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Article de revue

Les inégalités sociales de santé dès la petite enfance : le rôle du sport

Pages 22 à 31

Citer cet article


  • Nicaise, S.,
  • Mennesson, C.
  • et Bertrand, J.
(2020). Les inégalités sociales de santé dès la petite enfance : le rôle du sport. Empan, 118(2), 22-31. https://doi.org/10.3917/empa.118.0022.

  • Nicaise, Sarah.,
  • et al.
« Les inégalités sociales de santé dès la petite enfance : le rôle du sport ». Empan, 2020/2 n° 118, 2020. p.22-31. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2020-2-page-22?lang=fr.

  • NICAISE, Sarah,
  • MENNESSON, Christine
  • et BERTRAND, Julien,
2020. Les inégalités sociales de santé dès la petite enfance : le rôle du sport. Empan, 2020/2 n° 118, p.22-31. DOI : 10.3917/empa.118.0022. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2020-2-page-22?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.118.0022


Notes

  • [1]
    S. Octobre, Les loisirs culturels des 6-14 ans, Paris, La Documentation française, 2004. S. O’Prey, « Les activités extrascolaires des écoliers : usages et effets sur la réussite », Éducation & formations, n° 69, juillet 2004.
  • [2]
    S. Wheeler, K. Green, « Parenting in relation to children’s sports participation: Generational changes and potential implications », Leisure Studies, 33, 2014, p. 267-284.
  • [3]
    P. Andersen, A. Bakken, « Social class différences in youths’ participation in organized sports: What are the mechanisms », International Review for the Sociology of Sport, 54 (8), 2018, p. 921-937.
  • [4]
    Nous employons le terme « sport » pour évoquer les activités physiques et sportives. Dans celles-ci, nous incluons l’ensemble des activités codifiées impliquant un usage du corps, qu’elles soient pratiquées dans un cadre institutionnel ou de manière informelle. Les danses et le cirque sont ainsi comptabilisés parmi ces pratiques. La marche, le vélo ou encore la natation pratiquée en loisirs hors encadrement sont également inclus dans ces activités.
  • [5]
    P. Longchamp, « Des infirmières scolaires dans l’espace social », Carnets de bord en sciences humaines, n° 16, 2009, p. 45-66.
  • [6]
    L. Boltanski, « Les usages sociaux du corps », Annales esc, vol. 26, n° 1, 1971, p. 205-233.
  • [7]
    M. Court, C. Mennesson, E. Salaméro, E. Zolesio, « Habiller, nourrir, soigner son enfant : la fabrication de corps de classes », Recherches familiales, n° 11, 2014, p. 43-52.
  • [8]
    Cette enquête « Enfances de classe et de genre : primes socialisations sous contraintes multiples d’enfants âgés de 5-6 ans » a été financée par l’anr (Agence nationale de la recherche) et dirigée par Bernard Lahire : B. Lahire (sous la direction de), Enfances de classe. De l’inégalité parmi les enfants, Paris, Le Seuil, 2019.
  • [9]
    Voir le tableau en annexe.
  • [10]
    P. Longchamp, op. cit.
  • [11]
    M. Millet et D. Thin, « Le temps des familles populaires à l’épreuve de la précarité », Lien social et politiques, n° 54, 2005, p. 153-162.
  • [12]
    G. Henri-Panabière, M. Court, J. Bertrand, G. Bois et O. Vanhée, « La montre et le martinet. Structuration temporelle de la vie familiale et inégalités scolaires », Actes de la recherche en sciences sociales, n° 19, 2019, p. 16-29.
  • [13]
    Y. Siblot, M. Cartier, I. Coutant, O. Masclet et N. Renahy, Sociologie des classes populaires contemporaines, Paris, Armand Colin, 2015.
  • [14]
    A. Lareau, Unequal Childhoods: Class, Race, and Family Life, Berkeley, University of California Press, 2003.
  • [15]
    P. Longchamp, op. cit.
  • [16]
    A.-M. Arborio et M.-H. Lechien, « La bonne volonté sanitaire des classes populaires. Les ménages employés et ouvriers stables face aux médecins et aux normes de santé », Sociologie, vol. 10, n° 1, 2019, p. 91-110.
  • [17]
    Deux familles des fractions supérieures de ce pôle culturel des classes moyennes se distinguent par des pratiques éducatives similaires à celles des classes supérieures (présentées dans le groupe suivant) en matière d’usage des pratiques sportives enfantines.
  • [18]
    La seule, dans ce groupe, à appartenir aux classes supérieures.
  • [19]
    Cela a déjà été constaté dans une enquête précédente : C. Mennesson, J. Bertrand et M. Court, « Forger sa volonté, s’exprimer : les usages socialement différenciés des pratiques physiques et sportives enfantines dans les classes moyennes », Sociologie, vol. 7, n° 4, 2016, p. 393-438.
  • [20]
    P. Longchamp, op. cit.
  • [21]
    M. Court, C. Mennesson, E. Salaméro, E. Zolesio, « Habiller, nourrir, soigner son enfant : la fabrication de corps de classes », op. cit.
  • [22]
    A. Van Zanten, « La fabrication familiale et scolaire des élites et les voies de la mobilité ascendante en France », L’année sociologique, n° 66, 2016, p. 81-114.

1Différentes enquêtes quantitatives, en France et dans d’autres pays occidentaux, révèlent une forte diffusion des activités physiques et sportives durant l’enfance [1] et attestent ainsi d’une forme de « sportivation » de la vie des plus jeunes [2]. Cette diffusion demeure toutefois inégalitaire, les enfants non ou faibles pratiquant.e.s appartenant massivement aux fractions les moins dotées scolairement et économiquement [3]. L’enquête que nous avons menée auprès d’enfants âgé.e.s de 5 ou 6 ans montre que la prime enfance ne déroge pas à cette double tendance. Si la pratique sportive encadrée est largement diffusée, elle est aussi socialement distribuée : les enfants qui ne pratiquent aucune activité physique et sportive encadrée n’appartiennent presque jamais aux familles des classes supérieures, mais davantage à celles des classes populaires et particulièrement aux couches les plus précarisées de ce groupe social. Au-delà des (im)possibilités des enfants de s’engager dans ces activités, cette enquête a également permis d’appréhender les perspectives éducatives parentales (en particulier pédagogiques et sanitaires) associées au sport [4] des enfants. Selon les classes sociales et les fractions de classes auxquelles ils appartiennent, les parents ne perçoivent pas cette pratique enfantine de la même manière et n’enjoignent pas leurs enfants à s’engager dans telle ou telle activité physique et sportive de la même façon. Derrière la nature de l’activité, le lieu, l’intensité ou encore le cadre de pratiques, se dissimulent des représentations et des stratégies parentales qui s’ancrent dans des rapports au corps et dans des conceptions de l’enfance spécifiques. Ces expériences sportives différenciées des enfants contribuent à la formation précoce de dispositions inégalement rentables, tant d’un point de vue de la santé que dans les parcours scolaires et professionnels.

2Nous analyserons, dans cet article, les activités physiques et sportives enfantines au regard des conduites éducatives et des stratégies parentales en matière de santé. Cette dernière sera appréhendée dans une conception large à travers le concept de rapport à la santé [5] susceptible de s’actualiser dans des pratiques de santé. S’il oriente éminemment les perceptions des parents à l’égard des médecins et des soins, leurs relations avec le corps médical et les pratiques de soins entreprises en direction des enfants, ce rapport à la santé, socialement situé, détermine plus largement les manières – positives ou négatives, préventives ou curatives, physiques ou mentales – de concevoir la santé, et englobe ainsi un ensemble de pratiques corporelles (dont les pratiques sportives font partie) permettant de maintenir, ou non, un bon état de santé. Selon leurs positions sociales, les parents n’entretiennent pas le même rapport à la santé et n’envisagent pas, consécutivement, l’investissement de leurs enfants dans les activités physiques et sportives de la même manière. Comprendre les différents usages parentaux des activités sportives enfantines implique aussi, et plus largement, de les réinscrire dans des cultures somatiques [6] à travers lesquelles les parents façonnent des corps enfantins socialement différenciés : de jeunes corps de classe [7].

3Un clivage sépare d’abord les enfants les plus dominé.e.s socialement des autres. Dans les familles des couches précarisées des classes populaires, les enfants sont exclu.e.s des activités physiques et sportives. L’absence du sport apparaît, dans leur cas, comme un marqueur de la pauvreté. Dans les familles populaires stabilisées, ensuite, les activités sportives (encadrées et informelles) des enfants s’inscrivent dans une logique de modération et dans une dimension ludique. Attestant d’une familiarisation des classes populaires avec les normes de santé, le sport associé au plaisir s’ancre aussi dans une conception spécifique de la prime enfance au sein de cette fraction de classe. Enfin, dans les classes moyennes et supérieures, les activités sportives enfantines sont intégrées à une logique de santé. Néanmoins, des différences significatives apparaissent entre les familles des classes moyennes du pôle culturel et les autres. Support de bien-être et d’expression de soi pour les unes, le sport remplit, pour les autres, des fonctions distinctives à travers lesquelles il s’agit de transmettre aux enfants le goût de l’effort et de la compétition.

Une enquête sur la fabrication des inégalités sociales enfantines

Les données présentées ici sont issues d’une enquête menée par 17 sociologues, entre 2015 et 2017, auprès de 35 enfants âgé.e.s de 5 ou 6 ans, scolarisé.e.s en grande section de maternelle en France métropolitaine, et de leur famille [8]. L’enjeu de cette recherche collective était d’analyser la manière dont se fabriquent et se manifestent les inégalités sociales (de classe spécifiquement) dès la prime enfance, à travers différents domaines de pratiques (la lecture, le langage, l’habitat, les loisirs, l’alimentation, etc.). Pour parvenir à saisir comment les inégalités enfantines se déploient dans les différentes régions de l’espace social, nous avons sélectionné des familles aux positions sociales différenciées : 10 familles appartenant aux classes populaires, 12 familles de classe moyennes et 13 familles de classes supérieures [9]. À l’intérieur de chacune de ces classes, nous avons porté une attention particulière aux fractions de classe. Nous avons ainsi choisi des familles appartenant aux fractions précarisées et aux fractions stabilisées des classes populaires. Nous avons différencié et sélectionné les familles des classes moyennes et celles des classes supérieures en fonction du volume global de capital détenu (économique et culturel) et de la structure de distribution de ces types de capitaux.
Nous avons ensuite mené trois entretiens avec les parents des enfants et un entretien avec un « autrui significatif » (généralement la grand-mère ou la nounou). Nous avons également réalisé des observations dans les écoles, durant une journée de classe de l’enfant, puis nous avons conduit un entretien avec son enseignant.e. Ce cadre méthodologique nous a permis d’étudier les différentes dimensions de la socialisation enfantine, et d’analyser comment, à travers leurs expériences multiples, certains enfants sont susceptibles de cumuler précocement une multitude de ressources et d’acquérir des dispositions rentables socialement, tandis que d’autres sont, à l’inverse, confronté.e.s à un ensemble de contraintes et de limitations qui réduisent leur espace des possibles et qui impactent leur confiance en soi.

L’exclusion sportive, un marqueur de la pauvreté

4Malgré leur jeune âge, la grande majorité des enfants ont, au moment de l’enquête, une ou plusieurs activités physiques et sportives en dehors de l’école. Ceux-ci s’exercent souvent dans un cadre formel et, pour plus des trois quarts d’entre elles et eux, dans le cadre familial. Bien qu’elle regroupe des degrés d’engagement très inégaux, cette proportion d’enfants pratiquant dans un cadre organisé est d’autant plus remarquable si l’on sait qu’une bonne part de ceux ou celles qui ne sont pas actuellement inscrit.e.s l’ont déjà été ou envisagent de l’être. La pratique physique et sportive à cet âge apparaît ainsi comme une norme, aux deux sens du terme : à la fois comme une activité largement diffusée et comme une injonction socialement intériorisée par de nombreux de parents.

5Cette diffusion des loisirs physiques et sportifs pendant l’enfance ne concerne toutefois pas l’ensemble des enfants. Celles et ceux appartenant aux familles les plus précarisées des classes populaires en sont exclu.e.s. Ashan, Libertad et Flavia n’ont jamais été inscrit.e.s dans une association sportive. Seule Balkis a pratiqué la natation en Espagne, quand ses deux parents travaillaient. Ces enfants ne pratiquent pas non plus, ou peu, d’activités physiques et sportives informelles avec leurs parents. Les occasions d’exercices physiques sont très rares et se résument à des loisirs de la pauvreté, dépendants d’une offre gratuite ou très peu coûteuse (parc et piscines publiques). Distants des activités formelles et informelles, vivants dans des espaces souvent exigus (une petite chambre d’un foyer pour Ashan, la voiture familiale pour Balkis, le campement pour Libertad), ces enfants ont ainsi peu l’occasion d’être actifs physiquement en dehors du cadre scolaire.

6Au-delà de la faiblesse de leurs ressources économiques et du manque d’informations sur ces activités, ces parents manquent aussi singulièrement de temps (pris souvent par des trajets quotidiens très longs et de nombreuses démarches administratives) pour envisager d’inscrire et de suivre leurs enfants dans ces activités. La charge mentale qu’entraînent les conditions d’existence précaires constitue également un obstacle important, comme l’expriment les mères d’Ashan et de Flavia, très fatiguées, qui ne parviennent pas à organiser des activités physiques régulières pour leurs enfants. Si ces conditions d’existence, caractéristiques de la pauvreté, font apparaître un ensemble de contraintes (matérielles, économiques, temporelles, etc.) qui obligent les parents à privilégier d’autres priorités, elles structurent aussi un rapport à la santé spécifique rendant impossible l’investissement dans des pratiques (sportives mais également alimentaires ou médicales) qui s’intègrent à un souci de santé. Les pratiques et les discours de ces parents révèlent une conception « négative » de la santé, à travers laquelle la santé est définie par l’absence de maladie [10]. Ce rapport à la santé, qui ne favorise pas l’engagement dans des conduites préventives, se comprend d’autant mieux que les situations de précarité dans lesquelles se trouvent les parents limitent leurs possibilités de projection dans l’avenir et les conduites ascétiques permettant de construire un état de santé sur un temps long [11]. Ces parents cherchent avant tout à s’assurer que leurs enfants puissent satisfaire leurs besoins physiologiques de base. Ils tentent donc de maintenir un minimum d’organisation familiale pour que leurs enfants puissent dormir, s’alimenter et se laver.

7Si l’exclusion des activités physiques et sportives peut avoir des conséquences sur la santé des enfants, elle les éloigne de plus d’un mode d’enseignement pédagogisé qui contribue à l’intériorisation d’une discipline temporelle scolairement rentable [12], et renvoie les parents à leur impossibilité de se conformer à ces attentes. Elle constitue ainsi un marqueur supplémentaire de leur situation de pauvreté.

Un temps de plaisir

8Les familles des classes populaires stables présentent certains traits communs avec les familles précédentes en raison de leur position subalterne dans le monde du travail et de leur distance avec la culture et les modes de vie des classes moyennes et supérieures. Un ensemble d’éléments les différencient cependant des familles du premier groupe et permet de cerner les clivages qui traversent les classes populaires contemporaines [13] : les parents sont généralement plus diplômés ; ils perçoivent des salaires plus élevés ; à l’exception d’une famille, les parents n’ont pas connu d’expérience migratoire ; enfin, leurs conditions d’existence matérielle sont sans commune mesure avec les familles précédentes (deux familles sont propriétaires d’une maison individuelle).

9Les enfants de ces familles sont tous inscrits dans une activité physique et sportive encadrée, ou l’ont déjà été. Dans l’ensemble des cas, les parents disposent de ressources financières et d’une stabilité résidentielle suffisantes pour engager leurs enfants dans ces loisirs. Ces enfants font également des activités physiques et sportives informelles avec leurs parents. Celles et ceux inscrit.e.s dans des activités encadrées en pratiquent une fois par semaine, de manière modérée, et les parents privilégient la dimension ludique et le plaisir à un investissement plus rigoureux. Les activités sportives doivent avant tout permettre aux enfants d’avoir « un moment à eux », de « s’évader » et de « se défouler », explique par exemple la mère de Bastien. Cet usage hédoniste des loisirs physiques renvoie à une conception spécifique de la prime enfance partagée au sein de cette fraction des classes populaires. Il s’inscrit dans la volonté des parents de ne pas « pousser » les enfants en raison de leur jeune âge et de respecter le rythme de leur développement pensé comme « naturel [14] ». Les parents manifestent donc une distance à la compétition sportive enfantine et privilégient nettement la dimension conviviale de l’activité.

10Si cette logique de modération des pratiques physiques sportives enfantines et les dimensions ludiques et conviviales qui y sont associées s’inscrivent dans une conception spécifique à l’enfance propre aux milieux populaires, elles peuvent aussi se comprendre au regard du rapport à la santé qui caractérise les parents de ce groupe. On retrouve dans ces familles une conception « négative somatique » de la santé qui se manifeste par une distance à l’égard des pratiques préventives [15] (tant dans les consultations médicales et le suivi de soins que dans l’alimentation). Néanmoins, l’investissement de l’ensemble des enfants dans des activités sportives encadrées témoigne également, et parallèlement, de la familiarisation croissante des classes populaires avec les normes sanitaires et de l’intériorisation de l’injonction à prendre soin de sa santé à travers un ensemble d’activités (notamment sportives) qui ne rentrent pas directement dans le domaine médical [16].

11Enfin, deux familles des petites classes moyennes du pôle économique, celles de Thibault et d’Alexis, témoignent d’un rapport similaire aux loisirs sportifs enfantins. Thibault et Alexis n’ont jamais pratiqué d’activité sportive encadrée. Les considérant encore « trop jeunes », leurs mères préfèrent attendre avant de les inscrire dans ce cadre de pratiques. Elles privilégient les jeux physiques informels tournés vers la distraction et la dépense d’énergie. Ce report de l’entrée dans les activités sportives encadrées s’inscrit dans une perception spécifique de l’enfance, proche de celle des familles populaires stables, qui privilégie le droit à la détente et au relâchement, en opposition aux contraintes (en particulier scolaires) imposées aux enfants.

Un moyen d’expression de soi, une composante de la santé

12Dans les familles du pôle culturel des classes moyennes [17] et dans celle de Lucie [18], les usages des pratiques sportives enfantines s’apparentent à première vue à ceux des milieux populaires stables. Les enfants ne sont pas tous inscrits dans une activité physique et sportive encadrée. Celles et ceux qui le sont pratiquent dans des structures orientées vers une pratique de loisir, qui favorisent un engagement modéré et ludique. Souvent peu sportifs, les parents n’investissent pas un temps important dans l’accompagnement de leurs enfants dans cette pratique.

13Malgré ces points communs, plusieurs différences significatives distinguent toutefois ces familles des précédentes. Face aux questions posées en entretien sur les pratiques sportives, ces parents soutiennent tous, systématiquement, une position critique affirmée à l’égard de la compétition [19]. Bien que certains parents des milieux populaires stables apprécient peu la compétition, son rejet affirmé est nettement moins systématique que dans ce groupe du pôle culturel des classes moyennes.

14Les usages des activités sportives enfantines ne peuvent par ailleurs se comprendre indépendamment du rapport à la santé caractéristique des familles de ce groupe. Ces parents manifestent un rapport à la santé de type « positif mental », « dans lequel tout est susceptible de faire signe vers la santé [20] ». La santé est appréhendée comme un état de bien-être, à la fois physique et mental, à entretenir. Les pratiques de santé sont alors permanentes et étendues à différents domaines de la vie familiale. Par les activités physiques, mais également par la prévention et le suivi médical, l’alimentation, les activités culturelles, ou encore le langage (en tant que moyen d’exprimer ses émotions), les parents cherchent à maintenir leurs enfants en bonne santé. Dans cette démarche, ils envisagent les activités physiques et sportives (dont nombre d’entre elles comportent une dimension artistique, à l’image du cirque ou de la danse) comme un moyen de développer l’expressivité de leurs enfants. Cela révèle ainsi des conceptions de l’enfance et de la santé très différentes de celles des milieux populaires. Peu intensive, la pratique sportive est associée à des objectifs pédagogiques et participe d’une démarche de santé.

15L’investissement modéré des enfants dans les pratiques sportives s’explique enfin par la volonté des parents de privilégier les loisirs culturels de leurs enfants : « Je préférerais qu’elle fasse de la musique ou des arts plastiques », déclare le père de Lucie. Il s’agit donc aussi d’un choix des parents de restreindre le temps passé dans les activités physiques pour consacrer davantage de temps aux activités culturelles, rentables scolairement.

Un support de distinction

16La socialisation sportive des enfants de classes supérieures et des classes moyennes économiques est intensive, prolongée et revêt souvent un caractère obligatoire. Les parents inscrivent leurs enfants précocement dans un cadre sportif institutionnel. La grande majorité d’entre eux consacrent une partie importante de leur temps libre à suivre la pratique encadrée de leurs enfants, mais également à pratiquer avec eux/elles de manière informelle.

17Dans ces familles, le sport revêt sous différents aspects une fonction distinctive, à l’image de la pratique du ski – activité exemplaire – attestant à la fois des fortes ressources économiques et matérielles familiales, et de la familiarité précoce avec des techniques du corps spécifiques. Outre la nature de l’activité et le lieu de pratique, c’est aussi le mode d’encadrement choisi qui témoigne de cette logique distinctive. Les parents privilégient des modes d’encadrement qui valorisent la rigueur et la discipline, propices à transmettre le goût de l’effort et du dépassement de soi, et à modeler, en particulier chez les filles, une tenue et un maintien du corps caractéristiques de la bourgeoisie [21]. Certains parents redoublent eux-mêmes ces principes, notamment en exerçant une contrainte sur leurs enfants lorsqu’ils/elles rechignent à se rendre à leurs entraînements (« On est plutôt du genre à les forcer », précise la mère de Maxence), ou en cherchant à les « motiver » et à les « pousser » dans leurs retranchements au cours des activités sportives informelles.

18Dans certains cas, cet apprentissage du dépassement de soi se double d’un apprentissage du goût pour la compétition et pour l’exercice du leadership. Yoann, qui grandit dans une famille où la pratique sportive compétitive occupe une place centrale (son père a été ceinture noire de karaté et a longtemps été arbitre de haut niveau en handball), manifeste déjà un goût prononcé pour la compétition et le leadership, qu’il exprime autant dans les jeux physiques que dans les exercices scolaires. Caractéristique des familles des classes supérieures dont les parents connaissent une ascension sociale ou qui appartiennent à la bourgeoisie établie, cet apprentissage de la compétition, qui s’entame dans l’arène sportive, constitue l’une des formes privilégiées du maintien des positions sociales dominantes ou de l’inscription dans des trajectoires sociales ascendantes [22].

19Les parents de ce groupe oscillent entre un rapport à la santé du type « positif mental » (notamment pour les familles dont l’un des parents appartient au corps médical) et un rapport à la santé « positif somatique », très centré sur les pratiques préventives mais moins orienté vers l’expression de soi. De ce fait, ils jugent tous que la pratique de différentes activités physiques et sportives est indispensable au maintien en bonne santé de leurs enfants. Néanmoins, dans leur cas, la pratique sportive enfantine s’inscrit aussi singulièrement dans une double fonction distinctive : elle permet de montrer une position sociale dominante et assure l’acquisition de dispositions permettant aux enfants de la maintenir.

20***

21Souvent pensés comme « gratuits », associés à un temps libéré des contraintes dont disposent aujourd’hui tous les groupes sociaux, les loisirs n’en sont pas moins classés et classant socialement. Parmi eux, le sport est un important révélateur des logiques sociales qui s’opèrent silencieusement à travers des pratiques physiques en apparence éloignées des déterminations sociales. Observées à travers les usages parentaux qui en sont faits, les activités sportives enfantines permettent d’analyser la différenciation sociale des enfants et, à travers elle, la construction de jeunes corps de classe. L’exclusion de ces activités, leur usage modéré ou plus intense, leur visée expressive ou compétitive façonnent des hexis corporelles différenciées, socialement situées. Par leurs modalités et les cadres dans lesquels elles s’exercent, ou non, les pratiques sportives enfantines contribuent à l’intériorisation précoce de dispositions plus ou moins propices à la préservation d’un bon état de santé, et participent ainsi à la construction d’un capital corporel inégal entre les enfants. Mais les inégalités qu’elles creusent dès le plus jeune âge ne sont pas seulement sanitaires et corporelles. Pour les enfants appartenant aux classes sociales supérieures, ces pratiques participent aussi à l’intériorisation de dispositions valorisées sur les scènes scolaires et professionnelles (discipline temporelle, goût de l’effort et de la persévérance, appétence pour la compétition et le leadership) et constituent, en cela, un lieu de construction de l’estime de soi et de reproduction des positions sociales dominantes.

Annexe

PrénomProfession du pèreDiplôme du pèreProfession de la mèreDiplôme de la mère
Classes populaires
AngélicaAgent de maintenance (cdi)
Formation de technicien de maintenance en électroménager
(niveau bac)
Animatrice commerciale dans un hypermarché
(cdd, temps partiel)
Bac général littéraire
AshanAbsent
Employé municipal
InconnuSans emploi
Infirmière au Sri Lanka
Diplôme d’infirmière au Sri Lanka
BalkisSans emploi
(auparavant emplois non qualifiés dans la restauration, le bâtiment)
Aucun diplôme
(lycée professionnel)
Sans emploi
(auparavant femme de ménage)
Aucun diplôme
(lycée professionnel)
BastienOuvrier adjoint technique territorialcap mécaniqueInfirmière dans un chuDiplôme d’État d’infirmière
FlaviaInconnuInconnuAuxiliaire de vie
(mi-temps)
Bac en comptabilité au Togo
Formation bac +1 en comptabilité gestion
IlyesChômage
(agent de sécurité)
Aucun diplôme
(niveau cap)
Employée à mi-temps dans la restauration rapide
(cdi)
cap d’orthopédiste
LéonieOuvrier électricien dans une entreprise privéeBac professionnel électricitéCoiffeuse, gérante de son salonbep et brevet de maîtrise en coiffure
LibertadEmployé municipal
(horaires de travail décalés et non réguliers)
Aucun diplômeSans emploi
(mendicité dans le passé)
Aucun diplôme
SimonAgent technique dans un établissement scolaire (cdi)bep électromécaniqueChômageDernier diplôme : cap auxiliaire de puériculture
Licence lea
ZélieChauffeur livreur (cdi)cap-bep mécanique automobileAssistante médico-administrative dans un chuBac professionnel sciences et techniques médico-sociales
Classes moyennes
AlekseiJardinier auto-entrepreneurDiplôme d’ingénieur en Russie (non reconnu en France)
deug lea
Professeure des écolesMaîtrise de lettres
AlexisTechnicien dans le secteur automobiledut génie mécaniqueCoordinatrice de comptes clientsbts vente
AnnabelleEn formation de cadre manager à la sncf
(ancien gérant de bar)
Diplôme de management hôtelier (niveau bac + 3)Assistante socialedut information, communication
Diplôme d’état d’assistant de service social
ArthurArtiste circassien
Codirigeant d’une compagnie
Bac littéraire
Formation dans un centre régional des arts du cirque
Artiste circassienne
Codirigeante d’une compagnie
Bac littéraire
Formation dans un centre régional des arts du cirque
IlanProfesseur des écolesMaîtrise en sciences du langageProfesseure agrégée d’epsdea staps
LisaArchitecte salarié
(cdi)
Diplôme d’État d’architectureMère au foyerdea géographie
LouisComptabledeug en sciences économiquesProfesseure des écolesLicence géographie
MathildeInspecteur de la concurrence, de la consommation et répression des fraudesInstitut d’études politiques
Maîtrise d’histoire
Inspectrice de la concurrence, de la consommation et répression des fraudescapes philosophie
dea philosophie du droit
MengPatron d’une boutique de design et d’architecture d’intérieurebts et diplôme supérieur d’arts appliquésProfesseure de chinois
(auto-entrepreneuse)
Maîtrise de langues orientales inalco
RebeccaMère 1 :
Professeure de français et de fle
Maîtrise de littérature
Master 2 fle
Mère 2 :
En reconversion professionnelle
(auparavant petits boulots intérimaires)
Bac littéraire
SachaTechnicien infographiste (cdi)bts communication + une année d’infographie
(bac + 3)
Médiatrice culturelle
Plasticienne
bts arts du textile
Diplôme supérieur d’arts appliqués
ThibaultAgriculteurbep polyculture et élevageAgricultrice
(conjointe exploitante)
Bac professionnel gestion, administration et secrétariat
Classes supérieures
AliciaIngénieur d’affairesDiplômé de l’École nationale des travaux publicsCodirectrice d’une petite entrepriseDiplômée d’une école d’ingénieurs
iut génie biologique
AnaïsIngénieur et cadre dirigeant en Asie (entreprise multinationale)Diplômé de l’École polytechnique et d’une école d’ingénieursMère 1 : Avocate associée dans un cabinet international
Mère 2 : Avocate à son compte
Mères 1 et 2 : dea de droit des affaires
DaphnéAgriculteur (grande exploitation céréalière)bts agricoleVétérinaire (libérale puis salariée)Doctorat
ElysaRadiologue dans une cliniqueMaster 2 et doctorat en médecineNeuro-ophtalmologue dans un hôpital publicMaster 2 recherche neurosciences
Doctorat en médecine
GabrielIngénieur formation matériaux dans une pmeDiplôme d’ingénieurMédecin généralisteDoctorat en médecine
LéaIngénieur (en transition professionnelle)Diplôme d’ingénieurIngénieure bâtiment
Au foyer
Diplôme d’ingénieur
LorianeIngénieur dans une entreprise numériqueDiplôme d’ingénieurPharmacienne d’officineDoctorat en pharmacie
LucieécrivainDiplômé d’une grande école de journalismeProfesseure de philosophiecapes de philosophie
Master 2 métiers de l’art et de la culture
MathisChef d’entreprise (patron de brasseries)Bac généralAu foyercap-bep vente
MaxenceProfesseur d’économieDoctorat en économie
Diplômé d’une école normale supérieure (ens)
Maître de conférence en économieDoctorat sciences économiques
Diplômée d’une ens
ThomasIngénieur d’affaires (grande entreprise allemande)Diplômé d’une école d’ingénieurs (isara)
dess géographie
Responsable de communication dans une grande entrepriseDiplôme de juriste
ValentineDirecteur financierdess gestionCadre en ressources humainesMaîtrise en gestion
dess nouvelles technologies (grande école d’ingénieurs)
YohannIngénieur
(cdi dans une pme)
Diplôme d’ingénieur (inca)Ingénieure (cdi dans une structure parapublique)Diplôme d’ingénieur
(inca)

Mots-clés éditeurs : corps, enfances, inégalités, santé, socialisations, sport

Date de mise en ligne : 17/06/2020

https://doi.org/10.3917/empa.118.0022