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Compte rendu

Un évêque français au temps du Modernisme

Louis-Pierre Sardella, Mgr Eudoxe Irénée Mignot (1842-1918). Un évêque français au temps du Modernisme. Le Cerf, 2004, 744 pages, 50 €.

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  • Gibert, P.
(2005). Louis-Pierre Sardella, Mgr Eudoxe Irénée Mignot (1842-1918). Un évêque français au temps du Modernisme. Le Cerf, 2004, 744 pages, 50 €. Études, Tome 402(3), III-III. https://shs.cairn.info/revue-etudes-2005-3-page-III?lang=fr.

  • Gibert, Pierre.
« Louis-Pierre Sardella, Mgr Eudoxe Irénée Mignot (1842-1918). Un évêque français au temps du Modernisme. Le Cerf, 2004, 744 pages, 50 €. ». Études, 2005/3 Tome 402, 2005. p.III-III. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-2005-3-page-III?lang=fr.

  • GIBERT, Pierre,
2005. Louis-Pierre Sardella, Mgr Eudoxe Irénée Mignot (1842-1918). Un évêque français au temps du Modernisme. Le Cerf, 2004, 744 pages, 50 €. Études, 2005/3 Tome 402, p.III-III. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2005-3-page-III?lang=fr.

1 De cet évêque qui écrivit qu’il fallait « ouvrir les bras à ceux qui ne pensent pas comme nous », échappa un jour cette plainte qu’il faut sans doute entendre comme un cri : « Nous sommes des vaincus et aucune réaction ne se produira du vivant de Pie X. » A quatre ans de la fin de ce pontificat, à huit ans de sa propre mort, Mgr Mignot, alors archevêque d’Albi, avait perdu toute illusion quant aux solutions qu’il était pourtant urgent d’apporter aux problèmes que la société, la science et la recherche historique posaient à l’Eglise. C’est ce drame, non seulement de cet évêque mais de toute l’Eglise catholique de l’Europe occidentale à l’époque, qu’expose magistralement la biographie que consacre L.-P. Sardella à l’un des évêques les plus lucides, les plus perspicaces et sans doute les plus intelligents de sa génération.

2 D’origine picarde, manifestant très tôt de grandes qualités intellectuelles, désireux de devenir prêtre, il fut conduit à hanter le séminaire d’Issy quelques années après un certain Renan, lequel avait loué la grande honnêteté morale de maîtres qui avaient élevé la médiocrité au rang de vertu. L’abbé Mignot entrait donc dans une carrière intellectuelle qui avait tous les aspects de la nouveauté sur fond de pauvreté intellectuelle qui marquait l’Eglise de France, notamment dans son clergé. « La raison est orgueilleuse et la science enfle », répétait-on à l’envi, ce qui n’encourageait guère à l’exigence dans un moment où plus que jamais il y en avait besoin. Or, paradoxalement, cette Eglise effectuait, dès la fin des années 1870, un réveil intellectuel aussi bien en histoire qu’en exégèse biblique, en théologie qu’en philosophie. Ainsi le futur évêque de Fréjus, puis archevêque d’Albi, se trouva-t-il en contact avec nombre d’esprits supérieurs de son temps, nouant des relations et amitiés qui devaient également marquer son épiscopat. Etant donné le contexte délétère de l’époque, il fut soupçonné, d’autant plus que, lié à l’abbé Loisy, il lui garda non sans lucidité sa fidélité. Dans le contexte qui suivit l’interdiction puis l’excommunication de ce dernier, la diabolisation de l’« hérétique » atteignait plus ou moins discrètement ses relations. Mgr Mignot ne put totalement y échapper jusques après sa mort, comme en témoigne, dans notre propre souvenir des années 1970, l’un de ses successeurs sur le siège de Fréjus, originaire d’Albi justement, prolongeant des soupçons et accusations qui n’honoraient personne.

3 Cernant pour ainsi dire – et avec grande perspicacité – le personnage, cette biographie est également remarquable par les analyses des documents et de l’époque. A notre sens, c’est peut-être cela qui lui assure une valeur particulière, après l’important ouvrage de Pierre Colin, L’Audace et le Soupçon. La crise du Modernisme dans le catholicisme français, 1893-1914 (DDB, 1997). Car il y a une épaisseur de cette biographie qui tient à la mise en perspective des événements et des documents que ces événements généraient. Et ici, on ne peut que se féliciter de la finesse d’exégèse de L.-P. Sardella, notamment pour l’encyclique de Léon XIII, Providentissimus (1893), à propos de laquelle il note justement l’ambiguïté du propos que devait « sauver » une « relecture » posthume ne retenant que ses points positifs. Et, avec l’exégèse des écrits de Mgr Mignot, l’historien se révèle, là aussi, excellent historien des idées.

4 Retenons un point particulièrement frappant, étrange phénomène de l’époque : la « découverte » dans les années 1880 d’objections, notamment à propos de la mosaïcité du Pentateuque et de l’historicité des premiers chapitres de la Genèse, qui non seulement avaient été faites dès le début du xvii e siècle, mais auxquelles la seconde moitié de ce même siècle avait apporté des principes de solution appliqués dès le début du xviii e. Or, c’est, entre autres, avec ces mêmes « problèmes » soi-disant nouveaux et non résolus que les esprits catholiques, français particulièrement, se réveillent en cette fin du xix e siècle, et auxquels certains opposent des parades affligeantes : comme si tout avait été oublié et de l’expression de la question et de la réponse ! Que, récemment, on ait pu célébrer le centenaire d’une Ecole biblique justement fameuse, placée à la « naissance de l’exégèse critique » en dit long sur les défaillances d’une mémoire qui, en cette fin du xix e siècle, ignorait deux siècles de recherches. De cette sinistre histoire de ce qui aurait dû être une grande époque de l’intelligence catholique, on hésite entre l’étonnement et la tristesse. Faut-il aller plus loin ? Dans son ouvrage, Pierre Colin pense que le Modernisme n’est pas terminé, parce que les problèmes soulevés n’ont pas tous reçu de solutions. De fait, à la lecture de cette biographie et de certains textes de l’archevêque d’Albi, devant les résistances d’une certaine théologie à accepter les réalités contraignantes de l’histoire comme les données non moins contraignantes de l’exégèse critique, on peut justement se poser la question : en ce début du xxi e siècle, Mgr Mignot ne pourrait-il retrouver, mot pour mot, tel ou tel de ses soucis et questions, par exemple à propos d’un « théologien » de sa région archiépiscopale, « sur l’usage de l’histoire en scolastique, les bons scolastiques n’ayant aucun besoin de l’histoire » (p. 330) ?

5 Reste à confirmer la grande qualité de cette biographie largement débordée par l’histoire, qui justifie l’intérêt pour la personnalité attachante de Mgr Mignot et qui témoigne de ce qu’il faudra bien reconnaître un jour comme une « Ecole de Lyon » quant à la spécialisation en histoire religieuse – « Ecole » qui n’en est pas à son coup d’essai et que Louis-Pierre Sardella vient justement d’honorer un peu plus.

6 Pierre Gibert s.j.