Quand Diamond compare les sociétés traditionnelles et l’Occident
Diamond J. (2013). Le Monde jusqu’à hier. Ce que nous apprennent les sociétés traditionnelles. Paris : Gallimard, coll. « nrf Essais », 568 p.
- Par Claude Bataillon
Page I
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- BATAILLON, Claude,
- Bataillon, Claude.
- Bataillon, C.
https://doi.org/10.3917/eg.432.0189a
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1 Après des ouvrages évolutionnistes sur l’humanité, Jared Diamond nous donne un livre moral de « comparaison ». D’un côté, une société occidentale telle que la connaît le cercle des tétudiants de géographie de l’University of California Los Angeles (UCLA) où il travaille. De l’autre, l’ensemble des humanités « traditionnelles », surtout celles restées tardivement à l’écart des systèmes de colonisation survenus depuis le xv e siècle principalement. Sa culture d’anthropologue spécialisé dans des populations « marginales » mises en contact très récemment avec l’Occident lui permet des mises en scènes frappantes, fort utiles pour l’éducation des Américains, mais moins pour évaluer les urgences de la géopolitique de masse, où pèsent essentiellement, à côté des « Occidentaux », Indiens, Chinois, Russes et grands pays musulmans coincés entre intégrismes et modernités,– plus que les Papous et autres Trobriandais. Donnons cependant envie de lire ce gros livre grâce à quelques thèmes essentiels.
2 À propos de la violence et de la guerre, Jared Diamond souligne deux traits distinctifs fondamentaux entre sociétés traditionnelles et « Occident » : les premières poussent à la transaction pour rétablir les équilibres sociaux, le second pousse à la punition des crimes. La guerre « traditionnelle » est globalement plus meurtrière que la guerre moderne (par rapport aux populations concernées et sur le temps long). Les « causes » des conflits traditionnels sont liées au contrôle de son territoire par un « peuple », qui évite si possible les empiètements sur les zones habitées et les terres d’agriculture permanente. C’est dans les zones limitrophes que risquent d’être capturés enfants, femmes, bétails domestiques : pour préserver ces « biens » essentiels, si l’on n’obtient pas réparation, on en vient à la guerre. Autre distinction fondamentale, les sociétés traditionnelles éduquent les jeunes hommes à tuer pour le bien commun, alors que les sociétés occidentales éduquent à ne pas tuer (depuis trois mille ans de grands monothéismes), d’où le basculement qu’est ici la guerre, où l’on envoie les citoyens pour qu’ils tuent (et haïssent) l’ennemi, avant la réconciliation après proclamation de l’armistice.
3 Jared Diamond nous montre les mécanismes de subdivision en multiples groupes linguistiques réduits dans les zones sans pouvoir étatique, induisant la pratique du multilinguisme, à l’inverse de l’homogénéisation linguistique, bien connue des sociétés « modernes », par l’école, l’administration. Il plaide pour le maintien de la diversité linguistique qui lui semble aussi essentielle que la conservation des espèces vivantes : les États-Unis dépensent plus pour préserver une race de condors que pour toutes les langues indiennes du pays.
4 Enfin, à propos des pratiques sanitaires et alimentaires, on nous rappelle que l’abus moderne du sel est l’envers de sa pénurie généralisée dans les humanités traditionnelles, que le diabète (lié aux abus des sucres et graisses) pointe le rôle de l’insuline pour accumuler des réserves dans des alimentations traditionnelles marquées en permanence par les alternances de famines et de bombances, ce que l’Europe occidentale a changé très progressivement à partir du xii e siècle, alors que ce régime a été remplacé très brusquement par une alimentation « fastfood » pour la plupart des populations « traditionnelles » (Chine et Inde). – Claude Bataillon, Cnrs