Thésée et le Minotaure : un groupe Mythes en Sessad
- Par Isabelle Baurin
- et Yeliz Tarhan
Pages 129 à 139
Citer cet article
- BAURIN, Isabelle
- et TARHAN, Yeliz,
- Baurin, Isabelle.
- et al.
- Baurin, I.
- et Tarhan, Y.
https://doi.org/10.3917/ep.091.0129
Citer cet article
- Baurin, I.
- et Tarhan, Y.
- Baurin, Isabelle.
- et al.
- BAURIN, Isabelle
- et TARHAN, Yeliz,
https://doi.org/10.3917/ep.091.0129
Notes
-
[1]
Au moment de la rédaction de ce texte, deux professionnelles sur les quatre sont présentes au Sessad, guidées au fil des pages à travers le temps et l’espace par les observations de leurs collègues parties – temporairement ou non – vivre d’autres aventures. Que Caroline et Violaine en soient remerciées.
1Les groupes à médiation, appelés « à projection », font partie intégrante de la vie du Sessad (service d’éducation spécialisée et de soin à domicile). Réunissant tous les corps de métier autour d’un même projet, celui qui nous intéresse ici est un groupe qui s’inspire largement du dispositif théorisé par Pierre Lafforgue : un groupe conte autour du mythe de Thésée et du Minotaure, adapté pour les adolescents.
2Quatre professionnelles participent au groupe Mythes [11] : une éducatrice spécialisée, une orthophoniste et deux psychologues, animées par le désir d’accompagner les jeunes, de les comprendre, et à la manière de Lafforgue, de les « soigner avec le conte »…
3Un psychologue assure par téléphone la reprise de chaque séance dans l’après-coup.
4Le groupe Mythes est constitué de six jeunes dont les indications ont été pensées en équipe pluridisciplinaire :
5Cheick, 17 ans, montre plusieurs symptômes d’angoisse, des cauchemars, des éléments phobiques, une grande assurance de façade. L’équipe pense que le dispositif peut l’aider à exprimer ses peurs. La stabilité du cadre et la répétition des séances peuvent l’amener à mieux investir le Sessad.
6Amine, 14 ans : l’indication s’articule autour de l’idée d’identifier et de jouer les conflits intrapsychiques notamment la polarité agressive.
7Johnny, 14 ans : son aisance à l’oral constitue un atout pour le groupe. Le dispositif peut l’aider à structurer mieux sa pensée très éparpillée. Le matériau du mythe est particulièrement adapté pour lui dans l’espace de projection des angoisses archaïques.
8Carla, 15 ans, présente une inhibition importante, qu’on avait pensé pouvoir être étayée par le dispositif en petit groupe et par l’identification à ses pairs.
9Gabriel, 18 ans, a déjà participé à plusieurs groupes à projection. Familier de la prise de rôle, il bénéficie d’un statut d’ancien mais a encore besoin d’explorer son monde interne.
10Maria, 14 ans est pensée pour la première fois dans un tel groupe car nous la sentons prête pour faire une expérience positive de la narration, par le biais du mythe.
11Chaque semaine, pendant une heure, dans la salle d’activités du Sessad spécialement aménagée pour l’occasion, le groupe Mythes se déroule dans trois espaces différents dédiés à trois temps distincts :
12– l’espace du conte où, installés dans les fauteuils et sur le canapé, les jeunes écoutent la conteuse légèrement en surplomb ;
13– l’espace du jeu qui constitue la scène où le mythe sera joué par les jeunes, assistés par la joueuse, sous la houlette de la meneuse de jeu ;
14– l’espace du dessin, autour d’une table, pour un temps de représentation du mythe, où les jeunes se trouvent sous le regard des professionnelles alors plus en retrait.
15La scribe se tient toujours à l’écart, silencieuse, prenant des notes, assise sur sa chaise placée de manière à pouvoir, à chacun des trois temps du groupe, embrasser du regard ce qui s’y déroule alors.
16Les mythes existent pour nous expliquer d’où nous venons, et comment nous, êtres humains, fonctionnons ensemble. Ils sont la présentation d’une vérité essentielle, et notamment de la question de nos origines, sous forme de récit. Bruno Bettelheim, déjà, voulait établir des distinctions entre les mythes et les contes, en expliquant que la différence principale était liée à l’issue du récit. Les contes se finissent bien, contrairement aux mythes qui peuvent avoir une issue funeste, voire tragique.
17Une autre différence tient au héros : si, dans le conte, le héros est Monsieur Tout-le-monde, dans le mythe, ce qui arrive au héros ne peut arriver à tout un chacun.
18Dans le conte, toute la dimension surnaturelle survient sans qu’il y ait aucun sentiment d’inquiétante étrangeté. Comme le mentionne René Kaës, le conte est le récit d’un dérèglement ; puis, grâce à l’intrigue, vient, lors du cheminement, une réponse à ce dérèglement. Christian Guérin parle aussi de la fonction « conteneur » du conte. Il s’appuie sur les travaux de Wilfred Bion autour de la fonction de rêverie de la mère qui aide l’enfant à transformer ce qu’il ne comprend pas : les éléments bêta, en éléments intégrables pour lui, en futures représentations : les éléments alpha. Le conte est donc un processus de passage, pédagogique, social et culturel, mais également un processus de transformation dans l’espace psychique. Le conte serait-il donc aussi, à cet égard, une adolescence ?
19Pour Kaës, « la fonction conteneur correspond au rétablissement du processus psychique grâce au travail de transformation des processus destructeurs par un contenant humain actif et apte à rendre possible cette métabolisation ». Il faut donc une capacité d’accueil de l’angoisse et une capacité transformatrice de celle-ci en sens. Didier Anzieu considère le conte comme un conteneur de la possibilité de penser, une enveloppe psychique, et il précise que « bien choisi, avec ses rituels d’ouverture et de fermeture, le travail de la position de l’enfant et du conteur dans la relation auditeur/conteur, le pacte narratif […] est un admirable outil pour la fonction contenante du soignant ». C’est donc le pari de ce groupe d’imaginer que le mythe, à l’instar du conte, puisse devenir un élément alpha potentiel et acquérir au final une valeur symboligène. D’où le dispositif des 3/3 (trois espaces, trois soignants, trois moments), ainsi que la mise en sens par le jeu, le dessin, les interventions et les possibles interprétations (surtout des jeunes eux-mêmes), dispositif adapté ici avec l’ajout d’un soignant, le meneur de jeu, pour animer le temps de mise en scène.
20Kaës indique que le conte transmet à celui qui l’écoute quelque chose de la morale, de l’éducation, mais également de la poésie. On se situe là dans un espace familier (la réalité du monde externe souvent symbolisée par le groupe familial, les personnages du conte), avec une dimension moins familière qui fait aussi écho à celui qui écoute, à savoir son monde « endopsychique », ses relations à ses objets internes.
Du moi idéal à l’idéal du moi
21Pour le groupe Mythes, nous avons choisi une version adaptée pour la jeunesse de l’épisode de la mythologie grecque où Thésée affronte le Minotaure. Ce choix a été guidé par les thèmes multiples du récit, ainsi que par ses personnages variés. Si les travaux d’Otto Rank sont éclairants sur la fonction des héros dans le passage du moi idéal à l’idéal du moi, instances psychiques convoquées à l’aune du remaniement psychique lié à la puberté, la rencontre entre Thésée et le Minotaure illustre particulièrement ce propos.
22Thésée n’est pas un super-héros, au sens qu’il n’est pas doté de pouvoirs extraordinaires. Il existe toutefois un flou sur sa filiation dans l’origine du mythe : s’il est le fils d’Éthra, Thésée est-il celui du roi Égée ou celui du dieu Poséidon… ? Malgré ce doute sur sa nature de demi-dieu, sa renommée et son courage sont connus de tous depuis qu’à 16 ans, il a été assez fort pour soulever la pierre enfermant le secret de ses origines. Si Thésée n’a pas de superpouvoirs, il est tout de même fils de roi (voire de dieu), et surtout il se choisira un destin exceptionnel.
23Le Minotaure, quant à lui, sans être à proprement parler un « super-vilain », est le seul protagoniste du récit à être surnaturel. Son caractère hybride est signifiant au regard des transformations de la puberté mais aussi du handicap :
24– le Minotaure est un être hybride comme les adolescents en pleine puberté, pas encore complètement dans le corps adulte et psychiquement rattachés à l’enfance ;
25– cette hybridité en fait la figure du douloureux conflit entre la part infantile et la nouveauté du pubertaire que nos jeunes inhibés évitent justement.
26Ce personnage mi-homme mi-taureau soulève ainsi la question de l’animalité et de la poussée pulsionnelle à laquelle nos jeunes ont tant de mal à se confronter.
27Le Minotaure est enfermé dans le labyrinthe parce que tout-puissant, unique et monstrueux : il s’agit là d’un corps humain doté d’une tête de taureau, autrement dit d’un humain qui ne parle pas ; il « mugit », « meugle », sans langage. Les jeunes du groupe Mythes sont, quant à eux, confrontés à leur inhibition pour certains, à leurs troubles du langage pour tous. Dans quel labyrinthe cela les enferme-t-il ?
28Le Minotaure est caché dans le labyrinthe, fruit honteux d’une relation adultérine entre Pasiphaé et le taureau envoyé par Poséidon. De même que beaucoup de jeunes du Sessad préfèrent taire qu’oser dire, enfermés dans leur inhibition et dans la honte de leur différence.
29On peut également considérer l’hybridation du Minotaure au regard du manque : ni complètement homme ni complètement taureau, il n’est pas complet, il y a un manque ou un défaut, ce qui rappelle le terme « handicap », le « déficit » pour lequel les jeunes sont accompagnés au Sessad. À ce sujet, la culture populaire a plébiscité la part sombre des super-héros, voire leurs symptômes. Toute la série des films des X-Men réalisés depuis 2000 et adaptés des comics américains fait particulièrement écho à la situation de nos jeunes : des adolescents mutants dont les pouvoirs se révèlent ou alors s’intensifient à la puberté, et qu’il s’agit de contenir ou de contrôler, mais qu’il convient de cacher aux yeux de la société. En effet, soit leurs pouvoirs sont honteux, soit ils sont dangereux. Les jeunes accueillis au Sessad se distinguent eux aussi par leur particularité, leur différence, leurs symptômes.
30L’enfermement du Minotaure en fait également le bouc émissaire de la cité, comme agent et condition de la vie en société : de fait, son sort assure la paix entre les deux cités, puisque la guerre est évitée par l’offrande de quatorze jeunes gens qui lui est faite chaque année.
31Le Minotaure étant à la fois monstre et bouc émissaire, son rôle a toujours été difficile à choisir pour les jeunes, qui préféraient le confier à la joueuse. Trop difficile car trop douloureux ? Ce n’est en effet pas facile d’accepter de se faire tuer, même dans le jeu. Le Minotaure fait peur, se fait tuer, et est porteur de ce qui est différent. Est-il trop proche de la représentation que les jeunes du Sessad ont d’eux-mêmes ? Les X-Men aussi sont cachés, accueillis par un des premiers mutants, le Professeur Xavier, certes, mais enfermés tout de même en raison de leurs pouvoirs. Dans le mythe, le Minotaure, tout en étant doté d’une force extraordinaire, est réduit lui aussi à la captivité et donc à la passivité, au contraire de Thésée actif dans le labyrinthe qui l’y cherche et l’y tue avant d’en ressortir.
32Finalement, Thésée et le Minotaure ne seraient-ils pas les deux faces d’une même pièce ?
33– figure du moi-idéal, unique, tout-puissant, le Minotaure serait le héros de l’Imaginaire : animal, il est en deçà du langage, du côté archaïque de la dévoration et de la honte ;
34– figure de l’idéal du moi et de la dimension symbolique, Thésée serait, lui, le héros qui par la parole qu’il prend, va délivrer les adolescents d’un sort funeste, tuer le monstre et finalement prendre la place de son père sur le trône.
Indifférenciation et confusion
35Dans le mythe, l’adolescence est personnifiée par les « sept jeunes filles et sept jeunes gens » donnés en offrande au Minotaure. Ils se présentent comme un tout différencié seulement par le genre. Hormis cette distinction, aucun n’apparaît jamais individuellement… Le groupe Mythes du Sessad est-il d’abord vécu comme un tout indifférencié dans lequel se diluent les individualités ? Difficile alors d’échapper au lieu commun de la bande de jeunes, solution ou protection propre à satisfaire le besoin social à l’adolescence. De fait, cet aspect collectif a trouvé un écho auprès de nos adolescents, qui lors du temps de jeu, ont souvent choisi d’incarner l’un de ces personnages indistincts plutôt que de prendre un rôle plus identifié dans lequel ils se seraient peut-être sentis plus exposés. Lors de la troisième séance, le groupe fait corps durant le jeu : de retour de l’île de Minos, après avoir traversé le labyrinthe, les quatorze jeunes gens affrontent ensemble l’épreuve de la tempête, dans une scène marquante plusieurs fois rejouée par le groupe : mémorable « ramez, ramez ! » impulsé par le dynamisme contagieux de Johnny ! Ce fut un moment fort où émergeait un sentiment d’appartenance, manifestation vivante de l’identité groupale.
36Cette indifférenciation propre à la dynamique de groupe s’est manifestée au cours des séances de bien d’autres manières, illustrées notamment par les grandes difficultés de compréhension d’Amine. Il a eu bien du mal à identifier clairement Thésée : il a parlé d’un « enfant », il ne savait pas si c’était une fille, et il a d’ailleurs choisi le rôle neutre de « l’accompagnant ».
37L’identité de Thésée a été questionnée par le groupe jusque dans son nom, dans un mouvement de création originale, sous la forme d’une nouvelle hybridation : de même que le terme « Minotaure » est une contraction de « Minos » et de « taureau », les noms du père (« Égée ») et du fils (« Thésée ») ont été involontairement entremêlés en « Ésée » (qu’on peut tout aussi bien entendre « aisé ») ou « Thégée ».
38Faisant partie du groupe, nous nous sommes vues également gagnées par cette confusion proche du lapsus, révélant la confusion des générations. On peut former deux hypothèses :
39– ce serait une façon pour le groupe de faire ingérer le père par le fils dans un double mouvement de garder et de contenir en lui son père tout en s’en émancipant ;
40– ou encore de faire ingérer le fils par le père dans un mouvement d’évitement de la mort.
41En tout état de cause, ce « lapsus » nous est apparu comme la manifestation de l’illusion groupale rassemblant dans un même élan adolescents et professionnelles. Dans le même temps, il illustre le travail de symbolisation de nos jeunes pour accéder à l’âge adulte.
42Dans un mouvement inverse, les adolescents du groupe ont quelquefois précisé la différence des générations, par exemple Gabriel évoquant d’emblée « le vieux roi » ; ou encore Cheikh donnant son âge, « 80 ans », et ajoutant qu’il est « mauvais dirigeateur ».
43Par ailleurs, la différence des sexes n’était manifestement pas toujours assimilée par tous. Carla a créé un terme générique pour désigner les compagnons de Thésée, qui sont devenus dans sa proposition « les accompagnants ». Cette nouvelle contraction entre deux termes, celui de l’histoire (« compagnons ») et celui du Sessad (« accompagnement »), a parfois été utilisée avec la précision du genre (« accompagnante ») apportée encore par Carla.
44La contraction « accompagnants », magma qui nous a paru sur le moment plus énigmatique encore que « Thégée » et « Ésée », semblait au contraire très précise pour certains jeunes. Le signifiant a d’ailleurs été conservé par le groupe tout au long des séances. A posteriori, un parallèle peut sans doute s’établir avec les « accompagnements » au Sessad, au sens de « prises en charge », témoignant d’une identification des jeunes aux professionnels, signe d’une prise en charge efficiente. Le terme « accompagnants » évoque également les « accompagnements » en voiture dont bénéficient certains adolescents du Sessad pour s’y rendre. Dans les deux cas, il s’agit de signifiants forts pour les jeunes, de même que les compagnons de Thésée, dans les temps de jeu du groupe, ont assuré un étayage reconnu et apprécié : ce rôle était souvent plébiscité par certains, qui l’ont même privilégié d’une séance à l’autre.
Les trois temps du groupe
45Au cours du groupe Mythes, nous avons fait l’expérience de la passivité. À chaque séance, chaque professionnelle se retrouve passive à un moment ou à un autre, avec un statut un peu spécial pour la scribe, toujours active mais aussi toujours silencieuse. Ce constat est l’occasion de revenir sur les trois temps de ce groupe :
46Le contage correspond à l’instauration du pacte narratif. C’est le lien établi entre la conteuse et son auditoire, « contrat entre quelqu’un qui a envie de conter et quelqu’un qui a envie d’écouter ».
47La tradition orale du conte polymorphe et polysémique a produit plusieurs versions, et entraîne de toute façon différentes manières de le conter comme de l’entendre (mer/mère, Thésée/taisait, « ramez » au sens de pagayer/de galérer…). De fait, bien que la conteuse n’ait pas dévié d’une virgule au fil des séances, personne n’a jamais entendu le même mythe : un vécu partagé par les jeunes autant que par les adultes.
48Bien éloigné des décisions comme des actions héroïques de Thésée, chacun, pendant le temps d’écoute, s’est trouvé dans un portage sonore que la conteuse a vécu comme très « maternant ». Lafforgue souligne justement le pacte narratif comme « un “portage” par le regard avec un écoulement sonore ». En filant la métaphore liquide : « quand on boit les paroles du conteur, c’est que le conte est en train de devenir la bonne nourriture de l’atelier ». Certains dessins de Carla évoquent d’ailleurs l’utérus.
49Lors des reprises, nous avons souvent relaté « l’ambiance apaisante » du temps de contage. Tous paraissaient alors bercés par les mots, où ils expérimentaient une forme de passivité. Il leur a fallu accepter la régression de se faire lire passivement une histoire comme à des tout-petits.
50Carla a peut-être manifesté son ambivalence à accepter de partager ce moment particulier en arrivant en retard : alors qu’elle exprimait ostensiblement sa colère d’avoir manqué le début du contage, qu’elle appréciait de toute évidence, buvant ensuite littéralement les paroles de la conteuse, elle le manquait pourtant à nouveau la fois suivante.
51Et il y a de quoi être ambivalent à accepter cela au moment où justement le travail à effectuer est celui de se distancier et d’accepter de perdre définitivement l’objet d’amour infantile. Accepter la régression signifie revenir à l’état de passivation où l’on est entièrement entre les mains de l’autre comme le nourrisson. Alors qu’il s’agit de se départir des objets d’amour infantile, ou au moins de s’en distancier, la reviviscence de cet état à l’adolescence n’est pas aisée. D’autant plus que nos jeunes sont déjà passivés par les effets des changements corporels liés à la puberté et par leurs troubles. Cette étape de transformation cruciale est encore plus subie et douloureuse chez nos adolescents.
52À cet égard, le mythe montre des jeunes gens dans cet état de passivation. Non seulement il s’agit d’une bande indifférenciée, mais qui en plus, avance vers la mort sans mot dire. Il faut l’intervention de Thésée pour les sauver. Ils n’ont même pas de voix. Il y a, d’une part, ceux qui suivent inéluctablement leur destin, sans voix, et, d’autre part, ceux, à l’image de Thésée, qui s’expriment et agissent pour transformer le cours des choses.
53Les adolescents silencieux face à une mort certaine, figures du sacrifice, ne sont pas sans rappeler les jeunes du Sessad : bien souvent sans voix eux aussi, ils sont voués a priori à un avenir difficile dans la société du fait de leur handicap.
54L’ambivalence des jeunes pendant le contage se manifeste également dans certains échanges de coups d’œil. Or le pacte narratif d’après Lafforgue « se passe toujours par le regard ». La passivité n’était que toute relative, contredite par de nombreux jeux de regards pour le moins actifs : tout d’abord, des coups d’œil interrogatifs – ou en attente d’intervention – en direction de la scribe invariablement silencieuse. Comme le dit Lafforgue, cette place d’observateur permet à la fois de rassembler différentes informations sur ce qui se passe en séance et de les mettre par écrit, ce que les autres thérapeutes ne peuvent faire, pris dans l’action. Elle permet aussi d’adopter une fonction de contenant et un « marqueur des débridements pulsionnels des enfants » ; en somme, l’observateur possède une fonction de « focalisateur ». Dans ce moment silencieux, certains jeunes semblaient rechercher activement un contact visuel, tandis que d’autres au contraire ne croisaient aucun regard.
55Les premiers pouvaient être littéralement accrochés aux yeux de la conteuse, comme si le sens de l’histoire ne pouvait s’arrimer que par ce contact visuel. Ils pouvaient tout aussi bien s’efforcer de capter le regard d’un camarade, cette fois dans une recherche de complicité, comme pour faire face à la gêne de ce moment régressif. Certaines fois, ce sont même des contacts physiques qui se sont opérés sur le canapé, comme un évitement ou un renforcement de la régression ?
56Les seconds quant à eux pouvaient fixer attentivement leurs pieds, évitant soigneusement tout regard.
57Et les seuls finalement qui avaient l’air de se laisser aller pleinement à la passivité avaient les yeux perdus dans le vague, parfois fermés, le visage complètement détendu.
58Après le temps d’écoute vient celui du jeu, et s’opère alors un passage passif/actif. C’est un moment difficile pour le groupe, durant lequel les mouvements défensifs se déploient d’abord : Johnny se déprécie : « je ne suis pas doué » ; Cheikh, pensant qu’il doit redire mot pour mot ce qu’il a entendu pendant le contage : « j’ai oublié, je sais pas quoi faire ». Ce « je sais pas » très souvent répété nous place également dans une posture passivée. Que dire ? Nous nous rendons compte que nous répondons, lors des premières séances, dans un mouvement presque hypomane contre l’inertie et la dépressivité, par des paroles, en induisant à tour de bras. Après ces premières séances où ils sont pris dans des identifications idéales impossibles à tenir, les jeunes arrivent peu à peu à prendre, à assumer, des rôles plus ou moins actifs.
59Cheikh, le premier, a joué Thésée, avant que ce rôle ne soit confié à la joueuse, et plus du tout attribué pendant deux séances. À la quatrième, Amine, orienté par les autres, va endosser ce rôle, qu’il aura beaucoup de difficulté à assumer ensuite. Il arrive tout juste, aidé par les « accompagnants » à tuer le Minotaure en fin de jeu.
60Maria, quant à elle, était indécise et souvent la dernière à se déterminer lors de la distribution des rôles. Dès la première séance, elle lâche finalement, dans un mouvement créateur inattendu : « Je choisis le rôle de la mer Égée. » Initialement non prévu, ce rôle de la mer Égée, qu’on pourrait imaginer passif, puisque non vivant, sera plébiscité par la suite. Déclinée au fur et à mesure des séances, la mer fut tour à tour calme ou en colère, déclenchant alors une tempête qui a empêché l’union des amoureux. C’est ainsi que les protagonistes, le héros en premier lieu, se retrouvent ballottés par la mer, plus si passive, bien au contraire ! Johnny fait le bruit du vent de manière très réaliste. « Elle empêche les gens de passer avec des tempêtes. »
61Durant plusieurs séances pour le groupe, et sans doute jusqu’au bout pour Maria, il subsistera un flou issu de la polysémie entre « mer » et « mère ». « La mère Égée ne sait pas nager, c’est pour ça qu’elle est morte » dit Johnny. Et c’est seulement à l’avant-dernière séance que Gabriel apporte la précision : « En fait, y a la mer, et y a la mère. »
62Dans notre version du mythe, Ariane a d’ailleurs le mal de « mer ». Ce qui se passe dans l’histoire groupale résonnant dans l’histoire individuelle, le rôle de la mer Égée a été repris à chaque fois par Maria et Gabriel, qui ont tous deux perdu leur mère.
63Au-delà de ces deux situations individuelles, la thématique de la mort a mobilisé le groupe dans son ensemble. Par l’évitement d’abord, et de manière plus frontale par la suite. Au moment de l’attribution des rôles, Gabriel précise : « Il n’y a pas de reine, elle est déjà morte », ce qui n’apparaît à aucun moment dans le mythe qui leur a été conté.
64Les joueurs ont au début été réticents à tuer le Minotaure. Pour cela aussi, il a peut-être été plus aisé pour eux d’attribuer le rôle de Thésée (celui qui tue le Minotaure) à une adulte.
65Le groupe a également occulté le suicide du roi à la fin. Ce n’est que très tardivement que les adolescents ont pu matérialiser et jouer ce suicide.
66À la manière de Thésée et de sa progression vers l’âge adulte, les jeunes cheminent vers la symbolisation : des éléments ou des vécus plus archaïques ont pu être secondarisés au fil des séances, notamment à travers les rituels funéraires et les enterrements, très repris aussi lors du dessin.
67De notre côté, le travail de reprise avec notre collègue extérieur a été précieux en ceci qu’il nous a permis de mettre à distance la dépressivité à l’œuvre, d’accepter l’impuissance que rejouent les adolescents pour qu’à leur tour, ils l’intègrent et dépassent ce premier mouvement. Ce sont eux qui nous ont montré à quel point le temps du dessin sert à se recentrer. Moment silencieux que nous avons assimilé comme tel après une ou deux séances, en intervenant beaucoup moins.
68Le temps de représentation du mythe renverse la passivité vécue lors du temps d’écoute. Nous nous tenons alors silencieuses et en retrait des jeunes, cette fois seuls actifs, qui dessinent et commentent – éventuellement – leurs productions.
69Ce temps en fin de séance remet plus d’ordre dans les générations et les positions de chacun, puisque nous devenons les discrets témoins des productions et des échanges des jeunes. Chacun à sa place.
70Il s’agirait peut-être, dans ce moment, de contenir les éléments archaïques bruts ou les conflictualisations intenses dans l’espace de la feuille, dans le temps imparti :
71– Maria dessine dans les coins, à l’extrême limite, ou même s’arrête, en tronquant son dessin au bord de sa feuille. Dessin dont on ne peut qu’imaginer la partie invisible ;
72– d’autres comme Johnny vont plutôt renforcer exagérément les limites en dessinant systématiquement dans des cases, comme si pour organiser et contenir ces éléments bruts, il fallait ces délimitations concrètes ;
73– la difficulté d’avoir en soi des contenants psychiques solides se manifeste pour Amine qui dessine à la fois recto et verso et qui n’arrive pas toujours ni à commencer ni à finir dans le temps prévu ;
74– Cheikh déborde des limites en utilisant deux feuilles pour finir au verso son dessin commencé au recto ;
75– après sa prise de rôle éprouvante de Thésée, Amine ne se mettra au dessin qu’en toute fin de séance et son illustration est signifiante : il s’agit d’une barque, qui ressemble à une bouée (de sauvetage ?). Il a du mal à laisser ses feutres au moment de se dire au revoir.
76La thématique des limites est explorée à d’autres moments que dans le dessin : par exemple dans les regards d’échappement par la fenêtre de Johnny, ou dans la difficulté de Gabriel à se placer dans l’espace de jeu (il est assis à la marge entre l’espace de jeu et celui du dessin, cette activité étant justement très investie jusque dans sa vie personnelle).
77Les retards des jeunes sont d’autres manifestations de la mise à l’épreuve des limites comme nous l’évoquions plus haut à propos de l’ambivalence.
78Et même s’ils ont acquis une certaine autonomie dans leurs déplacements, nos jeunes sont accompagnés pour se rendre au Sessad. Pour venir à chaque séance, ils ont pu rejouer le mythe à l’extérieur du groupe, parfois dans une certaine forme de passivation. Même ceux qui venaient en autonomie devaient d’abord attendre les autres au point de rendez-vous, à l’heure convenue, au risque qu’on parte sans eux. Carla qui attendait Amine et Johnny partis plus tôt sans elle, a été un peu « oubliée », comme Ariane à Naxos (lors des temps de jeu, Johnny résistera par tous les moyens à l’éviction d’Ariane). Même ceux qui venaient au Sessad accompagnés par un éducateur dépendaient finalement du respect de l’heure de rendez-vous.
79On voit ainsi le cheminement de chaque jeune, de la mise à jour des conflits inconscients lors de l’écoute, à l’étape où on les re-joue, et finalement vers la symbolisation lors du dessin.
80En conclusion, un parallèle peut s’établir entre l’expérience du héros et la traversée pubertaire, puisque Thésée rentre à Athènes transformé – et presque roi. De même, nos adolescents reviennent chez eux après chaque séance, transformés et par l’expérience du groupe et par celle du Sessad, qu’ils quittent bien souvent au seuil de leur vie d’adulte.
81Jeunes comme professionnelles ont vécu ensemble une épopée de héros de la mythologie grecque, ancêtres des super-héros d’aujourd’hui. Les aventures des uns résonnent singulièrement avec celles des autres, aidant à se structurer psychiquement et à cheminer vers l’âge adulte.
Médiagraphie
- Anzieu, D. 1995. « Une peau pour les pensées », dans Les enveloppes psychiques, Paris, Dunod.
- Bettelheim, B. 1976. Psychanalyse des contes de fées, Paris, Robert Laffont.
- Kaës, R. et coll. 2004. Contes et divans. Médiation du conte dans la vie psychique, Paris, Dunod.
- Lafforgue, P. 2002. Petit Poucet deviendra grand, Paris, Petite bibliothèque Payot.
- Lee, S. ; Kirby, J. 1963. X-Men, Marvel Comics.
- Palluy, C. ; Nouhen, E. 2013. Thésée et le Minotaure, Paris, Milan.
- Singer, B. 2000. X-Men [Film], Bad Hat Harry Productions, 20th Century Fox, Marvel Entertainment, Donners’ Company