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Article de revue

Chemins de neige. Texte à deux voix

Pages 623 à 630

Citer cet article


  • De La Soudière, M.
  • et Tabeaud, M.
(2009). Chemins de neige. Texte à deux voix. Ethnologie française, . 39(4), 623-630. https://doi.org/10.3917/ethn.094.0623.

  • De La Soudière, Martin.
  • et al.
« Chemins de neige. Texte à deux voix ». Ethnologie française, 2009/4 Vol. 39, 2009. p.623-630. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2009-4-page-623?lang=fr.

  • DE LA SOUDIÈRE, Martin
  • et TABEAUD, Martine,
2009. Chemins de neige. Texte à deux voix. Ethnologie française, 2009/4 Vol. 39, p.623-630. DOI : 10.3917/ethn.094.0623. URL : https://shs.cairn.info/revue-ethnologie-francaise-2009-4-page-623?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ethn.094.0623


Notes

  • [1]
    Comme les deux autres autocitations, celle-ci est issue de mon ouvrage Au bonheur des saisons.
  • [2]
    Image utilisée par l’écrivain Gilles Lapouge, thuriféraire de la neige, avec qui j’ai la chance de partager ma passion pour la saison qui l’a fait naître.
  • [3]
    Voir par exemple le début de ce poème de Saint-John Perse : « Et puis vinrent les neiges, les premières neiges de l’absence, sur les grands lés du songe et du réel », Éloges, Paris, Gallimard, 1960, p. 196.
  • [4]
    « Noël blanc » (« White Christmas ») devint dans les années 1950 une chanson fétiche des soldats américains. En France, à la fin du xixe et au début du xxe siècle, le bonhomme Noël est presque toujours mis en scène comme un colporteur sur des chemins enneigés. C’est une figure de l’hiver.
    Au cinéma, la neige qui tombe le jour de Noël apporte en général une bonne nouvelle. Les orphelins des contes comme La petite fille aux allumettes passent souvent le soir de Noël dehors sous les flocons. Par ailleurs, la neige fait toujours partie des composants idéaux pour réussir cette fête, d’où l’ouate que l’on dépose sur les sapins ou les sapins déjà blancs vendus par les fleuristes (renseignements fournis par Martyne Perrot).
  • [5]
    À la différence de l’hiver, qui, en poésie, rime avec vieillesse… et mort.
  • [6]
    La glace donne lieu à un vocabulaire plus fourni encore, nous signale la géographe Béatrice Collignon.
  • [7]
    Nous faisons bien sûr référence aux travaux d’E. Evans-Pritchard.
Martin de la Soudière et Martine Tabeaud, complices en climat, ont choisi de rédiger leur texte en deux temps, l’ethnologue et la géographe dialoguant en miroir.

L’ethnologue

1Ce texte est le fruit d’une connivence, comme la météorologie ou les saisons savent en susciter. De même sans doute, au-delà de leur capacité d’analyse, on peut penser qu’existe un rapport tout personnel entre Lionnette Arnodin et « son » brouillard, Jean-Pierre Destand et le vent, Solange Pinton et la succession des saisons, etc. Il est des « météophiles » (j’en ai rencontré, tant à la ville qu’en montagne, qui déclarent une connivence, qui avec la foudre, qui avec la pluie, etc.). Et, à l’inverse, j’ai interviewé des personnes « météosensibles » (je pense surtout à ceux qui souffrent de la dépression saisonnière hivernale). Atteint de nivotropisme depuis mes premières enquêtes en Margeride (Lozère), en Aubrac et sur le plateau ardéchois, puis, plus tardivement, dans le haut Jura, l’hiver tient une place toute particulière dans mes recherches sur le temps qu’il fait ; « ma » saison de référence en quelque sorte.

Plus réelle en ville

2Davantage qu’en Margeride, en Lozère, où pourtant elle s’invite – pour moi ? – chaque hiver, c’est là où je réside, en ville, que j’apprécie le mieux la neige. Parce qu’elle y est plus rare. Blasé peut-être quand je retourne sur « mes » montagnes, je la trouve par ailleurs presque moins réelle que celle que j’ai déjà mise en mots, que celle que j’ai collectionnée saison après saison. Extrait de mon Cahier d’hiver[1] : « À Paris, dans le XIVe arrondissement, jeudi 5 janvier 1995. J’ai déjà tellement gambergé sur ces neiges de ville, de campagne ou de montagne que j’hésite à raconter celle-ci, comme si je craignais que ce que je vais en dire ne puisse être à la hauteur de ce que j’en écrivais en 87. Chaque hiver, depuis, d’autres sont tombées et tomberont encore, mais, si belles soient-elles, moins réelles que celles du livre – plus exactement, elles me paraissent à chaque fois tenter, mais en vain, de ressembler à celles du livre, qui pour moi en sont définitivement le modèle et désormais font foi en quelque sorte. N’y tenant plus, rechutant, je m’y colle quand même ! » On tient là l’un des indices, certes tout personnel, de sa capacité à saturer l’imaginaire : météore, la neige est en effet tout à la fois couleur, paysage, déguisement [2], matière et matériau (on en fait des boules, des bonshommes – mais pas des bonnes femmes ? –, des sculptures, des maisons – l’igloo) ; ses qualités, si nombreuses qu’elle affole les lexiques.

Elle est événement

3ça y est, elle est là, elle est, enfin, arrivée ! Mais avant que d’être au sol et que les plus jeunes ne s’en emparent pour leurs travaux de construction – comme sur l’estran à marée basse, les châteaux de sable –, il faut qu’elle soit déjà tombée. D’ailleurs elle se pose, se dépose, elle descend plus qu’elle ne tombe. Mais va-t-elle venir ? daignera-t-elle, cette année, nous rendre visite ? Y aura-t-il de la neige à Noël ? [Sandrine Veysset, 1996]. L’attente de la neigée, comme on dit dans le haut Jura, d’une bouffade (en Lozère), sollicite presque davantage l’imaginaire que sa présence au sol, la dramatisant en quelque sorte.

4Et le folklore n’est pas en reste, qui personnifie les flocons et les désigne comme des oies (« Le Bon Dieu plume ses oies »), des chèvres (« les biquets d’avril », disait-on pour désigner les neiges tardives), des « mouches blanches », des oiseaux ou des « papillons blancs » (papillons de Boujailles dans le Doubs), ou encore, quand ils se faisaient particulièrement denses, des enfants (dans la locution « Il neige comme “les écoliers de Paris” ») [Sébillot, 1904]. Par ailleurs, la langue basque distingue la vitesse de la chute par deux locutions distinctes (elur mara mara, et elur malo malo), tandis qu’en russe on dira : ungëm sniek, la neige « marche ».

5En ville comme en plaine, toujours surpris (elle ne tombe pas chaque hiver), ravis, mais nombre d’entre nous contrariés par sa transformation rapide en boue noirâtre, nous sommes, d’une façon ou d’une autre, plus fortement et plus durablement marqués par elle que par une chute de pluie, si forte soit-elle. Deux moments nous la rendent particulièrement désirable.

6D’abord la date de sa chute, sa place exacte dans le temps calendaire. Elle surprend toujours. C’est ainsi que la première neige est propre à retenir l’attention, fréquente tant dans les dictons que dans la littérature [3]. « La neige des Avents, elle prend des dents », ai-je par exemple entendu en Lozère pour indiquer que neiges précoces tiendront au sol toute la saison, tandis que les loups de neige – dépôts blancs ourlant le creux des sillons, dès l’automne installé – étaient annonciateurs de chutes à venir, leurs prémices, à l’image des loups dont quelques individus isolés en annoncent toute une bande. Peut alors démarrer « la saison du blanc », comme le titrent souvent – un peu paresseusement – La Lozère nouvelle ou Le Midi libre. Toute l’année durant, on se souviendra, on aura de quoi se souvenir. (Mais à l’inverse l’idée d’une première pluie est impensable.) Ce qui donne la main au charme, à la poésie discrète qui se lève à l’évocation du mot même et de l’idée de « premier » : tout est neuf alors, vierge, inaugural [Percheron, 2000].

7Mais si l’on peut savoir, d’une neige, qu’elle est la première, bien malin qui pourra dire laquelle des suivantes sera la dernière : pour une chute tardive, on se contentera de parler de neige du coucou (qui survient quand chante l’oiseau).

8Ensuite le moment précis de l’événement. Et là, un surcroît de poésie nous est offert lorsque c’est la nuit qui nous envoie ce météore. « Timides », ces neiges-là « tombent en cachette » [Lapouge, 2001]. Cahier d’hiver, même date : « Cette neige dans la nuit de Paris, tombée dans notre dos, à notre insu, en douce, en tapinois, c’est le cadeau découvert le matin au pied du sapin. L’événement porté à son comble. C’est aussi l’arrivée subreptice de la campagne au cœur de la ville. Éveillé à trois heures du matin, je l’ai sentie qui venait, m’intimant sans attendre d’aller à sa rencontre, la voir pour qu’elle puisse recevoir mon hommage. Je ne pouvais dormir, énervé comme un enfant la nuit de Noël. Levé dès six heures, je suis donc maintenant parmi les premiers à la saluer. Elle m’attendait… Je me fais mon petit parcours à pied… Mais voici qu’inexorable, vers les quinze heures, sonne l’heure de sa défaite avec cette pluie qui la déflore. Elle ne devient alors que souvenir. »

Elle redessine l’espace

9Elle peint et modèle : gros tas ici, et là simple flaque ; généreuse au pied de tel immeuble, chiche dans telle ruelle ; allant jusqu’à submerger véhicules et trottoirs et métamorphosant alors la ville comme le raconte avec humour un romancier [Calvino, 1981]. Elle laisse toujours une empreinte ; sa signature. Même dans un simple jardin privé, pour qui sait l’observer – tel, dans son enfance à Rouen, le climatologue qu’est ensuite devenu François (neige vocation ?) –, elle se dépose inégalement : mini-congère dans tel recoin, absente sur le parterre de buis [Ghilain, 2000]. Dans les parcs et les squares, fermés pour la circonstance, elle constitue comme autant de réserves météorologiques, de sanctuaires presque, témoin, à Paris, les passants que j’ai plusieurs fois surpris accrochés aux grilles d’un grand jardin pour mieux la photographier, la voler, l’immortaliser. Succédant aux grisailles qui prédominent au début de l’hiver, elle a par ailleurs, au Canada, le pouvoir d’enchanter soudain de sa clarté cette saison, jusque-là « noire » comme le dit la langue bretonne, et aide à chasser le blues saisonnier et à en supporter les rigueurs, comme nous en témoigna une Québécoise [Phelouzat, 2007].

10Mais, de ce manteau nival, certains peuvent à l’inverse chercher à se débarrasser. En haute Ardèche, au corps à corps avec elle, l’objectif des déneigeurs est en effet de l’endiguer, la tenir distance. Ils sont alors « en neige », comme on dit : « en mer ». L’analogie est d’ailleurs tentante, étraves et fraiseuse à neige comme autant de navires brise-glace. La sculptant, la râpant, engagés dans une guerre froide, ils luttent au quotidien afin de redonner son visage coutumier au paysage bouleversé par la tempête de neige, comme aboli. Cartographie contre cartographie, aux prises avec les congères, par ailleurs hantise pour les habitants de ces hauts plateaux (chevalets dans leur langage ; on dit counières en occitan, menées dans le Jura, gonfles en Suisse et soufflets dans les Vosges), ils tentent aujourd’hui de retrouver les itinéraires que la neige avait la veille indûment redessinés, leur objectif et leur mission étant de « mettre les routes au noir », comme ils disent dans leur jargon de métier [Monferran, 1994]. Ils ont donc eux aussi à faire avec un paysage de saison. Restons en leur compagnie : en montagne, pour s’y retrouver, ne pas se perdre, ils plantent des baliveaux, des bâtons, des jalons de noisetier flexibles, mais maintenant de plastique rouge ou orange. Quant aux citadins, pour aller la trouver ou la retrouver, se rendre « à la neige », skieur ou ethnologue, il leur faut emprunter des chemins de neige, pentus, difficiles, parfois scabreux, manière d’itinéraire initiatique, car la neige se mérite [la Soudière, 2008].

Éphémère

11Mais il lui faut disparaître. En plaine et même à moyenne altitude, elle y est condamnée. Comme la mer à marée haute, elle se retire. Encore une fois, elle a donc à voir, autant qu’avec l’étendue, avec le temps qui passe. Éphémère, elle a d’ailleurs donné lieu en ancien français à des expressions comme de neige pour souligner son inconstance (« son beau galant de neige », écrit un poète de la Renaissance), et il est des contes qui soulignent sa labilité, par exemple Le petit garçon de neige, recueilli dans le domaine occitan [la Soudière, 1987 : 203].

Description de l'image par IA : Rue enneigée avec des maisons en pierre et des arbres dénudés.
Étrave en Margeride cantalienne, en janvier 2009 (cliché de Marie-Claude Jahan).

12Cahier d’hiver, 27 janvier 1996 : « La télévision en fait des tonnes avec Paris sous la neige : choquant, car pendant ce temps-là, on ne parle pas des cars scolaires ni des ramasseurs laitiers aux prises avec les congères en Lozère… Elle est belle, la neige, ce matin : la façon qu’elle a eue de s’installer tout à l’heure, très discrètement, vers les huit-neuf heures ce matin puis de cesser, semblant vouloir reprendre son souffle à plusieurs reprises durant la journée, sans pour autant jamais tout à fait vraiment capituler ni nous abandonner, sa persistance au sol enfin, due au froid, qui la fait tenir encore ce matin sur les toits, entre les voitures, dans certaines rues. Elle n’était pas déjà tombée comme le 6 janvier 1995, ni en train de cesser comme en décembre dernier : sa chute a duré, nous ayant accompagné toute la journée, toujours visible lundi matin sur la pelouse de certains ronds-points, comme un souvenir, un regret. »

13Contre l’oubli, on pourrait, comme un écrivain l’a proposé malicieusement, imaginer un musée, conservatoire de neiges [Lapouge, 1990] : l’hiver vivant, nous dit-on, ses derniers hivers, ne pourrait-on les envisager comme une manière de patrimoine ? Quoique celui de 2009 apporte un heureux démenti (sic) avec des chutes de neige dès la Toussaint, à la mi-décembre des neiges sur tout le pays et, en février, trop de neige et de graves risques d’avalanche.

Elle est matière et matériau

14Couleur aussi, mais pas de celle, prévalente, que les images d’Épinal le donnent à croire, car en réalité elle n’est jamais rigoureusement blanche, mais bleue, et puis parfois jaune, rouge, verte, quand elle se pose dans des circonstances très spécifiques, par exemple sous l’effet du fœhn ou d’un vent saharien [la Soudière, 1990]. Elle cumule donc les paradoxes. Un autre paradoxe encore à son actif. Elle a ses couleurs, elle émet aussi des sons, si l’on suit ce nivophile [Lapouge, 1996]. Et puis ses propriétés sont presque innombrables, tel le nombre de types de cristaux de neige, plus de trois mille [Péguy, 1968]. Humide, sèche, glacée, tôlée, légère ou lourde, molle ou au contraire croustillante, etc. : tout skieur sait bien les états de la neige qui contrarient ou au contraire facilitent la glisse.

15À l’extrême variété de ses propriétés, de ses qualités (de ses défauts aussi) et de ses variétés, répond dans l’imaginaire une symbolique des contraires [Durand, 1953], ce dont s’emparent à l’envi la littérature et la chanson : par exemple La neige en deuil [Troyat, 1953], versus « … tombe la neige… » [Adamo, 1964] ou Les neiges du Kilimandjaro [Danel, 1966]. La litanie de ses contrastes est longue, nombreuses leurs occurrences. Douce et maternelle pour l’enfant, elle se fait violente, hostile pour les adultes des pays nordiques (songeons à Maria Chapdelaine, qui perd son François Paradis dans la forêt canadienne, une nuit de grande neige) [Hémon, 1916]. Comme nous le sentons tous, elle s’avère en accointance avec Noël [4], la nuit, la jeunesse [5] : « La neige, c’est un peu de froid et beaucoup d’enfance », écrit le romancier Christian Bobin.

16Tandis qu’ailleurs, plus haut, elle peut se faire menaçante. Quand se lèvent, terribles, les vents de neige tourmente, surtout, mais aussi fournelle ou encore mézarde en Margeride, burle et sibeyre (plateau ardéchois), écir (Auvergne), boubil (Ariège), blizzard (Amérique du Nord), poudrerie ou poudrain (Québec), bourane et pourga (Sibérie) ont donné lieu, en même temps qu’à sa déclinaison selon les régions et les cultures, à une abondante littérature – où elle est mise en scène et quasiment personnifiée, tant dans les contes que sous la plume d’écrivains régionaux –, en même temps qu’aujourd’hui encore, quand ils sévissent, ils peuvent tuer, tout au moins égarer le voyageur ou le randonneur.

17Cette neige homicide contraste avec celle des villes, deux champs coexistant ainsi dans la symbolique de ce météore, qui partage ce trait avec le vent ou encore le brouillard (voir deux articles de ce numéro) mais, me semble-t-il, le porte à son comble. Pour ma part, je l’aime, aussi bien pour ses excès que pour ses absences, tour à tour hostile, en Lozère, et affectueuse dans ma rue.

18Ses propriétés, ses variétés expliquent la richesse des locutions qui s’en sont emparées.

19Mais surtout, ses innombrables petits noms encombrent les lexiques montagnards et nordiques, toutes contrées où elle s’abonne chaque hiver et qu’elle vient hanter, et non pas simplement visiter. Grand classique ethnographique : est ici décliné le lexique des neiges inuit [6]. Il n’est pas sans rappeler – bien connue aussi des ethnologues – la prolixité du vocabulaire usité au Soudan par les pasteurs Nuer pour distinguer les robes de leurs bovins [7].

20À lire tel géoclimatologue, on sent un vent de sensualité parcourir son évocation de l’hiver du Massif central. « Le Plateau central est coutumier l’hiver de ces tempêtes de neige qui, plusieurs jours durant, balaient montagnes et plateaux ; ces dernières n’épargnent que les coins les plus abrités ; elles s’infiltrent parfois jusqu’au cœur des plaines, pourtant peu habituées à de telles caresses. La bise sévit en force, arrachant la neige qu’elle reprend dans ses tourbillons, amassant ici et là des congères. Chassée par ce vent froid et violent, une fine poussière de neige voile tout, s’insinue partout, filtre sous les tuilées et même les portes les mieux jointes. Le territoire se trouve alors en un instant recouvert comme par un linceul » [Estienne, 1956 : 57]. Mais, aujourd’hui, qu’en dit la géographie ?

La géographe

Expériences plurielles

21Même le gestionnaire – ce qu’est en quelque sorte un ou une géographe qui travaille sur les territoires – ne peut faire abstraction de la sensualité de la neige… qui participe comme pour d’autres météores – la pluie, l’orage – à son ambivalence. La neige est perçue positivement ou négativement selon les circonstances, les lieux, et chez un même individu toujours un peu schizophrène. Un habitant des villes qui prend sa voiture pour rentrer du travail sous une chute de neige va la maudire. Quelques semaines plus tard, en vacances d’hiver dans les Alpes, il va souhaiter des chutes de neige abondantes avant son arrivée… puis, une fois sur ses skis, il n’en aura plus que pour le grand soleil !

Éléments de physique

22Les géoclimatologues nous rappellent que les chutes de neige proviennent de nuages stratiformes bas, qui en montagne ressemblent à s’y tromper, s’y perdre même, à des brouillards. Les cristaux de glace qui constituent ces nuages s’agglomèrent en polyèdres de structures géométriques variées : les flocons. Ils tombent principalement en hiver quand il fait autour de 0 °C : jamais en plaine en zone intertropicale, mais partout en montagne (y compris sous les tropiques). Tout un chacun a vu des photographies des emblématiques neiges du Kilimandjaro, des Andes ou de l’Himalaya. La neige est donc principalement montagnarde et son abondance dépend de la teneur de l’air en eau. Il est difficile de quantifier une chute de neige car un flocon contient beaucoup d’air. Deux méthodes permettent de mesurer une chute, soit son épaisseur appréciée « sur le terrain » avec une sorte de bâton gradué (appelé « nivomètre »), soit la quantité équivalente d’eau liquide obtenue par fusion.

23Les chutes de neige sont nécessaires, mais non suffisantes, pour qu’existe un manteau neigeux ou nival [Péguy, 1968, 1970]. Parfois la neige fond en touchant le sol. Quand elle ne fond pas, elle se tasse vite. 12 cm le premier jour ne sont plus que 6 mm le troisième ! La neige, surtout si elle est poudreuse, est légère. Le vent va donc déplacer les fines particules de surface, si bien que, très vite, le manteau n’a plus partout la même épaisseur. De plus, le soleil fait fondre la neige ; elle se conserve plus longtemps à l’ombre (c’est la classique opposition adret/ubac des Alpins, ombrée/soulane des Pyrénéens). Le manteau neigeux est donc hétérogène, irrégulier et souvent saisonnier. Il devient permanent, à nos latitudes, entre 2 500 et 2 800 m, altitude à laquelle se forment par tassement névés et glaciers, en somme nos « neiges éternelles ».

Description de l'image par IA : Hiver en Margeride, 1980. Deux personnes et un chien marchent dans une rue enneigée devant un bâtiment en pierre.
En Margeride, hiver 1980 (cliché de Philippe Bonnin).

Inquiétudes

24Le réchauffement climatique contemporain fait craindre la raréfaction de la neige. Souvenons-nous toutefois que les climats sont soumis à des variabilités [Lamarre, 2008]. La neige était plus fréquente et plus abondante dans les paysages au cours du « petit âge de glace » (du xive au xixe siècle), comme en témoignent les peintures de Bruegel, Monet, Galien Laloue, etc. Il est vrai qu’une diminution du nombre de chutes de neige caractérise les trente dernières années, aussi bien en ville qu’en montagne. Comme le giec (Groupe intergouvernemental sur l’évolution du climat) prévoit une hausse de température de 1,5 °C… en 2050, connaîtrons-nous encore des neiges d’antan ?

Page de dictionnaire avec texte en français et en langue esquimau, incluant des définitions et des exemples.
Lucien Schneider, Dictionnaire français-esquimau du parler de l’Ungava, Travaux et documents du Centre d’études nordiques, Presses de l’université Laval, Québec, 1970.

Chère neige

25En montagne, la neige est attendue, chouchoutée, transportée, fabriquée à tout prix. Comme le manteau neigeux est disparate (altitude, vent, exposition…), il convient de maîtriser les risques d’avalanches sur les pentes fortes par des zonages interdisant les constructions, par des reboisements, des constructions d’infrastructures stabilisant la neige sur place, et par des déclenchements préventifs. Le problème est bien contrôlé grâce à des plans communaux d’exposition au risque. Mais que proposer pour des pistes de ski sans neige ou à couvert discontinu alors que les urbains sont arrivés « en station » ? La solution la plus utilisée consiste à fabriquer de la neige artificielle avec des « enneigeurs ». La neige « de culture » fabriquée avec de tels équipements coûte environ 4 000 euros par hectare. Par ailleurs, la consommation d’eau est énorme à un moment où le niveau des cours d’eau est au plus bas à cause du gel : en moyenne 30 % de plus que pour un hectare de maïs ! Si bien qu’il faut stocker l’eau dans des cuvettes lacustres naturelles ou parfois dans des retenues artificielles d’altitude, qui dégradent pendant plusieurs années le paysage suite à des chantiers pharaoniques. Enfin, l’utilisation d’un additif (comme le Snomax), qui accélère la cristallisation de l’eau en élevant le point de congélation de 2 à 3 °C, pollue les sols ! Des stations plus « sages » ont choisi de contrôler plus d’espace pour avoir de la neige (accroître la surface des pistes, ou se relier à une station de plus haute altitude par un téléphérique ou une télécabine). Ces infrastructures coûtent plusieurs millions d’euros, si bien que de nombreuses petites communes se sont endettées au-delà du raisonnable dans cette logique de concurrence pour attirer le client. Avec le manque de neige, son prix exorbitant, le vieillissement de la population européenne… et des skieurs, va-t-on vers la fin de l’« or blanc » ?

Neige des villes

26En ville, au contraire, passé les premières minutes d’effet « blanc », la neige n’est pas la bienvenue, car elle met les réseaux en péril. Ce n’est guère nouveau. De tout temps, la neige a entraîné des problèmes de circulation, mais la vulnérabilité n’a pas diminué [Péguy, 1989]. Novembre 2009, janvier 1999 sont dans les mémoires. Plus tard, les 9 et 10 janvier 2009, les échanges sont devenus polémiques à Marseille. La gestion difficile des chutes de neige urbaines vient de la nécessité de coordonner des actions relevant des services des collectivités territoriales, de l’État, des sociétés d’autoroute, des professionnels du transport de marchandises (gestion uniquement régionale à partir d’un pc, Créteil pour l’Île-de-France) alerte dès l’annonce de Météo France, traitement préventif des voies, information en temps réel par 107.7, France Info, Radio City, enfin simulation de crise et entraînement, comme c’est le cas depuis 2003, tous les 17 décembre.

27Quand il ne fait pas trop froid, la solution préventive est la fusion sur place par épandage de sel ou de sable selon le type de neige. En France, chaque hiver 1,5 million de tonnes de sel, soit un sac de 50 kilogrammes par voiture, est répandu sur les chaussées urbaines. Mais le sel a des effets secondaires nuisibles, d’où un usage a minima (détérioration du béton, endommagement de la végétation et des sources d’approvisionnement en eau, corrosion des métaux, taches sur certains matériaux de revêtement des planchers et certains tissus…). Dans les pays du Nord, quand la neige est trop abondante et qu’il fait trop froid, elle est évacuée des rues grâce à des chenilles et « souffleuses », puis acheminée vers des centres de stockage (une carrière à ciel ouvert désaffectée dans Montréal). Parfois, elle est fondue pour être rejetée dans les cours d’eau (le Saint-Laurent à Québec) ou directement rejetée en mer (Stockholm).

28Le problème ne se pose pas seulement sur les routes, les caténaires des lignes de chemin de fer ne laissant plus passer le courant électrique, et tous les réseaux non enterrés étant mis à mal. Un million de Chinois ont été bloqués dans les gares lors du nouvel an 2008 [Tabeaud, 2008] !

29En principe ressource gratuite et renouvelable, objet d’émerveillement, la neige est de plus en plus un produit marchand et coûteux, qui n’est plus seulement regardé avec les yeux d’un enfant ébloui ! ?

Références bibliographiques

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  • – 1999, Au bonheur des saisons. Voyage au pays de la météorologie, Paris, Grasset.
  • – 2008, Lignes secondaires, Grâne, Créaphis.
  • Tabeaud Martine, 2008, « La Niña souffle le froid sur l’Asie », Images économiques du monde 2009, Paris, Armand Colin : 125-128.
  • Textes littéraires cités

    • Calvino Italo, Marcovaldo, 1981, Paris, uge/10-18.
    • Hémon Louis, 1976 (1916), Maria Chapdelaine, récit du Canada français, Montréal, Presses de la Cité.
    • Lapouge Gilles, 1996, Le bruit de la neige, Paris, Albin Michel.
    • – 2001, « Neiges de nuit. L’humeur vagabonde de Gilles Lapouge », Terre sauvage, n° 130.
    • Troyat Henri, 1953, La neige en deuil, Paris, Flammarion.
  • Film cité

    • Veysset Sandrine, 1996, Y aura-t-il de la neige à Noël ?
  • Chansons citées

    • Adamo Salvatore, 1964, Tombe la neige.
    • Danel Pascal, 1966, Les neiges du Kilimandjaro.

Mots-clés éditeurs : climatologie, ethnologie, géographie, neige, perception

Date de mise en ligne : 06/10/2009

https://doi.org/10.3917/ethn.094.0623