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Article de revue

Jacques Godbout, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre

Pages 169 à 173

Citer cet article


  • Basualdo, C.
(2008). Jacques Godbout, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre. Essaim, 21(2), 169-173. https://doi.org/10.3917/ess.021.0169.

  • Basualdo, Carina.
« Jacques Godbout, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre ». Essaim, 2008/2 n° 21, 2008. p.169-173. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-essaim-2008-2-page-169?lang=fr.

  • BASUALDO, Carina,
2008. Jacques Godbout, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre. Essaim, 2008/2 n° 21, p.169-173. DOI : 10.3917/ess.021.0169. URL : https://shs.cairn.info/revue-essaim-2008-2-page-169?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ess.021.0169


Notes

  • [1]
    Marcel Mauss, « L’essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés archaïques » (1923-1924), dans Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, 1989. Première édition 1950.
  • [2]
    Jacques Godbout, Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre, Paris, Le Seuil, 2007.
  • [3]
    R. Gori et M.-J. Del Volgo, La santé totalitaire. Essai sur la médicalisation de l’existence, Paris, Denoël, 2005.
  • [4]
    Op. cit., p. 30.
  • [5]
    Op. cit., p.34.
  • [6]
    Op. cit., p.77.
  • [7]
    Op. cit., p.81.
  • [8]
    Op. cit., p.94.
  • [9]
    Ceux qui sont traités par l’auteur dans le chapitre 4 : « Les éléments d’un système de don ».
  • [10]
    Op. cit., p. 106. C’est nous qui soulignons.
  • [11]
    Op. cit., p. 64.
  • [12]
    Op. cit., p. 85.
  • [13]
    Voir les écrits de Lacan : « La direction de la cure et les principes de son pouvoir » (1958) et « Sub-version du sujet et dialectique du désir dans l’inconscient freudien » (1960), et les Séminaires V (1957-1958) et VI (1958-1959).
  • [14]
    Nous développons ces notions psychanalytiques qui pourraient constituer un apport pour la construction d’un paradigme du don, dans un article à publier prochainement : « Pour une psychanalyse du don ».
  • [15]
    Sous le titre « Le tiers du don. Don et justice ».
  • [16]
    Op. cit., p.218.
  • [17]
    Op. cit., p.223.
  • [18]
    Op. cit., p.229.
  • [19]
    Comme le démontre cette citation de Totem et tabou : « Le mystère sacré de la mort de l’animal se justifie par le fait que c’est ainsi seulement que peut s’établir le lien unissant les participants entre eux et à leur dieu. » « Ce lien n’est autre que la vie même de l’animal sacrifié, cette vie résidant dans sa chair et dans son sang et se communiquant au cours du repas sacrificiel à tous ceux qui y prennent part. Cette représentation forme la base de tous les liens de sang que les hommes contractent les uns envers les autres, même à des époques assez récentes. La conception éminemment réaliste, qui voit dans la communauté de sang une identité de substance, laisse comprendre pourquoi on jugeait de temps à autre nécessaire de renouveler cette identité par le procédé purement physique du repas sacrificiel » (p. 206-207).
  • [20]
    Op. cit., p. 231.
  • [21]
    Ibid.
  • [22]
    M. Mauss, op. cit., p. 158.
  • [23]
    Op. cit., p. 180.
  • [24]
    Par exemple, lorsque Mauss cite Turner sur les fêtes de la naissance à Samoa, où les parents n’en sortaient pas plus riches qu’avant, « mais ils avaient la satisfaction d’avoir vu… » (p. 155). Également lorsqu’il parle des vagu’athésaurisés par les Trobriandais : « On les a pour jouir de leur possession » (p. 179).

1Dans la voie ouverte depuis 1981 par la Revue du MAUSS pour la construction d’un troisième paradigme pour les sciences sociales, où le don de Marcel Mauss [1] a une place directrice, Jacques Godbout nous offre un apport fondamental avec son ouvrage Ce qui circule entre nous. Donner, recevoir, rendre[2].

2Le don maussien est resté oublié dans le développement des sciences sociales et, paradoxalement, cet oubli a été redoublé par Lévi-Strauss dans l’« Introduction à l’œuvre de Marcel Mauss » (1950), où il s’agissait de réparer cette omission. Dans l’hommage rendu à Mauss se trouvait l’opération épistémique d’éclipser le don sous l’échange, dont les conséquences ont été énormes. Le travail réalisé par le MAUSS et d’autres auteurs a permis de revenir sur cette situation. Le terrain est maintenant préparé pour construire un pont qui permette le dialogue avec la psychanalyse. Face à la tendance actuelle à la désubjectivation installée comme discours de pouvoir, et dont l’une des principales manifestations est la « médicalisation de l’existence [3] », tout un chacun a beaucoup à gagner à ce dialogue.

3Le premier mérite de ce livre est de nous montrer comment la fascination par le modèle utilitariste s’exerce non seulement sur les sciences sociales, mais aussi sur les habitants de la planète submergés par les artifices néo-capitalistes : « L’idée sur laquelle repose tout l’édifice, c’est celle de l’intérêt calculable du consommateur comme valeur suprême [4]. » Remarquons les conséquences subjectives de la participation dans une société étayée sur une telle valeur. D’abord, nous nous sentons attirés par « la quantité inimaginable et toujours renouvelée de biens et de gadgets de toutes sortes qu’il ne cesse de nous offrir »; et puis, par « la facilité de sortir d’une relation et d’aller voir ailleurs. C’est cette sorte de légèreté du lien social qu’il instaure et généralise [5] ». Une version toute particulière des notions de liberté et de dette s’en dégage : le marché – avec sa promesse d’« équilibre » – cherche à annuler les dettes par le moyen du calcul de la valeur des objets échangés; il rend la liberté par une promesse qui ne fait que nier la dette symbolique.

4Le lecteur de l’ouvrage de J. Godbout saura s’attarder sur les chapitres 1 et 2, où l’auteur nous dévoile les engrenages idéologiques du modèle néo-libéral qui réussit dans le même geste à nous faire croire à sa « naturalisation ». Voilà comment s’installe la quête du bonheur de consommer, en faisant de tout objet (et parfois même des relations) une marchandise. Or, le mouvement méthodologique de J. Godbout sera ici de situer ce modèle et son idéologie dans une dimension historique : « La métamorphose de la consommation de vice en vertu est l’un des plus importants événements sociaux (et l’un des moins étudiés) du XX e siècle [6]. »

5Le chapitre 3 est consacré à situer la rupture producteur-usager dans une dimension historique, moment dans lequel trouve sa fin le modèle communautaire et s’installe dans la modernité ce nouveau modèle qui « conduit à cette valorisation de la croissance comme absolu [7] ». Pourtant, Godbout rappelle que ce modèle n’est pas absolu, en montrant qu’il existe « une tension entre plusieurs systèmes de circulation, au sein du mouvement actuel de la mondialisation. Or, cet univers de tension ne peut pas être entrevu par le modèle dominant [8]. » Cette importante observation introduit la deuxième partie du livre, où l’auteur développe les éléments d’un système de don.

6Disons synthétiquement que, en se gardant de produire d’emblée une théorie générale du don, J. Godbout a révélé les valeurs humaines soutenues par le modèle utilitariste et maintenues aujourd’hui par l’idéologie néo-libérale. Ces valeurs marquent d’un signe négatif les valeurs propres au don, nommément : la surprise, le spontané, l’excès, le déséquilibre [9]. Ainsi, les principes du modèle utilitariste apparaissent-ils comme le résultat d’un écart par rapport aux caractéristiques du don :

7

« Le modèle fin-moyen apparaît lorsque on réprime un mouvement spontané. Il est en un sens l’envers du don [10]. »

8On peut lire que l’auteur lui-même affirme l’existence d’une opération psychique à la base de l’idéologie de l’utilitarisme : la répression. Il semble alors logique de se demander s’il s’agit ici de refoulement. Nous posons la question là où Godbout ne l’approfondit pas : pourrait-on fonder une « méta-psychologie » propre au paradigme du don, et dans ce cas, laquelle ? Cette voie, nous croyons la trouver dans certaines zones obscures du livre, ou même la voir suggérée par certains silences. Par exemple, lorsque Godbout entreprend de définir les limites et faiblesses du modèle utilitariste, il dit que « la perspective économique est profondément behavioriste [11] »; ce qui nous mène à poser la question : quelle serait la perspective psychologique qui soutiendrait le modèle du don ? Notre propre recherche vise à approfondir cette question, en prenant comme orientation l’interrogation de la place et de fonction du don dans la subjectivité et ses pathologies. Parce que, nous le savons depuis Freud, une telle quête doit prendre en compte la dimension pathologique – et même en procéder –, pour ne pas tomber dans une moralisation qui ne pourrait que partir de certains idéaux, explicites ou implicites.

9Notre auteur se rapproche aussi de ce point de vue qui est le nôtre, lorsqu’il situe la nécessité de distinguer entre demande et désir[12], pour pouvoir comprendre le rapport établi entre l’avancée technologique et la logique propre au marché, où l’offre précède et crée la demande. La différenciation entre désir et demande clairement établie par la psychanalyse – notamment par Lacan [13] – nous met sur la voie – indispensable – consistant à donner un statut privilégié au désir, lorsqu’il s’agit de préciser ce qu’il faut prendre en compte pour aborder la subjectivité humaine.

10Il est propre à l’idéologie marchande d’annuler cette dimension de la subjectivité dans le même geste où elle confond désir et demande. Le dévoilement réalisé par J. Godbout est fondamental, parce qu’il ouvre une perspective d’exploration psychanalytique à la question du don.

11Il nous faudra donc avancer dans la définition des notions psychanalytiques qui ont un potentiel heuristique pour aborder la dimension du don : renoncement, sacrifice, animisme, contact, tiers, inconscient, dimension symbolique, logique être/avoir, alternance présence/absence, identification. Toutes ces notions sont tangentiellement abordées par Jacques Godbout dans son livre. Il les retrouve sur son chemin, mais sans développer les avancées psychanalytiques sur ces questions capitales [14]. Il est probable que sa conviction d’un impossible fondement inconscient pour le don empêche chez lui cette ouverture. Présentons donc le passage où la question se pose.

12Dans le chapitre 10 [15] Godbout affirme qu’« il faudrait concevoir le don comme une structure ternaire [16] », et il discute les thèses des auteurs qui veulent définir le tiers du don comme étant la loi. Dans ce contexte, une affirmation de Godbout reste sans explication. En parlant des règles du don, il soutient : « il est vrai qu’elles ne peuvent pas être inconscientes, comme l’écrit Descombes [17] ». Pourquoi donc ne peuvent-elles pas être inconscientes ? Godbout ne l’explique pas, et ses propos se cantonnent à un argumentaire circulaire. Lisons la position de Godbout sur le tiers du don, développée après avoir présenté les théories proposées par d’autres auteurs, qu’il ne fait pas siennes :

13

« Le tiers du don est ce à quoi appartiennent les donneurs et les receveurs spécifiques. Il est ce qu’ils engendrent par les dons qu’ils se font, il est ce qui nous a tellement donné, et auquel on ne pourra jamais rendre, il est ce qui fonde le principe de la dette mutuelle positive, ce débordement permanent, cet excès qu’est la vie [18]. »

14Le tiers du don serait donc la vie ! Ici Godbout reste très freudien malgré lui [19].

15Godbout reconnaît l’impasse à laquelle peut mener son point de vue : « ni la justice, ni un tiers extérieur, ni même la relation elle-même en tant qu’entité séparée des sujets ne semblent répondre à la question du tiers. Aucune solution n’est complète peut-être tout simplement parce qu’il n’y a pas de solution [20]. » Godbout tire cette conclusion de ce que l’observation du don permet de constater : « C’est que les acteurs sociaux intériorisent l’obligation en faisant comme s’ils en étaient les auteurs, auteurs de la règle qui s’impose à eux [21]. » Mais ne peut-on pas penser qu’il s’agit tout simplement de l’aliénation propre à l’inconscient, constitutive de la subjectivité humaine ?

16Marcel Mauss avait parfaitement repéré l’importance de la figure du tiers, lorsqu’il analysait dans son texte le récit de Tamati Ranaipiri à propos du hau : « Il [le texte] n’offre qu’une obscurité : l’intervention d’une tierce personne [22]. » Selon notre lecture, ce qui n’est pas clair dans le récit de Ranaipiri cité par Mauss, c’est pourquoi B (celui qui reçoit un taonga de A) n’est pas obligé de rendre quelque chose à A, alors que C sentira cette obligation vis-à-vis de B. Et il est encore plus important de savoir ce qui oblige à introduire C, c’est-à-dire la troisième personne. Cela peut se reprendre à partir de la fonction du tiers dans la fonction symbolique. Marcel Mauss s’en rapproche aussi dans un autre moment de son texte, où il essaie de préciser le genre de propriété dont il s’agit dans le don :

17

« C’est donc bien une propriété que l’on a sur le cadeau reçu. Mais c’est une propriété d’un certain genre. On pourrait dire qu’elle participe à toutes sortes de principes de droit que nous avons, nous, modernes, soigneusement isolés les uns des autres. C’est une propriété et une possession, un gage et une chose louée, une chose vendue et achetée et en même temps déposée, mandatée et fidéi-commise : car elle ne vous est donnée qu’à condition d’en faire usage pour un autre, ou de la transmettre à un tiers, “partenaire lointain”, murimuri[23]. »

18Il conviendrait de situer cette remarque de Marcel Mauss dans le cadre de la logique présence/absence et de l’alternance être/avoir de la dimension symbolique. Nombre de remarques du texte maussien nous invitent à considérer le don dans une conception de la subjectivité marquée par l’inconscient, c’est-à-dire à l’intérieur du champ ouvert par la psychanalyse. Il s’agit notamment des observations sur la jouissance en jeu dans les gestes du don [24], qui permettraient d’aborder le problème à partir de la dialectique révélée par Lacan entre le désir et la jouissance.


Date de mise en ligne : 01/11/2008

https://doi.org/10.3917/ess.021.0169