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Article de revue

Lydia Marinelli, Andreas Mayer

Rêver avec Freud. L'histoire collective de L'interprétation du rêve

Pages 173 à 178

Citer cet article


  • Longé, T.
(2010). Lydia Marinelli, Andreas Mayer Rêver avec Freud. L'histoire collective de L'interprétation du rêve. Essaim, 25(2), 173-178. https://doi.org/10.3917/ess.025.0173.

  • Longé, Thierry.
« Lydia Marinelli, Andreas Mayer : Rêver avec Freud. L'histoire collective de L'interprétation du rêve ». Essaim, 2010/2 n° 25, 2010. p.173-178. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-essaim-2010-2-page-173?lang=fr.

  • LONGÉ, Thierry,
2010. Lydia Marinelli, Andreas Mayer Rêver avec Freud. L'histoire collective de L'interprétation du rêve. Essaim, 2010/2 n° 25, p.173-178. DOI : 10.3917/ess.025.0173. URL : https://shs.cairn.info/revue-essaim-2010-2-page-173?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ess.025.0173


Notes

  • [1]
    L. Marinelli, A. Mayer, Rêver avec Freud. L’histoire collective de L’interprétation du rêve, Paris, Aubier, 2009 (2e éd. revue et augmentée, trad. de l’all. Dominique Tassel).
  • [2]
    « La traduction des OCP pousse la croyance en une cohérence parfaite du vocabulaire freudien jusqu’à exiger un continuum du glossaire de la traduction dans tous les types d’usage, dans tous les contextes, à toutes les époques de la vie et de l’œuvre de Freud » (J. Le Rider, « L’interprétation du rêve dans la nouvelle traduction des OCP. Ce n’est pas le rêve », Essaim 11/12 13/05/05).
  • [3]
    R. Gentis, La psychiatrie doit être faite/défaite par tous, Paris, Maspero, 1973.
  • [4]
    Il s’agit dans l’odre éditorial : d’un texte d’Alexander Freud, frère cadet de Sigmund Freud, qui s’autorise un pastiche critique de l’œuvre de son aîné ; de sept lettres d’Eugen Bleuler, l’inventeur de la schizophrénie, rendant compte de ses essais d’analyse de rêves selon les préceptes de la première édition de la Traumdeutung, conçue comme un manuel d’interprétation ; de trois lettres d’Alphonse Maeder au cœur de la querelle Vienne-Zürich ; et enfin de deux textes d’Otto Rank grâce auxquels il accéda, à partir de l’édition de 1914, au rang provisoire de coauteur de la Traumdeutung, qualité qui lui fut retirée brutalement avec la septième édition de 1922.
  • [5]
    P. 193 et suiv.
  • [6]
    Cf. la lettre de Freud à Abraham du 14 juin 1914 (lettre 219F de la dernière édition des lettres), qui montre la verve guerrière de Freud à quelques heures de la première grande catastrophe du siècle précédent : « Nous attendons maintenant les effets de la “bombe” qui n’est pas encore posée », à propos de la parution imminente des Contributions.
  • [7]
    M. Foucault, Dits et écrits, tome I, Paris, Gallimard, 2001.

1L’actualité des études freudiennes est bien sûr marquée par l’accessibilité de l’ensemble de l’œuvre tombée dans le domaine public en ce début d’année. Soixante-dix ans après la mort de Sigmund Freud, le renouveau traductionnel, longtemps inhibé en France par la politique éditoriale locale, ne s’est pas fait attendre. On ne peut que se réjouir des publications récentes et à venir qui mettent un terme en France au mode traductionnel univoque dominé par l’édition des œuvres complètes, fondé sur un lexique unifiant donnant au texte une forme étrange voire étrangère faisant fi de l’évolution permanente de la pensée de l’auteur, gommant les retouches et les remords, les allers et retours, en un mot le mouvement propre à un savoir nouveau et en incessante transformation [].

2Le livre de Lydia Marinelli et Andreas Mayer, Traüme nach Freud, vient à ce moment propice nous dire, et à propos de la seule Traumdeutung, cette nécessité de prendre en considération le mouvement de cette pensée, sans méconnaître l’autre mouvement, celui par lequel l’œuvre se fit institution fécondée par les apports de tous ceux qui furent happés par ce ferment. C’est un véritable manifeste pour une étude historiographique de l’œuvre fondatrice de la psychanalyse qui nous est ainsi offert. Il ouvre une perspective aussi inédite qu’évidente où, pour paraphraser le titre de l’essai fameux de Roger Gentis [], la psychanalyse doit être faite et défaite par tous, aujourd’hui comme à ses débuts. Il est utile certes qu’on la défende, bien souvent et d’abord de ses thuriféraires, il est tout aussi utile qu’on la mette à l’épreuve, qu’on l’attaque, fût-ce et en dépit de l’hostilité de principe de certains contempteurs.

3Ce travail, que l’on pourrait également sous-titrer : « De Freud à la psychanalyse, où comment L’interprétation des rêves devint une institution », est complété d’une importante annexe. Y sont rassemblés nombre de textes inédits, pour d’autres rétablis, comme autant d’exemples d’apports à l’œuvre collective d’un penser en commun où se lisent accords et désaccords, incertitudes et interrogations [].

4L’objet et la singularité de ce livre sont donc de nouer ensemblele développement d’une formation discursive – la théorie psychanalytique du rêve dans la Traumdeutung – et le développement d’une formation sociale – le mouvement psychanalytique. Le work in progress de la Traumdeutung, étudié à travers ses métamorphoses successives, est ici rapporté au mouvement social qu’il fait surgir et dont les transformations se lisent à rebours dans les mutations textuelles de l’œuvre. Cette étude simultanée de la transformation de l’œuvre en interrelation avec son public est rendue nécessaire de ce que, contrairement à d’autres œuvres majeures de la pensée occidentale, le texte de la Traumdeutung a été constamment modifié par les multiples interventions de ses lecteurs. Cette histoire textuelle complexe, à travers ces huit éditions successives de 1899 à 1930, témoigne en effet d’une interactivité permanente entre l’auteur Sigmund Freud et son public de disciples, de critiques, de collègues et de patients. Les conflits autour du texte et des théories qu’il développait ont laissé une empreinte indélébile sur le mouvement psychanalytique qui naissait alors tant à Vienne qu’à Zurich.

5La Traumdeutung telle que nous la connaissons depuis plusieurs générations correspond à sa forme stabilisée et définitive, celle de la huitième et dernière édition, au-delà de laquelle il n’y eut plus de remaniement souhaité par son auteur. C’est l’histoire de ce parcours éditorial que nous livrent les deux auteurs, le premier historien et sociologue de sciences, la seconde historienne de l’histoire et de la théorie psychanalytique. De sa première parution en 1899 à sa dernière édition en 1930, le livre fondateur de la psychanalyse a subi de telles transformations que l’on pourrait faire d’emblée l’hypothèse qu’une lecture successive des huit éditions permettrait à elle seule de rendre compte de la naissance de la psychanalyse. D’un auteur au départ, le livre est devenu en trois décennies celui d’une institution. C’est l’effacement progressif, concerté et volontaire du nom de l’auteur qui est en jeu, par la multiplication des intervenants dont certains acquièrent la qualité temporaire de coauteur. L’acte inaugural s’estompe et la transcription d’une expérience singulière, celle dite « de l’auto-analyse », s’en trouve resitués à sa dimension de fiction.

6La Traumdeutung, après avoir acquis sa place définitive parmi les œuvres canoniques du monde occidental, partage avec de nombreux classiques le sort peu enviable d’être à la fois les plus vendus et les moins lus. En opposition flagrante avec la masse d’exégèses et d’interprétations, l’histoire même du livre, sur laquelle celles-ci devraient être fondées, n’a fait l’objet d’aucune attention particulière. En post-scriptum de leur ouvrage Marinelli et Mayer [] le rappellent : « Celui qui a aujourd’hui en main une étude des éditions courantes de Linterprétation du rêve ne saura rien de sa vie mouvementée. Il n’existe toujours pas d’édition critique. » La seule tentative à ce jour de faire apparaître les différents stades du texte est due à l’édition allemande de 1970 de la Studienausgabe : le tome II de cette édition a le mérite de signaler et de dater les nombreuses modifications du texte, « mais les responsables de la publication avouent eux-mêmes qu’ils n’ont pu le faire systématiquement, en respectant des critères clairs et constants ». La pratique éditoriale de cette édition consistant à répertorier les ajouts en omettant les passages supprimés au fil des huit éditions successives, il en résulte pour les lecteurs l’impression d’un accroissement continu des connaissances qui étaient en germe dans la première édition. Elle donne du texte l’idée d’une évolution linéaire dépourvue de contradiction et largement concentrée sur l’auteur Freud lui-même. L’enjeu du travail de Mayer et Marinelli est précisément d’ouvrir les yeux du lecteur à cette dimension critique en s’appuyant sur les trois décennies de remaniement du texte, où se montre un processus permanent de négociation avec des groupes déterminés de lecteurs qui contribuaient à son écriture ou à sa réécriture, certains sortant même de l’anonymat pour accéder, un temps, au statut de coauteur : c’est explicitement le cas pour Otto Rank.

7Si le cycle des métamorphoses du livre s’achève en 1930, ce n’est qu’après la mort de Freud que s’engage celui de son historiographie avec pour date pivot la publication partielle des lettres de Sigmund Freud à Wilhelm Fliess en 1950. Deux courants vont dès lors s’affronter. Le premier initié par la biographie d’Ernest Jones est une promotion héroïque de l’auto-analyse. Cela revenait à rattacher la Traumdeutung exclusivement à la personne de Freud et à la lire comme un fragment d’autobiographie incitant de nouvelles interprétations psychanalytiques et biographiques (Alexander Grinstein, Didier Anzieu). Le second, qualifié de révisionniste par les auteurs, s’élabore en opposition à cette image héroïque et propose de relativiser le caractère exceptionnel de l’auto-analyse de Freud. Pour Henri F. Ellenberger, l’auto-analyse ne relève plus de l’exploit mais de la « maladie créatrice » dont il diagnostique des formes analogues dans les expériences mystiques et poétiques. L’intention était donc de traiter l’auto-analyse comme un événement mystique qui n’avait pas sa place dans l’histoire des sciences et de la faire plus ou moins glisser dans le domaine religieux. Pour d’autres, F. Sulloway, Hans Israëls, il s’est agi de mettre en cause les légendes freudiennes afin de distinguer le « mythe du héros » des faits historiques.

8Compte tenu de cette situation, l’historiographie de la psychanalyse garde une orientation essentiellement biographique et se préoccupe avant tout des individualités, l’enjeu étant d’évaluer l’importance historique de chacune. Orthodoxe, dans la lignée de Jones, l’histoire de la psychanalyse doit rester centrée sur la personne de Freud : puisque celui-ci est présenté comme l’auteur unique du livre, il ne peut y avoir plus d’un acteur principal dans l’histoire de ce livre (Ilse Grubris-Simitis). Révisionniste, elle cherche à démontrer l’importance relative d’autres membres du mouvement psychanalytique (Jung, Adler, Rank, Ferenczi) ou d’autres auteurs encore, afin de mettre en doute l’originalité et le caractère unique de la contribution de Freud lui-même.

9Tout en reconnaissant la difficulté à ne se situer ni dans un camp ni dans l’autre, les auteurs proposent de s’inscrire au-delà de ce que l’on pourrait désormais nommer les maladies infantiles de l’historiographie psychanalytique.

10Reste à constater que la fibre polémique dans l’historiographie psychanalytique participe du discours psychanalytique lui-même, bien avant l’intervention historienne, et ce n’est certes pas un hasard si la charge furieuse que Freud publie en 1914 contre ses disciples infidèles, Adler, Jung et Steckel, porte le titre de « Contributions à l’histoire du mouvement psychanalytique [] ».

11Les modifications historiques d’un texte aussi central ne sont pas le résultat d’un processus harmonieux et coordonné. Elles relèvent plutôt d’une histoire faite de conflits théoriques, thérapeutiques, culturels et personnels… Du vivant de Freud, le texte de la Traumdeutung ne constitue pas une unité close, mais un champ encore relativement ouvert. Les rapports entre les lecteurs du livre et son auteur sont réciproques et ont une part décisive dans l’élaboration même du livre. La Traumdeutung ne joue donc pas le rôle d’un référent stable dans l’histoire du mouvement psychanalytique, mais assume au contraire des fonctions diverses à chacun des stades de son histoire.

12Ce constat s’appuie sur un découpage temporel précis du mode de réception et de communication avec l’ouvrage, et leurs incidences en retour sur celui-ci.

13Trois phases sont ainsi distinguées par les auteurs :

14– la première comprend les années de fondation du mouvement psychanalytique, de 1899 à 1909, pendant lesquelles le livre fonctionne comme un livre précurseur en même temps qu’il tient lieu de premier manuel. La technique psychanalytique fait l’objet d’un apprentissage sous forme d’« analyse par lettres » échangées avec l’auteur. Le contact personnel avec l’auteur joue encore un rôle central ;

15– la deuxième, qui s’étend de 1909 à 1918, commence avec la création de l’Internationale psychoanalytische Vereinigung (Société psychanalytique internationale) et se caractérise par la volonté de donner au livre une validité universelle en s’appuyant sur un projet de collecte de données symboliques qui s’étend progressivement au domaine du mythe et de la littérature. Dans cette phase, les revues psychanalytiques se multiplient et viennent s’ajouter au livre en tant que média nouveau pour la psychanalyse, et agissent en retour sur le livre lui-même. Cela s’accompagne d’un enrichissement croissant du texte qui dépasse le simple contexte clinique. Le processus d’extension de l’ouvrage est devenu collectif et par voie de conséquence plus conflictuel ;

16– avec la troisième, de 1919 à 1930, le livre est dit par Freud « document historique ». Ce décret coïncide avec son intégration à l’Internationaler Psychoanalytischer Verlag (Éditions psychanalytiques internationales) fondée en 1919. L’auteur, en reprenant le contrôle du texte et en mettant un terme à ses transformations, pose alors la question cruciale de sa traduction pour l’extension de son public, mais aussi celle, plus délicate encore, de sa traductibilité.

17Les différentes traductions auxquelles les francophones peuvent désormais se référer sont autant d’outils synchroniques, mais il va nous manquer durablement – le livre de Mayer et Marinelli en tant que manifeste est aussi un appel – une édition critique permettant une approche diachronique de l’œuvre. Il est vraisemblable qu’au terme de cette lecture on sera tenté de lire ou de relire l’essai de Michel Foucault : Qu’est-ce qu’un auteur ? [] et de reprendre l’étude des Contributions à l’histoire du mouvement psychanalytique que Freud publia en 1914.


Date de mise en ligne : 22/12/2010

https://doi.org/10.3917/ess.025.0173