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Article de revue

Le choix de la crémation ?

Pages 185 à 196

Citer cet article


  • Faure, P.
(2007). Le choix de la crémation ? Études, 406(2), 185-196. https://doi.org/10.3917/etu.062.0185.

  • Faure, Pierre.
« Le choix de la crémation ? ». Études, 2007/2 Tome 406, 2007. p.185-196. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-2007-2-page-185?lang=fr.

  • FAURE, Pierre,
2007. Le choix de la crémation ? Études, 2007/2 Tome 406, p.185-196. DOI : 10.3917/etu.062.0185. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2007-2-page-185?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/etu.062.0185


Notes

  • [*]
    Michel Serres, La Légende des Anges, Flammarion, 1993, p. 225-227.

1Dans l’évolution des funérailles et du rapport aux morts depuis vingt-cinq ans en France, c’est certainement la crémation qui focalise le plus de bouleversements. De 5 000 crémations en 1980, qui représentaient 1 % des décès, on passe à 129 392 crémations pour 2005, soit presque 25 % des décès. En 1980, il existait 9 crématoriums en France, en 2006 il en existe 120, et une trentaine de projets sont en cours d’étude ou de réalisation. En France, les premiers crématoriums ont été construits il y a un siècle environ : Paris en 1889, Rouen en 1899, Marseille en 1907, Lyon en 1914.

2Pour l’année 2000, en Europe, le pourcentage des crémations par rapport aux décès est, par ordre décroissant : Danemark, 72 ; Grande-Bretagne, 70 ; Suède, 69 ; Suisse, 65 ; Pays-Bas, 49 ; Norvège, 31 ; Belgique, 28 ; Finlande, 26 ; France et Autriche, 18 ; Irlande, 5 ; Espagne, 4 ; Italie, 2 ; Portugal, 1.

3Les pays où la crémation est plus développée qu’en France sont en Europe du Nord, et de forte influence protestante. En revanche, les pays où la crémation est la plus faible sont les pays d’Europe du Sud, majoritairement catholiques, et l’Irlande, à forte pratique catholique aussi. On retrouve cette même répartition à l’intérieur des régions françaises. C’est dans l’est et le sud de la France (Alsace, Lorraine et Languedoc-Roussillon), à la culture protestante plus présente, que les taux de crémation sont les plus élevés (de l’ordre de 30 %). A l’inverse, dans les régions plus catholiques, notamment dans les régions rurales, la crémation est beaucoup moins fréquente (moins de 8 % en Auvergne, Picardie). En effet, les Eglises protestantes calviniste et luthérienne ont autorisé la crémation depuis 1898, alors que l’Eglise catholique l’interdit en 1886, au moment où la loi l’autorise. La crémation était alors promue par les libres-penseurs, opposés au catholicisme et à la foi en la résurrection des corps. Ce n’est qu’en 1963 que l’Eglise catholique modifie sa position et « accorde les funérailles chrétiennes à ceux qui ont choisi l’incinération de leur corps, sauf s’il est évident qu’ils ont fait ce choix pour des motifs contraires à la foi chrétienne ». Cette ouverture de l’Eglise catholique a pu jouer dans l’augmentation de la crémation, car 80 % des 530 000 à 540 000 décès annuels en France font l’objet de funérailles à l’Eglise catholique, alors que 7 % seulement de la population sont recensés comme « pratiquants ». En revanche, les chrétiens orthodoxes, les juifs et les musulmans interdisent la crémation et ne pratiquent que l’inhumation.

4A la question posée par sondage : « Vous-même, préféreriez-vous être enterré ou incinéré ? », la moitié des réponses choisit l’inhumation, de manière stable : sondage en 1979, 1994, 1996. Ce qui permet de penser qu’à l’avenir, en France, la crémation ne dépassera pas 50 % des décès. Mais on sait bien que, dans un domaine aussi personnel, la décision réelle finale peut évoluer, et la réponse au sondage différer aussi du vrai choix. Les contrats de prévoyance-obsèques qui se développent très rapidement (plus de 25 % par an) prévoient la crémation pour 40 % d’entre eux.

Qui choisit la crémation, et pourquoi ?

5Quelque 40 % des Français disent vouloir choisir pour eux la crémation. Ils sont en majorité non croyants, jeunes, habitant la ville, souvent cadres. Ce choix a une connotation « moderne et urbaine ». (Dans les pays du sud de l’Europe, où la crémation est la plus faible, elle atteint dans les grandes villes des taux comparables à la moyenne française.) A l’opposé, les paysans, les gens plus « classiques » ou conservateurs préfèrent l’inhumation.

6Les raisons exprimées pour faire ce choix se modifient au fil des années. La première raison avancée dans un sondage de 1998 est de faciliter la vie de ceux qui restent (31 % des réponses), ne pas les astreindre à entretenir une tombe dans un cimetière qui est loin de chez eux, étant donné la mobilité actuelle. La deuxième raison est d’ordre écologique (27 %) : éviter la pollution, la surpopulation des cimetières ; c’est la raison la plus invoquée par les associations crématistes qui militent pour ce choix. Mais comment peut-on comparer des places de parking à des tombes de cimetière ? Viennent ensuite les convictions philosophiques (19 %), que les sondages ne précisent pas ; puis le rejet du cimetière traditionnel et de l’inhumation (17 et 12 %). Enfin, la dernière raison invoquée est le coût : 10 % des Français pensent que la crémation est moins chère que l’inhumation (20 % en 1996). Mais, sur ce sujet, les calculs des spécialistes diffèrent, depuis ceux qui affirment que la crémation a un coût inférieur de 30 % à l’inhumation, jusqu’à ceux qui, ayant intégré tous les services payants, arrivent à des coûts équivalents.

7Les témoignages écrits ou oraux permettent de mieux percevoir ce qui entoure le choix pour ou contre la crémation.

8Le philosophe et académicien Michel Serres précise son choix :

9

Si laids sont les cimetières que je ne veux pas que l’on m’enterre et préfère brûler, en une dernière flamme, après mes quelques années d’incandescence ; que l’on jette enfin par les quatre vents des restes légers, chute dernière. Que l’on prie, si l’on croit, que l’on se recueille, si l’on veut, qu’on lise des textes inspirés. Mais qu’enfin l’on me confie au feu et à l’air, par l’univers. Merci.

10Puis il parle avec jubilation de la dispersion de ses cendres dans le massif des Ecrins des Hautes-Alpes, où il a fait de nombreuses ascensions :

11

Avant que ne se lève le jour, qu’ils se dirigent vers le couloir Coolidge et le gravissent pendant le moment qui précède l’aurore. Parvenus au beau milieu, qu’ils s’assurent et me lancent dans le vent, vers la neige et la glace et parmi les rochers, comme si je dévissais ou volais, enfin angélique, et qu’ils disent : Deum de Deo, lumen de lumine, en souvenir de ces mêmes paroles qui me vinrent à la bouche au jour trois fois béni où je reconnus la douce bénédiction divine, parmi la première lumière mauve de l’aube, à l’heure où la glace ruisselle de rose, quand commença ma deuxième et vraie jeunesse, très tard, dans la vraie montagne primordiale. Merci[*].

12Un médecin :

13

Etudiant en médecine, j’ai pratiqué nombre d’autopsies, et je puis vous assurer que je préfère le geste de disperser les cendres à la pensée de la lente décomposition d’un corps dans la tombe.

14Une jeune femme :

15

Il me semble qu’avec l’incinération, l’âme est libérée du corps complètement. En fait, lors de l’enterrement de ma grand-mère, je n’ai cessé de penser qu’elle allait se réveiller, et j’ai eu beaucoup de mal à accepter de devoir l’enfermer.

16A l’opposé, un psychiatre :

17

… la crémation suppose la dépréciation du corps. Dans cette sublimation de l’âme et cette destruction autoritaire, programmée, du corps, je trouve un manichéisme – tout le bon est dans l’âme, tout le mauvais dans le corps, le corps est souillure – auquel je ne saurais souscrire : il reste une partie de l’être humain même lorsqu’il est mort… Il est vrai aussi que la crémation est parfois, et ce n’est pas si rare, le dernier malentendu entre les générations. La personne âgée n’a pas assez confiance dans l’affection de ses descendants ou, dit-elle, elle a peur de les gêner, de leur créer de l’embarras, de leur faire du souci, ce qui, à mon sens, revient à peu près au même et me paraît être l’indice de sentiments de culpabilité, même et surtout non reconnus, à leur égard. Alors la crémation devient une fuite et une autopunition… La crémation est encore plus douloureuse pour l’endeuillé lorsqu’elle a été suivie de la dispersion des cendres. Le travail de deuil, dans ses différents mouvements intérieurs, comprend un processus d’acceptation progressive qui est toujours plus difficile en l’absence de traces concrètes.

18Un fait symptomatique vécu par une entreprise de Pompes funèbres souligne la même difficulté. Un jeune homme se trouve en vacances à l’étranger lors de la mort de sa grand-mère à laquelle il était très attaché. La famille ne parvient pas à le joindre pour l’avertir du décès. Puis, la grand-mère est incinérée. Lorsque le jeune homme revient on l’avertit du décès, il demande où sont les cendres, et on lui dit qu’elles ont été dispersées. Le garçon, furieux, va dans le magasin de Pompes funèbres et fait un scandale, casse pas mal de choses dans la boutique, et c’est l’employé des Pompes funèbres qui l’aide à faire face à la situation en lui proposant plusieurs possibilités pour faire le deuil de sa grand-mère. La famille et les Pompes funèbres n’avaient fait qu’exécuter les volontés de la grand-mère. Mais le petit-fils, lui, ne savait pas quoi faire avec cette absence totale subite de traces de sa grand-mère.

Quelques repères pour apprivoiser la crémation

19Devant les nombreuses critiques du vide rituel lors de la crémation et le constat des blessures psychiques qu’elle a pu entraîner, en 1996 les Pompes Funèbres Générales ont pris l’initiative de réunir sociologues, psychiatres, crématistes, représentants protestants et catholiques, en vue de produire des recommandations pour rendre la crémation moins douloureuse et moins traumatisante pour les proches du défunt. Certaines préconisations sont désormais formalisées et mises en pratique.

20La première insistance a été mise sur la nécessité d’une cérémonie et de rites pour les proches entourant le cercueil du défunt, surtout si aucune célébration religieuse n’a eu lieu précédemment. Pour des familles n’ayant aucune religion, les principales entreprises de Pompes funèbres proposent ainsi au crématorium les éléments d’un rite à mettre en place avec les plus proches : textes, musiques enregistrées, intervention des membres de la famille, geste possible d’hommage, comme poser une fleur sur le cercueil. Les psychiatres, surtout, ont insisté pour que ce temps de mémoire et d’hommage en présence du corps du défunt soit suffisamment long, de manière à aider le travail psychique du deuil. Les mêmes ont demandé que, durant ce temps rituel, l’urne cinéraire (vide) soit présente près du cercueil, afin que chacun puisse déjà mettre en rapport visuel le cercueil et l’urne, et soit ainsi mieux préparé à ce passage si brutal de l’un à l’autre. L’accord s’est fait aussi pour que les fours soient éloignés de la salle où se réunissent les proches, de manière à ce qu’on n’entende pas le bruit de leur fonctionnement. Il est convenu aussi que, sauf demande explicite de leur part, les proches n’assistent pas à la mise à la flamme. A leur demande, également, ils peuvent voir par transmission-vidéo l’introduction du cercueil dans le four.

21Il est aussi très recommandé aux familles de ne pas rester ensuite au crématorium durant l’opération technique de crémation, qui dure environ 90 minutes, mais de poursuivre ailleurs la réunion et/ou le repas de famille. Il est proposé aux proches de venir par la suite chercher l’urne, qui est conservée dans un columbarium provisoire au crématorium. Elle peut être aussi apportée au domicile des proches parents ou au cimetière, par l’entreprise de pompes funèbres, à une date convenue – le temps que la famille réfléchisse à la destination finale des cendres, aidée par les conseils des professionnels. Sociologues et psychiatres s’accordent à dire que la conservation des cendres à domicile est à proscrire. L’espace du mort et celui des vivants se confondant, ces derniers courent le risque de s’enfermer dans un deuil pathologique. Sans compter l’événement accidentel comme le bris, la perte ou le vol de l’urne, qui peut être vécu comme un traumatisme très grave. Il est donc conseillé de placer l’urne dans un columbarium au cimetière ou de l’inhumer dans un caveau, de sorte que toute personne puisse venir librement faire mémoire du défunt dans cet endroit public.

22Quelques initiatives se développent dans les diocèses catholiques de Paris et Toulon, qui proposent aux familles d’entreposer l’urne cinéraire dans la crypte d’une église pour un temps déterminé. Ce qui permet aux familles de prendre le temps de parler, de demander conseil et de ne pas prendre de décision précipitée et irréversible de dispersion, qu’elles pourraient regretter ensuite.

23Si la dispersion a été demandée par le défunt, il est très souhaitable qu’elle se fasse dans un lieu de mémoire collectif et public, comme le jardin du souvenir souvent proche du crématorium. Cependant, en pratique, il arrive souvent que les personnes habitent loin du crématorium et qu’elles ne puissent pas – ou ne souhaitent pas – avoir à y revenir chercher les cendres. C’est ce qui conduit encore trop fréquemment à obliger les proches et les amis à cette longue et pénible attente de la fin de la crémation, jusqu’à ce que l’on remette l’urne à la famille. Il est évidemment souhaitable de tout faire pour éviter cela.

Une loi

24Beaucoup demandaient que la loi intervienne pour donner un statut juridique aux cendres d’un défunt et réglementer leur destination finale. C’est ce qu’a fait la loi proposée en juillet 2006 au Sénat par Jean-Pierre Sueur, sénateur PS du Loiret, votée à l’unanimité. Elle doit maintenant être soumise au vote de l’Assemblée Nationale.

25Avec cette loi, il semble que l’on pourra enfin disposer d’une réglementation de la crémation permettant d’éviter les dérives, en demandant à chaque étape le respect du défunt et de sa famille. Nous en donnons maintenant les principales dispositions, contenues dans le chapitre 3, « Du statut et de la destination des cendres des personnes décédées dont le corps a donné lieu à crémation » :

26

Le respect dû au corps humain ne cesse pas avec la mort. Les restes des personnes décédées, y compris les cendres de celles dont le corps a donné lieu à crémation, doivent être traités avec respect, dignité et décence.

27Plusieurs dispositions concernent les sites cinéraires, qui doivent comprendre un espace aménagé pour la dispersion des cendres, doté d’un équipement mentionnant l’identité des défunts, ainsi qu’un columbarium ou des caveaux d’urnes appelés cavurnes.

28Dans l’attente d’une décision relative à la destination des cendres, l’urne cinéraire est conservée au crématorium pendant une période qui ne peut excéder six mois. Si aucune décision de la personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles n’intervient, au terme de ce délai les cendres seront dispersées dans l’espace prévu au cimetière de la commune où a eu lieu le décès.

29Les cendres ne peuvent plus faire l’objet d’une appropriation privée, ni d’une conservation à domicile, et n’ont que trois destinations possibles :

  • soit conservées dans l’urne cinéraire qui peut être déposée dans une sépulture, une case de columbarium ou un cavurne, ou scellée sur un monument funéraire à l’intérieur d’un cimetière ou d’un site cinéraire ;
  • soit dispersées dans l’espace aménagé à cet effet d’un cimetière ou d’un site cinéraire ;
  • soit dispersées en pleine nature, sauf sur les voies publiques. En cas de dispersion des cendres en pleine nature, la personne ayant qualité pour pourvoir aux funérailles en fait la déclaration à la mairie de la commune du lieu du décès. L’identité du défunt ainsi que la date et le lieu de la dispersion de ses cendres sont inscrits sur un registre créé à cet effet.
La fin de l’article 15 interdit les sites privés de dépôt des urnes :

30

Le fait de créer, de posséder, d’utiliser ou de gérer, à titre onéreux ou gratuit, tout lieu collectif en dehors d’un cimetière public ou d’un lieu de sépulture autorisé, destiné au dépôt temporaire ou définitif des urnes ou à la dispersion des cendres, en violation des dispositions du code civil, est puni d’une amende de 15 000 € par infraction.

31Si cet article est voté dans l’état, il ne sera pas possible aux Eglises de proposer le dépôt temporaire des urnes comme certaines le pratiquent déjà. Mais la modification de cet article en faveur des Eglises risque de réveiller la bataille « laïque » bien française. Elle pourrait aussi ouvrir la porte à des entrepreneurs privés qui géreraient des sites cinéraires de qualité à but lucratif. Certains y voient déjà le risque de création de tels sites pour les riches, les cendres des pauvres ne pouvant aller qu’au cimetière communal !

Pourquoi le feu ?

32Pour commencer par une réflexion de simple bon sens, on peut se demander pourquoi pratiquer la crémation et ne pas en rester à la commune et classique inhumation lorsque l’on voit les multiples risques psychiques et humains que peut provoquer la crémation. Certaines opérations de crémation sont d’ailleurs si mal conduites et si pénibles qu’elles ont déjà fait des adeptes irréversibles de l’inhumation ! Certes, on entend souvent citer la répulsion pour la décomposition du cadavre en terre comme raison du choix de la crémation. Mais que dire du traitement des restes après la crémation, où les os résistants à la combustion (rotules et hanches, notamment) doivent être pulvérisés afin que ce que l’on nomme cendres devienne une poudre d’os présentable, homogène et facile à disperser ? Dans un cas comme dans l’autre, l’imaginaire de la perte du corps reste tout simplement insupportable – la crémation rajoutant la violence faite au corps par le feu, qui peut être visible mais que l’on doit cacher aux proches, parce qu’elle peut faire mal aussi aux vivants. Car, enfin, dans la culture occidentale, le feu n’est pas communément valorisé, ni habituellement symbolique de la spiritualisation, de la purification. Et les fours crématoires hantent encore la mémoire des Européens. Mais les faits sont là, et la crémation ne cesse de se développer, alimentée probablement par la conjonction de deux mouvements.

33L’individualisme, bien sûr : l’autonomie du choix de chacun jusqu’au bout, et même au delà du bout, puisque l’individu décide de son statut post mortem. Mais aussi la solitude et le manque de confiance dans les descendants, le souci de ne pas gêner. Mourir, aujourd’hui, c’est avant tout bien finir sa vie, « réussir sa sortie », en décider soi-même, finir proprement, assisté de techniques modernes aseptisées comme à l’hôpital, nettoyé par le feu et non sali par la putréfaction en terre, avec des obsèques personnalisées. Au plus fort des décès de malades du sida, un psychiatre a pu parler de la crémation comme d’« une sorte de suicide post mortem » ! Un sociologue dit :

34

La crémation est l’archétype des obsèques pour soi… or, les obsèques pour soi, c’est un non-sens, car les rites sont faits pour les vivants.

35L’autre mouvement concerne l’après-mort et le domaine symbolique. En dehors et en marge des grandes religions, les croyances disponibles se transforment et se recomposent en une sorte de bricolage idéologique et religieux autour des notions de réincarnation (mélangée parfois avec la résurrection), de cycle de la vie et de la matière, d’influences orientales. La citation de Michel Serres, ci-dessus, en est un bon exemple. Du coup, l’antique confiance en la terre-mère s’éloigne, et le feu est nouvellement apprécié pour sa pureté, sa rapidité, sa capacité à libérer le corps. Il est vrai que nos contemporains ne veulent plus et ne peuvent plus attendre : il faut aller vite, y compris après la mort. Mais il se pourrait que soit en crise aussi le rapport de chacun à son propre corps. Haine du corps, ont pu dire certains à propos du choix de la crémation, et confiance nouvelle en l’âme – ou dans le corps subtil ou éthérique.

Crémation et religion catholique

36Du coup, il se pourrait que la tradition catholique soit davantage porteuse d’humanité qu’il n’y paraît, elle qui continue à affirmer (mais sans grande conviction, semble-t-il), dans son Rituel des funérailles (n° 18) :

37

Tout en respectant la liberté des personnes et des familles, on ne perdra pas de vue la préférence traditionnelle de l’Eglise pour la manière dont le Seigneur lui-même a été enseveli.

38Naturellement, le respect de la liberté des personnes et des familles est premier ; et la foi chrétienne en la résurrection des corps est une confiance en la puissance de l’amour de Dieu, laquelle ne dépend pas de l’inhumation ou de la crémation décidée par les hommes, ou même de disparitions accidentelles. Mais l’instruction du Saint-Office (8 mai 1963, sept mois après l’ouverture du concile Vatican II), qui autorise les funérailles chrétiennes aux baptisés qui ont choisi la crémation, est très affirmative :

39

L’Eglise a toujours voulu encourager la pieuse et constante coutume d’ensevelir les corps… On veillera soigneusement à maintenir fidèlement la coutume d’ensevelir les corps des fidèles défunts. Les ordinaires, par des instructions et des avertissements opportuns, veilleront donc à ce que le peuple chrétien ne pratique pas l’incinération et n’abandonne pas, sauf en cas de véritable nécessité, l’usage de l’inhumation, auquel l’Eglise a toujours été attachée…

40Il ne s’agit pas là seulement de conservatisme…

41On ne trouve, en effet, aucune trace de crémation dans la Bible, elle qui met en rapport le corps de l’homme avec la terre, depuis son origine : « Le Seigneur Dieu modela l’homme avec la poussière tirée du sol… » (Genèse 2,7) ; jusqu’à sa fin : « Ils prirent le corps de Jésus et l’entourèrent de bandelettes, avec des aromates, suivant la manière d’ensevelir des Juifs… et comme ce tombeau était proche, c’est là qu’ils déposèrent Jésus » (Jean 19,40.43). Toute la symbolique du baptême et de l’initiation chrétienne chez saint Paul s’appuie sur la mise au tombeau du corps de Jésus :

42

Si, par le baptême dans sa mort, nous avons été mis au tombeau avec le Christ, c’est pour que nous menions une vie nouvelle, nous aussi, de même que le Christ, par la toute-puissance du Père, est ressuscité d’entre les morts.
(Romains 6,4)

43Dans plusieurs pays d’Extrême-Orient, où la crémation est la pratique unique et commune, des chrétiens choisissent l’inhumation pour marquer leur foi en la résurrection du corps et leur conviction croyante d’être devenus membres du corps du Christ (1 Co 12,27).

44La confiance dans le corps créé et donné par Dieu, de même que la foi en la résurrection des corps, s’articulent bien mieux avec l’inhumation qu’avec la crémation. Cette foi et cette confiance s’expriment dans les funérailles chrétiennes, qui doivent se faire – même en cas de crémation – en présence du corps. C’est le corps – baptisé, marqué du Saint-Chrême, nourri de l’eucharistie et devenu membre du corps du Christ – qui est aspergé d’eau bénite et encensé lors des funérailles qui se célèbrent toujours à l’église, et toujours avant la crémation si elle doit avoir lieu. Le corps est ensuite mis en terre dans l’attente de la résurrection finale. C’est cette espérance paisible et cette confiance qui s’entendent, par exemple, dans le chant du Ruht wohl qui précède le choral final de la Passion selon saint Jean de Jean-Sébastien Bach.