Du délicat usage de la prévention des violences sexuelles en milieu scolaire
- Par Hélène Romano
Pages 51 à 60
Citer cet article
- ROMANO, Hélène,
- Romano, Hélène.
- Romano, H.
https://doi.org/10.3917/ep.092.0051
Citer cet article
- Romano, H.
- Romano, Hélène.
- ROMANO, Hélène,
https://doi.org/10.3917/ep.092.0051
Notes
-
[1]
Pour toute dernière attention le rapport de la ccivise (Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles faites aux enfants), présidée par Édouard Durand, novembre 2021, https://www.ciivise.fr/
- [2]
-
[3]
La cide n’est toujours pas ratifiée par tous les États dont les États-Unis et la Somalie.
-
[4]
L’éducation à la sexualité est d’ailleurs inscrite dans le Code de l’éducation (articles L. 121-1 et L. 312-16) depuis la loi n° 2001-588 du 4 juillet 2001.
-
[5]
La Commission indépendante sur l’inceste et les violences sexuelles présidée par Nathalie Matthieu et Édouard Durand ; commissions de disciplines mises en œuvre par la ministre des Sports Roxana Maracineanu auprès de plusieurs fédérations sportives.
-
[6]
Atelier pratique comme ceux visant à apprendre à poser un préservatif comme le « manège enchanté » ou la « boîte magique ». Selon le crips, le « manège enchanté est un plateau de forme arrondie présentant cinq pénis de tailles, de couleurs et de forme différentes qui permet d’apprendre à poser un préservatif masculin ». Coût 250 €, mais peut être prêté moyennant caution. La « boîte magique se présente sous la forme d’une boîte en carton renfermant un phallus en résine, percée de trous pour les avant-bras. Il permet l’expérimentation de la pose de préservatif masculin dans la pénombre ou à l’abri d’autrui » http://www.lecrips-idf.net/miscellaneous/animatheque-manege-enchante.htm
-
[7]
Qui continue d’être utilisée par certaines associations et professionnels de l’Éducation nationale malgré toutes les alertes données.
-
[8]
Circulaire n 2018-111 du 12-9-2018.
-
[9]
Il n’y a d’ailleurs aucune étude récente, même au niveau international, sur les évaluations des actions de prévention portant sur la sexualité infantile.
-
[10]
En 2021, selon le ministère de l’Éducation nationale, une quarantaine d’associations de protection de l’enfance seraient conventionnées pour intervenir auprès des élèves.
-
[11]
Ces cours sont obligatoires.
-
[12]
Pour exemple, ces lycéens sommés de parler devant leurs camarades de leurs émotions, de leur rapport à leur corps, de leur pratique sexuelle et de démontrer leur habileté à mettre un préservatif, alors même que l’intervenant venait de leur expliquer que l’intimité et la vie privée sont fondamentales.
La réalité de la sexualité infantile
1 Envisager la question de la prévention des violences sexuelles auprès des enfants nécessite avant tout de rappeler que la sexualité s’inscrit dans un contexte sociétal, culturel, religieux et temporel donné. L’enfant a une sexualité bien spécifique et la sexualité infantile se développe autour d’une double dimension : elle est psychique parce qu’elle est liée aux fantasmes, mais elle est aussi somatique parce que le fantasme est en connexion permanente avec le corps et son évolution. Trop souvent la sexualité infantile est confondue avec la génitalité adulte alors qu’elle est bien différente. Comme le rappelait Freud, elle est au départ peu organisée, indifférenciée, polymorphe (le corps entier s’y prête) en sachant que les régions corporelles de plus grande sensibilité (les sources pulsionnelles) ne sont pas nécessairement les régions génitales. Une sexualité infantile harmonieuse résulte de l’expression de différentes dynamiques psychiques (Hayez, 2002 ; Romano, 2021) : la curiosité ; le désir d’identification aux grands et en particulier aux adultes ; le désir de savoir ce qu’est cette fameuse sexualité dont parlent tant les grands ; le désir de connaître la nature ; la curiosité de comprendre le fonctionnement du corps et les différences entre garçons et filles, jusqu’à ses domaines les plus intimes ; les expériences faites sur soi ; les comparaisons effectuées sur l’autre ; l’intégration des interdits et des notions de transgression par rapport aux règles fixées par l’environnement ; la volonté de s’affirmer par rapport aux autres (Hayez, 2002). Sans adulte présent pour garantir ces fondamentaux, le risque pour l’enfant de devenir l’objet de violences sexuelles est majeur. La prévention apparaît donc comme essentielle.
Les violences sexuelles sur les enfants, une réalité indicible
2 Si Ambroise Tardieu a été l’un des premiers médecins légistes à attester de la réalité des violences sexuelles commises sur des enfants dès le xixe siècle, il a fallu attendre bien des années pour que la santé physique et psychologique des enfants soit réellement prise en compte et qu’une attention réelle soit portée sur les violences qu’ils pouvaient subir et leurs conséquences [1]. Car protéger un enfant ne peut se concevoir qu’à partir du moment où il est considéré comme sujet de droit et non comme un simple bien matériel dont on pourrait faire ce que l’on veut. Or l’échanger, le vendre, le louer, le violer, le frapper, tout cela n’avait, semble-t-il, que peu d’importance jusqu’au xixe siècle en Occident. En l’état actuel des études anthropologiques réalisées (Dussy, 2013), deux affirmations peuvent être effectuées. La première rappelle que, socialement, les enfants ne sont jamais des partenaires sexuels légitimes pour les adultes. Pour qu’un sujet soit envisagé comme un partenaire sexuel possible, il est nécessaire (dans toutes les cultures) qu’il soit pubère et en capacité de se reproduire. Ainsi, dans les sociétés traditionnelles où les mariages sont prévus par les parents (certaines fois dès la naissance de l’enfant), les unions ne sont proclamées et « consommées » que lorsque la jeune fille a ses premières règles. Les anthropologues nous rappellent que les rapports sexuels entre un adulte et un enfant (au sens occidental de mineur non pubère) sont interdits ; ce qui ne signifie pas qu’ils n’existent pas malgré tout. Le second point transmis par les anthropologues est lié au fait qu’il n’existe pas d’homogénéité sexuelle au niveau de l’espèce humaine. Autrement dit, chaque culture a son propre rapport à la sexualité. En Occident, la sexualité est considérée sur un autre registre qui pourrait être qualifié de « récréatif », puisqu’elle n’est pas exclusivement motivée par le besoin de se reproduire pour assurer le devenir d’une lignée. Par exemple, le plaisir, voire l’orgasme obtenu dans un contexte de masturbation individuelle sont des pratiques incompréhensibles pour de nombreuses sociétés, ce qui se traduit par l’absence de vocabulaire pour les désigner. De ce fait, la notion même de sexualité infantile apparaît dans bien des cultures comme une réalité totalement abstraite puisqu’elle ne s’inscrit pas sur le registre de la reproduction et de l’utilité sociale. Ce qui pourrait être une des explications aux difficultés persistantes de repérer, reconnaître et prendre en charge les agressions sexuelles subies par les enfants alors que nous devrions savoir le faire aujourd’hui grâce aux multiples études menées sur ce sujet (International Society for the Prevention of Child Abuse & Neglect [2]).
3 Face à la réalité des violences sexuelles sur les enfants, les prévenir apparaît comme une nécessité absolue, mais une véritable gageure. Le principe même de protéger les enfants de tout type de violence est d’ailleurs relativement récent, car il ne date officiellement que de la cide – Convention internationale des droits de l’enfant [3] (1989). L’enfant, devenu enfin sujet, est à considérer comme tel et non plus comme un adulte en miniature. C’est un petit d’homme en devenir avec ses propres ressources et ses spécificités. Il n’est donc pas si surprenant que les actions de prévention sur les violences sexuelles n’apparaissent que relativement récemment puisque rien ne prévoyait auparavant l’obligation de protéger les enfants « de toute forme de violence » (article 19 de la cide). Mais si le principe de protéger les enfants est acté en 1989 par cette convention internationale, il n’en reste pas moins que les protéger contre les violences sexuelles nous oblige à reconnaître qu’ils puissent être victimes de ce type d’agressions, et cela reste une réalité impensable pour nombre de personnes. Impensable, car les violences sexuelles nous confrontent à l’indicible : un enfant censé être protégé par les adultes a été victime d’actes qui ont intrusé son intimité, blessé son âme, atteint son corps de façon plus ou moins visible, attaqué bien souvent sa filiation (dans les cas d’inceste) et détruit sa confiance en soi et en l’autre. Autrement dit, cet enfant des rêves, riche de promesses et d’un devenir heureux, a été détruit dans son innocence et cette insouciance qui devraient prévaloir à son statut. Cet enfant a été confronté à une violence indicible, c’est-à-dire à cette violence fondamentale (Bergeret, 1984) présente au plus profond de chacun de nous. Cette violence archaïque est normalement contenue par l’intégration des interdits fondamentaux et permet cette dimension du respect de l’Autre sans laquelle nous ne pourrions pas faire société. Quand la violence fondamentale n’est plus contenue, tout type de passage à l’acte devient possible, dont ces violences innommables. En nous mettant face à cette réalité inintelligible, les violences sexuelles commises sur des enfants nous rappellent que la vie est faite aussi de violences, d’actes cruels, de transgressions, d’abus de plus forts sur des plus faibles. Elles viennent bouleverser nos représentations et nos croyances. D’où des réactions de défense comme le déni, l’incrédulité face à des agressions subies par des enfants et cette difficulté à aborder la prévention de ces violences puisque c’est inévitablement envisager et reconnaître qu’elles peuvent exister.
Penser la prévention à différents niveaux
4 Face au fléau que représentent les violences sexuelles et leurs conséquences, la question de la prévention ne se pose pas et apparaît comme une évidence, sauf que tout le monde ne met pas les mêmes définitions sur cette notion ni ne se fixe les mêmes objectifs. La prévention peut s’inscrire « en amont » dans l’hypothèse où les enfants ne sont pas victimes ou en « aval » auprès d’enfants victimes, mais qui n’ont pas encore révélé, ou encore d’enfants ayant déjà révélé afin de limiter les risques de complications (comme les conduites sexuelles à risque, les tentatives de suicide, les addictions, les pratiques dangereuses, le suicide, etc.). Penser la prévention des violences sexuelles nécessite de pouvoir déjà aborder la question de l’éducation à la sexualité. Et là, les difficultés commencent. L’éducation à la sexualité se trouve en effet d’emblée confrontée à la complexité de son objet : la sexualité. La sexualité, étymologiquement secare, est ce qui sépare l’espèce en deux catégories, les femmes et les hommes. Elle engage l’être tout entier. C’est à la fois une question individuelle, intrapsychique et intersubjective qui relève du domaine de l’intime, mais c’est aussi une question collective qui reste un enjeu social, car toute société se doit de réguler les rapports entre les sexes, les agirs sexuels entre individus pour éviter en particulier des violences à ce sujet : les règles de l’interdit de l’inceste et de la différence des générations et des sexes servent à transmettre et explicitent plus ou moins cette contradiction entre l’intime et le public, le moral et l’interdit, ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. La question de l’éducation à la sexualité est pensée et conçue en milieu scolaire systématiquement en lien avec la prévention des violences sexuelles. En tenant compte de cet impératif et vu la complexité du sujet, la prévention nous semblerait à penser à différents niveaux.
Prévention primaire
5 Si nous envisageons la dimension primaire de la prévention des violences sexuelles, nous pouvons déjà définir ce qu’elle pourrait être avec cinq axes essentiels à adapter selon les âges des enfants :
- permettre aux enfants d’acquérir les interdits fondamentaux et des repères pour éviter de se trouver piégés dans « cette confusion des langues » si bien décrite par Sándor Ferenczi (1933) qui conduit de nombreux agresseurs sexuels d’enfants à les placer dans des situations où leur demande de tendresse, leurs fantasmes ludiques sont instrumentalisés par l’abuseur sur le registre érotique et conduit à des agressions sexuelles que l’enfant ne dénonce pas car il ne les perçoit pas comme telles ;
- permettre aux enfants d’acquérir les notions d’intimité de pudeur, de respect de soi, de son corps et des autres et le rappel de l’interdit de toute immixtion de la sexualité adulte dans la vie de l’enfant ;
- permettre aux enfants d’intégrer les différences et le respect des autres (en particulier pour lutter contre les violences dont les élèves transgenres sont actuellement victimes) ;
- connaître les personnes et lieux ressources à solliciter ;
- former les adultes à repérer les troubles évocateurs d’agressions sexuelles d’un enfant et surtout leur apprendre à lui parler.
7 Autrement dit il ne s’agirait pas de faire porter aux enfants la responsabilité de devoir révéler et solliciter de l’aide, mais de respecter leur place d’enfants et ne plus attendre que ce soient eux les acteurs principaux de leur protection.
Prévention secondaire
8 Les objectifs pourraient être :
- repérer les enfants victimes ;
- sensibiliser aux conséquences psychotraumatiques possibles ;
- permettre aux enfants de se dégager de la honte et de la culpabilité qui cadenassent souvent leur parole ;
- mettre des mots sur des troubles constatés (comportements internalisés ou externalisés) ;
- informer, selon les âges, sur le fonctionnement judiciaire (pour éviter que l’enfant victime confronté à un classement sans suite ne s’imagine qu’il n’a pas été cru et ne perde confiance définitivement en la justice).
Prévention tertiaire
10 Auprès d’enfants ayant déjà révélé, mais étant potentiellement encore exposés à leur(s) agresseur(s), il apparaît nécessaire de :
- renforcer les ressources personnelles de l’enfant victime pour faire face aux réactions et aux conséquences suite à sa révélation ;
- repérer les idées noires, les conduites à risque et les prendre en charge ;
- éviter tant que cela est possible les risques de récidives des agressions (signalements) ;
- prévenir le traumatisme vicariant des intervenants (ou traumatisme compassionnel).
De la prévention des violences sexuelles à l’éducation à la sexualité
12 La prévention des violences sexuelles est socialement confiée depuis longtemps à l’Éducation nationale qui s’en charge à travers le vaste programme de « l’éducation à la sexualité [4] ». Les premières actions de prévention datent ainsi de la fin du xviie siècle avec une dimension très hygiéniste (grossesse précoce, maladies) qui a longtemps perduré avant d’évoluer dans les années 1980 davantage vers la prévention des agressions sexuelles via de multiples textes rappelant aux professionnels leurs obligations à ce sujet.
13 Depuis ces dernières années où de multiples affaires d’agressions sexuelles sur mineurs et d’inceste ont été révélées par les médias et les réseaux sociaux, les différents ministères poursuivent les campagnes pour mobiliser les professionnels face à la prévention. Ainsi, le 23 février 2021 Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Éducation nationale et de la Jeunesse et des Sports, et Adrien Taquet, secrétaire d’État chargé de l’Enfance et des Familles, ont mis en place un groupe de travail composé d’experts et d’associations, spécialisés en protection de l’enfance, pour formuler des propositions sur cinq axes définis ainsi par le ministère :
- « – assurer des temps dédiés à la détection des violences lors des visites médicales de dépistage ;
- inscrire à la formation initiale et continue des professeurs et personnels de l’Éducation nationale un module spécifique de détection des violences sexuelles ;
- accompagner et faciliter le déploiement des interventions d’associations spécialisées dans la détection et la prévention des violences ;
- compléter l’éducation à la sexualité avec des modules spécifiques de sensibilisation des élèves et de prévention des violences sexuelles ;
- mettre à disposition des professionnels des ressources claires. »
15 Ces travaux s’inscrivent dans une dynamique de mobilisation autour du sujet des violences sexuelles menées par plusieurs commissions relevant de différents ministères [5]. Sauf qu’à l’heure actuelle, ces engagements restent de belles promesses faute de moyens suffisants.
Limites et dérives des actions de prévention
16 Ces recommandations font suite à de multiples autres textes qui témoignent que le discours sur la sexualité à l’école n’a cessé d’évoluer dans le temps (Knibiehler, 2002). Nous pouvons constater que la volonté de prévenir les violences sexuelles est désormais bien présente, mais au-delà de ces écrits, rapports et autres circulaires, qu’en est-il réellement sur le terrain pour les élèves et en particulier pour ces enfants victimes qui, depuis l’affaire d’Outreau, voient leur parole remise en cause presque systématiquement ? Ces actions de prévention prennent des formes innombrables de la distribution de flyers, aux témoignages de victimes, en passant par des films, des jeux de cartes, des jeux de rôles et autres « ateliers pratiques [6] ». Face à cette nébuleuse d’interventions jamais évaluées, différentes questions peuvent se poser : quelle est la représentation de la sexualité infantile des intervenants ? Ces actions sont-elles mises en place réellement avec l’intention de soutenir les enfants abusés, de repérer les enfants victimes, sont-elles un moyen de penser ce qui vient d’être révélé ou visent-elles d’autres enjeux bien éloignés de l’intérêt supérieur de l’enfant ? Que cherchent-elles au final à prévenir ? Sont-elles devenues un objet politique, support conflictuel entre différents partis (surtout en période électorale), ou un outil de réassurance médiatique pour notre société submergée par la médiatisation d’affaires plus horribles les unes que les autres ? La prévention est-elle, en elle-même, un facteur de résilience ou peut-elle au contraire être source de survictimisation en se retournant contre les enfants victimes et en faisant peser sur eux le poids de la faute ? Autant de questions qui se posent lorsque l’on tente d’aborder ce sujet.
17 En 1997 Daniel Halperin écrivait déjà dans un ouvrage consacré à cette thématique et après une étude portant sur 1 116 écoliers : « la prévention des abus sexuels est difficile, incertaine, souvent inefficace et parfois nuisible ». Mais près de vingt-cinq ans plus tard a-t-on véritablement évolué ? En continuité avec le constat d’Halperin, nous pouvons citer l’expérience de la vidéo canadienne Mon corps, c’est mon corps [7] imposée en 2001 comme l’outil de référence à tous les services académiques par le ministère de l’Éducation nationale alors que le Canada l’avait proscrit de toutes ses campagnes de prévention depuis plus de dix ans en raison de ses effets délétères (Desaulniers, 1995). Ou plus récemment la circulaire n°2003-027 du 17 février 2003 relative à l’éducation à la sexualité dans les écoles, les collèges et les lycées basée sur les « standards pour l’éducation sexuelle en Europe » de l’oms. Avec pour principal malaise que ces « standards » sont eux-mêmes très inspirés des travaux de l’Institut Kinsey. Pour rappel, Alfred Kinsey, entomologiste de formation (sans aucune compétence en sexologie, psychologie de l’enfant ou psychiatrie), a consacré plusieurs publications au comportement sexuel en utilisant une méthodologie plus que contestée, en particulier en raison de « recherches » illégales sur les enfants s’inscrivant sur le registre des pratiques pédophiliques. Le ministère de l’Éducation nationale a reconnu que le contenu de cette circulaire inspiré de ce texte controversé de l’oms était des plus inadapté et l’a annulé pour le remplacer, en 2018, par un texte décrivant l’enseignement de l’éducation à la sexualité [8]. Il rappelle, entre autres, que « l’éducation à la sexualité se fonde sur les valeurs humanistes de liberté, d’égalité et de tolérance, de respect de soi et d’autrui. Elle doit trouver sa place à l’école dans un esprit de laïcité, de neutralité et de discernement. En effet, l’Éducation nationale et l’ensemble de ses personnels agissent, en la matière, dans le plus grand respect des consciences et font preuve d’une grande vigilance pour que les enseignements soient pleinement adaptés à l’âge des enfants ».
18 Cette circulaire, qui pourrait apparaître comme un recadrage du ministère de l’Éducation nationale, fait suite à plusieurs années où l’éducation à la sexualité et la prévention des agressions sexuelles se sont traduites par des actions sans aucune évaluation à leur sujet [9] et bien souvent sans la moindre formation des intervenants avec des dérives multiples. Décider d’actions de prévention est une intention tout à fait louable, mais pour être menées de façon adaptée et non exclusive il est essentiel que les intervenants soient un minimum formés. Sans formation réelle sur ce sujet, les enseignants sommés par le ministère de l’Éducation nationale d’être « mobilisés contre les violences sexuelles », sont bien souvent plus que démunis, ne sachant pas que dire, ni que faire. Le recours aux associations est alors une ressource précieuse et peu onéreuse que le ministère n’hésite pas à utiliser. Les agréments [10] pour intervenir dans les établissements sont ainsi distribués aux associations se présentant comme « spécialisées en protection de l’enfance », sans réelle évaluation des compétences et des véritables motivations des intervenants sur ce sujet. Face à des propos d’enfants abusés, face à des comportements évocateurs d’agressions sexuelles, face à des questionnements d’enfants ou d’adolescents relatifs à la sexualité, le risque est grand de réduire au silence l’enfant par un regard inadapté ou une question maladroite (par exemple « pourquoi n’as-tu pas parlé plus tôt ? »).
19 Au-delà du manque de formation des intervenants se posent d’autres questions comme les modalités de réalisation de ces actions de prévention qui confondent souvent outils et programmes, développement affectif et développement psychosexuel. Cela peut conduire à des incohérences comme le fait que certains textes ministériels insistent sur le « principe éthique » de « respecter la sphère privée des élèves » alors que des séances collectives sont réalisées : si l’on respecte l’intimité des élèves et que l’on insiste sur la dimension éthique de cette notion, il n’est pas cohérent de demander à des élèves d’exposer devant leurs camarades leurs pratiques sexuelles ou leurs problèmes sexuels. Parler en public devant des pairs de son intimité est tout sauf respecter l’intimité des élèves. Comment « permettre aux enfants et aux jeunes de repérer ce qui relève de la sphère privée et de la sphère publique » en maintenant les échanges sur la sexualité dans la sphère publique qu’est le groupe classe ? On ne parle dans le groupe que de choses qui peuvent se parler publiquement. La sexualité dans son intimité n’est pas quelque chose qui se débat publiquement, cela doit se faire dans les limites de la pudeur de chacun. En imposant [11] à toute une classe (avec des élèves de maturité différentes) de parler de son intimité devant tous au même moment, l’institution scolaire met en place des actions au discours paradoxal qui peut rendre confuses les limites entre le privé (l’intime) et le public. Parler de sexualité auprès d’enfants et d’adolescents active inévitablement leur monde pulsionnel et fantasmatique. Mais toutes les questions liées aux différences de représentations de la sexualité et du vécu du sexuel entre élèves et intervenants ne sont généralement pas anticipées par les adultes ; pas plus que ne l’est la dimension de nécessaire élaboration fantasmatique pour qu’un enfant construise sa sexualité. Sans réflexion préalable sur ces sujets, le risque est alors que les intervenants ne puissent pas contenir les réactions susceptibles de se manifester du côté des élèves (excitation, moquerie, provocation, agitation, transgression) comme leurs propres réactions. Et face à un adulte débordé, les élèves se sentent totalement insécurisés.
20 Les approches sont le plus souvent comportementalistes, considérant chaque enfant comme seul responsable de sa santé et de son bien-être, sans véritable analyse de ce que sont, par exemple, les agressions sexuelles (stratégie des auteurs, réactions des victimes, conséquences). L’enfant est bien souvent envisagé comme un objet passif, mais responsable et capable de discernement. Il y a là quelque chose de surprenant, voire de paradoxal, car légalement, le législateur considère qu’il n’est pas en capacité de discernement et de consentement du fait de sa minorité. Autrement dit, le législateur considère que le mineur n’est pas en capacité de se protéger (du fait de sa minorité) et organise de multiples textes pour assurer sa protection ; mais les actions de prévention sont souvent construites avec le postulat que l’enfant est responsable et qu’il sera capable de discerner ce qui est du registre de l’agression ou non. Ces interventions sont généralement réductrices, se limitant au fait que les agressions sexuelles sont inacceptables et ignorant la dimension fantasmatique du sujet comme si seul le ressenti physique était le critère de jugement. Enfin et surtout elles n’abordent qu’exceptionnellement la question des agressions par des proches (inceste, pairs). La prévention des violences sexuelles ressemble ainsi à celle sur la prévention routière avec cette idée qu’informé de l’existence d’agressions sexuelles possibles, l’enfant adoptera obligatoirement les mesures d’autoprotection nécessaires. Ce qui n’est qu’exceptionnellement le cas, conduisant à une culpabilité massive chez des enfants agressés qui ont « bénéficié » d’action de prévention (Drouet et coll., 1999 ; Melton, 1992 ; Mounoud, 1997, Taal, 1997).
21 La situation actuelle est loin d’être des plus simples : l’éducation à la sexualité a de multiples enjeux dont celui de la prévention des violences sexuelles, mais ne saurait s’y réduire, car cela revient à ne centrer les interventions que sur le risque et le danger avec des injonctions bien plus anxiogènes que bienveillantes. Elle devrait s’inscrire dans une continuité de transmission de repères sans rivalité entre familles et institution scolaire afin de permettre aux enfants et aux adolescents de se sentir respectés, de savoir respecter l’autre, de mieux se connaître, d’apprendre à faire face aux adversités de la vie et à repérer auprès de qui ils peuvent solliciter de l’aide. Accompagner les jeunes dans leurs réflexions personnelles sur leur rapport au corps, sur les relations filles/garçons, sur l’identité sexuelle, sur la notion de respect de soi et de l’autre, sur une meilleure perception des risques (grossesse précoce, agressions sexuelles, maladies sexuellement transmissibles), peut se faire tant que les actions de prévention s’ajustent aux élèves sans chercher à leur imposer un modèle, à les exposer dans leur intimité aux autres [12], à intruser véritablement leur économie psychique par des référentiels qu’ils ne peuvent pas intégrer.
22 L’éducation à la sexualité nécessite donc d’être mise en place par des professionnels formés avec des espaces de supervision pour ne pas rester seuls face à ce qu’ils peuvent entendre et face aux effets de ces paroles dans leur propre fonctionnement psychique (Romano, 2017, 2018). C’est par la parole et à travers les échanges qui peuvent avoir lieu qu’une dynamique et une prévention positive et respectueuse de l’enfant pourront se construire.
Conclusion
23 Notre société fait face à une pandémie qui n’en finit pas et qui conduit à de multiples bouleversements de nos repères. Et cette période intervient après le mouvement #MeeToo, les multiples émissions et témoignages relatant des faits d’agressions sexuelles. Tout ce contexte n’est pas anodin dans l’ambiance insécurisante rapportée par nombre de jeunes. Les élèves d’aujourd’hui ne sont pas dans une période particulièrement positive et l’école a probablement un rôle essentiel pour ne pas renforcer les craintes multiples qui s’expriment. L’école est un lieu de vie, un espace d’échange, de la construction des liens interpersonnels, de l’apprentissage du respect de soi, des autres et des interdits fondamentaux. Et pour toutes ces raisons, elle est un lieu où les actions de prévention peuvent être pensées et mises en place. Mais cela ne peut pas se faire dans n’importe quelles conditions. Quand l’éducation à la sexualité devient un alibi politique visant à réassurer notre société et à se donner bonne conscience face aux millions de victimes d’agressions sexuelles, les dérives sont inévitables. Les enfants et les adolescents disparaissent alors pour ne plus laisser place qu’à des enjeux idéologiques où leur protection n’est plus envisageable car elle n’est tout simplement pas pensée.
- Desaulniers, M.-P. 1995. Faire l’éducation sexuelle à l’école, Montréal, Éditions Nouvelles.
- Drouet, M. ; Lucchini-Deladda, G. ; Mikolitch, M. 1999. « Les chemins à risques de la prévention », Cahier de l’afirem, n° 34, p. 7-13.
- Finkelhor, D. ; Asdigian, N. ; Dziuba Leathermann, J. 1995. « Victimization prevention programs for children: a followup ». Am J Public Health, n° 85, p. 1684-1689.
- Freud, S. 1905. Trois essais sur la théorie de la sexualité, Paris, Gallimard, 1962.
- Halperin, D.S. ; Bouvier, P. ; Rey Wicky, H. 1997. À contrecœur, à contre-corps : regards pluriels sur les abus sexuels d’enfants, Genève, Médecine et Hygiène.
- Hayez, J.-L. 2002. « La vie sexuelle des 6-11 ans », enfances&psy, n° 17, p. 23-35.
- Knibiehler, Y. 2002. Histoire des mères et de la maternité en occident, Paris, Puf, coll. « Que sais-je ? »
- Melton, G. 1992. « The improbability of prevention of sexual abuse », dans D. Willi, E. Holden, M. Rosenberg (sous la direction de), Prévention of Child Maltreatment: Developmental and Ecological Perspectives, Wiley & Sons interscience publication, p. 168-188.
- Mounoud, R.-L. ; Bouvier, P. 1997. « La difficile prévention des abus sexuels d’enfants : un défi pour notre société », dans D.S. Halpérin, B. Bouvier, H. Rey Wicky (sous la direction de), À contre corps, à contre cœur : regard sur les abus sexuels d’enfants, Genève, Médecine et hygiène.
- Romano, H. (sous la direction de) 2017. Pour une école bientraitante. Prévention des Risques psycho-socio-scolaires, Malakoff, Dunod.
- Romano, H. 2018. Quand la vie fait mal aux enfants, Paris, Odile Jacob.
- Romano, H. 2021 « Prévenir l’inceste auprès des enfants », Les métiers de la petite enfance, n° 296-297, p. 23-26.
- Taal, M. ; Edelaar, M. 1997. « Positive and negative effects of a sexual child abuse prevention program », Child abuse & neglect., vol. 21, n° 4, p. 399-410.
Mots-clés éditeurs : agression sexuelle, éducation sexuelle, Enfant, sexualité infantile, violences sexuelles
Date de mise en ligne : 12/05/2022
https://doi.org/10.3917/ep.092.0051