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Article de revue

Introduction

Pages 9 à 12

Citer cet article


  • Gilloots, M.
  • et Wang, S.
(2020). Introduction. Enfances & Psy, 86(2), 9-12. https://doi.org/10.3917/ep.086.0009.

  • Gilloots, Marie.
  • et al.
« Introduction ». Enfances & Psy, 2020/2 N° 86, 2020. p.9-12. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2020-2-page-9?lang=fr.

  • GILLOOTS, Marie
  • et WANG, Simeng,
2020. Introduction. Enfances & Psy, 2020/2 N° 86, p.9-12. DOI : 10.3917/ep.086.0009. URL : https://shs.cairn.info/revue-enfances-et-psy-2020-2-page-9?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/ep.086.0009


Notes

  • [1]
    Plus largement sur le thème des pratiques linguistiques en contexte migratoire, consulter, entre autres, les numéros spéciaux suivants : Hommes & Migrations (n° 1288, 2010/6) ; Langage et société (n° 165, 2018/3) ; ainsi que l’état des lieux proposé par Cécile Canut et Mariem Guellouz (2018).
  • [2]
    J. Haddad, J. « L’avenir sera-t-il humain ? 2/2 Nos divines limites », intervention à Talmudiques, 8/09/2019, France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/talmudiques/lavenir-sera-t-il-humain-22-nos-divines-limites.
  • [3]
    On en trouve une bonne illustration dans les Cahiers d’Esther de Riad Sattouf dont le dernier tome Les cahiers d’Esther Histoires de mes 14 ans vient de paraitre (Allary Éditions).

1Les langues, dans l’expérience de la migration, se présentent comme deux figures opposées : d’un côté, la capacité à donner forme à l’intime, la langue dite maternelle, et de l’autre, l’extériorité parfois hostile, celle de la langue dite étrangère, celle à laquelle se bute le jeune en situation d’exil, ou le petit enfant qui découvre, parfois brutalement, que les échanges sociaux en dehors de sa famille se font avec d’autres mots, d’autres sons. Comment accompagner l’enfant, l’adolescent, la famille, dans l’expérience de la diversité des langues, de la différence parfois radicale des mondes et des modes de pensée qu’elles ouvrent, comment penser avec plusieurs langues ?

2Lorsque ce numéro s’est formé, nous avons été surprises par la richesse des apports sur la question de la langue maternelle qui traverse l’ensemble des articles proposés. Le terme parle à chacun, mais sa définition, ou plutôt les définitions présentées par les auteurs de ce numéro, rendent compte de sa complexité et de sa polysémie : langue privée, langue première, lalangue (Lacan cité par Abdoulkafi), langue matrice, langue des commencements (Kristeva citée par Rezzoug), langue qui permet au tout petit d’entrer dans la contrainte sociale et de perdre le lien privilégié avec une mère omnisciente (Guerrero)… Tous se rejoignent sur le caractère essentiel de la langue maternelle dans le développement du tout-petit, et sur le lien privilégié qui fonde pour le sujet la fonction symbolique de représentation de son expérience (Rezzoug) et un espace du familier, du rêve et de la consolation.

3Les auteurs explorent les effets de la perte, imposée ou contrainte : dans l’immédiat de l’exil (Abdoulkafi) et dans l’après-coup dans la génération suivante (Farkas). Les récits de ces deux auteurs, très différents puisque Ali Ismaël Abdoulkafi évoque le travail thérapeutique auprès de deux jeunes exilés et qu’Olivia Farkas tisse les histoires de plusieurs exilés écrivains et psychanalystes, se rejoignent dans l’intérêt d’une écoute de la singularité de ce rapport à la langue et sa place dans le traitement du traumatisme.

4Comment cette ou ces langues maternelles peuvent-elles s’accorder avec la langue « d’intégration » ? Les données de la littérature montrent que la France est un pays plurilingue : 20 % des adultes sont au moins bilingues, et 400 langues minoritaires sont présentes. Selon l’enquête Trajectoires et origines conduite par l’insee et l’ined, « en 2008, environ la moitié des enfants d’immigrés recevaient de leurs parents, au cours de leur enfance, une autre langue en plus du français, environ la moitié ne recevant que le français, 10 % de ces enfants parlant avec leurs parents exclusivement l’autre langue » (Poinsot, 2014). Au-delà de la sphère familiale, les associations promouvant l’enseignement des langues contribuent également à la diversité culturelle et au plurilinguisme dans la société française. Or la compétence plurilingue est une chance pour l’enfant, à la fois en termes de transmission culturelle et de liens aux ascendants, mais aussi en termes cognitifs (Bialystok, cité par Rezzoug). Qu’est-ce qui conditionne les choix des parents de transmettre ou non une telle langue ? Quels sont les facteurs favorisant cette transmission ? Dalila Rezzoug, Geneviève Serre, Thierry Baubet et Marie Rose Moro identifient des facteurs influençant ce que ces auteurs nomment la « trajectoire linguistique », et parmi ces facteurs, notamment le contexte traumatogène. Zongnan Wang explore les stratégies parentales de transmissions linguistiques dans des familles franco-chinoises. Christine Hélot et Anna Stevanato interrogent la place trop limitée des langues « minoritaires » / « minorisées » à l’école et proposent, dans une pratique associative, des outils de valorisation des compétences linguistiques des enfants et des familles. Sophie Doisy et Charlotte Wagenaar-Voix exposent les questionnements d’orthophonistes sollicitées pour traiter un retard de langage chez des enfants bilingues, tant sur le plan de l’évaluation, que sur le plan de l’indication et sur celui des enjeux de mobilisation de la famille, non pas dans une délégation de compétence mais bien de requalification de la famille et d’accompagnement de l’enfant. Dalila Rezzoug et coll. présentent un outil spécifique d’évaluation des compétences des sujets plurilingues mis au point par le Centre Référent des troubles du langage et des apprentissages de l’hôpital d’Avicennes.

5Lorsque la différence linguistique se présente comme un obstacle, intervient le travail de traduction et d’interprétariat. Le recours à des interprètes professionnels dans les entretiens avec l’enfant ou l’adolescent et sa famille est une voie privilégiée d’engagement d’une relation thérapeutique et d’une évaluation faisant place à l’histoire de la famille et aux vécus d’altérité. Elle constitue une véritable médiation culturelle et linguistique (Santini et coll.). Parfois, le travail prend la forme d’une quête d’une langue commune ou de la langue première (Pétrouchine, Braconnay), ou encore d’une relance du processus de narration à partir de vécus partagés de sidération et de manifestations corporelles chez des Mineurs non accompagnés (Hours). Annamaria Chiara Santini, Amira Yahiaoui, Marie-Aude Piot nous livrent un matériel précieux d’entretiens réalisés auprès de jeunes mna francophones et partageant pourtant le rapport douloureux au langage, l’abrasion du discours, témoins d’un vécu de désolation. Ces auteurs interrogent la relation ambiguë à la langue des origines, « pharmakon tantôt remède tantôt poison », et présentent l’expression dans la langue étrangère comme une possibilité nouvelle d’élaboration et de narration. La traduction peut également être mise en travail dans des dispositifs collectifs tel celui de l’accueil livre destinés aux très jeunes enfants, cadre associatif de rencontres entre familles d’origines diverses, entre générations, avec le soutien des livres, des chansons et de l’écoute bienveillante et créative des accueillants (Drouin, Hamadache).

6Dans les familles migrantes, la maîtrise de la langue officielle – donc celle symboliquement légitime – de la société d’accueil peut également transformer les relations intergénérationnelles. Les enfants dotés de ressources linguistiques et culturelles légitimes, face à leurs parents moins dotés, occupent une place particulière dans la famille – celle de l’intermédiaire ou du messager qui relient la sphère familiale et le monde d’extérieur (Muel-Dreyfus 1993, 2018). Chargés des tâches censées être de nature parentale par leurs propres parents, ces enfants descendants de migrants s’occupent de l’administratif, des commerces familiaux, des liaisons avec l’école, voire de l’interprétariat en consultations médicales pour leurs parents. En même temps, la maîtrise de différentes langues par les parents et par l’enfant creuse le gap de communication entre générations. Dans le cas de l’immigration chinoise en France, notamment dans les familles en milieu populaire, il arrive même que certains enfants et certains parents n’arrivent plus à se comprendre mutuellement pour certains sujets de fond, par l’entrave linguistique qui les séparent (Wang, 2017). Tous ces éléments, reconfigurations linguistiques en migration, engendrant la transformation des relations intergénérationnelles et familiales, peuvent être à l’origine des silences, des mal-compréhensions, des souffrances, des rancœurs voire des haines au sein des familles migrantes [1].

7Dans l’histoire de la tour de Babel, la pluralité des langues peut être interprétée comme une punition de Dieu pour l’arrogance des hommes et leur prétention à se mesurer à lui. Une autre interprétation considère cette pluralité, au contraire, comme une bénédiction, une chance offerte aux hommes d’accéder à l’altérité, d’échapper à l’unicité de la pensée, à l’idéologie (Haddad [2], 2019). La langue fait signe pour autrui d’un ailleurs, géographique et/ou culturel et/ou social et/ou générationnel, de l’incapacité pour une seule langue de dire le tout, donc de la possibilité toujours renouvelée de création et de conquête comme dans l’inventivité du langage adolescent [3]. En effet, la création, par les adolescents, d’expressions langagières ou l’utilisation de langues non familières sont essentielles dans leur conquête d’altérité, et leur affirmation que quelque chose de neuf se construit avec eux. La pluralité linguistique liée à la migration forme une richesse bien complexe, qui mériterait d’être analysée avec finesse et bienveillance.

Bibliographie

  • Canut, C. ; Guellouz, M. 2018. « Introduction. Langage et migration : état des lieux », Langage et société, vol. 165, n° 3, p. 9-30.
  • Hommes & Migrations 2010, « Langues et migrations. Pratiques linguistiques des migrants », n° 1288.
  • Langage et société, 2018. « Pratiques langagières et expériences migratoires », n° 165.
  • Muel-Dreyfus, F. 1993, « La messagère », dans P. Bourdieu (sous la direction de), La misère du monde, Paris, Le Seuil.
  • Muel-Dreyfus, F. 2018, « Souffrances psychiques, souffrances sociales : à propos des conflits de générations et des contradictions de l’héritage », dans I. Coutant, S. Wang (sous la direction de) Santé mentale et souffrance psychique. Un objet pour les sciences sociales. Paris, cnrs Éditions, p. 101-114.
  • Poinsot, M. 2014. « La France, un “modèle” d’ouverture aux langues. Entretien avec Xavier North, Délégué général à la langue française et aux langues de France », Hommes & Migrations, vol. 1306, n° 2, p. 138-140. https://doi.org/10.4000/hommesmigrations.2847
  • Wang, S. 2017, Illusions et souffrances. Les migrants chinois à Paris, Paris, Éditions rue d’Ulm.

Date de mise en ligne : 02/10/2020

https://doi.org/10.3917/ep.086.0009