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Article de revue

Éditorial

Pages 7 à 8

Citer cet article


  • Drulhe, M.
(2015). Éditorial. Empan, 97(1), 7-8. https://doi.org/10.3917/empa.097.0007.

  • Drulhe, Marcel.
« Éditorial ». Empan, 2015/1 n° 97, 2015. p.7-8. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2015-1-page-7?lang=fr.

  • DRULHE, Marcel,
2015. Éditorial. Empan, 2015/1 n° 97, p.7-8. DOI : 10.3917/empa.097.0007. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2015-1-page-7?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.097.0007


Notes

  • [*]
    Marcel Drulhe, membre du Comité de rédaction.
  • [1]
    Le Débat, n° 180, mai-août 2014.
  • [2]
    Constats et questions sont tirés pour l’essentiel de l’article de F. Wolff, « La question de l’homme aujourd’hui », Le Débat, op. cit.
  • [3]
    F. Wolff, op. cit., p. 21.
  • [4]
    Ibid., p. 25.

1« Prendre la mesure de l’humain » est bien l’horizon d’Empan, qui en a fait son sous-titre. Procéder à une mesure devient ici la métaphore de la méthode et de la rigueur scientifique des sciences humaines et sociales tandis que l’image de l’empan soutient la perspective d’une approche davantage tournée vers la clinique et l’analyse de situations que vers la statistique (naturellement sans l’exclure).

2Or, le numéro paru cet été de la revue Le Débat[1] invite à une réflexion sur l’objet même de notre démarche : qu’en est-il de la définition de l’homme aujourd’hui ? Qu’en est-il de l’humanisme comme perspective éthique ? Le retour à un tel questionnement, que l’on a pu croire relégué en tant que vieille métaphysique dépassée, est suscité par le développement des neurosciences et par les réélaborations de la théorie de l’évolution, qui font à nouveau surgir une vision naturaliste : « L’homme est un animal comme les autres. » Mais ce naturalisme qui réapparaît sur le devant de la scène appelle à son tour problématisation : qu’en est-il de l’originalité de l’animal humain ?

3Nous n’allons pas expliciter ici le développement argumentaire inclus dans le dossier présenté par cette revue, ni en faire un compte-rendu étoffé : la densité de ce dossier appelle plutôt une lecture attentive, prélude à débats. Pour inciter notre lecteur à cette démarche, reprenons seulement quelques constats et quelques questions [2]. L’observation essentielle à l’origine de ce dossier tient au retrait du postulat culturaliste sous-jacent à l’ensemble des sciences humaines et sociales opposant la culture qui façonne l’humain, en ses variations historiques et géographiques, à la nature, règne des lois universelles déterminées à la fois par les sciences physico-chimiques et par les sciences du vivant.

4En ce début du xxie siècle s’impose donc le postulat naturaliste, dont l’une des manifestations est le paradigme cognitiviste (les phénomènes mentaux sont des phénomènes naturels). Aux frontières des sciences dures, les neurosciences s’articulent sur la théorie computationnelle : les cartographies du cerveau se prolongent dans des bio-statistiques décrivant la pensée comme un calcul, c’est-à-dire une suite d’opérations logiques manipulant diverses entités abstraites. Tournons-nous vers la paléontologie : les chercheurs ne cessent de découvrir de nouvelles espèces humaines fossiles qui interrogent « notre » humanité. De tous les côtés, l’arche de l’humanité prend l’eau, les frontières considérées comme infranchissables s’effondrent : « Où commence l’homme, où finit l’animal ? Où commence la culture, la société, le langage, et où finit la nature ? Où commence le mental et où finit le physique, qu’il s’agisse du corps vivant d’un animal ou du corps organisé d’une machine [3] ? » Ce flottement des limites de l’humain appelle un sursaut : peut-on accepter sans broncher la « mort de l’homme » ? Peut-on accepter sans réagir que « se faire traiter d’humaniste soit une injure » ? Peut-on accepter que l’homme soit réduit à la figure d’un bourreau dont la Nature et l’Animal seraient les malheureuses victimes ?

5Le nouveau paradigme naturaliste rend indiscutable la continuité animal-homme ; mais le lecteur attentif aura remarqué la contradiction : défini comme un animal parmi d’autres, l’homme est montré du doigt comme agent d’asservissement des animaux. C’est dire que la posture naturaliste continuiste reste un présupposé indémontrable mais utile pour le développement de certaines disciplines scientifiques. Dès lors, il est patent que l’homme n’est pas un animal comme les autres puisqu’il est capable de science. « L’air du temps nous dit que, puisque nous sommes des animaux, notre communauté morale doit s’étendre au-delà de l’humanité jusqu’à tous les êtres souffrants. Déduisons-en au moins ceci : les hommes ne sont pas des animaux comme les autres puisqu’ils sont capables, d’après cet argument même, d’agir selon des normes et des valeurs morales indépendantes de leur propre préservation ou de celle de leur espèce [4]. »

6En exhibant ces tendances actuelles et en esquissant quelques-unes des questions qu’elles suscitent, il paraît nécessaire de sortir de notre château culturaliste et structuraliste que nous avons participé à construire au cours du siècle dernier. Indiscutablement, nous devons reprendre à nouveaux frais « la mesure de l’humain » …

Revenir à l’humain pour le reprendre et l’approfondir, n’est-ce pas un enjeu qui résonne avec force après ce que nous avons vécu les 7, 8, 9, 10, 11 janvier et les multiples réactions que ces événements ont suscitées. Assurément, l’arche de l’humanité prend l’eau et nous avons l’intuition que le rassemblement dans la communion à la même appartenance, s’il nous conforte dans nos valeurs (en particulier la liberté de conscience et la liberté d’expression ainsi que la laïcité) et nous rassure [1], reste bien insuffisant pour relever l’enjeu de l’humain. L’histoire de l’évolution nous apprend que nos gains en humanité sont souvent liés à une meilleure utilisation de notre cerveau et de notre raison, même si elle n’est jamais pure. Alors, retroussons les manches de nos neurones pour penser au mieux nos pratiques en les étayant sur ce qu’il y a de plus solide dans nos savoirs : l’Homo Sapiens est aussi Homo Démens, comme le rappelle Edgar Morin, qui ajoute : « […] entre les deux, il y a l’Homo Affectivus, mené par l’affectivité, le sentiment […] Ainsi nous nous rendons compte que le grand problème de l’humanité, c’est la dialectique, le jeu permanent entre raison et passion. Nous savons qu’il faut, même au moment de la plus grande passion, conserver cette veilleuse de la raison. […] Nous savons que nous oscillons entre ces pôles. Mais il en existe d’autres : l’Homo Faber, défini par l’usage et la maîtrise de la technique […]. Et aussi, ne l’oublions pas, l’Homo Mythologicus, c’est-à-dire l’homme du mythe, de la croyance, de la religion [2]. » Voilà de quoi nous engager sur la voie d’un penser du complexe.

7Parution du premier rapport annuel de l’Observatoire de la laïcité, à retrouver sur : laïcité.gouv.fr


Date de mise en ligne : 14/04/2015

https://doi.org/10.3917/empa.097.0007