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Compte rendu

Les « convocations » de Jean-Claude Guillebaud

Pages 263c à 273c

Citer cet article


  • Le Corre, F.
(2002). Les « convocations » de Jean-Claude Guillebaud. Études, Tome 396(2), 263c-273c. https://shs.cairn.info/revue-etudes-2002-2-page-263c?lang=fr.

  • Le Corre, Françoise.
« Les “convocations” de Jean-Claude Guillebaud ». Études, 2002/2 Tome 396, 2002. p.263c-273c. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-etudes-2002-2-page-263c?lang=fr.

  • LE CORRE, Françoise,
2002. Les « convocations » de Jean-Claude Guillebaud. Études, 2002/2 Tome 396, p.263c-273c. URL : https://shs.cairn.info/revue-etudes-2002-2-page-263c?lang=fr.

Notes

  • [***]
    Jean-Claude Guillebaud, Le Principe d’humanité, Seuil, 2001, 380 pages, 19,82 € – La Refondation du monde, Seuil, coll. « Points », 1999, 480 pages.

1 Un léger soupçon, l’ombre d’une méprise avaient accompagné, il y a un peu plus de deux ans, la parution de La Refondation du monde. Rien moins que la refondation du monde ! Que n’entendit-on alors de ceux qui n’avaient pas encore (ou ne le feraient jamais) ouvert l’ouvrage ! L’ambition paraissait démesurée ; elle était suspectée de nostalgie ou de naïveté ; les refondateurs n’ont-ils pas toujours plus ou moins quelque compte à régler avec leur époque ? N’expriment-ils pas avant tout leur propre malaise par rapport à la société dans laquelle ils vivent ? Leurs propositions ne sont-elles pas un exposé de déplorations en tous genres ? Ne vaudrait-il pas mieux s’adresser directement à quelques « spécialistes » reconnus de chacune des très vastes questions abordées dans le livre ?

2 Ces préventions en tout genre, Guillebaud les avait anticipées en plaçant en tête du livre une fort belle citation de Georges Bataille, qui vaut la peine d’être méditée : « J’aimerais – disait ce dernier – aider mes semblables à se faire l’idée d’un mouvement ouvert de la réflexion. » Ouvert et libre : « rien à dissimuler, rien à craindre » ; pas même, pour l’intellectuel de profession, l’ironie de ses pairs, si prompts au dénigrement, ce qui impose de faire de chaque communication ou publication un sans-faute, afin de créditer son auteur d’une incontestable autorité. Or, poursuit Bataille, « l’autorité s’acquiert au cours de jeux dont les règles traditionnelles, un peu arbitraires, engagent celui qui s’exprime à donner de sa pensée l’idée d’une opération sans défaut et définitive. C’est une comédie bien excusable – concède-t-il –, mais elle isole la pensée dans des parades d’oiseaux qui n’ont plus rien à voir avec une démarche réelle, forcément douloureuse et ouverte, toujours en quête d’aide et jamais d’admiration ».

3 Miraculeusement préservé de l’hyperspécialisation qui cantonne si souvent les intellectuels dans des zones d’expertise de plus en plus étroites, afin de les rendre maîtres incontestés en leur domaine, Jean-Claude Guillebaud, qui poursuit sa recherche dans Le Principe d’humanité, avance en choisissant d’ignorer la « pluie acide » de la dérision, et se risque à contrevenir à « ces prudences de vieillards » que nous avons, dit-il, intériorisées, quoi que nous proclamions. Il témoigne ainsi d’une intelligence profondément généreuse. Téméraire ? Non, simplement courageux et guidé par une méthode d’investigation qu’on retrouve de livre en livre depuis La Tyrannie du plaisir.

4 A la base de cette réflexion, une sympathie profonde pour les formes contemporaines de l’inquiétude, qui se trouvent véritablement prises au sérieux. A juste titre, car il y a du contradictoire et du difficilement compatible dans nos imaginaires ; nous ne cessons d’y être au milieu de mouvances alarmantes, pressentant l’élargissement des failles, en dépit des assurances que nous tentons de nous donner. Ainsi sommes-nous de plus en plus nets dans nos façons d’affirmer ces grandes valeurs qui, depuis le siècle des Lumières, accompagnent l’émancipation progressive de l’individu : droits de l’homme, liberté, égale dignité ; mais, tandis que ces principes éthico-juridiques gagnent du terrain, nous nous découvrons de plus en plus incertains et flous sur ce qu’est, à proprement parler, l’humanité de l’homme, troublés que nous sommes actuellement par les perspectives de la biologie, de la génétique, des neurosciences… Or, nous le savons, cette humanité de l’homme ne va jamais de soi ! Maurice Bellet, cité par J.-C. Guillebaud, le disait dans les colonnes d’Etudes en décembre 2000 : « L’humain de l’humain n’est pas évident ; c’est une formidable et improbable émergence au sein de l’univers. » D’où la vertigineuse question ouverte, bord d’abîme : « Comment pourrons-nous promouvoir les droits de l’homme si la définition de l’homme est scientifiquement en question ? »

5 Vient alors – et c’est en quoi consiste le corps même du livre – ce mouvement incessant d’interrogation et d’appel à témoins, inlassable questionnement, passé au crible, réajusté, déplacé, où sont convoqués dans une interdisciplinarité méthodique un nombre considérable de ceux qui, d’une façon ou d’une autre, auront apporté une pierre à ce débat : scientifiques, philosophes, sociologues, moralistes – les lecteurs d’Etudes retrouveront, notamment, l’écho de voix qu’ils connaissent bien, comme celles de Patrick Verspieren ou de Paul Valadier ; mais s’y adjoignent quantité d’autres, jaugés non à l’aune de la notoriété acquise, mais à celle de la rigueur de l’analyse et de la vigueur des propos. C’est une « convocation », un immense colloque, une somme de citations à comparaître devant un tribunal qui n’est autre que celui d’une pensée active, attentive, inquiète, au meilleur sens du mot, et tenue sous la lumière de cette conviction : la dignité de l’homme – ni chose, ni machine, ni animal – n’a pas de degrés, elle échappe à toute définition, elle n’est susceptible d’aucune réduction, elle ne peut donner lieu à aucune marchandisation, elle a part à l’énigme de l’existence, qui ne se fait humaine que de pouvoir reconnaître l’homme en tout homme. Cette dignité est un « entre-nous », infiniment fragile. Elle appelle réponse ; elle suppose une veille inventive. La grande ombre de la Shoah hante Guillebaud comme elle hante l’Occident ; Primo Levi et Robert Antelme sont là, en sentinelles… Car toujours, notre pensée est susceptible du pire. L’inhumanité, « cette caractéristique profondément humaine » – pour reprendre les termes de Romain Gary –, guette sans cesse, tapie dans l’ombre ; jamais définitivement vaincue. Nous l’avons appris dans la cruauté de ce xxe siècle qui a pourtant aussi enfanté tant de réels progrès humains. Nous avons vu ce que peuvent produire les dominations politiques, économiques, scientistes ou religieuses. C’est pour cela que nous devons travailler et réfléchir, et tenter ensemble de chasser les démons. Car le travail de la pensée s’humanise lui aussi, il s’incarne lorsqu’il tente d’inventer un monde vivable.

6 Projet ambitieux ? Oui, si l’on veut, dans la mesure où il parvient à se tenir à distance aussi bien du catastrophisme que de l’optimisme béat : ambition juste et justifiée, où l’on reconnaît l’ampleur – l’exacte mesure – du désir originel de l’homme, dans son double dynamisme de connaissance et d’action. On acceptera alors volontiers la proposition qu’énonce Jean-Claude Guillebaud dans ses conclusions : « Ce n’est pas la connaissance scientifique qu’il s’agit de tenir à distance, c’est la clôture naïve d’une pensée, l’impérialisme d’une démarche, la fatalité destructrice d’une domination univoque. De la même façon, ce n’est pas la quête religieuse qu’il faut orgueilleusement refuser, c’est le dogmatisme figé, le refus clérical du questionnement, la crainte superstitieuse de la raison critique… Le principe d’humanité se situe très exactement dans cette distance obstinément maintenue, ce chemin tenu ouvert. »

7 Voilà une démarche qui ne peut laisser indifférent aucun d’entre nous. Les intellectuels, d’ailleurs, ne sont pas seuls convoqués par Guillebaud. Nous le sommes tous. La confiance qu’il se fait à lui-même et la confiance qu’il fait à ses pairs en quêtant « l’aide » qu’évoquait Bataille et où se situe la véritable aventure de la recherche, est une invitation à le suivre. Pour chacun de ses lecteurs, c’est une initiation à la confiance dans l’acte de la pensée. Impossible de se cacher derrière la complexité pour éviter l’effort de comprendre. Tenter d’avancer dans le déchiffrage de ce monde qui est le nôtre est possible. Ce n’est pas hors de portée. Ce n’est pas un luxe cérébral. Cela échappe « aux parades d’oiseaux ». Tenir ouvert le chemin de la pensée est une responsabilité commune et individuelle. Tout simplement parce que, comme le dit Marie Balmary, « l’humanité n’est pas héréditaire », et parce que la barbarie n’est pas seulement un fantasme.

8 Françoise Le Corre