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Compte rendu

La Crise du « Monde »

Patrick Eveno, Histoire du journal « Le Monde » . Albin Michel, 2004, 707 pages, 28 €.

Page II

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  • De Tarlé, A.
(2005). Patrick Eveno, Histoire du journal « Le Monde » . Albin Michel, 2004, 707 pages, 28 €. Études, Tome 402(3), II-II. https://shs.cairn.info/revue-etudes-2005-3-page-II?lang=fr.

  • De Tarlé, Antoine.
« Patrick Eveno, Histoire du journal “Le Monde” . Albin Michel, 2004, 707 pages, 28 €. ». Études, 2005/3 Tome 402, 2005. p.II-II. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-2005-3-page-II?lang=fr.

  • DE TARLÉ, Antoine,
2005. Patrick Eveno, Histoire du journal « Le Monde » . Albin Michel, 2004, 707 pages, 28 €. Études, 2005/3 Tome 402, p.II-II. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2005-3-page-II?lang=fr.

1 La fin de l’année 2004 a été marquée par de nouveaux rebondissements dans la crise que traverse le journal Le Monde depuis deux ans. Alors que le groupe de presse dont le quotidien est le pivot affronte des difficultés financières majeures, le brusque départ d’Edwy Plénel de la rédaction en chef a révélé l’ampleur des tensions au sein de la direction du journal. La sortie du livre de Patrick Eveno permet de mettre en perspective ces événements, dont la signification dépasse largement le cas du « quotidien de référence ». En fait, c’est l’ensemble des médias qui affronte des bouleversements dont les conséquences continueront à se manifester au cours de l’année 2005.

2 La crise financière est le symptôme le plus marquant du profond malaise qui règne dans les nouveaux locaux du journal, boulevard Blanqui. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : 13 millions d’euros de pertes pour le groupe en 2001, 19 millions en 2002, autant en 2003 et en 2004, soit 70 à 80 millions de pertes cumulées en quatre ans, sans qu’aucune mesure de redressement ait été engagée pendant cette période.

3 La situation du journal lui-même est encore plus préoccupante. Non seulement il est constamment déficitaire depuis 2001, mais sa diffusion baisse depuis deux ans. En 2004, la forte chute des ventes en kiosque (– 10 %) n’est pas compensée par la bonne tenue des abonnements. Pour la première fois depuis plus de dix ans, les ventes du Figaro dépasseront celles du Monde.

4 Les acquisitions opérées par le journal dans le but de construire un grand groupe de presse indépendant n’ont pas produit les résultats escomptés. Le Monde s’est lourdement endetté pour prendre le contrôle du Midi Libre et du groupe La Vie-Télérama, sans tirer beaucoup de profit de ces diverses publications avec lesquelles les synergies ne sont pas évidentes. Le journal va donc devoir affronter une douloureuse restructuration et ouvrir un peu plus son capital, notamment au groupe Lagardère. Il prend ainsi le risque de perdre, à terme, son indépendance s’il ne parvient pas à rétablir l’équilibre de ses comptes.

5 Si l’on se réfère à l’ouvrage de Patrick Eveno, on constate que l’épreuve actuelle n’est qu’un épisode récurrent de l’histoire du journal. En fait, depuis le départ d’Hubert Beuve-Méry en 1969, Le Monde a traversé, avec une grande régularité, des phases d’euphorie, liées à la croissance des ventes et de la publicité, et des périodes de crise, résultant de renversements de la conjoncture qui coïncident avec des changements de dirigeants et des interrogations sur la politique éditoriale. Ce fut le cas en 1982-85, à la fin du règne de Jacques Fauvet, puis en 1990-94, après le départ d’André Fontaine, et enfin en 2001-2004. A chaque fois, aussi, les responsables, oubliant les leçons d’austérité de Beuve-Méry, ont recruté et investi sans compter quand les finances étaient prospères, sans prévoir qu’en matière de publicité, notamment, les recettes peuvent baisser de manière spectaculaire en l’espace d’une année et mettre en péril l’indépendance du titre qui peine ensuite à réduire ses charges.

6 Toutefois, le gros livre de Patrick Eveno traite cette succession d’événements d’une manière qui nourrit à la fois l’intérêt et la frustration du lecteur. Autant l’on ne peut qu’admirer le travail accompli sur la période 1944-94 qui expose avec un grand luxe de détails le parcours d’un journal dont l’évolution des structures et du contenu a été le reflet des mutations de la société française au fil de l’après-guerre, des années 68, de l’arrivée au pouvoir de la gauche à partir de 1981, autant on est déçu par le traitement des dix dernières années. Comme l’a fait justement observer Jean-Noël Jeanneney dans l’article qu’il a consacré au livre dans Le Monde, l’auteur abandonne son habit d’historien et devient ouvertement partisan. Il défend de manière inconditionnelle la gestion actuelle, sans voir qu’elle reproduit avec une étonnante fidélité les errements des directions précédentes qu’il a si bien décrits, et qu’elle est largement remise en cause aujourd’hui par la société des rédacteurs.

7 Ce qui a changé, en revanche, par rapport aux crises passées, c’est le contexte social et culturel. La France d’aujourd’hui n’est plus celle de 1994, date de l’arrivée à la direction de Jean-Marie Colombani. Celui-ci semble d’ailleurs en être conscient, puisqu’il explique dans un long éditorial autocritique du 16 décembre dernier que : « A plusieurs reprises, trop souvent, il nous est arrivé d’entendre sans trop vouloir écouter, de constater sans trop vouloir comprendre que nos lecteurs se reconnaissent moins bien qu’auparavant dans nos pages. » Et il ajoute : « La véritable indépendance se mesure en premier lieu à l’indépendance que l’on a vis-à-vis de soi-même, de sa propre culture, de ses propres choix. »

8 L’irruption d’Internet dans les foyers et les entreprises a accentué un phénomène déjà perceptible il y a dix ans : la tendance croissante des Français comme de leurs homologues européens à puiser l’information un peu partout, tout au long de la journée ou de la semaine, en fonction de leur curiosité ou de leur disponibilité, sans s’appuyer sur un média de référence. L’information en continu fournie par des chaînes comme France-Info ou LCI est désormais complétée par une multitude de sites sur le web et maintenant par ces sortes de journaux personnels appelés blogs aux Etats-Unis, où ils ont joué un rôle considérable lors des dernières présidentielles. Le succès des quotidiens gratuits, Metro et Vingt Minutes, vite parcourus le matin et dont la diffusion totale dépasse un million d’exemplaires, est aussi le reflet de cette évolution.

9 Cela ne signifie pas, pour autant, que les lecteurs ont définitivement renoncé à une information sérieuse, complète et hiérarchisée. Le fait que le site du Monde soit le plus consulté de la presse française, avec quinze millions de visites par mois, le prouve bien.

10 En revanche, le défi qui se pose à la presse écrite est de concilier ce désir de sérieux et de compétence avec les nouveaux comportements des usagers habitués à butiner sur les médias audiovisuels et le web. Dans tous les pays occidentaux, les journaux cherchent des formules qui leur permettent de conserver leur audience et leurs moyens, tout en s’adaptant à ces exigences nouvelles. Certains quotidiens allemands ou britanniques proposent des versions allégées et meilleur marché du journal principal, et renforcent, parallèlement, leurs sites web qui deviennent payants. De son côté, le Washington Post a lancé un quotidien gratuit pour attirer les jeunes vers l’écrit, et vient de racheter Slate, un magazine réputé, diffusé uniquement sur Internet.

11 Il reste aux responsables des médias à définir et à appliquer les mesures de protection contre toutes les formes de manipulation que l’information instantanée et permanente favorise. Ce sera, n’en doutons pas, l’enjeu majeur de la communication au xxi e siècle.

12 Antoine de Tarlé