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Article de revue

Le geste de soin est-il un geste sacré ?

Pages 341 à 350

Citer cet article


  • Gueullette, J.-M.
(2008). Le geste de soin est-il un geste sacré ? Études, Tome 408(3), 341-350. https://doi.org/10.3917/etu.083.0341.

  • Gueullette, Jean-Marie.
« Le geste de soin est-il un geste sacré ? ». Études, 2008/3 Tome 408, 2008. p.341-350. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-2008-3-page-341?lang=fr.

  • GUEULLETTE, Jean-Marie,
2008. Le geste de soin est-il un geste sacré ? Études, 2008/3 Tome 408, p.341-350. DOI : 10.3917/etu.083.0341. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2008-3-page-341?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etu.083.0341


Notes

  • [1]
    Centre interdisciplinaire d’éthique de l’Université catholique de Lyon.
  • [2]
    Benjamin Sombel Sarr, « L’homme écartelé. Approche théologique de la maladie et des pratiques de guérison dans l’Afrique d’aujourd’hui », Thèse de doctorat en théologie, Faculté de théologie catholique, Université Marc-Bloch de Strasbourg, 2006.
  • [3]
    J.-J. Wunenburger, Le sacré, PUF, coll. « Que sais-je ? », n° 1912, 1981, p. 12 sv.
  • [4]
    Talmud Babylone, Traité Shabbat 12b.
  • [5]
    P. Ricœur, « Manifestation et proclamation », dans E. Castelli (éd.), Le sacré, Aubier, 1974, 57-76 (citation p. 73).
  • [6]
    J.-J. Wunenburger, Imaginaires et rationalité des médecines alternatives, Les Belles Lettres, 2006, 191-192.

1Cette question peut sembler totalement incongrue aussi bien du côté de la médecine que du côté de la théologie chrétienne. Pour l’avenir de la médecine occidentale, ce fut en effet une intervention décisive que celle d’Hippocrate arrachant la maladie au monde religieux pour en faire un objet de savoir et d’intervention rationnelle. Si la médecine est ce qu’elle est aujourd’hui en Occident, c’est bien parce qu’elle a su sortir de la sphère du sacré, pour devenir une science avec ses compétences théoriques et techniques. Un geste de soin, dans la médecine d’aujourd’hui, se doit d’être avant tout un geste accompli avec compétence.

2Alors, n’est-il pas archaïque de tenter de réintégrer cette notion de sacré à propos du soin ? Est-ce le signe de l’influence de cet irrationnel diffus qui se présente aujourd’hui sous le nom de spiritualité ou de médecine alternative ? Si la question mérite d’être travaillée, c’est d’abord parce qu’elle a été posée, non pas dans un comité d’élaboration du programme de conférences d’un centre d’éthique [1], mais par une infirmière, l’an dernier, dans un groupe de travail de ce centre ; et son intervention avait manifestement reçu l’assentiment des soignants présents dans la salle. Une infirmière, travaillant dans un hôpital lyonnais, bien formée dans un institut plaçant certainement la compétence professionnelle au cœur de son projet pédagogique. Une infirmière européenne du xxie siècle, bien au courant du fait que les besoins d’un malade se décrivent en quatorze points, et non en douze ou quinze ; et que les étapes du deuil sont au nombre de cinq depuis que E. Kübler-Ross l’a dit. Alors, était-elle en crise professionnelle ? Etait-elle dépressive ? Cela ne nous regarde pas, mais nous pouvons oser entendre sa question et tenter d’en développer les enjeux.

Est-ce le soin qui parle du sacré, ou bien la médecine ?

3Il me semble que si, dans ce groupe de travail, quelqu’un avait tenté un rapprochement entre la médecine et le sacré, cette idée aurait reçu un accueil moins favorable. Si nous sommes éventuellement prêts à penser la dimension sacrée du soin, cela nous apparaît nettement moins évident pour la médecine. C’est certainement une conséquence de l’évolution de la médecine, qui tend à être de plus en plus une science, nourrie d’observation et d’expérience, qui intervient par des gestes de plus en plus techniques.

4Il est cependant toujours utile de se rappeler que ce modèle de médecine n’est pas le seul, et qu’il n’est pas forcément destiné à se maintenir comme seul référentiel de la prise en charge de l’homme souffrant. Dans d’autres cultures, et à d’autres époques, c’est le médecin qui apparaît comme l’homme du sacré. Cela signifie-t-il qu’on ne lui reconnaît pas une compétence spécifique ? Bien au contraire, en Afrique de l’Ouest, par exemple, le guérisseur est considéré comme un savant et non comme un spirituel. Il connaît l’ordre de l’univers et les secrets des relations entre les différents éléments qui le composent. Il sait que l’univers est composé du monde visible et du monde invisible ; il connaît les symboles qui permettent de faire la jonction entre les deux mondes. Il connaît l’homme, c’est-à-dire les différents éléments qui le composent. Mais c’est un homme du sacré, car sa connaissance lui est transmise par Dieu à travers les ancêtres et les esprits. Il est un homme accompli. Il connaît les relations qui régissent la société ; et il est un « homme fort » au sens où l’entendent les Africains. Il a le pouvoir d’agir pour rétablir l’harmonie entre les différents éléments de l’univers [2].

5Le guérisseur connaît les lois qui régissent l’ordre de l’univers ; c’est cette connaissance qui lui donne la possibilité et le pouvoir d’intervenir. Cette connaissance est particulièrement impressionnante et respectée, car elle porte sur ce qui fait la vie et la mort de l’autre homme. Mais en quoi ces deux phrases énoncées à propos des guérisseurs africains ne pourraient être appliquées à un chirurgien français ? Diagnostic : c’est le pouvoir de dire ce qui se passe dans l’autre et dont l’autre n’a pas connaissance. Pronostic : c’est le pouvoir de dire ce qui va se passer, même si le pronostic ne peut jamais être exact. Traitement : c’est le pouvoir de faire évoluer la maladie et la souffrance, pouvoir de faire du bien là où celui qui souffre a le sentiment d’être totalement démuni, pouvoir de repousser la mort. Ces deux phrases sur la connaissance qui donne la possibilité d’agir dans un domaine particulièrement délicat, puisqu’il a trait à la vie et à la mort, s’appliquent aussi bien au guérisseur de brousse qu’au chirurgien occidental. Le seul point qui fait différence – il nous faudra y revenir – se trouve dans l’énonciation du contenu de la connaissance : le guérisseur connaît les lois qui régissent l’ordre de l’univers ; le chirurgien connaît les lois qui régissent le corps humain.

6On ne voit plus trop cela dans les hôpitaux, mais quand on a connu ce qu’était la grande visite d’un patron, il y a trente ou quarante ans, on est tenté d’en parler comme d’une liturgie… Vu du côté du malade, rien ne venait lui rappeler que le grand patron en question était un homme comme un autre : il se tient à la verticale en présence d’un malade horizontal, vêtu d’une tunique sacrée – la blouse blanche que l’on ne porte pas en dehors de ce lieu –, en présence d’un malade peu ou non vêtu ; il parle une langue inaccessible au profane… Le grand patron était-il si différent d’un grand prêtre ?

7Si le médecin occidental ne se pense pas, ou plus, comme un homme ou une femme du sacré, il ne doit pas non plus négliger que ce qui fait l’objet de son métier, ce sont des réalités lourdement chargées de sens, de signification symbolique, d’enjeux vitaux pour ses patients. De plus en plus, on en vient à souligner que l’évolution scientifique et technique de la médecine, qui lui a permis de remporter d’incontestables victoires sur certaines maladies jusque-là incurables, s’accompagne aussi d’un appauvrissement symbolique, d’une incapacité à assumer ces dimensions non techniques de l’expérience humaine de la maladie et de la guérison. Le geste sacré est le geste qui met en relation, ou qui signifie qu’une relation existe, entre la réalité humaine observable et un autre registre de réalité qui la dépasse. Parce qu’il est le corps d’un homme vivant, parce qu’il est porteur d’une mémoire, d’une expérience humaine, le corps humain malade ne peut être envisagé seulement dans le registre de l’observable et du mesurable. Prendre conscience que sont en jeu dans la maladie et la médecine des dimensions qui dépassent ce registre, ce n’est pas demander au médecin de réendosser des habits d’homme du sacré qu’il a quittés depuis des siècles ; ce n’est pas non plus lui demander d’assumer à lui seul tous les registres, mais c’est du moins lui proposer de ne pas faire comme si le seul registre biologique avait une réalité et était source de sens.

Le geste de soin serait-il un sacrement ?

8La question posée par cette infirmière portait sur un geste, pas sur une parole. L’affirmation du caractère sacré d’un dialogue psychothérapeutique aurait sans doute entraîné moins de validation par le groupe. Un geste de soin : éventuellement accompagné de parole, mais pouvant être accompli aussi dans le silence. Un geste qui peut-être évoquera d’autant plus le sacré qu’il est accompli en silence. Le sacré est traditionnellement reconnu dans un au-delà de la parole humaine : objets, lieux, gestes. Lorsqu’une parole intervient dans le champ du sacré, c’est une parole rituelle, ce n’est pas un dialogue spontané.

9Il pourrait être intéressant de tenter de préciser, avec des soignants, dans quelles circonstances on est conduit à faire des gestes de soin en silence : est-ce la gravité de la maladie, et la manière dont le geste en question la souligne alors de façon plus ou moins explicite ? Est-ce lié à la pudeur, à l’intimité : les gestes qui impliquent le plus dans ce domaine s’accompagnent d’un silence qui serait une manière décalée de respecter une intimité, une intégrité dans laquelle on est amené à s’immiscer ? Est-ce, enfin, lié à la difficulté de réalisation du geste lui-même, qui demanderait au soignant toute sa concentration ?

10On pourrait pousser l’analogie un peu loin, en comparant certains actes de soin à un rituel. Dans sa formation, la future infirmière ne répète-t-elle pas certains gestes un grand nombre de fois avant de savoir les faire ? Entre les différents gestes qu’il faut apprendre pour être autorisé à faire seul un pansement dans un service de chirurgie et la cérémonie chinoise du thé, il n’y a pas de différence anthropologique considérable : l’ordre immuable des gestes ; la disposition préalable de tout ce dont on aura besoin, de manière à ne pas avoir à quitter le champ de l’action durant son déroulement ; une certaine concentration ; la réalisation de gestes précis qui n’ont rien d’improvisé, dont chaque détail est justifié ; la transmission de l’ensemble du processus par d’autres, car ce sont des choses que l’on n’invente pas soi-même en fonction de sa créativité ; la réalisation de cet ensemble de gestes en faveur d’un autre. On ne fait pas un pansement ni la cérémonie du thé chez soi, seul dans sa chambre, pour se détendre… La liste pourrait sans doute s’allonger des nombreux points de similitude entre un protocole de soin et ce rituel millénaire. Mais alors, si l’on peut parler de rituel ou de liturgie à propos du soin, la théologie chrétienne pourrait-elle se laisser aller jusqu’à regarder le geste de soin comme un sacrement ?

11On ne peut désigner comme un sacrement une expérience humaine dans laquelle l’action de Dieu n’est pas explicitement manifestée. Il n’y a pas de sacrement sans un geste qui n’est pas un geste quotidien mais un rite, se référant à une mémoire commune et publique du Christ. Le lavement des pieds liturgique du Jeudi saint n’est considéré comme un geste proche du sacrement, un sacramental, que s’il rend visible le don de Dieu, se référant clairement au geste du Christ dont l’Eglise fait mémoire en ce jour : on lit d’abord l’évangile qui raconte ce geste du Christ avant de faire le geste. Le geste de soin de l’infirmière qui soigne les pieds d’un blessé n’est pas un sacrement, car il se situe en dehors de cette ritualité et de cette mémoire explicite du Christ. Cela n’enlève rien à la qualité de charité que l’infirmière peut mettre en œuvre, ni à la référence qu’elle peut faire spirituellement et secrètement au geste du Christ. C’est une référence pour elle, non pour le malade, ni pour le milieu socioprofessionnel qui l’environne : il n’y a donc pas célébration.

12Ce petit détour par une question théologique nous permet de mieux percevoir que ce dont il est question ici, c’est bien la dimension sacrée, et non pas religieuse, d’un geste de soin. Un geste religieux est inscrit dans une tradition religieuse, un système cohérent de croyances et de rites. Il est pratiqué dans ce cadre, c’est-à-dire dans un environnement partageant les éléments d’interprétation du geste en question dans ce système de croyance. Le sacré est nettement moins défini. On peut percevoir que l’on se trouve dans un lieu sacré en visitant le sanctuaire d’une religion à laquelle on ne connaît rien : la disposition de l’espace, sa décoration, le comportement des personnes qui s’y trouvent, permettent de percevoir que c’est un lieu sacré, mais pas d’entrer dans les rites et les croyances religieuses auxquels il est attaché.

La perception d’un au-delà du soin

13L’être humain parle de sacré lorsqu’il est placé dans une situation où il perçoit que quelque chose le dépasse. Evoquer à nouveau, dans le système de soin biomédical occidental, un rapport entre soin et sacré, c’est peut-être exprimer les limites de l’identification de l’homme à son corps et de celui-ci à une machine.

14Lorsque J.-J. Wunenburger cherche à définir ce qui fait le sacré, il affirme qu’il ne suffit pas que l’être humain soit ému, ou impressionné, pour qu’il évoque une expérience du sacré. Celle-ci ne se limite pas à un vécu émotionnel. Le sacré, écrit-il, naît bien sur un terrain affectif, mais tout sentiment intense ne conduit pas au sacré. Ce qui fait la différence, c’est l’adjonction d’une représentation intellectuelle : dans le sacré, l’émotionnel s’associe au rationnel, l’expérience est transcrite dans un langage philosophique, cosmologique ou religieux. Le sacré ne désigne pas le divin, il en désigne la place. « Le sacré renvoie à un au-delà de nous-mêmes [3]. »

15Une telle approche philosophique permet de mieux comprendre pourquoi il peut être question du sacré dans le cadre du soin. Ce n’est pas le geste technique et compétent qui, à lui seul, peut être revêtu du sacré ; ce n’est pas non plus l’émotion qui peut l’accompagner qui va en faire un geste sacré. Il y faut l’émotion associée à la pensée que quelque chose est en jeu dans le geste qui dépasse le geste, et qui dépasse les acteurs du geste. Il me semble que nous pouvons au moins trouver deux pistes pour expliciter ce dépassement, pour comprendre ce par quoi les soignants peuvent se sentir dépassés.

Une affaire de vie et de mort

16L’approche du grand malade et du mourant impressionne. Quand on dit « c’est grave », on laisse entendre que la vie est en jeu et, en même temps, que ce qui se passe est lourd de sens. Ce à quoi on assiste est tout sauf banal : cela peut évoquer le tremendum et fascinosum de la définition classique du sacré (R. Otto), réalité séparée de la banalité du quotidien, qui suscite effroi et fascination. Si l’on parle de la situation en ne faisant allusion qu’à des prélèvements, des cathéters, des réglages de débit dans la sonde, les gestes évoqueront sans doute difficilement le sacré. Si l’on dit – ou seulement pense – qu’il y a un doute sur l’avenir du patient, sa vie ou sa mort, son intégrité cérébrale, sa fécondité future, les mêmes gestes techniques peuvent prendre une autre dimension, car ils renvoient à quelque chose qui les dépasse.

17Il est question de la frontière entre vie et mort, inaccessible à l’homme, quelles que soient ses compétences scientifiques ou techniques. Et il est question de vie et de mort dès qu’il y a expérience de maladie ou de souffrance, même sans gravité. Quand l’être humain se trouve face à la mort, lorsqu’il touche à sa vulnérabilité radicale, il peut être amené à manifester la conscience qu’il prend de sa limite, de son impuissance, en disant, d’une manière ou d’une autre : « Dieu est là. » Dans la tradition juive, un texte du Talmud l’affirme avec force :

18

Celui qui entre dans une maison pour visiter un malade ne doit pas s’asseoir sur le lit, ni sur une chaise, mais doit se couvrir, par respect, et s’asseoir en face de lui car la Présence Divine est au-dessus du lit du malade, comme il est écrit : « Le Seigneur le soutient sur son lit de souffrance » [4].

19On trouve ici, dans le cadre d’une tradition religieuse et non pas seulement d’une expérience ponctuelle du sacré, une description très forte de cet au-delà de l’humain. Rien n’est dit ici en matière d’étiologie de la maladie, de responsabilité de Dieu ou de l’homme dans sa survenue ; rien n’est dit non plus en termes de soin, d’obligation éthique envers l’homme souffrant. Ce texte se contente de prescrire une attitude de respect. Et celui-ci n’est pas dû au patient, à l’humanité du patient, mais à la présence de Dieu au-dessus de son lit. Le malade et son lit de souffrance deviennent un lieu saint, habité par une présence qui les dépasse totalement et qui est indescriptible. Car, rien n’est dit non plus de cette présence ni de son éventuel effet. Dieu est là. Et tout ce qui sera fait et dit, sera fait et dit en sa présence.

Reconnaître l’humanité du souffrant

20La reconnaissance inconditionnelle de l’humanité du souffrant est une autre piste pour dire ce dépassement, cet au-delà de l’humain qui peut être ressenti dans la pratique du soin.

21Reconnaître l’humanité de l’autre homme souffrant, en particulier lorsque celle-ci semble problématique, devient un acte de foi. Cela ne va pas de soi.

22Faire un lien entre soin et sacré, c’est donc entrer dans une démarche de reconnaissance inconditionnelle. Ce qui est sacré a une valeur non négociable : on ne peut pas discuter, s’arranger avec le sacré ; il s’impose, et impose le respect par lui-même. Nous percevons donc ici la dimension éthique de ce lien entre soin et sacré. Loin de faire déraper inéluctablement le soin sur une pratique plus ou moins magique, voire une relation de pouvoir, ce lien entre soin et sacré est une façon de souligner le fondement éthique de l’acte de soin : attention portée à l’autre homme souffrant, quel qu’il soit, parce qu’il est homme. Ce n’est pas la sympathie, l’amitié, l’amour ou les liens de famille qui en sont fondamentalement la source, mais le respect dû à l’humanité de l’autre homme. Soigner, c’est reconnaître la valeur inestimable de la personne humaine, au delà de son statut social, de son histoire, de ses actes. C’est dans cette radicalité éthique que l’on peut aussi percevoir un lien entre sacré et soin.

Un corps chargé de sens

23Faire un lien entre le soin et le sacré, c’est donc placer l’acte de soin dans la perspective d’une donation de sens, reconnaître que ce qui est vécu dans l’acte de soin, aussi bien par le soignant que par le patient, ne peut se réduire à un geste technique. Lorsque l’être humain met en œuvre une relation au sacré, il affirme que ce monde est un lieu de sens.

Les actes de construire et d’habiter peuvent-ils être entièrement désacralisés sans perdre toute espèce de signification ? Peut-on abolir la symbolique du seuil, de la porte du foyer et tout rituel de l’entrée et de l’accueil ? Peut-on entièrement désacraliser la naissance – venue au monde ! – et la mort – entrée dans le champ du repos ? Peut-on les dépouiller de tout rite de passage sans dégrader l’homme en un ustensile, sans le livrer sans reste à une manipulation qui trouve sa conclusion dans la liquidation d’un déchet ? Peut-on abolir tous les autres rites d’initiation sans que les passages de la vie deviennent eux-mêmes de simples transitions insignifiantes[5] ?
C’est bien là l’un des enjeux majeurs de la médecine contemporaine, et de la formation des médecins et des soignants. Comment poursuivre l’extraordinaire avancée thérapeutique due à l’approche scientifique de la maladie, tout en reprenant mieux conscience du fait que ce corps souffrant n’est pas un corps-objet, quelles que soient les images ou les dosages que l’on peut en faire ? Comment rester médecin et efficace, infirmier et compétent, tout en portant attention à la symbolique forte qui accompagne le corps humain et tout ce qu’on peut faire avec lui et pour lui ? Aucun geste accompli sur le corps d’un être humain ne peut être considéré comme seulement technique. Et si le soignant en vient souvent à se concentrer sur ce niveau technique [6], pour une part afin de bien faire son travail, pour une autre afin de se protéger d’une trop forte implication symbolique, existentielle, ce second niveau ne peut faire l’objet d’un déni. Faire une greffe du cœur ne sera jamais un problème de plomberie ; mettre un enfant au monde ne peut faire l’objet seulement d’un protocole en double aveugle. Le corps humain est un corps de parole, plongé dès l’origine dans la parole, dans une culture – la psychologie et la psychanalyse nous l’ont appris. C’est ce corps de parole qui est souffrant, qui est soigné.

Le geste sacré, geste efficace

24La réflexion précédente pourrait donner l’impression que la référence au sacré se situe non seulement dans la prise de conscience d’un au-delà du geste technique, mais qu’elle se situe également en dehors de la question de l’efficacité. Au geste technique d’être efficace, et aux agents culturels ou cultuels d’y placer les dimensions symboliques qu’ils voudront. Mais cela est faux, car le registre du symbole et celui du sacré sont des registres de grande efficacité chez l’être humain. Prendre un peu plus conscience de ces débordements de sens qui affectent le corps humain, ce serait se donner un peu plus les moyens de comprendre les situations d’efficacité, cependant constatable (effet placebo, par exemple ; effet somatique d’une parole) dans les situations où s’avère inefficace un traitement thérapeutique scientifiquement indiscutable.

25Pourquoi est-il relativement fréquent que des malades catholiques connaissent une évolution favorable ou une rémission inespérée à la suite d’un sacrement de l’onction des malades, si ce n’est par l’efficacité de la parole symbolique qui les a replacés dans un univers de sens, dans une dynamique communautaire, dans un processus qui parle du prix qu’ils ont aux yeux de Dieu et de l’appel à la vie qu’il leur adresse ? Vous ne trouverez sans doute que très rarement un prêtre qui célèbre ce sacrement afin que le patient s’améliore, mais vous n’aurez pas de difficulté à en trouver qui vous raconte des histoires étonnantes d’évolution inespérée après ce sacrement.

26Si une infirmière peut affirmer, aujourd’hui, que certains des gestes de soin qu’elle accomplit sont à ses yeux des gestes sacrés, c’est bien pour affirmer que, lorsque l’être humain prend soin de son semblable, il s’engage dans une démarche dépassant largement la technicité et la compétence professionnelle – cependant indispensables. Parler de la dimension sacrée du soin, ce n’est pas retomber dans des pratiques irrationnelles et considérer les avancées de la médecine comme sans intérêt, c’est appeler cette médecine à reconnaître que son discours et ses pratiques, aussi vrais et utiles qu’ils soient, ne peuvent assumer la totalité de l’expérience humaine de la maladie et de l’approche de la mort.


Date de mise en ligne : 01/03/2008

https://doi.org/10.3917/etu.083.0341