L’adolescence et la peau
- Par David Le Breton
Pages 70 à 82
Citer cet article
- LE BRETON, David,
- Le Breton, David.
- Le Breton, D.
https://doi.org/10.3917/ep.068.0070
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« Il voudrait tellement être l’un d’entre eux, n’importe qui dans la foule et, par moment, il croit y être parvenu.
Jusqu’à ce que se produise une vétille, qui prouve que rien n’a changé dans sa situation : lui d’un côté, le reste du monde de l’autre. »
Adolescences ambiguës
1Les transformations physiologiques de la puberté et de l’adolescence s’imposent au jeune à son corps défendant, elles soulèvent la question du regard des autres sur le jeune homme ou la jeune fille qu’il (elle) devient, l’ouverture au désir et à la génitalité. La croissance qu’il subit échappe à son contrôle, de même le statut qui est désormais le sien au sein du lien social. Un autre perce en lui qu’il est et n’est pas encore. Le corps en tant que source de changement est perçu comme soi et autre, motif d’anxiété car il devient insaisissable et contraint à l’assomption d’une identité personnelle et sexuelle, alors que pour certains rien ne vient appuyer moralement cette métamorphose. Le jeune a parfois le sentiment que ni la réalité extérieure du lien social, ni sa propre réalité psychique ne sont sous son contrôle. L’une et l’autre le poussent dans ses retranchements sans qu’il puisse s’en approprier les termes en toute confiance. En même temps qu’il cesse de se reconnaître, il perd les certitudes de l’enfance et le holding familial. Les significations du monde qui l’entoure lui échappent en partie. D’où, à cet âge, les rougeurs, les gaucheries, les timidités, les rires défensifs, l’intellectualisation, etc. qui témoignent de sa maladresse encore à assumer la personne qu’il est devenu aux yeux des autres et celle qu’il pressent en lui mais qu’il cherche encore. Le goût de l’obscène alors si courant est un compromis entre le désir de grandir, en montrant sa connaissance de la sexualité ou des matières corporelles, et celui de régresser, de rompre une progression qui l’inquiète. De manière parfois un peu caricaturale, il affirme ainsi symboliquement connaître désormais les affaires du sexe.
2Le temps de l’adolescence est une « crise d’identité » normative (Erikson, 1972), une période de croissance physique et morale qui amène le jeune à se sentir à l’étroit dans ses aspirations d’enfant et enclin à la recherche de l’homme ou de la femme qu’il souhaite être et dans une attente de la relation à l’autre, notamment en matière de sexualité. Elle ne se confond jamais à la seule puberté, surtout dans nos sociétés où l’on est un adolescent de plus en plus tôt et où on le reste de plus en plus tard (Le Breton, 2013). Le jeune commence à se détacher de la tutelle de ses parents et à voler de ses propres ailes, à créer son propre réseau de sociabilité. Il s’efforce de borner symboliquement son espace à la fois intérieur et extérieur, d’établir les limites de sens pour se sentir exister sans être envahi. Il développe une vie secrète inaccessible à ses parents à travers ses amitiés, ses amours, ses loisirs, son journal intime ou son blog, les réseaux sociaux, etc. L’autorité paternelle appuyée traditionnellement sur le « nom du père », selon la parole de Lacan, c’est-à-dire sur une transmission de limites de sens à travers une figure d’autorité et une parentalité qui marquent les différences de générations, cède aujourd’hui devant une forme de socialisation fondée sur une égalisation des rapports parents-enfants, des droits et des devoirs partagés, une négociation permanente de la marge de manœuvre des uns et des autres (Gauchet, 2004 ; Théry, 1996). Avec des enfants programmés, désirés, la famille est devenue contractuelle. Sous l’égide de la camaraderie, elle rassemble un groupe d’égaux, de pairs, négligeant parfois les liens de générations, et surtout la responsabilité des parents dans l’éducation de leurs enfants. Le cadre familial et social n’est plus aussi contenant, rassurant, enveloppant que pour les générations antérieures. Pour le jeune, la famille cesse peu à peu d’être le centre de gravité de son existence, ses espaces transitionnels se déplacent vers les pairs. Il se tourne avec passion vers une culture adolescente hyper-codée qui nourrit davantage l’entre-soi qu’elle ne mène à un cheminement vers l’âge d’homme ou de femme. Elle autorise à l’inverse le désir de s’installer dans cet univers de consommation et cet âge qui fascine la société toute entière. « L’inconscient des enfants du désir, écrit Marcel Gauchet, ne sera pas construit sur le même refoulement que ceux du passé […] la pathologie typique de l’ancien mode d’institution était la névrose, celle du nouveau sera l’impossible entrée dans la vie […] son trouble emblématique sera non plus le déchirement intérieur mais l’interminable chemin vers soi-même » (Gauchet, 2004, p. 121).
Changer de peau
3La peau enveloppe le corps. Instance de séparation et d’inclusion, elle dessine les limites de soi, établit la frontière entre soi et l’autre, le dedans et le dehors de manière vivante, poreuse, car elle est à la fois ouverture et fermeture au monde, mémoire d’événements biographiques, porte symbolique que l’on ouvre ou ferme selon les situations. Enveloppe narcissique, elle distingue le moi psychique du moi corporel. Elle enracine le sentiment de soi au sein d’un corps qui individualise, elle exerce une fonction de contenance, c’est-à-dire d’amortissement des tensions venant du dehors ou du dedans. Elle donne le ressenti des limites de sens qui autorisent à se sentir porté par son existence, mais elle est à double tranchant car elle est offerte au regard et au pouvoir des autres, elle expose à leurs jugements, à leurs exactions et à la vulnérabilité (Anzieu, 1985). Le rapport au monde est une question de peau, et de solidité ou non de la fonction contenante. On peut avoir la « peau dure », et supporter beaucoup, grâce à une force particulière de résilience. Mais on peut vouloir « changer de peau » ou « faire peau neuve » dans tous les sens du terme. Lors de l’adolescence, le corps est une matière première de l’identité, il se mue en un champ de bataille pour accéder à soi ou se défaire de sa souffrance. Il est l’autre le plus proche, mais à portée de main, et à apprivoiser à cause de ses transformations et des attitudes qu’il appelle de l’entourage et des autres dans l’espace public. Les tentatives du jeune sont nombreuses alors de contrôler quelque chose de ce corps qui se dérobe à travers tatouages, piercings, maquillage, vêtements de marque, régimes alimentaires, pratiques sportives intensives, etc. Le jeune surprend ses parents ou ses proches mais il se rassure ainsi sur le fait que son existence ne lui échappe pas. Pour le meilleur ou pour le pire ces pratiques donnent une prise qui rassure ou qui empêche de se perdre. En modifiant son apparence, le jeune fait de sa peau une scène où il projette une identité provisoire ou durable en quête de son personnage. Elle est un outil d’expérimentation de soi, d’exploration des personnages.
4La peau est une métaphore de la relation à autrui, elle mesure en effet la qualité de contact comme en atteste un immense vocabulaire tactile ou cutané qui parle de la qualité de la relation. Mais c’est une frontière écorchée vive si les frontières symboliques entre soi et les autres, entre le monde interne et la réalité sociale peinent à s’établir car alors elle enferme dans une identité insupportable dont le jeune voudrait se dépouiller et dont témoignent les blessures corporelles délibérées (Le Breton, 2007, 2008).
Se construire un personnage
5Le souci de soi et la volonté de travailler son corps pour l’embellir touchent l’ensemble des classes d’âge en amont et en aval. Les préadolescentes y sont aussi sensibles que les femmes plus âgées soucieuses d’entretenir leur apparence. La beauté est aujourd’hui l’objet d’une culture de masse, alimentée par l’individualisation du lien social, le souci de soi, le culte de l’apparence, la baisse des coûts des produits, le culte de la jeunesse, la valorisation du loisir, etc. L’obsession de la balance commence avec l’adolescence. Accoutumées aux chats et aux forums sur Internet, les jeunes générations multiplient les identités multiples, hybrides, jouant volontiers des contraires, nullement intimidées par les valeurs ou les apparences de l’autre sexe. N’ayant aucun état d’âme face aux artifices, elles sont plus enclines à l’idée d’une transformation de leur apparence pour esthétiser leur présence au monde. En témoigne leur engouement pour le tatouage ou le piercing (Le Breton, 2011) ou pour les marques commerciales. En outre, les traitements contre l’acné, aujourd’hui banalisés, leur ont enseigné un recours commun aux crèmes qui facilite le passage aux soins esthétiques. Il est courant, même pour les garçons, d’utiliser par exemple des teintures ou du gel pour cheveux, voire des parfums masculins. Recours impensable une génération auparavant.
6Les filles, surtout, intériorisent un impératif de beauté ou de minceur. Nombre d’entre elles restreignent leur alimentation dans un souci de minceur. Elles sont hantées par leur poids et leur conformation physique. Le marketing invente dans les années quatre-vingt-dix le terme tween qui renvoie à la catégorie des préadolescentes, des filles entre 8 et 12 ans. De manière précoce, les filles sont aujourd’hui immergées dans un dispositif de marketing et d’offres de produits. Pour l’enquête suisse Smash 2002 : 40% des filles et 18% des garçons se déclarent insatisfaits de leur aspect et de leur corps. 70% des filles expriment le souhait de maigrir. Critiques sur différentes parties de leur corps, elles ne se trouvent pas conformes à leur désir. D’innombrables adolescentes du monde entier sont dans la même crainte de ne pas être reconnues et souffrent de leur poids. Elles ont peur de ne pas plaire. Au moment de l’adolescence, être belle est souvent perçu par les adolescentes comme la condition indispensable pour être aimée. Certaines se perdent entre leur mal de vivre et leur dérégulation alimentaire et connaissent des troubles comme l’anorexie ou la boulimie qui témoignent d’un goût de vivre défaillant. Certes, l’anorexie est un trouble profondément enraciné dans des structures affectives familiales ou des événements traumatiques, comme les abus sexuels par exemple, mais elle puise aussi son énergie dans cette obsession de minceur de nos sociétés qui s’impose comme contrainte aux adolescentes.
7Une adolescente est encore en pleine croissante et souvent encline à une relation ambivalente face à l’image de son corps, elle utilise souvent ce dernier comme une caisse de résonance de son mal de vivre ; pourtant de nombreux chirurgiens esthétiques n’hésitent pas à opérer. De plus en plus de parents offrent désormais à leur fille comme cadeau d’anniversaire une intervention de chirurgie esthétique, une opération chirurgicale de transformation de leurs seins par exemple. En Allemagne où près de 40% des filles de 9 à 14 ans rêvent d’une liposuccion, l’association des chirurgiens plasticiens estime que 100 000 mineures subissent chaque année une opération de chirurgie esthétique (Libération, 19 mai 2008). Le surinvestissement de l’apparence par les jeunes atteste de l’impératif du look dans une société du spectacle, de l’image, où il faut en mettre plein la vue pour sursignifier sa présence au monde. Ce souci de soi induit simultanément une banalisation des soins esthétiques. Ils n’auront, en vieillissant, aucune prévention à surmonter, comme pour leurs aînés, pour recourir aux techniques d’embellissement et de rajeunissement. Ils ont grandi dans le sentiment que le corps est un objet révocable dont l’apparence doit produire des effets spéciaux adéquats (Le Breton, 2007, 2011).
8Ces interventions s’efforcent d’en modifier la géographie, de déplacer les frontières entre le dehors et le dedans lors du franchissement d’un passage délicat. Travaillé par la difficulté à entrer dans son existence, l’adolescent voit son corps lui échapper, et l’inquiétude qu’il éprouve à son égard lui donne le sentiment d’être sous le feu du regard des autres et il ne supporte plus la relation au miroir. Il s’efforce d’apprivoiser symboliquement le changement par son usage des marques corporelles. Si la peau du monde se relâche, le sujet, à l’inverse, se replie dans la sienne pour tenter d’en faire son refuge, un lieu qu’il contrôle à défaut de contrôler son environnement. Il s’agrippe à son corps pour se procurer les limites de sens nécessaires à la poursuite propice de son existence. La relation au corps est désormais celle à un objet nourrissant la représentation de soi. La dispersion des signes visibles sur le paysage cutané accomplit la métamorphose, la jubilation d’être dans l’air du temps et de bénéficier d’un look favorable. La peau est entrée dans le registre de l’hypervisibilité, medium qui sursignifie la présence à travers les signes cutanés, capillaires ou vestimentaires qu’il diffuse comme un brevet d’existence. Pour beaucoup, vivre se confond avec la tâche de communiquer en permanence sur soi en arborant des emblèmes.
9Surinvestis par les jeunes générations de manière planétaire, et accessibles par leurs bas coûts, le piercing ou le tatouage se muent en éléments constitutifs de soi. Non plus signes de rébellion, comme autrefois, mais à l’inverse d’une intégration sans tache à la culture des pairs. Manière de se rassembler en se ressemblant, de proclamer visiblement une identité de destin et de classe d’âge en un mélange ambigu de revendication d’originalité et de soumission aux attitudes conformes d’une classe d’âge. L’immersion de l’adolescent dans l’immédiat suscite l’engouement de graphismes venus du marketing, du show business, des sportifs, etc. au risque d’en regretter l’inspiration quelques années plus tard. Pour les plus jeunes, le goût du piercing ou du tatouage est un mélange ambigu de revendication d’originalité et de soumission aux attitudes conformes d’une classe d’âge. Il s’agit de trouver une manière personnelle de s’affilier à la foule et de s’en détacher discrètement aux yeux de ceux dont le regard compte. Le jeune est passionné par sa minuscule différence à ce point surinvestie qu’il n’en voit pas la diffusion sociale à ses côtés. Le signe corporel a souvent pour l’adolescent une fonction de différentiation des parents et d’assimilation aux pairs. D’où ces propos contradictoires où il affirme avec complaisance sa radicale singularité, voire même sa dissidence, grâce à son tatouage ou à son piercing, tout en soulignant dans le même propos que sa marque est à la mode ou que son meilleur ami porte la même ou que le leader d’un groupe de rock l’arbore sur son bras. « Ma rencontre avec le piercing, c’est pour avoir une boucle d’oreille ailleurs que sur le bas des oreilles. Pourquoi, je n’en sais rien. J’ai voulu ça parce que c’était la mode. Ouais, j’ai voulu faire ça pour avoir quelque chose de différent par rapport aux autres » (Claire). « Je ne voulais plus passer inaperçue, fondue dans la masse, avec mon tatouage j’ai plus l’impression d’exister » (Anaïs). La marque corporelle signe l’appartenance à soi.
10Le supplément d’une marque amène à se sentir enfin soi. Le corps venu des parents est à modifier pour ne plus être entaché d’une origine, fantasme d’auto-génération dans la volonté de rompre symboliquement les amarres. La résistance des parents est ambivalente, enracinée, pour une part, sur une représentation ancienne du tatouage comme marque populaire de rébellion, un peu voyou et, pour l’autre, sur la crainte de voir leur enfant s’autonomiser. Une mère refuse un piercing à sa fille, elle déclare avec colère : « C’est moi qui t’ai faite, je ne veux pas que tu abîmes ton corps ». D’autres mères poussent un cri du cœur : « Tu ne me feras pas ça ! » Le piercing au nombril, le plus courant sans doute, est un archétype de la volonté de rompre symboliquement le cordon ombilical. La mère nourricière est mise à distance, la fille entend désormais disposer de son corps et de sa propre voix. De même celui de la langue qui témoigne d’une rupture de l’oralité ancienne, liée à la mère, pour accéder à sa propre parole. Même si elle échappe à toute lucidité, la volonté est de ne devoir qu’à soi, de s’inventer une origine en signant son corps comme ne devant plus rien aux parents. La marque est parfois vécue comme un élément fondateur de soi. Outre son appartenance valorisée à l’air du temps, elle procure le sentiment d’avoir enfin rompu avec l’indifférenciation aux parents, et particulièrement à la mère. Elle est une recherche de dématernisation du corps. D’où la parole stéréotypée de bien des jeunes : « Je me suis réapproprié mon corps. » Comme si leur corps ne leur appartenait pas auparavant. Le paradoxe est de se sentir « enfin soi » à travers une marque qui ne doit qu’à leur choix, qu’ils n’ont ni dessinée, ni fabriquée, et qui leur est posée ou dessinée par un autre. D’où le lien entre les marques corporelles et les marques commerciales chez les adolescents, ce même sentiment exaltant de puiser dans un marché valorisé, mis à leur disposition. La sagacité est de faire le bon choix dans le magasin des accessoires afin d’en tirer la reconnaissance maximale.
11Le tatouage ou le piercing accroissent la confiance en soi, le mûrissement personnel. D’où la satisfaction qui accompagne leur mise en place. Ils mettent symboliquement un terme à une situation d’incertitude et opèrent un sentiment de prise de contrôle de soi au-delà de leur volonté de beauté. Ils célèbrent un événement biographique essentiel sur le moment : obtention d’un diplôme, premier boulot, succès professionnel, scolaire, universitaire, voyage, début ou fin d’une relation amoureuse, commémoration personnelle, nom d’un ou d’une amoureuse, d’un(e) ami(e), d’un enfant… Le changement de statut, du fait de grandir, se dédouble d’un signe d’autonomie. La marque fonctionne aussi comme rappel d’une force personnelle. Régulièrement touchée, palpée, mâchée, mordillée, etc. surtout dans les moments de tension, elle se mue en objet transitionnel. Son contact calme, donne le recul ou rassure. Elle devient parfois un bouclier symbolique contre les menaces de la vie courante, une seconde peau ne devant qu’à soi.
12L’intériorité du sujet est un effort constant d’extériorité. Il faut se mettre hors de soi pour devenir soi. « Quand j’enlève mes piercings j’ai l’impression que je ne suis plus moi. J’ai l’impression d’être nue » (Vanessa). « Je suis devenu enfin moi après mon piercing ou mon tatouage » est un lieu commun du discours des jeunes générations où le jugement des pairs est impitoyable. La possession d’un objet valorisé vaut brevet d’intégration et prestige. Le look devient une forme première de socialisation pour les jeunes générations où une erreur de marque vestimentaire provoque par exemple le qualificatif de « bouffon ». Et dans un contexte d’uniformisation grandissante dû à la marchandisation de la jeunesse et de ses produits, le narcissisme de la petite différence bat son plein et se traduit par le surinvestissement des marques corporelles. Le signe cristallise non seulement le plaisir d’embellir son corps, mais il fonctionne aussi comme rappel de singularité personnelle qui appelle la métaphore de la signature attestant l’appartenance à soi.
13Sur un autre registre, les adolescents utilisent avec passion l’image, avec la photographie numérique. La moindre scène juvénile montre des jeunes exhibant leur portable, prenant mutuellement la pose avant de se passer l’appareil en s’esclaffant par avance du résultat. L’image circule, aussitôt téléchargée aux amis absents, ou effacée si elle ne convient pas à l’un ou à l’autre. Elle est devenue liquide, instrument de communication, de confirmation de soi, d’apprivoisement de son image, de son corps, de son rapport au monde. Il s’agit moins de fixer un moment pour les souvenirs que d’en augmenter le partage en multipliant les points de vue, les possibilités de retour sur soi. L’image renforce l’intensité de la rencontre, la rend réelle, plus vivante encore (Lachance, 2013). Le miroir se déplace ainsi dans la vie courante vers le regard complice des pairs, il n’est plus cantonné à l’intérieur de la chambre.
14Ici ou ailleurs, le voile, pour certaines filles, remplit aussi cette fonction de protection et de contrôle de soi (Sellami, 2014). Et, à cet égard, les différences sont considérables parmi les jeunes femmes, elles-mêmes. Certaines sont vigoureusement opposées au voile en soulignant son aspect de soumission à l’autorité masculine, d’autres, leurs sœurs peut-être, se refusent à sortir dans la rue sans s’en couvrir de peur de se souiller au regard des hommes, ou de Dieu. Certaines s’opposent même à leurs parents qui ne comprennent pas ce recours. Dans la même fratrie, les unes le porte mais pas les autres. Meryem Sellami s’insurge contre la naturalisation du voile, sa référence qui serait strictement religieuse, il n’est à ses yeux qu’un vêtement de sens à un moment donné d’une trajectoire individuelle, et l’adolescence est sans doute à ce propos une période particulière d’expérimentation, de recherche de soi, où les convictions d’un moment sont vite balayées par d’autres tant que la jeune n’a pas trouvé son centre de gravité. Les raisons de se voiler sont multiples, et parfois même dépendantes d’une phase particulière de l’histoire de vie. La même jeune femme insistant un jour sur une signification particulière, puis quelque temps plus tard sur une autre, avant de le retirer et éventuellement de le remettre quelques mois plus tard. Parfois, il s’agit surtout d’éviter le harcèlement des garçons, d’acheter la paix dans son quartier en offrant les apparences de soumission et de pudeur requises par le groupe, de parcourir ainsi l’espace public entre modernité et islam, émancipation et tradition. D’autres fois, il s’agit d’une conviction religieuse profondément ancrée, même si la justification n’est guère canonique quand l’adolescente explique sa conviction que Dieu la regarde et ne cesse de la juger. Repli sur soi et sur la spiritualité après un deuil ou un échec personnel, solidarité avec d’autres populations islamiques perçues comme opprimées par l’« Occident ». Pour d’autres, la volonté est clairement politique d’imposer un islam sans concession dans l’espace public et politique de nos sociétés laïques. Mais le voile a toutes les ambivalences de cet âge où l’on change facilement d’opinion au fil des rencontres ou des déceptions. Chacune est dans une négociation intime et provisoire avec les discours qu’elle entend sur le voile, les pressions familiales ou sociales qui l’entourent, ce qu’elle imagine de ses devoirs religieux à cet égard, sa gêne à être sans cesse soumise aux regards des hommes, son malaise à ce moment de son histoire dans l’espace public quand son corps change et que s’éveille le désir (Sellami, 2014).
Mal dans sa peau
15La peau est aussi un refuge pour s’agripper au réel et ne pas sombrer. Le recours au corps en situation de souffrance s’impose pour ne pas mourir. Dans les conduites à risque, le corps est utilisé comme un « objet transitionnel », il est le balancier d’existence usé comme un objet régulateur pour supporter l’âpreté des circonstances (Le Breton, 2007). Les attaques à son égard ou les quête de sensations souvent brutales sont des moyens de continuer à s’arrimer au réel, de le ressentir par corps puisqu’il se dérobe par sens. Elles ne sont pas l’indice d’une volonté de se détruire ou de mourir. Elles bricolent du sens sur son corps en faisant la part du feu, c’est-à-dire en sacrifiant une part de soi pour pouvoir continuer à exister (Le Breton, 2003, 2007). L’entame corporelle conjure une catastrophe du sens, elle en absorbe les effets destructeurs en la fixant sur la peau et en essayant de la reprendre en main. Elle s’oppose à la souffrance, elle est un compromis, un essai de restauration du sens. Pour reprendre le contrôle, le jeune cherche à se faire mal, mais pour avoir moins mal. Il faut parfois sacrifier une part du corps pour sauvegarder quelque chose de soi. Les attaques au corps sont d’abord une attaque contre les significations qui s’y attachent.
16Elles concernent des jeunes souffrant d’absence de limites, d’un désinvestissement de soi du fait de parents mal aimants ou absents, d’une incertitude sur les frontières de leur psychisme et de leur corps, de leur réalité et de leur idéal, de ce qui dépend d’eux et des autres. L’inceste ou les abus sexuels sont une autre raison majeure des scarifications et de ce rejet de soi, de ce sentiment d’être encombré à jamais d’un corps souillé. Un déficit narcissique les rend vulnérables au regard des autres ou aux fluctuations affectives de leur environnement. Ce sont des écorchés vifs, c’est-à-dire des écorchés du sens, sans défense contre les blessures infligées par les autres ou par leur indifférence au regard de leurs attentes. Toute déception est vécue avec intensité, sans recul. Ils ont le sentiment de ne pas être tout à fait réels, de n’habiter ni leur corps ni leur existence.
17L’attaque au corps est précédée du sentiment de déperdition de soi, d’une perte de toute substance dans une sorte d’hémorragie de souffrance. Elle participe du vertige qui caractérise toutes les conduites à risque (Le Breton, 2012), elle évoque une perte de contrôle et de lucidité comme si le sol de la pensée venait à s’effondrer, moment de rupture avec le réel, de tourbillon. Le jeune se jette contre son corps pour toucher enfin une limite, conjurer la chute dans le vide. Le rôle de pare-excitation de la peau est débordé par la virulence de l’affect, et l’entaille est la seule opposition au sentiment d’être mis à mal. Leur ressenti traduit l’« agonie primitive » ou l’« angoisse impensable » décrite par Winnicott (1971). Le manque d’un environnement soutenant en soi et au dehors amène à la recherche d’un cran d’arrêt de la chute à travers l’incision corporelle.
18En entaillant son corps et en en faisant sortir ce qui l’étouffe, le jeune retrouve un espace de symbolisation qui restaure sa position d’acteur. La chape de souffrance est crevée par une autre agression tournée contre soi car là seulement elle est maîtrisable. Le choc du réel qu’elle induit, l’ouverture du corps, la douleur consentie, le sang qui coule, renouent les fragments épars de soi. L’entame permet de se rassembler, de revenir à soi. La restauration brutale des frontières du corps arrête la chute, elle en efface le vertige et provoque la sensation d’être vivant et réel. La blessure délibérée colmate une brèche de sens. Elle dit le dépit en portant les coups sur le lieu du corps, la peau, qui symbolise le mieux l’interface avec le monde. Elle tente de restaurer une contenance à la peau par l’établissement régulier non pas d’une enveloppe de souffrance comme l’écrit D. Anzieu (1985, p. 109), mais d’une enveloppe de douleur (Le Breton, 2010). La souffrance est justement ce à quoi s’oppose l’attaque au corps. Il s’agit d’opposer la douleur consentie à la souffrance imposée par les circonstances sur lesquelles le jeune n’a pas prise. Lucie, victime douloureuse d’un inceste, explique que « c’est un peu comme si on arrivait nous-mêmes à gérer notre souffrance. C’est pas quelqu’un de l’extérieur qui va nous faire du mal, comme dans le cas de l’inceste ou de l’abus sexuel, ce mal, c’est nous-mêmes qui nous l’infligeons. Donc on a un contrôle sur la souffrance subie. D’autres choses entrent en jeu, c’est aussi, entre guillemets, un mal pour un bien. C’est laisser sortir une certaine souffrance qui pourrait être dite avec des mots et qui passe là par une maltraitance du corps ». Le paradoxe de la douleur est de procurer une butée pour ne pas se perdre. « Là où j’ai mal, c’est là où je suis », dit Fritz Zorn.
19L’entame purge du « mauvais sang », du « pus », expulse de soi la mauvaise part pour retrouver provisoirement un corps propre, non envahi par l’autre. L’écoulement du sang « draine » la souffrance et la souillure. Rite intime de purification particulièrement puissant pour des adolescent(e)s victimes d’incestes ou d’abus sexuels, manière symbolique de rejeter hors de soi la souillure, de retrouver provisoirement une pureté à travers une sorte de saignée identitaire (Le Breton, 2008). Le sang n’est pas n’importe quelle substance, il émane du corps, il est associé symboliquement dans nos sociétés à la vie et à la mort, à la santé et à la blessure, le répandre délibérément revient à solliciter une puissance de transgression.
20Les blessures délibérées ne sont pas un engluement dans un symptôme mais une tentative de redéfinir son existence. Elles relèvent d’une mise en langage cutanée, non en opposition à la parole, mais dans la conjugaison d’une parole qui prend chair et d’une chair devenant langage. Elles ne se fixent pas sur le corps à défaut de la parole, elles se mêlent l’une et l’autre dans l’unité de la lutte contre une souffrance. L’adolescent(e) qui s’entaille peut tenir un discours sur son acte. La blessure volontaire absorbe justement ce reste que les mots ne saisissent pas, cet au-delà que les paroles ne peuvent contenir. Le jeune extériorise quelque chose de son chaos intérieur en le fixant sur son corps afin d’y voir plus clair, il met en acte une impossibilité de transformer les choses. Les mots sont parfois impuissants devant la force des significations attachées aux événements, et le passage par le corps devient alors une issue possible. Dire un inceste ne suffit pas à en désamorcer la brulure. Du moins dans un premier temps, ces attaques au corps sont des tentatives de contrôler un univers intérieur qui échappe encore et d’élaborer une relation moins confuse entre soi et l’autre en soi. Devant les assauts de l’angoisse ou de la souffrance, il faut se heurter au monde pour couper court à l’affect, restaurer une frontière pour se situer.
21Dans tous les cas, avec un gradient plus ou moins prononcé, l’acte autorise un passage, une transition. Il est une tentative de restauration du lien, une parade pour surmonter la montée de l’affect. Les entames corporelles interviennent dans une situation de souffrance et d’impuissance, d’impossibilité de mettre la tension hors de soi. Face à la paralysie de toute possibilité d’action, elles rétablissent une ligne d’orientation, elles ramènent l’individu au sentiment de sa présence. Les scarifications sont une manière de négocier un entre-deux intolérable. La douleur, l’incision, le sang endiguent le trop-plein d’une souffrance débordante et écrasante et rappellent au jeune qu’il est vivant à travers la brutale sensation d’existence ainsi provoquée. L’impossibilité de sortir de la situation par le langage force le passage par le corps pour décharger la tension. La trace corporelle porte la souffrance à la surface de soi, là où elle devient visible et contrôlable. Ultime tentative de se maintenir au monde en cherchant un appui pour s’arracher aux anciennes pesanteurs, remède pour s’extirper d’une situation sans issue, elle est un chemin tracé dans le corps, en en payant le prix, pour se retrouver et rejoindre le lien social. Il ne s’agit donc pas de passages à l’acte mais bien plutôt d’actes de passage (Le Breton, 2007).
22Technique paradoxale de survie, les entames corporelles permettent de reprendre pied, de ne plus être emporté par le chaos. Elles sont d’autant plus une tentative de maîtrise des sensations corporelles que les plaies requièrent souvent d’être soignées secrètement pour ne pas attirer l’attention sur elles, ou alors elles sont entretenues comme des foyers de sensations. Le jeune continue à se sentir exister, à éprouver la consistance de son rapport au monde par le rappel d’une limite à même la chair. Après l’incision, le calme revient, le monde est à nouveau pensable. Le détour par l’agression corporelle est une forme paradoxale d’apaisement. Le corps est matière de cure puisqu’il est matière d’identité, il est support d’une médecine sévère mais efficace. Biffure de soi, comme on raye une phrase malencontreuse. Le corps est en trop et il enferme en soi à la manière d’une prison d’identité
23Trace de subjectivité apposée sur un corps perçu auparavant comme n’étant pas tout à fait le sien, la marque traduit une symbolique d’appropriation. Elle est une signature symbolique attestant de l’inclusion à soi. À l’inverse, la biffure cutanée est une tentative de se défaire de soi, une volonté de s’arracher une peau qui colle à la peau et enferme dans un intolérable sentiment d’identité. Il s’agit de faire peau neuve, en se désengluant de la souffrance dans un geste douloureux qui est justement le prix à payer de la survie. Si la signature traduit le fait de se revendiquer comme soi, la biffure en manifeste l’intolérable, le refus de se reconnaître. Et parfois, comme une échappée belle, la marque permet de jouer sur tous les tableaux du sentiment de soi, entre signature et biffure, elle recouvre une plaie intérieure et devient un élément de guérison, ou du moins un remède pour entrer dans une existence plus propice.
Ambivalences du corps
24Lors de l’adolescence, la peau est une sorte d’emblème de soi pour le meilleur ou pour le pire. Elle vaut pour soi. Elle métonymise l’existence personnelle. Le corps est alors souvent dualisé à la manière d’un objet que l’on doit s’approprier pour le rendre digne du regard des autres et du sien propre. Dans les représentations adolescentes, la reconnaissance du corps vaut pour la reconnaissance de soi. En lui se joue une légitimité à être soi au sein du lien social. D’où la souffrance de ne pas ou de ne plus s’identifier à lui à cause d’un manque d’amour, ou d’abus sexuels qui amènent au désinvestissement de soi et donc au rejet d’un corps perçu comme « souillé », « moche ». Il est alors un autre, radicalement différent de soi et il importe de le supprimer symboliquement par les mauvais traitements ou les blessures délibérées dont il est l’objet, voire par des comportements (sexualité, prostitution) qui disent le détachement de soi. Le corps à l’adolescent est marqué d’ambivalence, il est un enjeu essentiel du sentiment d’identité.
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Mots-clés éditeurs : adolescence, identité, peau, piercing, scarification, tatouage
Date de mise en ligne : 19/01/2016
https://doi.org/10.3917/ep.068.0070