Éditorial. La rénovation de la gauche : au-delà du projet social-démocrate ?
Pages 4 à 5
Citer cet article
https://doi.org/10.3917/espri.0706.0004
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1Soudainement, le soir du 6 mai 2007, après la victoire de Nicolas Sarkozy, les responsables socialistes affirmaient comme une évidence que la rénovation programmatique de la gauche ne pouvait plus attendre. Une lucidité bienvenue mais tardive... et qui ne doit pas rester conjoncturelle !
2Alors que certains conseillers de la candidate socialiste battue attribuaient candidement l’échec à un défaut de timing, au manque de temps pour élaborer leur programme, beaucoup d’électeurs de gauche avaient affiché leur analyse du déphasage idéologique de la gauche française en se portant sur le vote Bayrou au premier tour de l’élection présidentielle. Bien que Ségolène Royal ait perçu la nécessité de véritables ouvertures sur la demande démocratique, le traitement des inégalités, les principes d’organisation du service public, l’individualisation des parcours, son « improvisation maîtrisée », revendiquée comme telle, ne lui a pas permis de constituer un programme, c’est-à-dire de montrer en quoi les mesures qu’elle proposait s’inscrivaient dans une lecture générale des besoins de la société et des défis européens et mondiaux. En ce sens, c’est bien un déficit d’offre politique qui a été sanctionné par les électeurs.
3Mais comment pourrait-on affirmer à gauche qu’on a été pris de court, faute de temps, lors de la campagne ou que les improvisations de la candidate constituent les linéaments du programme de demain ? Plus que de précipitation, après une si longue attente, le travail programmatique mérite une véritable refondation. Les socialistes n’ont-ils pas eu le temps, depuis le tournant pragmatique et gestionnaire de 1983, après le constat de l’irrémédiable irréalisme du programme commun, de s’atteler à la tâche ? N’ont-ils pas appris à maîtriser l’oscillation périodique entre l’ambition et le remords, analysée au long cours par Alain Bergounioux et Gérard Grunberg, qui les conduit si facilement à rechercher la « refondation » dans la « vraie gauche », c’est-à-dire le plus souvent dans l’invocation magique de l’héritage passé, au risque de l’archaïsme et du déphasage ? N’ont-ils pas mesuré, depuis 1995, combien leur avait coûté le suivisme du « mouvement social », les encouragements donnés à l’extrême gauche, puis l’ajournement de la rénovation imposé par les contraintes de la « gauche plurielle » en 1998, le refus de prendre en compte les expériences socialistes du reste de l’Europe, enfin la division sur le projet de traité constitutionnel européen ?
4Mais si l’on admet que la gauche ne peut s’installer sur le pré carré de la résistance ou dans une culture d’exil, comment orienter son projet ? Quelles sont nos ressources critiques ? Peut-être était-il possible, au sortir du programme commun, de mieux comprendre la social-démocratie, si l’on entend par là non simplement une gauche adaptée au marché mais ce système politique et social dont les institutions fondamentales – partis de masse, syndicalisme réformiste puissant, cogestion, dialogue et responsabilité – nous font si cruellement défaut. Mais, quoi qu’il en soit des défaillances de notre démocratie sociale et de l’héritage, peut-être indépassable, de notre étatisme, la rénovation social-démocrate est désormais hors de portée. Même dans les pays comme le Danemark, les Pays-Bas ou la Suède, cités à tort et à travers dans les argumentaires électoraux, ce système social-démocrate a été profondément transformé quand il n’est pas remis en cause. Le compromis entre le capital et le travail, l’alliance entre classe ouvrière et classes moyennes, imaginés dans la société industrielle ne sont, en effet, plus à même d’instaurer la régulation, la redistribution ni la cohésion dans un monde postindustriel.
5La maîtrise du capital, désormais mobile, se dérobe, tandis que la société s’organise en bulles, plus autonomes les unes des autres. Comment reconstituer, dans ces conditions, des arbitrages et des rapports de force entre les puissances économiques et le monde du travail ? On pressent qu’il faudra pour répondre à cette question plus que le discours sarkozyste sur les valeurs –mérite, effort, travail – qui accompagne ce mouvement d’ensemble en renvoyant, dans le détail, les difficultés à la responsabilité des individus.
6C’est bien d’une lecture d’ensemble de la société qu’il faut repartir : s’il est juste de parler en termes de trajectoires individuelles, de chercher à s’appuyer sur les capacités des personnes, d’activer les dépenses sociales, ce n’est pas pour renvoyer chacun à la responsabilité de son sort mais pour renouer avec des formes collectives de réponses aux nouvelles formes de précarité et de dépendance. Après s’être laissée dérober la thématique du travail, la gauche ne doit pas renoncer à lier la promotion individuelle avec les régulations collectives. Face à une droite décomplexée, la gauche ne pourra reconstituer son programme qu’en découvrant la complexité.