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Article de revue

Le bonheur est dans le près

Pages 43 à 47

Citer cet article


  • Gaberan, P.
(2012). Le bonheur est dans le près. Empan, 86(2), 43-47. https://doi.org/10.3917/empa.086.0043.

  • Gaberan, Philippe.
« Le bonheur est dans le près ». Empan, 2012/2 n° 86, 2012. p.43-47. CAIRN.INFO, shs.cairn.info/revue-empan-2012-2-page-43?lang=fr.

  • GABERAN, Philippe,
2012. Le bonheur est dans le près. Empan, 2012/2 n° 86, p.43-47. DOI : 10.3917/empa.086.0043. URL : https://shs.cairn.info/revue-empan-2012-2-page-43?lang=fr.

https://doi.org/10.3917/empa.086.0043


Le bonheur au risque de l’absurde

1Jamais sans doute, depuis le surgissement des sociétés, la communauté humaine n’aura produit et ne produit encore autant de richesses. Mais, alors que l’homme détient désormais entre ses mains le pouvoir d’arrêter la misère et d’éradiquer la faim, des choix idéologiques favorisent la concentration entre les mains de quelques-uns de fortunes dont certaines égalent le pib cumulé de plusieurs nations. Jamais donc l’humanité n’aura produit autant de richesses ! Mais tandis que le bonheur de tous est enfin à portée de main, les saigneurs de la terre déracinent allègrement l’espoir de l’humanité en elle-même... la désespérance gagne les plus faibles au risque des passages à l’acte les plus violents. Plus grave, alors que les spoliés de la terre crèvent de faim, les plus favorisés boudent leur bonheur. Bien que les magasins des sociétés occidentales dégorgent de victuailles, que les télés débordent de publicités et que les automobiles dévalent plus nombreuses que jamais les autoroutes des vacances, sourd et aveugle à son bonheur, l’homme moderne pleure encore sur son triste sort et lorgne vers plus d’avoir encore. Peu importe que l’accumulation s’opère au détriment de la planète et des équilibres élémentaires. Elles furent vite oubliées les blessures de la Seconde Guerre mondiale, les brûlures de Hiroshima et les salissures du goulag. La croissance retrouvée et les effluves du consumérisme ont tôt fait, dans les années 1970, de nourrir l’illusion d’un monde fait de facilités ; au cœur de ces années-là, « le tout, tout de suite » sert de morale et de règle de conduite. Jusqu’à l’écœurement. Jusqu’au néant... puisque l’avoir ne fait pas l’être. Gâtée, pourrie par l’abondance, l’humanité s’est alors assez vite lassée d’elle-même.

2Une longue plainte monte de l’homme contemporain, plainte non plus adressée à Dieu comme le fait Job, dans l’Ancien Testament, mais une plainte suspendue dans le vide… faute de trouver son destinataire. Vers qui se tourner puisque Dieu n’existe plus… du moins n’existe plus en tant qu’explication de l’origine du monde et de l’homme ? Qui est désormais responsable de la condition humaine ? Dieu est mort et le Ciel est vide. Ces deux proclamations nées de la raison et qui n’ont donc rien à voir avec la foi (pour le croyant, la figure de Dieu doit juste prendre un autre visage que celui de la Bible) rendent illusoire la quête de l’ailleurs au sens métaphysique du terme. Il n’y a plus un au-delà du réel ou une seconde existence qui ouvrirait au bonheur éternel. Celui-ci est ici et maintenant. D’aucuns appellent cela du matérialisme. C’est idiot et philosophiquement faux ! Le ici et maintenant de l’existentialisme n’exonère pas d’une dimension transcendantale de l’existence. L’être est bien au-delà du paraître, et c’est cette recherche de l’être que chacun porte en lui et l’accord avec cet être qui font la dimension spirituelle de l’être là au monde. Malheureusement, ce mystère de l’homme demeure caché au plus grand nombre et conduit, peut-être en partie dans la dérive de 1968, à une forme de consumérisme sans fin. Le progrès est perçu comme devant être exponentiel et infini. Mais le rêve est devenu un cauchemar faute d’avoir oublié une vérité fondamentale : le bonheur est dans ce qui échappe et non dans ce qui se planifie, se calcule ou se contrôle. Les sociétés de la transparence sont des sociétés totalitaires.

Le bonheur est en soi

3Dès lors, cette plainte tournée vers le vide n’est que l’écho d’une crise de culture ; lesquelles, l’une comme l’autre, la plainte comme la crise, sont les symptômes d’un mal profond que sont le désamour de soi et la perte du sens de la vie qu’il entraîne. Car le fait d’être là au monde n’a pas d’autre sens que l’accord avec soi-même. C’est son côté absurde ! L’existence n’a pas d’autres fins qu’en elle-même. Ainsi l’exprime l’un des tout premiers commandements : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Peu importe que ce commandement serve de pierre angulaire à la fondation d’une Église, en l’occurrence celle du christianisme ! L’essentiel est que, à la manière de tous les mythes, il dise quelque chose de la vérité de l’homme. « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » En quelques mots, la sentence condense le surgissement de l’altérité par le jeu de la différence et de la ressemblance. L’autre n’est plus tout à fait un étranger puisqu’il est un peu soi, à condition que ce soi ne soit pas étranger à lui-même. Elle est là toute la dynamique de la relation amoureuse, qui est aussi celle de la relation éducative ; la rencontre avec un autre comme soi-même qui va bien à contresens de l’individualisme et de l’égocentrisme. L’exercice fondateur de l’humanité de l’homme, et la part sans doute la plus difficile à assumer, n’est donc pas dans le fait d’aimer le prochain mais de s’aimer soi. Exercice périlleux qu’illustre le mythe de Narcisse. La nécessité de s’aimer soi et la fascination qu’elle opère peuvent conduire au dépérissement dès lors que l’exercice vire au monologue. Alors que la relation éducative porteuse du processus du grandir est avant tout un dialogue, un dialogue de soi avec soi, et de soi avec l’autre. Aimer soi avant de prétendre pouvoir aimer l’autre. Apprendre à se connaître avant que de prétendre connaître celui qui est accueilli dans les institutions spécialisées. Fernand Deligny avait déjà posé ce pré-requis.

4Dès lors, la question du bonheur a indéniablement trait à la clinique éducative dans la mesure où elle a un lien avec le désir de s’aimer soi. Un désir qui n’est pas donné mais qui s’approprie au cours d’un long parcours de vie et avec l’aide d’autrui. L’apprentissage de l’aimer soi, du venir au tout près de soi-même au point d’en apprécier les limites, est la face cachée d’une trajectoire de formation. Travail sur soi opéré par la formation qui devrait ensuite se poursuivre par un travail clinique sur soi (psychothérapie) et qui devrait enfin s’entretenir par le biais de l’analyse de la pratique. Invité au bilan de la promotion des élèves de la classe préparatoire aux métiers de l’éducation spécialisée et du travail social, j’écoute, ému jusqu’au cœur de mon métier, ces jeunes parler de la rencontre avec eux-mêmes qu’ils viennent de vivre l’espace de six mois, la découverte d’adultes disponibles et respectueux leur ayant permis de confirmer leur choix et de tracer leur voie. L’instant de ce bilan en forme de confidence devient aussi dense que ces autres moments de professionnalisation que sont les temps d’analyse de la pratique.

L’accompagnement au bonheur

5Il est difficile de s’aimer soi et il n’est pas simple non plus d’aimer l’autre. Élisabeth Badinter avait déjà provoqué une rupture avec l’évidence de l’amour maternel en remettant en cause le caractère inné d’un lien qui, fondamentalement, se construit. À la naissance, chaque être humain doit se créer un monde ou, pour être plus juste, doit se créer une représentation du monde et de sa place au sein de celui-ci. La modernité a encore du mal avec cette vérité qui surgit tardivement dans l’histoire de l’humanité ; à la moitié du xviiie siècle, pour être exact, et avec l’émergence de la pensée constructiviste dont Condillac est indéniablement une figure de proue.

6Cette vérité anthropologique, « chaque être a à construire sa représentation du monde et sa place au sein de celui-ci », fonde par ailleurs la dimension essentiellement éthique de l’éducateur. Le devoir de tout adulte éducateur, qu’il soit père, professeur ou éducateur, est d’accompagner ce processus créatif qui fait surgir l’être à soi-même et aux autres. Par l’accès au mouvement, au dessin, au langage, aux connaissances. De fait, pour l’être en devenir qu’est l’enfant, l’adolescent et parfois même l’adulte, le bonheur est toujours ailleurs… Dans le processus du grandir ou du « se grandir », il y a toujours cette tension qui laisserait supposer que le meilleur est à venir : « Vivement que je sois grand… », « Vivement que je sois majeur… », « Vivement que… », etc. Face à cette tentation de l’ailleurs, légitime en soi, le rôle de l’adulte éducateur est d’aider l’autre à combattre ce terrible aveuglement qui empêche d’apercevoir que cet ailleurs est déjà là dans l’instant présent. Le rôle de l’adulte éducateur est de soutenir l’autre, enfant ou adolescent, dans les phases d’ennui, de désespérance, de passage à l’acte violent en lien avec des impatiences ou des déceptions. Pour contrer cette terrible malédiction en lien avec la nature humaine qu’est l’illusion d’un ailleurs meilleur, temps et lieu du bonheur absolu, il appartient à l’adulte éducateur d’entendre chacun de ces instants de dépression et de maintenir un environnement cohérent et exigeant. Le devoir de l’adulte éducateur, ce qui fait le sens et la difficulté de sa posture, réside dans le fait qu’il doit assumer pleinement le fait d’être porteur du désir de l’autre aussi longtemps que cet autre n’accède pas au sens de ce qui fait son désir. Ce sont les parents qui appellent à la vie l’enfant à naître, ce sont eux encore qui portent l’enfant dans le grandir à travers les rêves qu’ils expriment sur son devenir, ce sont eux enfin qui créent les conditions de l’accès de l’enfant à lui-même jusqu’à ce que celui-ci assume pleinement le fait d’être là au monde et soit en capacité de prononcer ses propres choix.

7La dynamique du bonheur est là. Elle se confond avec l’essence de la relation éducative. Elle suggère une très grande proximité de soi à l’autre et en même temps une capacité de renoncement à la toute-puissance. L’amour n’est pas la dévoration ou la castration ; une fois encore, les mythes fondateurs posent de façon admirable cette essentielle vérité de l’homme. Pour cela, l’adulte éducateur doit tenir ce que nous nommons le « point d’inflexion » ; c’est-à-dire le point à partir duquel la présence à l’autre peut permettre la réorientation de sa trajectoire de vie (Gaberan, 2010). Même si, forcément, il rencontre la résistance de l’être en devenir. Le désir de faire le bonheur de l’autre se heurte forcément à la résistance de celui-ci. Doit forcément se heurter à celui-ci. Il y a là une dimension de la relation que le père, le professeur ou l’éducateur spécialisé ont parfois du mal à comprendre. « C’est pour ton bien… », « Tu ne vois pas que nous cherchons à faire ton bonheur… », « Ce serait plus facile si tu y mettais du tien… », etc. Et l’exaspération gagne l’adulte qui cherche à se rassurer dans le regard de satisfaction de l’autre, qui guette le signe d’une satisfaction immédiate dans le regard de l’autre, qui campe sur le dépit forcément généré par l’écart entre le rêvé et la réalité.

8La force de l’adulte éducateur réside dans le fait de s’aimer suffisamment soi pour, à travers cet amour de soi, travailler au bonheur de l’autre et tenir le cap. De fait, la relation éducative advient lorsque l’autre met l’adulte éducateur en faillite dans son désir de le transformer à tout prix. De le transformer à n’importe quel prix. Cette mise en échec de l’adulte éducateur, lorsque celui-ci se fourvoie à vouloir confondre amour et adoration, le renvoie non seulement à une archaïque fêlure (le risque de paraître nul à soi et aux autres), mais vient de surcroît réactiver un conflit interne : « À quoi ça sert d’être adulte éducateur ? » et « À quoi ça sert de faire ce métier ? Tout comme le bonheur est dans ce qui échappe, l’adulte éducateur réussit lorsque l’autre échappe, et lorsque l’autre échappe justement au désir qui est porté pour lui.

Conclusion

9Le bonheur n’est pas l’absence de difficulté. Les mythes et les contes le disent de la manière la plus explicite qui soit : le bonheur n’est pas au paradis. Il n’est pas au Pays des lotus, rivage incroyable touché par Ulysse et ses compagnons. Il n’est pas non plus dans la cité de Matrix. Le bonheur est dans la prise de conscience de ce qui fait la condition humaine et, par celle-ci, la confrontation à l’absurde. L’existence n’a pas de sens en dehors d’elle-même. Le désintéressement est le premier principe d’une désaliénation de soi. Le bonheur est à l’inverse des théories libertariennes et de leur capitalisme exacerbé : crispées sur l’avoir au point d’en oublier l’être, les sociétés modernes fuient l’incertitude et renouent avec la vieille idéologie conservatrice d’un monde réglé comme une horloge et l’espoir mortifère des organisations à « zéro défaut ». Dans ce monde machiné, les adultes ne croient plus en l’avenir et la jeunesse leur renvoie avec violence le vide existentiel qui les hante.

10Aussi, à un étudiant qui me demandait, au terme d’une conférence sur la mort de l’éducation spécialisée, d’où me venait malgré tout mon optimisme, répondis-je que l’adulte éducateur ne peut pas disparaître sauf à voir disparaître ce qui fait l’humanité de l’homme. Et cette perspective-là est inacceptable. Dieu est mort mais pas la religion, dont la pérennité tient au fait qu’elle a partie liée avec la construction du lien. Le capital commun entre la religion et l’éducation est là, dans la transmission. Le bonheur n’est pas dans l’avoir, comme le chante si bien Souchon, mais dans l’être, qui fait qu’un homme ne peut pas naître à lui-même sans l’aide d’un autre.

Bibliographie

  • Gaberan, P. 2010. Être adulte éducateur, c’est…, Toulouse, érès.

Mots-clés éditeurs : absurde, amour de soi, éducateur, point d'inflexion

Date de mise en ligne : 24/07/2012

https://doi.org/10.3917/empa.086.0043