Assistant familial, une profession à l’épreuve du confinement, entre épuisement et réalisation de soi
- Par Nathalie Chapon
Pages 71 à 81
Citer cet article
- CHAPON, Nathalie,
- Chapon, Nathalie.
- Chapon, N.
https://doi.org/10.3917/empa.122.0071
Citer cet article
- Chapon, N.
- Chapon, Nathalie.
- CHAPON, Nathalie,
https://doi.org/10.3917/empa.122.0071
Notes
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[1]
« Hausse des violences conjugales pendant le confinement », Le Monde avec afp, 30 mars 2020. https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/30/hausse-des-violences-conjugales-pendant-le-confinement_6034897_3224.html. https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/hausse-des-violences-familiales-pendant-le-confinement-cette-tendance-se-confirme-indique-christophe-castaner_3902167.html
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[2]
Voir N. Chapon, Les assistants familiaux, les enfants confiés, le confinement et ses conséquences, rapport de recherche, Aix-Marseille-université, umr 7305, janvier 2021.
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[3]
38 300 assistants familiaux sont recensés dans le rapport de l’oned en 2015. On constate donc une baisse des effectifs. Malgré l’augmentation du nombre d’enfants placés en famille d’accueil depuis vingt ans, le nombre de professionnels recule face à l’émergence d’autres modes d’hébergement.
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[4]
Le traitement statistique des données a été réalisé en collaboration avec Jean-Baptiste Bertrand, ingénieur d’étude au lames.
-
[5]
On retrouve ce chiffre de 20 à 30 % cité dans plusieurs articles de presse, notamment dans deux articles : celui de J. Carriat, 2020, mais aussi sur le site de France parrainage, « Confinement : la difficile prise en charge des enfants placés », 2020.
1La crise sanitaire de la Covid-19 et la période de confinement en France en 2020 ont eu des répercussions économiques, sociales et familiales inédites sur la société française. Les familles ont été mises à l’épreuve, les parents se sont retrouvés à assumer un ensemble de tâches auparavant dévolues à d’autres instances de socialisation éducatives, associatives et artistiques… tout en assumant dans le même temps leur activité professionnelle à distance. Toutes les familles se sont ainsi vues contraintes de vivre ensemble 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, dans un espace délimité voire réduit, dans un climat social et sanitaire anxiogène, ce qui a eu pour effet une augmentation des violences domestiques et familiales de 30 % en France [1].
2Qu’en est-il alors pour les enfants pris en charge par l’Aide sociale à l’enfance ? Les familles d’accueil et les enfants confiés ont été confrontés à une situation inédite, vivre ensemble tous les jours pendant plusieurs mois, sans avoir la possibilité de souffler, de prendre un temps de repos, de distance, sans relais possible de la part de l’institution, sans les relais scolaires (école, collège…) et extrascolaires habituels (activités physiques, artistiques…), et sans la possibilité d’être allégés à un moment dans leur activité. Comment les familles d’accueil, les assistants familiaux qui ont en charge les enfants confiés par l’Aide sociale à l’enfance ont-ils traversé cette période particulière ?
3Nous tenterons d’apporter des éléments de réponse à partir d’une présentation d’une partie des résultats d’une recherche réalisée auprès des assistants familiaux pendant le confinement, en avril 2020 [2].
L’objet d’étude : les assistants familiaux et les enfants confiés
4On compte aujourd’hui en France 37 600 assistants familiaux [3] qui accueillent chaque année à leur domicile 76 000 enfants confiés par l’Aide sociale à l’enfance (ase), pendant un temps limité, parfois jusqu’à la majorité du jeune voire au-delà (dress, 2019). Ces assistants familiaux sont des professionnels de l’enfance, ils sont salariés, et ont des conditions de travail singulières puisqu’ils accueillent au sein de leur famille et à leur domicile les enfants confiés, en les élevant comme leurs propres enfants. L’ambivalence de la profession se situe justement dans ce croisement délicat des espaces privé et professionnel, qui pendant la période de confinement se juxtaposent.
Présentation de l’enquête
5Les données présentées sont issues d’un travail de recherche quantitatif et qualitatif portant sur les conséquences du confinement, les conditions de travail des assistants familiaux, mais aussi sur la prise en charge des enfants confiés dans les familles d’accueil pendant cette période particulière [4].
6Un questionnaire a été adressé à l’ensemble des assistants familiaux, au niveau national, via les réseaux sociaux de trois organisations professionnelles représentant les assistants familiaux, anamaaf, fnaf, saf-Solidaires, partenaires de la recherche. Cette enquête a été diffusée sur les sites Internet des partenaires mi-avril 2020. Au final 6 388 assistants familiaux issus de tous les départements français ont participé à une première enquête, soit près de 16 % de la totalité des professionnels. À partir de cet échantillon, un second questionnaire a été adressé aux assistants familiaux afin de compléter cette première enquête, 1 550 assistants familiaux ont pu y participer et plus de 14 000 verbatim ou contributions qualitatives ont été analysés à partir de la première vague de l’enquête. Puis une démarche qualitative a complété les données en interrogeant 15 assistants familiaux pris au hasard dans la base de données.
7La recherche apporte des enseignements riches à la fois sur l’accompagnement des enfants pendant le confinement mais aussi sur l’évolution de la profession d’assistant familial. Dans le cadre de cet article, nous axerons notre propos sur les multiples tâches accomplies par les assistants familiaux pendant le confinement dans le domaine scolaire. Nous aborderons également les ressentis que la crise sanitaire a pu engendrer au sein de cette profession.
Le suivi scolaire pendant le confinement : difficile mais réalisable
Une différence de traitement dans l’accompagnement scolaire
8De nombreuses familles pendant le confinement se sont retrouvées confrontées à la gestion de différents temps de vie, jusqu’à superposer les temps et les rôles associés. La présence des enfants à la maison toute la journée a contribué à dupliquer le temps parental, avec les temps de repas qui se multipliaient par trois, matin, midi et soir, les temps de loisirs pour occuper les enfants dans un espace limité, mais aussi les temps d’apprentissage pour poursuivre un enseignement scolaire à distance, et un temps de travail à distance qui se poursuivait pour la plupart des parents. De nombreux parents se sont sentis dépassés, du fait d’une charge mentale trop importante, et la demande d’une continuité pédagogique de l’école – pour ne pas pénaliser leurs enfants – a été compliquée à gérer.
9Qu’en est-il pour les enfants confiés en famille d’accueil ? Visiblement, comme pour de nombreuses familles françaises pendant le confinement, assurer l’école à la maison a été un moment difficile pour une grande partie d’entre eux. Seulement 25 % des assistants familiaux estiment que cela « se passe bien », en revanche pour les autres la continuité pédagogique demandée par l’institution scolaire reste compliquée à mettre en œuvre. Pour 46 % d’entre eux, « c’est difficile », voire pour 23 % « très difficile », et 6 % n’ont pas réalisé de suivi scolaire. On constate donc une différence de traitement dans l’accompagnement scolaire des enfants selon les assistants familiaux.
Le suivi scolaire pendant le confinement (dans Chapon, 2021, p. 42).
| Effectif | % | |
| Pas de suivi scolaire | 84 | 6 |
| C’est difficile | 700 | 46 |
| C’est très difficile | 353 | 23 |
| Ça se passe bien | 383 | 25 |
| Total | 1 520 | 100 |
Le suivi scolaire pendant le confinement (dans Chapon, 2021, p. 42).
Une multiplication des rôles sociaux : assistant familial et professeur
10Les familles d’accueil ont multiplié les rôles – parent, éducateur, professeur – auprès de l’enfant, comme de nombreux parents pendant cette période de confinement. Cette situation inédite a demandé une grande adaptabilité aussi bien pour les enfants que pour les assistants familiaux. En effet, s’improviser professeur d’école ou de collège – faire la classe aux enfants, leur faire faire leurs devoirs, puis compléter les enseignements par des notions non abordées ou non comprises pendant des cours réalisés via Zoom ou par mail – a demandé aux assistants familiaux de développer de nouvelles compétences pédagogiques indépendamment de la nécessité de maîtriser l’outil informatique et l’usage d’Internet.
11Certains assistants familiaux comme Delphine n’ont pas rencontré de difficultés pour faire l’école à la maison : « L’école à la maison, ça s’est très bien passé. En plus c’était sa première année de maternelle, la première fois qu’il allait à l’école, mais non franchement on a réussi sa première année. Il a bien écouté les consignes et il était content. En plus, on a eu un super sujet par rapport à un blog que la maîtresse avait mis en place. Il fallait mettre ce qu’on faisait, des photos, nos activités… Et elle répondait, c’était super interactif donc je pense que lui, l’école ça ne l’a pas du tout perturbé. »
12Mais pour une majorité d’assistants familiaux, la tâche a été complexe car elle venait faire écho à leurs propres difficultés et relations avec l’école, et demandait de mettre en œuvre des compétences pédagogiques et didactiques qui ne s’improvisent pas.
Difficile de s’improviser professeur
13Porter une double casquette d’assistant familial et de professeur a été très pesant et très fatigant pour nombre d’assistants familiaux. Les assistants familiaux ont pu constater un décalage entre les attentes de l’institution scolaire et ce qu’ils ont pu fournir aux enfants en termes de soutien scolaire, dû à un manque de connaissance, de méthode de travail et de pédagogie.
14« Ça s’est bien passé sur les débuts, le plus compliqué a été l’école à la maison. Au début, on a essayé de faire comme à l’école, les mêmes horaires, puis j’ai fini par abandonner. On avait réservé le temps le matin pour l’école, que les devoirs soient finis ou pas, et l’après-midi détente, c’est-à-dire l’extérieur. »
15« L’école à la maison, on essaye de gérer, au début c’était “non je n’ai pas envie”… Puis, aussi, il faut savoir qu’on a un enfant en très grande difficulté sur les deux. Il est déficient. Les devoirs, on n’a pas pu les faire ensemble, même s’ils ont le même âge. On a dû organiser notre temps, heureusement mon mari est à la retraite… On avait uniquement des polycopiés pour Mamoud. La leçon n’était pas faite… on n’est pas forcément enseignant… Moi avec mon décalage, vous avez vu mon âge, je n’ai pas appris de la même manière que les enfants. Je suis obligée de chercher comment faire une soustraction. Ils ne vont pas la faire comme moi je l’ai apprise, et la division c’est la même chose. J’ai dû aller chercher comment on apprend la division, la soustraction et la multiplication. Toutes ces petites choses-là, on s’y fait. »
16« Je pense qu’on n’a pas la pédagogie des maîtresses, c’est dur de les faire travailler… C’est vrai qu’on en demande peut-être plus nous… Eux ils sont plus pédagogues que nous. »
17Ces compétences pédagogiques sont le plus souvent associées à un capital culturel acquis par l’enseignement supérieur ; le fait d’avoir suivi des études supérieures est un avantage indéniable pour aider ces enfants dans l’apprentissage scolaire, même si cela reste toujours complexe. Comment les assistants familiaux ont-ils vécu cette surcharge de travail ?
Des assistants familiaux qui se sentent épuisés
18Globalement, les assistants familiaux se sentent fatigués, voire épuisés après cette période de premier confinement. Toutefois, ils estiment avoir les ressources pour pouvoir mener à bien un deuxième voire un troisième confinement. La difficulté exprimée est surtout relative au fait de devoir vivre toute la journée avec des enfants qui ont des pathologies parfois lourdes, sans avoir de relais et sans pouvoir souffler.
19« Le repos… le besoin de repos, et de silence. Heureusement qu’on n’est plus vraiment confinés. Ça a été dur… Déjà en temps normal, l’école, mais là plus de prof donc les études, les leçons, Pronote… c’était interminable. »
20« Une fatigue psychologique… Heureusement on avait un grand jardin, on a eu beau temps… On a eu de la chance… Mais bon… Ma collègue par exemple, elle a deux enfants à charge et trois accueils et c’est vrai que se trouver à toutes les places, ce n’est pas évident. »
21On retrouve l’expression d’un sentiment d’épuisement aussi bien dans l’enquête quantitative avec l’analyse des verbatims que dans l’enquête qualitative auprès des quinze assistants familiaux interviewés ; deux assistants familiaux ont décidé d’arrêter la garde de l’enfant qui leur a été confié à la fin du confinement. Cette situation minoritaire a été le résultat de multiples facteurs cumulés pendant cette période. Le sentiment d’enfermement, une absence de relais, voire de soutien, associés aux grandes difficultés des enfants, avec des pathologies lourdes, ont provoqué un épuisement psychologique et physique des assistants familiaux, qui pour leur grande majorité ont tenu face à la crise. Toutefois, certaines situations particulièrement difficiles ont induit des ruptures de placement, notamment chez les assistants familiaux qui se sont sentis dépassés par la situation, devenue ingérable.
22« Ça a été très très compliqué avec une des filles de 13 ans. Le confinement ça l’a angoissée plus. C’était une jeune fille déficiente, donc avec une problématique lourde et aussi avec une problématique sexuelle, donc à surveiller beaucoup. Et on s’est rendu compte qu’être à toutes les places, de parent, d’éducateur, de psychologue et d’école, c’est hyper compliqué. Elle a découpé ses vêtements, mis le chauffage à 27 degrés dans sa chambre en ouvrant la fenêtre… Le manque de ses parents l’envahissait beaucoup. Pour la faire travailler, c’était compliqué, elle avait beaucoup de difficultés scolaires. Elle ne se concentrait pas du tout, n’avait pas envie… C’était vraiment la demande de voir ses parents. Donc à un moment on a appelé au secours le service. Elle a été placée en relais pendant 3-4 jours pour que nous, on puisse souffler. Puis on a décidé d’arrêter le placement à la fin de ce premier confinement, c’était trop dur. »
23Ce confinement a également permis une prise de conscience, pour certains assistants familiaux, de la difficulté de l’exercice du métier sur le long terme, considérant la nécessité d’arrêter leur activité à un certain âge : « Moi je sais que ça m’a bien fait comprendre que je ne pouvais pas faire ça toute ma vie (rire). Je pense qu’on peut accompagner certains enfants, même avec un handicap. Mais à un certain âge je pense qu’on n’a plus la force et l’énergie nécessaires. Je pense qu’il y a un temps pour tout… »
24Un épuisement généralisé certes, mais des assistants familiaux qui ont su faire face aux difficultés et poursuivre l’accompagnement des jeunes dans une société en crise tout en ayant un sentiment de délaissement profond de la part de l’institution.
Un sentiment de délaissement et une multiplication des charges de travail
25Dans leur grande majorité, les assistants familiaux ont exprimé un sentiment de délaissement et de solitude marqué par cette période très particulière. Ces sentiments sont associés aux conditions singulières dans lesquelles le suivi de l’enfant et le soutien de l’assistant familial ont pu ou non se faire. On constate dans l’ensemble que les assistants familiaux estiment avoir assumé seuls la charge de l’enfant, sans réellement avoir d’appui de la part de l’équipe, avec une multiplication des rôles sociaux et éducatifs à assumer auprès de l’enfant sans temps de pause dans la journée ou la semaine. L’absence de cantine, d’activité extrascolaire, d’école ou de temps de prise en charge dans un ime pour les plus en difficulté, a conduit à une multiplication des charges de travail de l’assistant familial et à un sentiment de délaissement de la part de l’équipe.
26« Oui, je me suis sentie délaissée. Le service était fermé au public, donc ils ne travaillent que sur rendez-vous, donc ils reçoivent une personne par une personne, y’a pas autant de brassage. »
27« On a quand même su que c’était très dur pour les collègues ce premier confinement, ne pas avoir les visites parentales, ne pas voir l’éducateur, les thérapeutes, ça casse tout ! Pour les plus jeunes collègues ça a été compliqué, elles ont toutes les deux des enfants autistes. C’est compliqué tu sais d’avoir des enfants autistes, ce ne sont pas les vôtres. Quand ils arrivent, souvent, ils sont déjà bien abîmés… Donc elles se sont retrouvées sans école, sans prise en charge, sans thérapie, sans éducateur, rien ! Vous êtes seule. Quand on commence le travail comme ça, on se retrouve vite dépassée. Pour elles, le moral n’y était pas. »
28Toutefois, les difficultés et la fatigue n’ont pas ébranlé la motivation des assistants familiaux dans l’exercice de leur métier, c’est ce que nous allons voir.
Une motivation inchangée pour leur métier face à la crise
29La crise sanitaire a suscité des réflexions, des remises en question chez les assistants familiaux. Certains se sont demandé s’ils devaient poursuivre leur activité tant cette période de crise sanitaire a été éprouvante pour toute la famille. Mais malgré les situations d’accueil difficiles, la présence d’un sentiment général de délaissement avec des équipes plus ou moins présentes, plus ou moins régulières dans le suivi et l’accompagnement qu’elles ont pu apporter, malgré aussi parfois le sentiment de grande solitude professionnelle, dû à l’absence de réunions, de groupes de parole, on constate que, d’une manière générale, la crise sanitaire n’a pas entamé la motivation des assistants familiaux puisque pour 61, 8 % d’entre eux « cela n’a pas changé leur motivation », et 16,2 % se sentent encore plus utiles, même si 8 % envisagent quand même d’arrêter leur activité.
Amour du métier et besoin de reconnaissance
30La profession d’assistant familial est en proie à de grands questionnements depuis plusieurs décennies, à la recherche d’une reconnaissance de ses fonctions auprès de l’enfant et des parents, d’une valorisation de ses missions auprès des professionnels et de son image auprès de l’opinion publique. La profession lutte depuis fort longtemps pour obtenir des droits en revendiquant à la fois sa professionnalité et sa singularité d’exercice et de mission. Traversée par cette crise sanitaire, la recherche était également le moyen de mieux comprendre les réflexions portées par les assistants familiaux sur leur profession. Nous leur avons ainsi demandé ce que la crise actuelle leur apportait comme réflexions sur leur métier.
312 686 assistants familiaux ont répondu sous la forme d’un écrit plus ou moins long ou/et structuré. Parmi l’ensemble des verbatims analysés, un regroupement sémantique à partir des expressions enregistrées a été opéré avec une analyse par nuage de mots. Les termes qui reviennent le plus souvent dans le discours des assistants familiaux sont : métier, travail, famille, faire, être, difficile. Nous avons alors décidé d’effectuer une analyse sémantique de l’ensemble du corpus.
Amour du métier et reconnaissance de soi
Amour du métier et reconnaissance de soi
(dans Chapon, 2021, p. 71).32Amour du métier et reconnaissance de soi (dans Chapon, 2021, p. 71).
33Cinq catégories ont été définies compte tenu de leur occurrence dans le discours des assistants familiaux :
34– Aimer son métier ;
35– Le sentiment d’être utile ;
36– La motivation est toujours la même ;
37– Le besoin de davantage de reconnaissance ;
38– Travailler 24 heures sur 24.
39Ces cinq catégories ont été appliquées sur l’ensemble des 2 686 verbatims : il en ressort une répartition assez équitable pour l’ensemble des catégories. 20 % du discours des assistants familiaux s’orientent vers la reconnaissance de leur profession face à une situation sanitaire inédite et à une période de confinement où ils ont dû prendre en charge les enfants, sans relais et avec un soutien très inégal. 19,2 % considèrent que malgré cette situation difficile leur motivation est toujours la même aujourd’hui. 18,5 % mettent en avant le fait qu’ils ont travaillé 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 sans avoir la possibilité d’avoir de jours de congé, ni de week-end de relais pour souffler. Certains sont sortis du confinement complètement épuisés physiquement et psychologiquement, comme Marie qui explique : « Je me demande si je ne vais pas démissionner, c’est compliqué… y a plein d’assistants familiaux qui sont prêts à arrêter la profession. » Même si elle ne démissionnera pas, le sentiment d’épuisement, lui, a bien été présent. Pour 18,5 % cette situation a développé en eux le sentiment profond de se sentir utile et pour 15,4 % ils reconnaissent aimer leur métier malgré les difficultés traversées.
40Si, en effet, la question de la reconnaissance du métier demeure prégnante dans l’ensemble des discours des assistants familiaux compte tenu des conditions de travail particulières dans lesquelles ils exercent leur métier, leur motivation est toujours présente et l’amour du métier mis en avant. La revendication première d’une reconnaissance du métier ne doit pas masquer l’amour que portent les assistants familiaux à leur profession, au contraire elle y est associée.
41Voici quelques extraits de verbatims d’assistants familiaux qui manifestent un amour de leur travail :
42« Les enfants ont encore plus besoin de nous. Nous sommes des repères pour eux. Nous ne devons pas baisser les bras. Avec vingt ans d’ancienneté, je garde la même motivation pour eux. »
43« J’aime mon métier et ce qu’il m’apporte. Ce confinement ne change pas mes choix professionnels. »
44« J’aime mon travail malgré les difficultés sanitaires. »
45« Je sais pourquoi je fais ce métier. »
46« J’adore ce métier que je fais depuis 1993. »
47Le processus de reconnaissance s’inscrit dans l’histoire de la profession, et a vu une succession de textes législatifs depuis 1977, apportant progressivement une reconnaissance du métier et un statut professionnel. On voit bien aujourd’hui les limites de ces textes et les attentes des assistants familiaux face à la stratégie du Pacte de l’enfance portée par le gouvernement et le secrétaire d’État à la Protection de l’enfance, Adrien Taquet, afin de faire évoluer la profession d’assistant familial (cf. tableau).
Une nouvelle image du métier et le souhait de valoriser le salaire
48Dans quasiment tous les entretiens réalisés, les assistants familiaux aspirent à une revalorisation du métier d’assistant familial. Celle-ci repose sur deux axes d’intervention :
49– le premier, une meilleure connaissance du métier dans l’opinion publique en valorisant l’image de la profession. On constate un décalage entre la représentation collective du métier et la réalité du terrain dans son exercice ;
50– le second, une revalorisation des conditions matérielles d’exercice, qui se traduit par la revendication forte chez les syndicats (fo) et les représentations professionnelles (anamaaf, saf-Solidaires, fnaf) d’une augmentation de salaire, d’un salaire identique sur l’ensemble des départements, du versement de primes identiques entre l’ensemble des travailleurs sociaux, d’une nouvelle organisation des congés payés davantage adaptée aux besoins de l’enfant confié et de l’assistant familial, d’une valorisation du diplôme.
51« Je pense qu’il faudrait qu’on réalise que c’est un métier et non de la garde d’enfants. Il faudrait faire plus d’informations à ce sujet. Il y en a qui disent “ah tu gardes des enfants quoi”, mais non, y’a l’éducatif et beaucoup de choses à prendre en considération. »
52Selon les assistants familiaux, la revalorisation du métier et la reconnaissance du travail réalisé passent par une augmentation de salaire et par l’image véhiculée dans les médias, la perception de l’opinion publique.
53« Au niveau de la reconnaissance… On a travaillé pour le Rhône et la Loire avec ma femme, il y a des écarts immenses pour les salaires. Moi je vous le dis, en Ardèche je gagne 1 300 euros par mois. Même pendant le confinement en étant 24 heures sur 24 avec l’enfant, alors que dans le Rhône on est plus aux alentours de 3 000 euros. On se demande comment ça se fait. Financièrement je ne m’en sors plus. On a eu une prime de 700 euros pour trois mois où on était à fond. On fait rapidement le calcul à l’heure, je n’étais même pas au smic. Il faut arrêter les conneries et on se demande pourquoi il y a de plus en plus d’assistants familiaux qui arrêtent... Moi j’aimerais que ce soit le même salaire partout en France. »
Conclusion
54Les assistants familiaux ont, dans l’ensemble, assumé toutes les tâches nécessaires pour maintenir un cadre épanouissant et bienveillant pour l’enfant confié, y compris tenir les rôles d’instances de socialisation extérieures comme l’école, le collège et l’ime, et pour lesquels ils n’ont pas réellement de compétences. Ils ont ainsi multiplié les casquettes, en étant à la fois assistant familial mais aussi maître d’école, enseignant de collège ou éducateur spécialisé auprès d’enfants en difficulté. Ils ont fait le maximum pour répondre aux attentes des institutions et conserver un cadre sécurisant pour l’enfant. Ils expriment dans l’ensemble un réel épuisement à la fin de cette période difficile, et aspirent à pouvoir souffler, prendre des congés ou avoir un week-end relais, pour se poser un peu.
55En effet, les assistants familiaux se sont retrouvés, comme nombre de familles, face à un climat social et sanitaire anxiogène. Ils ont dû « tenir » avec les enfants dans un espace confiné face à une institution elle-même en détresse. Les services sociaux et médico-sociaux se sont trouvés en grande difficulté, avec un quasi-arrêt de fonctionnement, un travail à distance compliqué, et au final des services de soutien de l’Aide sociale à l’enfance dépassés voire saturés par la situation, avec plus de 20 % d’absentéisme pendant le confinement [5].
56La convergence de l’ensemble de ces facteurs a eu pour effet de développer et d’accentuer chez les assistants familiaux un sentiment profond de solitude, voire de délaissement, face à l’institution. Cette période a été difficile psychologiquement, et les assistants familiaux expliquent qu’ils ont tenu leurs engagements, qu’ils ont poursuivi leur mission jusqu’au bout.
57On constate donc que les assistants familiaux ont tenu face à la crise, en répondant à toutes les attentes. Il est important de reconnaître le travail éducatif exceptionnel qu’ils ont réalisé dans un contexte de crise sanitaire anxiogène.
Bibliographie
- Bourdieu, P. ; Passeron, J.-C. 1970. La reproduction. Éléments d’une théorie du système d’enseignement, Paris, Éditions de Minuit, coll. « Le sens commun ».
- Carriat, J. 2020. « “C’est totalement explosif” : l’Aide sociale à l’enfance dans la tourmente de l’épidémie due au coronavirus ? », Le Monde, 20 mars.
- Chapon, N. 2021. Les assistants familiaux, les enfants confiés, le confinement et ses conséquences, rapport de recherche, Aix-Marseille-université, umr 7305.
- drees. 2019. L’aide et l’action sociale en France, panorama de la drees.
- Lahire, B. (sous la direction de). 2019. Enfance de classes. De l’inégalité parmi les enfants, Paris, Seuil.
- oned. 2015. Accueil familial, quel travail d’équipe ?, coordonné par A. Oui.
- Rapport de la commission des 1 000 premiers jours de l’enfant, septembre 2020, ministère de la Solidarité et de la Santé.
- Rousseau, D. ; Roze, M. ; Toussaint, E. (sous la direction de). 2020. Les enfants et le virus. La vie quotidienne et les inventions dans les pouponnières sociales lors du Covid-19, https://www.gepso.fr/static/uploads/2020/04/les-enfants-et-le-virus-EBOOK.pdf
Ressources Web
- afp, « Hausse des violences conjugales pendant le confinement », Le Monde avec afp, 30 mars 2020, https://www.lemonde.fr/societe/article/2020/03/30/hausse-desviolences-conjugales-pendant-le-confinement_ 6034897_3224.html.
- « La hausse des violences familiales pendant le confinement », https://www.francetvinfo.fr/sante/maladie/coronavirus/hausse-des-violences-familiales-pendantle-confinement-cette-tendance-se-confirmeindique-christophe-castaner_3902167.html.
- France parrainage, Confinement : la difficile prise en charge des enfants placés, 2020, https://www.france-parrainages.org/france/confinement-la-difficile-prise-en-chargedes-enfants-places.
Mots-clés éditeurs : besoin de reconnaissance, confinement, épuisement
Date de mise en ligne : 02/09/2021
https://doi.org/10.3917/empa.122.0071