’approvisionner, est un commandement souvent ressassé. Face à un tel danger, mieux vaut tirer d’abord et poser des questions ensuite. Moment particulièrement représentatif, Ben, le héros de Night of the Living Dead, sera abattu par une patrouille de la milice locale. Ces miliciens d’une profonde vulgarité et d’une grande brutalité sont malgré tout ceux dont l’espérance de vie est la meilleure. Ils apparaissent comme la morale paradoxale de ce film. Paradoxe de ce degré zéro de la condition humaine, état de nature et égalité vont de pair. Tous sont égaux, puisque tous sont gouvernés par leurs désirs et leur volonté de survie. Les privilèges n’existent plus, l’histoire n’existe plus. Chacun estime ce qui est bon pour lui, et chacun en est le seul juge.

24L’état de nature sur lequel fantasme la société contemporaine se voit là porté à ses amères et ultimes conséquences. Comme si le zombie nous fascinait de nous donner à voir ce que les faits divers nous annoncent. Les représentations de l’apocalypse nous défoulent en ce qu’elles vident une menace, l’épuisent en la donnant à voir : le zombie est la métaphore de la définition médiatique de notre sombre condition.

Le divertissement

25La sortie au cinéma ou le jeu vidéo demeurent, pour la plupart d’entre nous, le plus souvent, des divertissements. La chose est saine. Nous avons besoin du secours de la fiction pour supporter notre condition d’homme [9]. Nous avons besoin de ces moments de déprise du quotidien pour mieux nous y raccrocher et y (re) prendre place. La fiction est une respiration, une façon de rythmer autrement le monde.

26Elle offre aussi aux esprits curieux un levier d’interprétation, une façon de se donner à voir le monde qui nous entoure. Et nous en avons besoin. Notre époque, bien qu’elle soit si près de nous, nous échappe. Elle est trop collée à chacun de nos gestes, à chacune de nos pensées.

27Si le réel n’est pas donné, mais à interpréter, la fiction peut se révéler d’un grand secours. Et cela pour deux raisons complémentaires et contradictoires. D’abord, parce que, comme tout objet, elle est marquée et porte l’empreinte de la main qui l’a fabriquée ; elle nous renseigne – pour filer la métaphore – sur cette main et le sujet qui la manipule.

28Et tout à la fois, l’objet de fiction – l’imaginaire, à plus forte raison –, de par sa nature métaphorique, peut nous aider à penser notre époque, car il en est distant. Le zombie l’illustre à merveille : s’il est fils de notre culture, il est aussi une figure extrême et décalée, et en cela amusante, rigolote, divertissante. L’extrême, en étant ainsi distant de notre quotidien, en choquant notre imaginaire, voire notre société, s’offre donc comme un surplomb pour la regarder.


Date de mise en ligne : 01/10/2012

https://doi.org/10.3917/etu.4174.0365