La maison dans l’expérience migratoire : la dualité des jeunes Roms entre insertion sociale et communauté
- Par Olivier Peyroux
Pages 65 à 70
Citer cet article
- PEYROUX, Olivier,
- Peyroux, Olivier.
- Peyroux, O.
https://doi.org/10.3917/ep.072.0065
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- PEYROUX, Olivier,
https://doi.org/10.3917/ep.072.0065
Une vision stéréotypée
1Peuple, nation ou minorité transnationale, les Roms incarnent le visage de l’altérité, du rejet ou de ceux qui n’ont jamais pu ou voulu s’intégrer. Nombreux débats et programmes ont agité ces vingt dernières années les instances européennes, les États et les ong pour savoir comment sédentariser « les Roms », comment leur faire adopter un mode d’habitat et de vie semblable à celui de la société majoritaire tout en préservant leur culture... Cette vision essentialiste qui prévaut a pour effet de réduire ces familles à des traits culturels identiques qui expliqueraient, à eux seuls, leur destin de parias. Dans la réalité, les sociétés roms s’avèrent nettement plus hétérogènes et complexes que les traits grossiers qui servent à les décrire. Dans les Balkans, par exemple, la très grande majorité des Roms a toujours été sédentaire et vit dans des logements. Certains sont médecins, professeurs d’universités, avocats, hommes politiques, artistes, etc. Pourtant, plus que n’importe quelle autre minorité, les Roms semblent prédisposer à l’exclusion et à la misère. Ces situations facilement observables aux abords des villes françaises et bien réelles pour les intéressés qui les vivent au quotidien, sont interprétées comme la conséquence d’un mode de vie immuable dont les habitations de fortune, cabane et caravane, seraient la preuve tangible de leur incapacité à s’adapter à nos sociétés.
Une marginalisation plus politique que culturelle
2Or, si une partie des Roms de Roumanie, de Bulgarie ou d’ex-Yougoslavie vit dans des situations sociales extrêmement difficiles, les causes ne sont pas forcément à rechercher dans une culture exotique et anachronique mais plutôt dans les bouleversements qui ont marqué récemment cette région. Pour ce qui est des Roms de Roumanie, les bidonvilles et les squats qui sont apparus aux alentours des grandes métropoles italiennes et françaises ne sont pas le produit d’un nomadisme ancestral mais plutôt celui d’un changement de régime politique et économique brutal. Le démantèlement des fermes d’État au sortir du communisme a laissé sans emploi et sans revenu de nombreux Roms des campagnes qui, pour la très grande majorité, ont toujours été sédentaires. À la différence de leurs voisins roumains non roms, ils furent majoritairement exclus du processus de redistribution des terres. Pour y faire face ou pour « s’adapter », une petite partie d’entre eux, environ 10 %, a décidé de migrer en Europe de l’Ouest s’installant, en fonction des conditions d’accueil, dans des constructions de fortune, des squats ou des sous-locations.
3En France, ces populations ont fait l’objet de dispositifs administratifs spécifiques relevant de la vision essentialiste décrite précédemment. Un des derniers exemples est la circulaire du 26 août 2012 qui qualifie l’habitat précaire des populations pauvres d’Europe de l’Est, composées en grande majorité de Roms mais pas uniquement, de « campements illicites » renvoyant explicitement au nomadisme et à la marginalité. Ces représentations se reflètent dans les pratiques administratives qui se traduisent par la destruction des habitats de fortune et le déplacement continuel de ces populations, empêchant tout suivi sanitaire, administratif et scolaire, tout en perpétuant le mythe d’une population sans attache. Ainsi, la principale raison de ce nomadisme forcé n’est donc pas liée à la culture des intéressés mais au refus de nombreuses municipalités, toutes couleurs politiques confondues, d’accueillir des Roms sur leur territoire.
La communauté comme rempart à la marginalité
4En raison de ce contexte migratoire particulier, la notion de maison chez les enfants migrants vivant en bidonville se différencie de celle de la société majoritaire. Elle relève davantage d’un imaginaire familial et/ou communautaire que d’un espace réel et contenant. La plupart du temps ces enfants ont intégré que la cabane ou la caravane dans laquelle ils habitent n’est qu’un abri provisoire voué à être détruit ou abandonné en raison des expulsions à répétition. L’absence de perspective d’insertion sociale dans la société favorise, parmi ces populations, le poids des règles communautaires. Ce repli identitaire entraîne des effets qui peuvent paraître contradictoires chez les enfants. La pression familiale et l’absence d’autre cercle de sociabilité (notamment via l’école) peuvent les amener à un processus dit d’« enfant des rues » qui implique que ces mineurs se constituent un nouveau cercle de sociabilité à travers des activités de rue et d’errance afin de se singulariser par rapport à leur famille. À l’opposé, l’utilisation du mariage endogame (entre Roms d’un même groupe) par les parents comme moyen de (ré)intégration officielle de leurs enfants au sein de la communauté renforce la nécessité de reconnaissance par ses pairs et donc l’importance des règles du groupe.
5Ainsi, la plus grande partie de leur temps, les mineurs non scolarisés, installés dans des bidonvilles en banlieue retrouvent leurs amis à Paris (Gare du Nord, les Halles, Gare de Lyon, etc.), loin des adultes. Certains sont amenés à avoir des activités dangereuses et/ou délinquantes : prostitution masculine, petits vols, deal, etc., qui leur permet d’afficher une certaine réussite matérielle très valorisée par les pairs. Du côté des parents, afin de remettre leurs enfants dans le droit chemin, les familles utilisent le mariage traditionnel (endogamie, virginité de la jeune fille, etc.) pour réintégrer leurs enfants au sein de leur communauté et les mettre face à des responsabilités familiales.
6Dans ce fonctionnement, le cadre contenant pour ces enfants n’est pas tant la maison mais la communauté qui leur garantit une reconnaissance à long terme à condition de se conformer à certaines règles. En effet, la maison dans laquelle ces mineurs se projettent n’a, la plupart du temps, pas été construite. Plus qu’un lieu d’habitation, sa fonction première est d’incarner la réussite, l’ascension sociale, le prestige. Il s’agit davantage d’une hétérotopie que d’un espace concret.
Une quête du prestige exacerbée
Un discours normatif décalé
7Cette aspiration au prestige des catégories sociales reléguées se retrouve chez de nombreux jeunes roms migrants. Comme nous l’avons vu, pour être pleinement reconnus dans la réussite à laquelle ils aspirent, à la différence des autres migrants, ils doivent en plus se conformer à des fonctionnements communautaires comme le mariage endogame, la nécessité d’avoir des enfants… Suivant les groupes roms, ces mariages ont lieu entre 14 et 18 ans, que les enfants soient scolarisés ou non. Ils symbolisent le passage de l’enfance à l’âge adulte et créent par conséquent un décalage avec la société majoritaire. Une fois mariés ces adolescents ne sont plus considérés par leurs familles comme des enfants, ils se doivent de fonder une famille et de gagner de l’argent. Ainsi, le discours normatif propre à l’adolescence sur le décrochage scolaire a peu de prise sur ces mineurs et leur famille. Ce qui est présenté comme un échec, voire un danger par les institutions de protection de l’enfance, est perçu comme la voie souhaitée pour être pleinement reconnu au sein de sa communauté et gagner en prestige.
Repenser l’accompagnement sans renoncer à la protection de l’enfance
8Cela ne signifie pas qu’il faille renoncer à faire appliquer l’obligation scolaire ou à considérer que toutes ces unions précoces ne représentent pas un danger et ne doivent jamais faire l’objet d’information préoccupante. Au contraire, il faut continuer à accompagner ces mineurs en leur expliquant les codes de la société française tout en s’appuyant sur leur souhait de réussite sociale. Cela peut se matérialiser par l’orientation vers l’apprentissage d’un métier (amenant rapidement vers une rémunération) plutôt qu’un maintien au sein d’un cursus général. Cela passe aussi par la transmission des moyens d’émancipation concernant le contrôle de son corps, les droits, etc. Les jeunes adultes roms qui ont grandi en France et vivent en appartement ont d’ailleurs un mode de reconnaissance sociale qui se différencie de ceux de leurs parents. À leur manière, ils intègrent les codes de la société française et s’émancipent de la pression familiale et communautaire.
9À l’apparition de la puberté, l’étape nécessaire du mariage pour accéder à une reconnaissance rend le placement au sein d’un foyer souvent peu adapté. Outre la douleur suscitée par la séparation avec sa famille, le placement est vécu par l’enfant comme menaçant pour l’avenir. En effet, être en contact avec sa communauté et participer à la vie sociale est nécessaire à cette période de la vie pour « faire un bon mariage ». Dans la plupart des cas, c’est lors des fêtes de famille en France ou au pays que les candidat(e)s possibles, c’est-à-dire ayant reçu l’approbation des parents, se rencontrent et peuvent se choisir. Couper le mineur de sa communauté pour lui permettre d’avoir un foyer est perçu comme une exclusion du seul lieu où il aspire à être reconnu. Le foyer ne représente pas un abri protecteur mais symbolise la relégation, la radiation d’un avenir qui commençait à s’écrire.
10Au cours de mon expérience professionnelle, les mineurs roms qui ont adhéré à un placement représentaient un nombre très faible de situations. La plupart du temps, ils provenaient de familles ayant des liens communautaires faibles : familles mixtes roms/non roms, familles rejetées par les autres pour cause d’alcoolisme, de maladie, etc. En revanche, l’adhésion des jeunes roumain(e)s non roms vivant aussi en bidonville à un foyer n’a pas posé de difficultés particulières. Il convient d’évaluer sur quel socle repose la reconnaissance sociale. Si celle-ci ne procède que du seul cadre communautaire, quel que soit le mode d’habitat, cela nécessite de réinterroger l’accompagnement éducatif. Les mesures en milieu ouvert, trop rarement utilisées, sont à privilégier tout comme la médiation familiale.
11Pour conclure, si, dans le contexte migratoire des mineurs roms vivant en bidonville, le concept de maison prend un sens et une fonction différents que celui observé dans la société majoritaire, il ne doit pas être interprété comme le produit d’une culture incapable de s’adapter à nos sociétés. La maison, pour des enfants qui en sont exclus, relève surtout de l’imaginaire et sert à démontrer une réussite sociale. Elle incarne davantage un aboutissement qu’un espace défini, réel et contenant. Les difficultés d’accès au logement et à l’emploi en France donnent à la communauté d’origine un rôle-clé. La reconnaissance sociale – et donc l’estime de soi –, semble, pour beaucoup de jeunes, ne pouvoir exister qu’à travers la communauté, c’est-à-dire le groupe ethnico-géographique présent en France et au pays. Pour obtenir cette reconnaissance il est nécessaire de fonder une famille en se conformant aux règles d’endogamie et d’afficher une certaine réussite matérielle. Cela passe par un style vestimentaire, un téléphone de marque avec en ligne de mire une maison ou une grosse cylindrée. Repenser l’accompagnement éducatif en tenant compte des aspirations de ces jeunes est une nécessité pour lutter contre les formes d’emprise communautaire déviantes (déscolarisation d’adolescents, exploitation domestique, course au profit, etc.). L’importance de la communauté pour ces jeunes, dans le contexte migratoire, s’explique par le sentiment de rejet qu’ils éprouvent dû à une vision des Roms stéréotypée. La plupart du temps, dans les discours et les médias, ils continuent d’être présentés comme des exemplaires identiques d’une même figure : celle du paria, de la misère, de la marginalité. Les accompagner, ce n’est pas les couper de leur groupe mais faire en sorte que la communauté ne soit plus l’unique lieu où ils peuvent briller.
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Mots-clés éditeurs : bidonville, enfants migrants, protection de l’enfance, Roms
Date de mise en ligne : 13/02/2017
https://doi.org/10.3917/ep.072.0065